‹ Notice sur M. DaunouChapitre 51 sur 70 · M. GUÉRARD · texte numérisé non relu

M. GUÉRARD

Benjamin-Ëdme-Charles Goérard naquît à Montbard (Côte-d'Or), le 45 mars 1797, de Marie Da^motte et d^Edme-Charles Guérard , alors greffier de la justice de paix et secrétaire de l'administration monicipale. Sa famille était depuis longtemps fixée dans cette ville , où àon grand-père paternel avait exercé les fonctions de procureur de la chàtellenie. Il eut pour parrain M. Benjamin-Ëdme Nadault, ancien conseiller au parlement de Bourgogne, et pour marraine Mme de Valcourt, née d'Haranguey de Quincerot, veuve de M. de Valcourt, lieutenantcolonel de cavalerie. C'est à Montbard que se passèrent les premières années de son enfance, près d'un père aimé et respecté de tous, sous les yeux d'unegraud'mère dont il était Tidole, d'une mère dont il resta pendant treize ans l'unique enfant, mais qui ne devait pas, hélas! vivre assez longtemps pour jouir de tous ses succès.

Ceux qui naissent dans une \ille populeuse et sans cesse a^tée, comme Paris , où toutes les existences se déplacent d'année en année , peuvent-ils véritablement ressentir Tamour de la ville natale et de la maison paternelle? En province, rien ne change autour d'un enfant; il rencontre partout des figures connues; auprès de ses parents demeurent des voisins qui sont leurs amis, des enfants dont il partage les jeux et la liberté. Ces premières impressions s'étaient profondément gravées dans le cœur de M. Guérard. Quand il parlait de sa ville natale, c'était avec un sentiment de bonheur auquel se mêlait une certaine fierté, justifiée d'ailleurs par plus d'un souvenir historique.: Montbard, en€Éfet, a vu naître la mère de saint Bernard, Buffon et Daubenton. La gloire de Buffon surtout était doublement chère à M. Guérard, à cause des relations qui s'étaient établies entre sa famille et celle de cet inunortel écrivain. M. Nadault, qu'il avait eu pour parrain , était beau-frère de BuCTon; lui-même , il avait souvent visité la veuve du grand naturaliste, dans les lieux où ce beau génie s'inspirait en face de la nature , et lui dérobait ses secrets.

Non loin de cette demeure , qui ne rappelle que des souvenirs de gloire , s'élevait un obscur couvent d'Ursulines, fondé à Montbard en 1647. J'ai appris tout récemment qu'une religieuse, nommée Mlle Flammet , forcée, comme ses compagnes, de céder aux lois révolutionnaires et de quitter sa communauté , s'était chargée de commencer l'éducation de M. Guérard en lui apprenant à lire. Un vieux

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maître d'école , nommé Bocquin , vint ensuite chez son père lui enseigner l'écriture et le calcul. Après avoir acquis ces connaissances élémentaires , il fut confié à un ami de sa famille, M. Pa triât, curé de Montbard , qui lui donna les premières notions du latin. 11 atteignit ainsi Tâge où Ton pouvait le placer dans un établissement public, et fut envoyé en 1 807 au lycée de Dijon. Il s'y fit remarquer, pendant toute la durée de ses études , par un caractère docile, une conduite régulière et d'honorables succès , qu'il devait moins peut-être à la précocité de son intelligence qu'à l'ardeur et à la continuité de son travail. Ce lycée comptait alors plusieurs élèves qui depuis ont acquis, dans des carrières diverses, une juste célébrité : le maréchal Vaillant , Jouffroy, le P. Lacordaire. A côté de ces illustres condisciples, il en rencontra d'autres avec lesquels il contracta une amitié toute fraternelle, ej; dont la mort seule a brisé les liens*. L'un d'eux , né comme lui à Montbard, où il avait partagé ses jeux, n'a jamais cessé d'entretenir avec lui des relations dont l'origine se cache par delà les premiers et les plus vagues souvenirs de l'enfance. Séparés à peine pendant quelque temps à la sortie du lycée , ils se retrouvèrent à Paris pour ne plus se quitter, parcourant chacun une carrière honorable', jouissant réciproquement de leurs suc-

i. Je dois nommer particulièrement M. Trémisot et M. Nélalon , auxquels il a légué un dernier souvenir de sa vive et constante affection.

2. M. Trémisot est depuis longtemps chef de division k la préfecture de la Seine.

çès, sentant leur amitié s'accroître et se fortifier par une estime mutuelle.

Tous deux s'étaient proposé d'entrer à l'École polytechnique; mais les désastres de Tinvasion^ et d'autres circonstances malheureuses, ne leur permirent pas de réaliser un projet qu'ils avaient formé dans des jours meilleurs, lorsque la victoire suivait partout nos armes. Plus que jamais alors TÉcole polytechnique éveillait l'ambition des jeunes gens. Les lycées n'étaient, à bien des égards, que des pépinières de soldats, où le son du tambour et le maniement des armes surexcitaient chaque jour, chez les enfants, tous les instincts de la vie militaire. Dès 1 811 , M. Guérard écrivait à son père : « Je crois que je porterai les armes cette année; je me suis déjà engagé dans le régiment des voltigeurs. »En 1814 , le bruit de nos désastres n'avait pas refroidi son ardeur : « Je ne redoute pas l'état militaire , disait-il , et dans ces circonstances, je partirais volontiers. x> Ses lettres témoigoent des inquiétudes qui agitaient alors tous les esprits. Les rumeurs les plus sinistres, en pénétrant dans l'intérieur même du lycée, où Ton ne parlait que de batailles , d'invasion et de pillage, avaient à peu près désorganisé les études et la discipline.

C'est au milieu de ces alarmes, et des distractions qui en étaient la conséquence, que M. Guérard suivit son premier cours de mathématiques. II devait le terminer au mois d'août 1814, et se rendre ensuite à Montbard, pour y passer le temps des vacances auprès de ses parents, lorsque la nouvelle d'un

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malheur imprévu pour lui, parvint au proviseur du lycée : sa mère venait de lui être enlevée le 30 juillet. Son amour pour sa mère était si vif et si bien connu qu'on hésita longtemps avant de lui annoncer qu'il était orphehn. Quatre ans auparavant, il avait failli s'échapper du lycée en apprenant ^ par l'indiscrétion d'un ami, que cette mère chérie était dangereusement malade; et il avait déclaré à son père qu'en pareil cas rien ne pourrait le retenir. Mais cette fois , le triste secret fut bien gardé. Le 1 4 août, il adressait encore à Montbard des couplets qu'il venait de composer pour la fête de sa mère , et jusqu'au moment de son départ on lui laissa ignorer qu'il ne devait plus la revoir.

A cette épreuve cruelle succéda, en 1815, une maladie grave, qui l'obligea de quitter définitivement le lycée et de renoncer aux examens de l'École polytechnique. Vers le même temps, son père, alors juge de paix à Montbard, se vit menacé, à la suite des Cent-Jours, de perdre la place qu'il occupait, et dut se résigner à prévenir par une démission la destitution qui allait le frapper. M. Guérard comprit aussitôt que son devoir était de ne plus réclamer l'appui paternel, et de le réserver tout entier à son jeune frère, dont l'éducation n'était pas même commencée. Il ne s'agissait plus alors pour lui de consulter sa vocation et de choisir librement une carrière, mais de pourvoir au besoin présent en se procurant des moyens d'existence. Au mois d'octobre 1816, sur la recommandation de M. Arnaud, premier adjoint au maire de Montbard, on

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lui offrit une place de maître d'études et de professeur de mathématiques dans le collège de Noyers. Les conditions qu'on lui proposait n'étaient pas de nature à le séduire ; mais comme elles parurent acceptables à son père^ il s'y résigna par obéissance autant que par nécessité /sans cacher néanmoins combien il souffrait de la position où l'avaient réduit d'impérieuses circonstances. Le 12 novembre 1816, il écrivait à son père : « J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour remplir vos intentions ; je suis venu ici contre mes goûts , mais il ne dépend pas de moi de pouvoir y rester : le métier que l'on m'a forcé de prendre me déplaît plus que jamais , et je ne puis le faire longtemps. L'ennui m'a rendu malade. »

Pendant qu'il se plaignait de sa place, un autre la sollicitait et l'obtenait à Paris. Ce compétiteur inattendu arriva muni d'une nomination en règle, et réclamant son installation. Le principal du collège et le maire de la ville avaient oublié, en effet, de notifler à la Commission royale d'instruction publique le choix qu'ils avaient fait de M. Guérard ; mais comme ils n'avaient qu'à se louer de son exactitude, ils s'empressèrent de réclamer, en déclarant qu'ils payeraient plutôt deux professeurs que de consentir à se séparer de lui. A force de démarches, ils réussirent enfin à éconduire le nouveau titulaire, et à maintenir M. Guérard dans un emploi dont il désirait toujours être délivré le plus tôt possible. Les vacances arrivèrent enfin, et lui permirent, nonseulement de revoir Montbard , mais d'entreprendre,

au mois d'octobre 1817, le voyage de Paris, où son père venait d'être nommé commissaire de police du cinquième arrondissement *. Il j:'evint enchanté de la capitale, émerveillé surtout des spectacles, et rapportant avec lui des souvenirs qui devaient lui rendre plus insupportable encore le séjour de Noyers. A peine rentré au collège, il écrivait à son père : a Tous les soirs, en revenant de l'étude, je me dis, ah! si j'étais à Paris!... Je vais me coucher, ému de ce que j'ai vu, ennuyé de ce que je vois, et certain que le lendemain sera, comme la veille, ennuyeux pour moi. »

L'ennui finit en effet par l'accabler entièrement. Quatre mois après, le 8 mars 1818, il dévoilait ses peines à son ami d'enfance, dans une lettre empreinte d'un profond découragement. Il y peignait avec amertume les dégoûts de sa profession, exprimait les plus graves inquiétudes sur sa santé, et se croyant atteint d'une maladie mortelle, il lui léguait tout ce qu'il possédait alors, ses livres, ses cahiers, ses flûtes et le seul ami , disait-il , qu'il eût à Noyers , son chien , modèle de fidélité et d'attachement. Cette lettre alarmante fut sans doute communiquée à son père, qui lui offrit aussitôt de le faire venir à Paris et de lui chercher d'autres occupations plus conformes à ses goûts. Désormais certain de sa

i. Cette nomination se fit, je crois, grâce à l'intervention amicale de M. Hutteau d'Origny. Je suis certain, en tous cas, qu'il rendit au père de M. Guérard des services signalés, et que le fils , héritier de la même affection , savait y répondre par des sentiments de reconnaissance et de vénération dont j'aime à me faire ici l'interprète.

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délivrance, M. Guérard préféra, par considération pour le principal du collège, Tajoumer de quelques» mois encore. Ce fut donc seulement le 1 5 octobre 1818 qu'il revint à Paris, heureux d'avoir enfin sa liberté, mais ne sachant probablement pas encore quel usage il en pourrait faire*

On m'a dit qu'il avait commencé à suivre les cours de TÉcole de droit, mais qu'il y avait bientôt renoncé. J'ignore si cette circonstance, d'ailleurs peu importante de sa vie, se rapporte aux derniers mois de Tannée 1818. Quoi qu'il en soit, il conçut alors un autre projet, qui devait aussi avorter. Plein des souvenirs de Montbard , et cédant à son admiration pour le plus illustre de ses compatriotes, il prit la résolution de se faire naturaliste. Il eût été, sans contredit, un observateur plein de patience et do sagacité; mais il lui manquait une autre qualité, qui n'était pas moins nécessaire. Ce n'était pas sous les ombrages du Jardin des plantes ou aux environs de Paris qu'il se proposait d'étudier la nature; c'était dans les pays lointains, sous des climats dangereux, au milieu de fatigues et d'épreuves qui dépassaient de beaucoup la mesure de ses forces. Telle était la délicatesse de son tempérament que, dès ses premières années, s'abstenant par instinct plutôt que par calcul, de tout exercice violent, il préféiait de paisibles distractions aux jeux turbulents de l'enfance. Il avait même été sujet autrefois au somnambulisme, et la moindre émotion suffisait alors pour ébranler sa constitution nerveuse, et ramener cette incommodité, dont il n'était pas encore guéri à l'âge

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de onze ans. Ce n'était donc pat sans raison que la tendre vigilance de les parents l'avait toujours en-* touré de précautions ^ en apparence minutieuses, mais qui, en réalité» lui étaient assez nécessaires pour qu'il n'ait jamais cru pouvoir s'en affranchir. De telles habitudes l'avaient bien mal préparé à la carrière aventureuse oi!i il songeait à s'engager.

Heureusement pour lui, M. Desfontaines, dont il avait sollicité l'appui, lui fit de sages représentations sur les inconvénients de la vocation à laquelle il se croyait destiné» M. Guérard persista d'abord, car en aucun temps il n'eut pour usage de renoncer facilement à ses résolutions. Mais sa fermeté ne dégénérait pas en entêtement; livré à lui-même, il prenait la peine d'examiner à nouYeau et de peser mûrement les objections auxquelles il avait d'abord refusé de se rendre, et la raison finissait toujours par prendre le dessus. Trois mois s'étaient écoulés depuis que M. Desfontaines, dans une lettre toute paternelle , avait essayé de le détourner de son projet, lorsque, le 8 avril 1819, il fut invité à se rendre au secrétariat de l'administration du Jardin du roi, afin d'y prendre connaissance des conditions exigées par le règlement de l'École établie près le Muséum d'histoire naturelle, par arrêté du ministre de l'intérieur, du 20 février précédent, pour former de jeunes naturalistes destinés à voyager. On lui annonçait en même temps qu'il serait admis, s'il le désirait, à subir un examen. Je ne sache pas qu'il se soit présenté à cette épreuve : il est certain, en tout cas, que, bientôt après, il avait abandonné la profession de natura-

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liste pour entrer chez un banquier de Paris. La transition était brusque, et le changement complet ; mais si M. Guérard s'était flatté de persévérer dans cette résolution , qui ne fut sans doute qu'un nouvel acte d'obéissance et une expiation de ses projets aventureux, cette illusion ne fut pas de longue durée» L'amour du gain, qu'il ne connut jamais, aurait pu seul lui rendre supportable un travail toujours . uniforme, qui n'offrait aucun aliment à son esprit avide de science. Il appelait donc de tous ses vœux la fin de cette épreuve , qui , heureusement pour lui , devait être la dernière, lorsque, au mois d'avril 1821, il obtint, à sa grande joie, une place de surnuméraire au département des manuscrits de la Bibliothèque royale, avec une indemnité annuelle de quinze cents francs.

Comme tous les surnuméraires, il était plein d'ardeur. Il offrit résolument d'entreprendre le triage d'une masse de vieux parchemins , entassés depuis longtemps dans les combles de la Bibliothèque, et^ pesant plus de quarante milliers. M. Dacier fut ef- . frayé d'une telle entreprise; il craignait qu'un jeune honjme d'une santé si chétive ne pût résister à tant de fatigue. M. Guérard insista pour être autorisé au moins à tenter un essai. Au bout de quelques jours, il avait déterminé , grâce à ses connaissances mathématiques, le cube exact de ses parchemins, calculé, d'après un triage partiel, le temps qui serait nécessaire pour achever l'opération, proposé un plan et obtenu l'autorisation définitive de M. Dacier. Ce travail rebutant fut poursuivi par lui avec tant

de zèle et de ténacité qu'en respirant, chaque jour, la poussière et les émanations de ces parchemins, il contracta le germe d'un anthrax et dut se résigner à subir une opération douloureuse. Ce grave accident ne l'empêcha pas de persévérer jusqu'à l'entier accomplissement de sa tâche. Le résultat en fut doublement avantageux : les collections de la Bibliothèque s'étaient enrichies d'un grand nombre de pièces curieuses, et M. Guérard avait conquis l'estime et PaÉfection de ses chefs •

Dès son entrée dans l'établissement auquel il rendait alors de si pénibles services, il avait compris que sa collaboration deviendrait plus utile encore, s'il complétait par des études spéciales l'éducation qu'il avait reçue. Sonami(|'«iifance,M. Trémisot, lui conseilla d'entrer à l'École des chartes qui venait d'être créée par une ordonnance royale du 22 février 1 821 . Cette année même , M. Guérard fut admis , avec Eugène Burnouf et quelques autres, au nombre des élèves qui devaient suivre, aux Archives du .royaume, sous M. Pavillet, les cours de la seconde section de l'École. La première section, étabUe à la Bibliothèque royale, avait pour professeur M. l'abbé Lespine. Malgré les espérances que donnaient alors et qu'ont justifiées depuis les auditeurs de ces cours, la nouvelle institution fut désorganisée, au bout de deux ans, par la suppression de son modeste budget. Mais M. Guérard avait suivi exactement les leçons des deux professeurs ; il les avait complétées par des études particulières, s'exerçant au déchiffrement des vieilles écritures, et consacrant ses veilles

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à la lecture attentive des ouvrages de diplomatique et de paléographie dont il obtenait le prêt à la Bibliothèque royale. En un mot, il n'avait rien négUgé pour faire de rapides progrès dans une science qu'il devait enseigner plus tard avec l'autorité d'un béné* dictin.

Pendant qu'il remplissait avec autant de zèle que d'assiduité ses devoirs d'élève de l'École des chartes et ceux de surnuméraire à la Bibliothèque, la mort de M. Crosnier-Delatouche laissa vacante une place d'auxiliaire qui lui fut accordée au mois d'octobre 1823. C était un nouveau pas de fait vers le titre d'employé, dont il était déjà digne, et que le Conservatoire ne tarda pas à réclamer pour lui. Il pouvait dès lors considérer son avenir conmie assuré, et compter sur un avancement régulier; mais il lui restait encore à choisir sa carrière scientifique, et à diriger vers un but déterminé ses travaux personsonnels.

Comme la plupart des jeunes gens auxquels une bonne éducation classique a inspiré l'admiration des chefs-d'œuvre littéraires, il se hasarda de bonne heure à écrire en prose, et même en vers. Son début ne fut pas malheureux : il obtint une première mention honorable à l'Académie française pour son Dwcours sur la vie et les ouvrages du président Jacques- Auguste de Thou. Encouragé par ce premier succès , il publia son travail en 1824, et entreprit aussitôt de concourir pour le prix de poésie que l'Académie devait décerner, en 1825, à l'auteur qui aurait le mieux célébré la bienfaisance du baron de Montyon,

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Cette fois^ il n'obtint ni couronne^ ni mention; néanmoins il fit imprimer son poème Tannée suivante , sans y mettre son nom, mais en y ajoutant ce court avertissement^ qui était peut-être une sorte de protestation : (cJV. B. Cette pièce de vers a concouru , en 1 825, pour le prix proposé par l'Académie française. Aucun des poëmes qui ont été présentés cette année n'ayant été couronné, le même sujet a été remis au concours pour 1 826. » L'appel du jeune poëte ne fut pas entendu, et le public ne songea pas à contredire le jugement de l'Académie, C'était donc une cause doublement perdue : M. Guérard en prit son parti, et tout en se persuadant sans doute que ses vers ne méritaient ni tant de sévérité ni tant d'indifférence, il comprit que ses loisirs pourraient être plus utilement consacrés à des travaux d'un autre genre.

Dès 1826, c'est-à-dire l'année même où il publia cette pièce de vers, le seul de ses essais poétiques auquel il ait permis de voir le jour, il rédigea et fit paraître à la librairie de Sautelet un prospectus des Annales de Hatnaut, par Jacqties de Guy se. On sait que l'édition de cette compilation volumineuse fut une des entreprises littéraires auxquelles le marquis de Fortia consacra sa fortune avec une libéralité inépuisable. Les relations que M. Guérard commençait alors avec cet homme vénérable, ont exercé assez d'influence sur le reste de sa vie pour qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans quelques détails.

Depuis qu'il avait quitté le collège de Noyers pour se fixer à Paris, M. Guérard avait toujours habité la

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maison paternelle. Le mariage que son père contracta, en 1822, ayec Mlle Dyonnet, ne changea rien d'abord à cette communauté d'existence ; mais quatre ans plus tard , la naissance d'un fils rendit nécessaire une séparation. Le père de Mlle Dyonnet, appréciant les goûts studieux et les rares qualités de M. Guérard, se chargea de le présenter à un ami d'enfence, qui cherchait un jeune honmie intelligent pour le seconder dans ses travaux d'érudition. Cet ami était M. le marquis de Fortia, très-occupé alors du projet qu'il avait conçu de pubHer le texte et la traduction des Annales de Jacques de Guyse. M. Trémisot, qui était depuis plusieurs années son locataire, avait eu le premier l'heureuse pensée de lui faire accepter la collaboration de M. Guérard. La recommandation de M. Dyonnet, jointe à celle de M. Trémisot, ne pouvait manquer d'assurer un accueil favorable à un élève distingué de l'École des chartes, employé à la Bibliothèque royale, et connu déjà par un travail que l'Académie avait honorablement distingué. Mais la principale difficulté qu'il fallait vaincre, c'était la timidité excessive de M. Guérard et son aversion prononcée pour le monde. Il se résigna pourtant à se laisser introduire dans le salon d'un grand seigneur, et, contre son attente peut-être, cette première démarche fut couronnée d'un plein succès.

Il était impossible en effet de ne pas être séduit immédiatement par l'affabilité prévenante et affectueuse qui était le trait dominant de la physionomie de M. le marquis de Fortia, comme la bonté était

le fond même de son caractère : on ne pouvait le voir sans en être frappé, plus encore que de la dignité de son port et de ses manières. On retrouvait en lui toutes les qualités de l'ancienne noblesse, dont il avait, autant que possible, conservé le costume, les habitudes et peut-être même quelques travers. Il est certain, par exemple, qu'il ne s'inquiéta jamais de proportionner ses dépenses à ses revenus, et qu'il tenait trop à protéger efficacement les lettres pour contenir dans de justes limites sa générosité un peu prodigue. De là vient que, dans le cours de sa longue carrière, il sacrifia successivement, et sans hésiter, plusieurs portions du vaste terrain qu'il possédait, rue de La Rochefoucauld, bien décidé à toujours accroître le nombre de ses éditions, tant que les propriétés de ses voisins pourraient s'agrandir aux dépens de la sienne.

Au nombre des causes.qui rendaient nécessaires de tels sacrifices, il faut compter la publication des Annales de Jacques de Guyse. Au jugement du P. Lelong, une pareille entreprise ne pouvait être que l'œuvre d'un prince j M. de Fortia eut l'ambition de faire plus encore : à la compilation de Jacqtœs de Guyse^ il ajouta celle de Jean Lefevre^ et composa ainsi, des deux ouvrages réunis, une collection de vingt-deux volumes in-octavo , qui ne fut achevée qu'en 1838, treize atis après avoir été commencée. Heureusement pour M. Guérard, sa collaboration ne s'étendit pas au delà du deuxième volume. Mais il avait accepté une tâche délicate en se chargeant de rédiger le prospectus , qui était destiné à signaler

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rimportance de cette publication, et plus particulièrement à prévenir les critiques auxquelles pouvait donner lieu Torigine assignée par Jacques de Guyse aux habitants du Hainaut. Il n'était pas, à beaucoup près, aussi bien disposé que M. de Fortia en faveur du système qui tire des ruines de Troie les fondateurs de plusieurs nations de l'Europe. Cette difficulté fut résolue au moyen d*une transaction inspirée par une déférence mutuelle : au lieu de paraître dans le texte même du prospectus dont M. Guérard était l'auteur avoué, l'opinion qu'il aurait craint de s'approprier ne se produisit qu'au bas des pages , dans des notes signées par M. le marquis de Fortia, et sous la forme modeste d'une simple probabilité.

En réservant ainsi rindépendance de ses propres opinions, il avait acquis de nouveaux droits à l'estime et à l'affection de son collaborateur. Il continua donc de le seconder dans quelques-uns de ses travaux, et publia les tomes XXVI, XXVIII, XXXU et XXXIII de l'édition in-octavo de VArt de vérifier les dates. Il se chargea aussi de préparer, à l'aide des manuscrits de la Bibliothèque royale, une édition nouvelle de V Itinéraire d'Antonin; il en établit le texte dans un meilleur ordre, vérifia les chiffres des distances et rédigea toutes les notes. Les relations que ces travaux rendaient chaque jour plus fréquentes devinrent plus étroites encore à partir de l'année 1828, lorsqu'il remplaça son ami d'enfance, M. Trémisot, dans un appartement qui dépendait de la propriété de M. de Fortia. C'est là que M. Guérard, pendant plus de quirnse ans, vécut

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dans rintimité de ce vieillard vénérable, près duquel il aimait aussi à rencontrer un homme excellent, M. Bureau de La Malle, dont il apprenait, chaque jour, à mieux apprécier la science, l'esprit et la droiture. Ses propres études ne tardèrent pas, il est vrai, à Toccuper trop exclusivement pour lui laisser le loisir de continuer lassociation de travaux qui avait été Torigine de ses relations avec M. de Fortia ; mais il ne cessa jamais de voir en lui un protecteur dont la délicatesse ajoutait encore à sa reconnaissance. De son côté, M. de Fortia s'attachait de plus en *plus à ce jeune homme, qu'il "voyait grandir chaque jour en science et en réputation. En se résignant à ne plus l'avoir pour collaborateur, il voulut du moins le retenir et le fixer à jamais près de lui comme voisin et comme locataire. C'eat dans cette pensée que fut conclu, le 1 •' novembre 1831, un bail viager qui assurait à M. Guérard, avec la jouissance d'un appartement simple et com* mode, celle d'un petit jardin enclavé dans la propriété de M. de Fortia^

Rien ne troublait, dans cette paisible retraite, les habitudes studieuses qui ont permis à M. Guérard d'accomplir des travaux considérables par leur nombre et leur importance. Ceux qu'il a publiés, bien qu'ils suffisent pour illustrer son nom, ne donnent pourtant qu'une idée incomplète de l'étendue et de la variété de ses connaissances. Plusieurs personnes ignorent peut-être qu'après avoir suivi les cours de l'École des chartes, il ne se décida pas immédiatement à embrasser l'étude du moyen âge. Le premier

plan de recherches qu'il s'était tracé avait pour objet la philologie latine. Il entreprit et acheva la lecture de tous les auteurs classiques , en s'imposant pour règle de noter scrupuleusement tout passage qui frappait son attention. Il pouvait déjà songer à mettre en œuvre les nombreux matériaux qu'il avait recueillis et coordonnés, lorsqu'un homme éminent qui avait toute autorité. sur lui, M. Abel Bémusat, le détourna de ce projet et le détermina à diriger désormais tous ses efforts vers le moyen âge. M. Gué— rard obéit, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'abandonner des travaux qui Tavaient occupé longtemps, et vers lesquels il se sentait porté par son admiration profonde pour l'antiquité classique. En consentant à un sacrifice que M. Rémusat seul pouvait obtenir de lui, il ne comprenait peut-être pas que son étude patiente et réfléchie de la littérature ancienne, loin d'être perdue pour lui, serait en réalité une des causes principales delà supériorité des travaux qu'il allait entreprendre.

Il était bien jeune encore, et déjà mûr pourtant, lorsqu'il se fit connaître dans cette nouvelle carrière par VEssai sur les divisions territoriales de la Gaule sous les rois des Francs. Cet ouvrage , couronné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1 830, et publié en 1832 aux frais du gouvernement, sur le rapport de M. Daunou, membre de la commission des impressions gratuites, assura. Tannée suivante, l'élection de M. Guérard comme successeur de M. Abel Rémusat. L'affection toute particulière dont l'avait honoré cet illustre académicien, contribua

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beaucoup^ sans doute, au succès de sa candidature; mais l'Académie n'eut qu*à se féliciter de cette déférence pour l'homme éminent dont elle déplorait la perte^ et le jeune savant qu'elle accueillait dans ses rangs dépassa toutes les espérances qu'avaient pu inspirer ses premiers travaux.

Longtemps arrêté par des obstacles étrangers ou par ses propres incertitudes, M. Guérard avait fini par reconnaître sa véritable vocation. L'épreuve avait été longue : il avait passé plus de huit ans à la Bibliothèque royale sans franchir le grade de quatrième employé, auquel il ne parvint que le 8 mars 1826; mais il avait attendu avec patience, devinant sans doute que l'avenir le dédommagerait du passé. En effet, le temps n'était pas éloigné où tout devait se réunir pour seconder ses efforts. Il fut successivement nommé troisième employé le 1 3 mai 1 829 , deuxième employé le 1 4 mars 1 831 , premier employé le 1 4 novembre 1 832 , etconser\alçur-adjoint le 8 mai 1 833, pendant que son ouvrage, couronné au mois de juillet 1830, s'imprimait aux frais de l'État en 1832, et lui ouvrait les portes de l'Institut le 25 janvier 1833. A tant d'encouragements, dont il avait été trop longtemps sevré , et qu'on lui prodiguait alors comme de justes récompenses, il faut encore ajouter la chaire de diplomatique à l'Ecole des chartes, où il fut appelé le 29 août 1831, en remplacement de M. l'abbé Lespine.

Sa modeste ambition fut alors comblée. Loin de regretter les succès qu'il avait pu rêver dans d'autres carrières , il ne songea plus qu'à marcher avec

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une nouvelle ardeur dans la voie que lui avaient ouverte les sages conseils d'Âbel Rémusat. C'est un nom qu'il n'oublia jamais, et qui était pour lui l'objet d'un culte véritable : il se glorifiait de reporter à ce maître illustre le mérite de ses travaux. 11 voulut même en donner un témoignage public , et dédier à la mémoire d'Âbel Rémusat l'ouvrage capital qui lui avait coûté quinze années de veilles et de méditations. 11 allait jusqu'à déclarer que s'il avait entrepris ce travail^ c'était par déférence pour le critique éminent qui lui en avait suggéré la première pensée. Il est donc probable que le Polyptyque dlrminon n'aurait pas été porté à ce degré de perfection qui en fait un des chefs-d'œuvre de l'érudition française , si l'auteur n'avait eu d'autres mobiles que ï'amour de la science et le soin de sa propre réputation. Il y . avait un ressort plus puissant et plus solide qui en- ^ tretenait cette force énergique et persévérante^ c'était la pieuse résolution d'acquitter noblement une dette imposée par la reconnaissance. On a souvent dit^ et avec raison^ que M. Guérard avait emprunté aux Bénédictins leur méthode, leurs habitudes et leur science : il faut reconnaître aussi qu'il eut dans une certaine mesure leur abnégation ^ et qu'en employant quinze années de sa vie à honorer une mémoire qui lui était chère, il apprenait, comme ces humbles religieux, à s^oublier lui-même pour se dévouer tout entier à son devoir.

Arrivé au terme de ce pénible travail, il aurait eu besoin d'une longue tranquillité pour rétablir sa santé profondément altérée; mais il venait à peine

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d'achever la rédaction de son Polyptyque, lorsqu'une perte douloureuse le frappa dans ses afTections les plus chères, et troubla en même temps toutes les habitudes de sa vie. Le vénérable marquis de Fortia lui fut enlevé le 4 août 1843. Si Ton n'avait connu de M. Guérard que sa vie solitaire, sa passion pour le travail , sa physionomie ordinairement froide et sévère , on en aurait conclu sans doute qu'il était plus capable d^estimer que de chérir ceux qui entraient en relation avec lui.. U est certain pourtant qu'il avait pour M. de Forlia toute la tendresse d'un fils , et que , malgré l'énergie de sa volonté , il présuma trop de ses forces quand il voulut suivre le convoi [funèbre de son protecteur, et lui rendre les derniers devoirs. En présence de la tombe qui allait recevoir les restes mortels de ce vieillard vénérable, il sanglota comme un enfant, qui ne songe pas à cacher sa douleur parce qu^il est incapable de la contenir.

Après cette pénible séparation, la modeste demeure qu'il avait si longtemps habitée et que le voisinage de M. de Fortia lui avait rendue si chère , ne pouvait guère désormais qu'entretenir sa douleur, en lui rappelant la douce intimité qu'il avait perdue sans retour. 11 aurait sans doute éprouvé le besoin de quitter cette habitation , devenue pour lui triste et déserte, si l'on n'avait pas eu l'imprudence de le troubler dans sa jouissance, et de contester son droit aux avantages viagers que lui avait assurés la bienveillance de M. de Fortia. Choqué de cette prétention injuste, il résolut d'y résister, et d'invoquer

2i2 NOTICE SUR M. 6UÉRARD.

mêmei si on Vy obligeait^ la protection des tribunaux. Mais sa santé était alors trop affaiblie pour qu'il pût soutenir lui-même la discussion de ses intérêts. Il les confia donc àunmandataire^ qui réussit à les sauvegarder. Le procès, déjà engagé^ fut arrêté par une transaction qui, en assurant à M. Guérard un juste dédommagement y lui permit de remplacer rhabitation et le jardin auxquels il renonçait.

Ce fut alors qu'il acheta^ dans le parc de Maisons^ la petite propriété où Ton sait qu'il passa dans la suite tous ses instants de loisir. Le défrichement et la plantation du terrain, les réparations de la maison , à laquelle il ne cessa guère de faire travailler et qu'il avait fini par renouveler entièrement, le bonheur qu'il éprouvait à voir les premières apparences du printemps, à jouir de ses fleurs et de ses arbres tant que l'hiver ne les avait pas complètement dépouillés, en un mot, les soucis et lés jouissances de la propriété^ l'entraînaient à de fréquents voyages, qu'il lui arriva même d'entreprendre au cœur de l'hiver. Ses amis s'alarmaient en vain de cette imprudence : il prétendait que l'air de Maisons lui était favorable , même au mois de décembre , et qu'il ne s'enrhumait jamais qu'à Paris. 11 est certain que ce nouveau genre de vie lui fut généralement salutaire, qu'il y trouva, sinon la santé, du moins un adoucissement à ses maux; qu'amené ainsi à interrompre de temps en temps ses travaux , il put entretenir, pendant quelques années encore , le peu de forces qui lui restaient^ et rendre à la science de nouveaux et de nombreux services.

NOTICE SUR M. 6UÉRARD. tl3

M. Guérard avait été appelé, dès rorigine, à faire partie du comité établi près le ministère de l'instruction publique pour Fimpression des Documents tWdits relatifs à V histoire de France ^ et le gouvernement n'avait pas tardé à le charger de préparer la publication d'une Série de cartulaires^ qu'il devait entreprendre avec la collaboration de deux élèves de l'École des chartes « Préparé mieux que personne à cette tâche difficile, et secondé comme il l'était par d'excellents collaborateurs , il avait pu faire paraître, dès 1 840, trois volumes contenant le Car-tulaire de Vabbaye de Saint-Bertin et celui de Sainte Phre de Chartres. Les prolégomènes qui accompagnent ce dernier cartulaire furent immédiatement remarqués comme un travail excellent, et firent vivement désirer que M. Guérard , en continuant à publier des textes du même genre, trouvât encore l'occasion d'éclairer de sa critique lumineuse les points obscurs de notre histoire nationale. Il ne cessa pas, en effet, jusqu'à la fin de sa vie, dé consacrer une partie de son temps à ces publications, qui demeureront des modèles dans un genre d'érudition où personne ne peut lui disputer le premier rang. Dix ans plus tard, en 1850, parut Tédition du Car» tulaire de Notre-Dame de Paris en quatre volumes in-quarto ; elle contient également des dissertations étendues , qui furent accueillies , en France ainsi qu'à l'étranger, comme dignes de la haute réputation de l'auteur. Le Cartulaire de Saint-Victor de Marseille, dont il commença ensuite l'impression, ne sera malheureusement qu'une œuvre posthume et

inachevée. Il lui a été possible du moins, tout en poursuivant ce travaiU de tenniner en 1853 le commentaire et Védition du Polyptyque de.Saint-Remide Reims, qui est la suite naturelle et le couronnement de son Polyptyque d'Jrminon,

Malgré les soins que réclamaient ces diverses publications , son zèle et son activité , qui semblaient redoubler pendant les dernières années de sa vie , lui permirent toujours de suilire à des fonctions et à des devoirs dont l'importance n'avait fait que s'accroître. Je dois signaler, avant tout, la part qui lui échut dans l'enseignement de TÉcole des chartes, à la suite de la réorganisation prescrite par l'ordonnance du 31 décembre 1 846^ et concertée dans un conseil de perfectionnement où il fut appelé, le 22 janvier suivant, par les suffrages de l'Académie. Jusqu'alors M. Guérard n'avait eu à s'occuper que d'un cours élémentaire, dont l'objet principal était de former les élèves au déchiffrement des anciennes écritures. A partir de 1847, il se trouva chargé, en outre, d'enseigner l'histoire des institu* tiens politiques et la géographie au moyen âge. Habitué comme il le fut toujours à l'exactitude la plus rigoureuse, il se crut obligé à entreprendre de nombreuses recherches pour se préparer à ce nouvel enseignement. Il est certain d'ailleurs qu'au lieu de limiter la durée de ce nouveau travail, il le perpétua, pour ainsi dire, en s'attachant à traiter presque toujours des questions nouvelles, quoiqu'il lui eût été assurément permis de reprendre ses anciennes leçons devant des élèves qui n'avaient pu les en-

NOTICE SUR lf« 6UÉRARD« Si 5

tendre. Enfln^ à ses fonctions de professeur, vinrent s'ajouter, au mois de décembre 1848, celle» de directeur de l'École, devenues vacantes par la mort prématurée de M. Letronne.

Tout en remplissant ces nouvelles obligations^ M. Guérard ne négligeait pas celles qui lui étaient imposées^ depuis 1841, en qualité démembre de la commission des Archives départementales et communales. Si le sentiment du devoir, qui était sa règle constante, n'avait pas suffi pour le déterminer^ il aurait cédé à d'autres motifs, au besoin qu'il éprouvait de suivre et de seconder les travaux de ses anciens élèves dans les dépôts d'archives qui leur étaient confiés , au désir de faire valoir les titres de ceux qui pouvaient aspirer à un emploi vacant, enfin à la douce hid)itude de rencontrer, dans cette réunion, au milieu d'anciens amis*, un homme considérable", qui, en sortant de la première cour de l'Etat, ne dédaignait pas d'apporter à cette modeste commission, dont il était le président vénéré, le concours de son profond savoir et de sa longue expérience.

M. Guérard cédait à un attrait semblable quand il se rendait aux séances de la Société de l'histoire de France, dont il fut toujours un des collaborateurs les plus actifs et les plus éclairés. Attaché , dès l'o-

i. J'aurais plusieurs noms à citer: je ne puis omettre celui de M. Auguste Le Prévost, de Texcellent confrère pour qui M. Guérard avait tant d'estime et de sympathie.

2. M. le comte Portalis, premier président de la Cour de cassation.

rigine, au comité de publication, qu'il présida pendant dix-sept ans , il avait spécialement surveillé , en qualité de commissaire responsable, l'édition de quatre ouvrages importants^ En outre j il ne cessa jamais de présider le comité de V Annuaire et de diriger la publication de ce recueil, qu'il a souvent enrichi d'articles excellents. Aussi la Société de l'histoire de France a-t-elle déploré amèrement la perte d'un tel collaborateur, et l'écrivain illustre qui la préside savait bien qu'il répondrait au vœu unanime de tous les membres en prononçant publiquement un éloge qui, dans sa bouche^ était la récompense la plus digne de tant de travaux consacrés aux progrès de la science historique'.

En satisfaisant aux divers devoirs que je viens de rappeler , M. Guérard n'avait pas manqué à ses obligations académiques, dont je me réserve de parler plus tard ; il semblait même qu'il n'en fût pas résulté de dommage sérieux pour sa santé : il s'en flattait du moins, lorsque, le 30 octobre 1852, il fut élevé aux fonctions de conservateur au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Cette nomination, qu'il ne voulut point hâter par des démarches personnelles, était, à ses yeux, une récompense due à sestravaux et à ses longs services. On ne peut pas douter qu'il n'y attachât le plus grand prix, et qu'il n'eût été profondément blessé de

i . Grégoire de Tours, Éginhard , Orderic Vital et les Coutûmes de Beauvoisis.

2. Yoy. le discours de M. de Barante dans le Bulletin de la Société de V histoire de France ^ année 1854 , p. 68.

NOTICE SUR M. QUÉRARD. ti7

ne pas l'obtenir; mais on peut aussi être certain qu'il «ut l'attendre avec patience, et sans sortir de la réserve que lui commandaient les titres honorables de ses collègues.

L'expérience a malheureusement prouvé que ces fonctions, dont tout le monde le jugeait si digne ^ avaient augmenté outre mesure le fardeau de ses devoirs. Dévoué comme il l'avait toujours été aux intérêts du grand établissement dont il devenait Tun des conservateurs , il s'oublia lui-même jusqu'à négliger des précautions que réclamait impérieusement l'état de sa santé. Les fatigues de l'enseignement avaient rendu fréquentes chez lui des indispositions qui menaçaient toujours de prendre un caractère grave, et de mettre sa vie en danger. On lui avait expressément recommandé d'aller prendre chaque année les eaux du Mont-Dore, dont il avait lui-même reconnu la salutaire influence. Sans remédier à l'altération générale d'un tempérament faible et appauvri, elles avaient calmé ces accès de toux opiniâtre dont il était fréquemment atteint, et qui excitaient l'inquiétude de ses médecins. En 1853, il négligea ce traitement, qui lui était plus nécessaire peut-être que les années précédentes, et se contenta de faire une courte excursion à Bordeaux et à Boulogne. Au retour de ce voyage, qui avait trop peu duré pour lui être salutaire, il reprit avec la même ardeur des travaux qu'il était impatient d'achever, mais que l'approche de l'hiver rendit à la fois plus pénibles et plus dangereux. Il avait entrepris de ranger dans un meilleur ordre la plupart des

tiB NOTICE SUR M. 6UËRARD.

collections de 8on département, et comme il voulait tout surveiller lui-même^ il lui arrivait souvent de rester pendant des heures entières exposé à une température presque glaciale. Une névralgie dou-» loureuse, dont il fut atteint dans les derniers jours de décembre y aurait dû rengager à ne plus renouveler de telles imprudences; mais au lieu de profiter de cet avertissement, il n'écouta que son zèle^ qui dépassait de beaucoup ses forces.

C'est à la fin du mois de février 1 854 qu'il ressentit les premières atteintes de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Le jeudi 23, il avait fait son cours à TÉcole des chartes, et le lendemain il paraissait pour la dernière fois à TÂcadémie des Inscriptions. Le samedi 25 , quoiqu'il fût déjà fort souffrant, il se rendit au département des manuscrits, et monta jusque dans les combles pour veiller à l'exécution d'un arrangement qu'il avait prescrit. Ce fut sa dernière sortie. Pendant quelques jours, on put espérer qu'il se remettrait de cette maladie, dont la gravité ne se révélait pas encore par des symptômes alarmants. Mais le 3 mars, on reconnut qu'il était atteint d'une bronchite capillaire, et malheureusement son affaibUssement général ne permettait pas de recourir aux moyens énergiques qui auraient pu arrêter les progrès du mal. Les soins affectueux de sa belle-mère et de son jeune frère, qui ne le quittaient pas, le zèle éclairé de son médecin ordinaire, de son ami, M. Littré, de son illustre confrère, M. Rayer, obtinrent h peine une légère amélioration, qui ne dura pas même vingt-quatre heures. Il suc-

NOTICE SUR M. GUËRAED. ti9

comba le 10 mars, entre deux et trois heures de IV prte-midi. Cette fatale nouvelle, apportée aussitôt à rinstitut, circulait de bouche en bouche au milieu de la consternation générale , quelques instants avant la réunion ordinaire de l'Académie, Dès que le président eut notifié cette perte à jamais regrettable , la compagnie, en témoignage de sa profonde affliction , leva immédiatement la séance. Deux jours après, les obsèques de M. Guérard furent célébrées devant une foule nombreuse et recueillie, où se pressaient, à c6té de ses parents et de ses amis, les représentants de toutes les Académies , les fonctionndres de la Bibliothèque impériale, les professeurs et les élèves de l'École des chartes, qu'une douleur commune avait réunis pour lui rendre ce dernier témoignage d'estime et d'affection.

Les regrets universels qu'inspira cette mort prématurée s'accrurent encore lorsqu'on apprit que M. Guérard avait ordonné de détruire tous ses papiers. Quelques personnes aimaient à supposer que cet ordre n'était pas tellement impérieux qu'on ne pût en éluder ou en atténuer la rigueur. Mais sa volonté était trop clairement exprimée pour qu'il fût possible à son exécuteur testamentaire d'en restreindre l'accomplissement par une interprétation quelconque, a Je veux , dit-il , que tous mes écrits et papiers, déposés dans des cartons, tiroirs , portefeuilles , sur mon bureau ou ailleurs, et généralement tous pa-

220 NOTICE SUR M. GUËRARD.

piers relatifs à rAcadémie ou à la bibliothèque du roi, à des ouvrages de science, d'érudition, de littérature y à des travaux d esprit ou de composition quelconques, soient brûlés sans exception, sans retard , et sans autre examen que celui qui sera indispensable pour en reconnaître la nature. En donnant cette charge exclusivement* à mon exécuteur testamentaire, je le prie de s'en acquitter à la rigueur, et de n'épargner que les papiers par lui seul jugés importants pour mes affaires de famille ou pour les intérêts de ma succession. « Cet ordre contenu dans un testament daté du 9 octobre 1845, n'admet qu'une exception , qui est exprimée dans les termes suivants, à la marge du même testament : « J'excepte de cette proscription mon travail sur la vie et les ouvrages de M, Daunou. 9 janvier 1847. » Ce qui rendait mes obligations plus étroites encore, c'est que cette résolution m'avait été communiquée dès 1 845 , et que je l'avais combattue sans pouvoir obtenir qu'elle fût ou révoquée ou modifiée. M. Guérard n'estimait que les travaux achevés : il ne croyait avoir rien fait tant* qu'il n'avait pas épuisé tous les moyens d'éclaircir un doute ou de compléter une démonstration. De là vient que , sans être jurisconsulte ni administrateur, il a su , au témoignage du juge le plus compétent*, traiter les questions de droit et d'administration comme s'il eût fait de ces matières l'étude de toute sa vie. C'est en s'imposant pour règle de ne rien affirmer sans preuve, qu'il a intro-

i. M. Dupin aîné.

NOTICE SUR M. GUÊRARD. 2tl

duit dans lea discussions historiques toute la rigueur dont elles sont susceptibles. Tel est le degré de perfection qu'il s'efforçait d'atteindre , même dans les sujets obscurs et difficiles où les esprits les plus pénétrants rencontrent , à chaque pas , des conjectures spécieuses , qu'ils risquent de'prendre pour la vérité. Quand il rédigeait son testament, il Tenait de terminer Touvrage capital qu'il avait médité pendant quinze années. En les comparant à ce livre, qui suffisait à sa réputation scientifique , de quelle valeur pouvaient être pour lui les notes qu'il avait recueillies, ou les plans de travaux qu'il avait ébauchés? Il disait alors, et il est sans doute demeuré convaincu, que les publications posthumes nuisent plutôt qu'elles ne servent à la réputation d'un auteur.

Tout en respectant cette opinion , et sans manquer à la réserve que m'impose la pénible mission dont il m'a chargé^ il m'est permis d'examiner ici de quelle importance pouvaient être les papiers qu'il m'a fallu détruire. Le volume et le poids en étaient si considérables qu'on ne pouvait comprendre que la vie d'un homme eût suffi à un tel labeur. Il est certain que y pendant trente années, M. Guérard avait eu l'habitude de consigner sur des bulletins détachés le résultat de ses nombreuses lectures. La collection de ces bulletins formait un riche répertoire, contenant, sur une foule de textes imprimés ou manuscrits, des indications précises , qu'il avait successivement classées pour les consulter lui-même, et souvent aussi pour les mettre à la disposition de ses amis. On y aurait trouvé, avec les matériaux de tous les

sujets qu'il avait traités, le résumé de toutes les connaissances qu'il avait acquises en littérature et en histoire. Un tel ensemble de notes et d'extraits recueillis avec tant de persévérance, coordonnés avec méthode , choisis par un homme d'un goût pur et d'un jugement éprouvé, avait certainement la plus grande valeur, et tout le monde regrettera que M. Guérard n'en ait pas autorisé la conservation.

J'ai pu, sans indiscrétion, signaler l'importance de ce recueil, dont il parlait souvent lui-même, et que plusieurs personnes connaissaient comme moi depuis longtemps. Quant aux autres travaux de M. Guérard, c'est par voie de conjecture seulement que je puis en parler. Tous ses élèves savent qu'il ne faisait son cours qu'en consultant des notes étendues , ou quelquefois même une rédaction complètement arrêtée. 11 ne se serait jamais permis d'exposer dans son enseignement des opinions hasardées. Là, comme dans ses livres, il n'avançait rien qui ne fût le résultat d'une étude patiente et approfondie, n est donc certain que ses papiers devaient renfermer le plan développé ou le texte même de tout son enseignement. On aurait pu y trouver des programmes raisonnes , peut-être même des mémoires ou des fragments d'ouvrages sur la diplomatique, sur la géographie et sur l'histoire de nos institutions nationales. C'est là une perte considérable, mais qui pourtant n'est point aussi étendue qu'elle aurait pu l'être, ni complètement irréparable.

Dès <840, un jeune savant, dont la mort prématurée excita de vifs regrets, M. Géraud, publia sous

le titre d'Essai sur les livres dans l'antiquité et particulièrement chez les Romains, un ouvrage dont le fond même est, comme il le déclare, le résultat des longues et savantes recherches de M. Guérard. « Son cours , dont j'ai soigneusement recueilli et rédigé les leçons en 1836, m'a fourni, dit-il. Te plan, les divisions et les données principales de mon livre. » La partie la plus importante des études auxquelles M. Guérard s'était livré pour son cours de diplomatique est certainement reproduite dans ce livre; elle 7 est même augmentée des travaux personnels de M. Géraud, qui a donné à cette matière spéciale des développements dans lesquels le temps assigné aux cours de l'École des chartes n'aurait pas permis d'entrer.

Quant aux leçons qui avaient pour objet la géographie et les institutions politiques de la France au moyen âge , M. Guérard en a tiré lui-même le sujet d'un petit nombre de publications, qui suffiront pour faire apprécier le mérite de son enseignement. Je citerai un mémoire inséré dans V Annuaire de la Société de V histoire de France j pour Tannée 1849, sur le nom de France , et les différents pays auxquels il fut appliqué. C'est une dissertation fort courte, il est vrai , mais approfondie, dans laquelle on trouve réunies , discutées et nettement déterminées les acceptions fort diverses du mot Francia. En 1851 , il a fait paraître dans la Bibliothèque de VÈcole des chartes un mémoire à la fois plus étendu et plus important, sur la formation de Vétat social, politique et administratif de la France. On peut être assuré qu'il

s'était rendu maître de ce vaste sujet quand il l'a introduit dans son enseignement. C'est en effet un des caractères du talent et de la méthode de M. Guérard d'avoir su étudier avec une patience infinie les moindres détails de Thistoire, mais en même temps d'avoir toujours embrasse les faits dans leur ensemble , et d'en avoir saisi les relations cachées pour les exposer ensuite avec l'exactitude d'un savant et le talent d'un historien. Après s'être élevé ainsi à la hauteur d'une question générale, il savait de nouveau revenir à la critique minutieuse des textes et se condamner aux labeurs de l'érudition. C'est à ce dernier genre de travaux qu'appartient VEœplication du capitulaire de Villis, qui, après lui avoir fourni, dans sa chaire, le sujet de plusieurs leçons, fut destinée par lui à enrichir la collection des mémoires de l'Académie, et publiée en 1853 dans trois livraisons successives de la Bibliothèque de l'École des chartes^. Dans ce long et savant commentaire , il a réussi à interpréter et souvent aussi à rectifier un texte obscur et corrompu , qui avait jusqu'alors défié la sagacité des plus habiles critiques.

Les trois publications que je viens de citer sont les seules, si je ne me trompe, que M. Guérard ait empruntées à son enseignement de l'École des chartes. Mais rénumération complète des sujets qu'il y a successivement traités sera bientôt connue , grâce à l'empressement que ses élèves ont mis à communiquer les notes recueillies par eux depuis plusieurs

i. Troisième série, t. IV, p. 20i, 313 et 546.

NOTICE SUR M. GUËRARD. 225

années. Ces matériaux^ coordonnés par celui d*entre eux qui avait avec leur professeur commun les relations les plus habituelles et les plus intimes , formeront bientôt le sujet d'une publication destinée à perpétuer en même temps le souvenir du zèle éclairé du maître et de la pieuse reconnaissance des élèves. Les excellents travaux de M. Léopold Delisle , l'étendue de ses connaissances, la sûreté de sa critique , permettent d'affirmer qull sera le digne interprète du savant dont il avait de bonne heure imité les exemples, conquis l'affection et mérité les suffrages. L'enseignement de M. Guérard ne périra donc pas avec lui. A côté des fragments qu'il a préservés luimême de l'oubli, on retrouvera, dans les travaux de M. Géraud et de M. Léopold Delisle, la trace de ses longues recherches et de ses études sans cesse renouvelées. Que si, par hasard, il n'en devait résulter aucun avantage pour sa réputation scientifique, ce serait sans doute parce qu'elle est à la fois trop élevée et trop solidement établie. Mais il n'est jamais indifférent de multiplier les preuves de zèle et d'exactitude; ces qualités, si modestes qu'elles puissent paraître, ne sont pas vulgaires, et assurément elles méritent bien qu'on en conserve le souvenir, afin d'honorer ceux qui nous en ont laissé l'exemple et de leur susciter des imitateurs. Jamais d'ailleurs elles n'ont manqué de féconder le talent et d'en accroître la puissance. Tant d'élèves distingués, qui ont profité des leçons de M. Guérard, savent bien que toute son influence n'était pas dans sa science , sa méthode et sa lucidité ; elle s'exerçait, à son insu

i«6 NOTICE SUR M. 6UÉIURD.

et avec plus d'efficacité encore^ par Veiemple Yiyaat qu'ils avaient sous les yeux, d'un honune de bien complètement déyoué à son devoir. Ils portaient une affection véritable à ce professeur, dont la physionomie austère et souvent assombrie par la souffrance, laissait néanmoins percer l'intérêt profond qui Panimait pour Vinstruction de ses élèves. Il était pour eux un guide, au besoin un protecteur; pour plusieurs ^ il est devenu un ami affectueux et dévoué. Ceux que les circonstances ont éloignés de Paris ignorent peut-être avec quelle sollicitude il les suivait dans leur carrière; mais aucun d'eux n'a hé^té assurément à reconnaître en lui le meilleur et le plus respectable des professeurs.

Pour compléter ce que j'aurais eu à dire de la méthode et de l'influence de son enseignement^ j'ai cru nécessaire de réimprimer, à la suite de cette notice, le Discours d'ouverture qu'il prononça, il y a plus de vingt ans^ comme successeur de Vabbé Les* piue. En lisant ce morceau^ peu connu peut-être aujourd'hui, on verra que, dès son début et bien jeune encore, il traçait d'une main sûre la règle de ses travaux, rattachant la nouvelle École des chartes aux glorieuses traditions des bénédictins, les propo* sant pour modèle au professeur comme aux élèves, et contractant ainsi un engagement solennel auquel il n'a jamais failli.

Mais un autre intérêt s'attache à ce discours : plu* sieurs des pensées qui Tont inspiré avaient été exprimées, dès l'année 4829, par un écrivain anonyme, qui consacra à Vexamen du Cours d'histoire ma-

PiOTlGE sua M. GUÉRARD. 217

deme de M. Guiiot une série d'articles publiés dans le journal YUniversel\ Il ne sera pas difficile de prouver que l'auteur de ces articles est M. Guérard lui-même- Et d'abord , on sait positivement qu'il a participé, pendant quelques mois, à la rédaction littéraire de ce journal, et que sa collaboration avait été accueillie à la recommandation de M. Abel Rémusat. D'un autre côté , il est certain qu'il a développé depuis, dans ses propres ouvrages, des idées parfaitement conformes à celles qu'exprimait alors le rédacteur anonyme de Y Universel. Le premier article a pour objet principal d'établir une comparaison peu favorable à notre siècle entre les travaux modernes et ceux des bénédictins. On y retrouve, avec phis de détails encore que dans le Discours d'ouverture du jeune professeur, l'énumération des religieux entre lesquels avait été répartie la tâche de réunir les matériaux nécessaires pour les histoires particulières de nos provinces. A ces recherches longues et patientes, l'auteur de Tarticle oppose l'empressement qu'on met de nos jours à juger les événements qu'on n'a pas suffisamment étudiés, et à généraliser les faits pour les rapporter à un système préconçu. Il pense qu'une méthode toute contraire pourrait seule former « des sujets capables d'accepter la succession des bénédictins, qui menace de tomber en déshérence. »

i . Voy. les numéros du 15 et du 19 octobre, du 8 novembre, du 5, du 19 et du 31 décembre 18Î9. Un septième ar* ticle, où l'auteur devait présenter le résumé de son opinion, ne paraît pas avoir été publié.

228 NOTICE SUR M. GUÉRAM.

Cette pensée générale, qui dcMnine et dans Farticle du 1 5 octobre 1 829 et dans le Discours d'ouverture que M, Guérard prononça deux ans plus tard, n'est pas le seul indice qui autorise à lui attribuer cet examen du Cours de M. Guizot. L'auteur de ces articles n'est pas moins opposé que M. Guérard au système de l'influence des races ' ; il s'exprime aussi sévèrement que lui sur les vices des Germains*; comme lui il attribue une large part dans la civilisation moderne à l'administration romaine, dont la désorganisation ne fut consommée qu'assez tard, c'est-à-dire lorsque, vers la fin de la seconde race, « la société franque divorça presque complètement avec la société romaine, comme avec toute idée d'ordre, tout principe de sagesse et d'équité*. »

Ceux qui connaissent les travaux de M. Guérard savent que ces opinions sont les siennes, et qu'il les a soutenues dans plusieurs de ses ouvrages. Mais on n'ignore pas non plus que la franchise et la sévérité de ses jugements sur les Germains ne l'avait pas empêché de contracter et d'entretenir une étroite amitié avec un savant illustre d'Allemagne, M. Pertz, qui avait apprécié de bonne heure les éminentes qualités de M. Guérard, et s'était décidé, non-seulement à réclamer son concours, mais encore à Tinitier sans réserve au plan de ses immenses travaux. Or, l'auteur des articles publiés dans VUniversel se montre parfaitement instruit de tout ce qui se rattache aux

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