Notice sur M. Duchartre
Nous avons perdu, le 5 novembre dernier, notre regretté confrère, notre ancien Président, M. Duchartre. Il n'a pas voulu que des discours d'adieu fussent prononcés sur sa tombe ; il a préféré le silence du deuil à l'explosion des regrets. Nous nous sommes inclinés, mais il me sera bien permis de venir promptement rendre hommage à celui qui a passé trente-trois ans dans notre Compagnie, et qui a présidé nos séances pendant deux années avec autant de bonne grâce que d'autorité. Sa vie a été laborieuse et simple : elle reste un exemple. Son œuvre est saine et féconde : elle est un enseignement.
Duchartre (Pierre- Étienne-Simon) est né le 27 octobre 18H,àPortiragnes, petit village de l'arrondissement de Bézîers, situéjentre l'embouchure de l'Orbet celle de l'Hérault. Son père était avocat à Béziers, et sa mère, Marie-Marguerite Gay, était la fille de Louis Gay, homme de loi à Vias, gros bourg des erlvirons d'Agde. Ses ascendants paternels et maternels étaient propriétaires ruraux. Il commença ses études à Béziers et les
acheva à Toulouse, où son père s'était établi en 1823, pour tirer de sa carrière d'avocat un profit nécessaire, Toulouse était alors le plus grand centre d'affaires et d'instruction de tout le Midi.
Duchartre termina ses études classiques avant 16 ans, et, comme il ne pouvait passer qu'à cet âge les examens du baccalauréat es lettres, il suivit les cours de Picot de Lapeyrouse qui avait succédé à son père, le célèbre Lapeyrouse, comme professeur d'histoire naturelle à la Faculté des sciences et comme professeur de botanique au Jardin des Plantes.
Depuis le xviw siècle, depuis la fondation de l'Académie des sciences en 1729, la botanique, à Toulouse, avait été tenue dans le plus grand honneur. L'Académie s'étant établie dans Thôtel de la Sénéchaussée, on créa, en 1746, un jardin où les plantes usuelles furent rangées d'après leurs vertus, puis, un autre jardin consacré à toutes les espèces, suivant le système que Tournefort, le premier herborisateur des Pyrénées, avait publié en 1694. Picot de Lapeyrouse, nommé professeur de botanique, réussit à transporter ce |Jardin des Plantes dans l'immense enclos des Carmes déchaussés. Telle fut l'origine du jardin actuel., où Duchartre fit ses premières études. Chaque année, dans la salle des Illustres, au Capitole, l'Administration municipale décernait des prix aux élèves qui, en suivant les cours du Jardin des Plantes, s'étaient distingués par leur assiduité ou leur intelligence. Le spectacle de ces distributions solennelles enflamma l'imagination du jeune Duchartre. En 1828, il travailla si bien qu'il obtint le second prix, et les volumes qui lui furent donnés contenaient les œuvres de Picot de Lapeyrouse. En 1829,, il reçut
le prix de la division supérieure, avec cette mention : « Prix unique avec éloges », c'est-à-dire une série de volumes qui furent, pendant quelques années, sa seule bibliothèque scientifique ; dès lors, il ne songea plus qu'à herboriser dans les Pyrénées. Ces premières herborisations furent des parties de plaisir, sous la direction d'un professeur qui ne connaissait pas le nom des plantes. Duchartre ne tarda pas à se séparer de ses camarades et courut seul les champs et les montagnes.
La plupart de ceux qui avaient étudié la flore des Pyrénées au xvm« siècle s'étaient bornés à visiter certaines localités. Ainsi, Pourret et Gouan avaient herborisé sur le Laurenty et dans les Pyrénées-Orientales, Ramond dans le centre de la chaîne , Bergeret dans les Basses- Pyrénées; Lapejrrouse, seul, avait promené partout sa persévérance.
Duchartre connaissait à fond l'histoire de Lapeyrouse ; il admirait l'ardeur avec laquelle ce savant gentilhomme avait consacré toute sa vie à découvrir et à tenter de faire connaître la flore des Pyrénées. En i 794, ce dernier avait publié la première décade de sa flore, contenant des espèces inédites et un discours préliminaire très remarquable; malgré sa fortune, ilne put continuer un ouvrage aussi dispendieux et, sur les conseils de Villars, l'auteur de la Flore du Dauphiné, il se résigna, en 1818, à publier une flore de ses collections, une description abrégée des plantes des Pyrénées. Cette publication, bientôt suivie d'un Supplément , contenait des erreurs, des lacunes, des fautes de détermination. Comment en aurait-il été autrement? Tous les botanistes réformateurs de son temps : Haller en Suisse, Allioni en Piémont, Pourret à Narbonne, Villars dans
le Dauphiné, cherchaient avec raison à étendre le cadre étroit dans lequel* Linné avait établi ses espèces et, sous le titre de variétés, les plantes qu'il n'avait pas pu faire entrer dans ses .'espèces ; nécessairement , ils devaient, les uns et les autres, commettre des erreurs, en rendant des services à la science. Le malheur, pour Lapeyrouse, est qu'il eut Ramond pour ennemi. Ramond accusait Lapeyrouse d'avoir fait enlever son nom sculpté sur une roche des Pyrénées. Pour se venger, il envoya son herbier des Pyrénées à de CandoUe qui, dans sa « Flore française », releva les erreurs de Lapeyrouse avec autant de vivacité qu'aurait pu le faire Ramond lui-même.
L'herbier de Lapeyrouse était resté entre les mains de son fils qui le communiquait fort discrètement. Après la mort de ce dernier, cet herbier fut déposé dans une bibliothèque publique, par les soins du colonel Dupuy, naturaliste distingué. On voit tout l'intérêt qu'il y avait à reviser sûr pièces les déterminations de Lapeyrouse, si violemment attaquées par de Candolle ; c'est le travail qu'osa entreprendre le jeune Duchartre. Au bout de quatre ou cinq ans d'herborisations, il se crut en mesure de faire paraître une Flora exsiccaia^ un essai de Flore pyrénéenne sous la forme de neuf fascicules d'herbier, composés chacun de vingt espèces. Duchartre offrait ainsi aux botanistes amateurs l'occasion d'enrichir leurs collections de plantes desséchées et soigneusement comparées aux échantillons de Lapeyrouse. Les événements ne lui permirent pas de publier la suite de ce travail de contrôle et de détermination; mais le classement et la revision de l'herbier de Lapeyrouse furent repris, trente ans après, par le D^Clos, l'habile directeur
du Jardin des Plantes, avec la collaboration de Loret.
En cette même année 1 836, les Annales des sciences naturelles accueillirent des observations sur les Saxifrages, observations qui sont restées classiques. Moquin- Tandon présenta cet excellent travail aux Directeurs des Annales. En effet, dans la préface de la Flore pyrénéennCy Duchartre offre ses hommages reconnaissants à Moquin-Tandon,qui, « avec une bonté parfaite, dit-il, avait bien voulu lui prêter ses livres, Taider de ses conseils et lui communiquer son herbier enrichi d'une partie des herbiers de Pourretet deGouan».Moquin-Tandon avait remplacé le fils de Picot de Lapeyrouse dans la chaire de sciences naturelles, à la Faculté de Toulouse. En 1833 et en 1834, il avait pris en même temps le cours municipal de botanique et la direction du Jardin des Plantes. Son influence sur les résolutions et les méditations du jeune Duchartre fut très grande et, jusqu'à son départ pour Paris, en 1844, c'est-à-dire pendant dix ans, des relations suivies s'établirent entre le professeur et l'élève, qui devaient un jour se retrouver confrères à l'Académie des sciences.
Duchartre gagnait sa vie avec des leçons que lui avait procurées un inspecteur d'Académie, M. Delcampe. Ce dernier avait conçu pour notre jeune homme une vive amitié, et il voyait avec regret que les leçons l'empêchaient de travailler. Il lui offrit un poste de professeur dans un établissement important, qu'avait créé l'abbé Delbos, curé de Monsempron, près Fumel (Lotet-:Garonne). Duchartre accepta. Les six années qu'il passa dans la solitude de Monsempron servirent très utilement sa carrière. Il passa d'abord sa licence es sciences naturelles, le 11 novembre 1839, et eut pour
juges deux dô ses futurs confrères à TAcadémie des sciences : de Quatrefages et Moquin-Tandon. En 1841, il enleva le doctorat, toujours soutenu par Moquin- Tandon, qui ne fut pourtant pas le président de sa thèse.
Suivant l'usage de la Faculté de Toulouse, il fit deux thèses: Tune de hotanique, l'autre de zoologie. Sa thèse de botanique avait pour titre : Essai sur le développement soit relatif, soit absolu des organes floraux. En parlant du développement relatif des organes floraux, il envisageait Tordre des verticilles, c'est-à-dire des divers organes de la fleur, et en parlant du développement absolu, il décrivait la marche que suit chacun de ces verticilles ou organes, depuis sa naissance jusqu'à son état parfait, — une fleur complète étant la réunion de quatre organes ou quatre verticilles floraux s'embrassant Tun l'autre de dehors en dedans. Cette thèse fut un coup de maître. A cette époque, il n'existait guère, dans cet ordre de recherches, que des remarques de Mirbel, de Schleiden et un travail de Guillard que Duchartre se plaint de n'avoir pu se procurer. C'est donc tout seul qu'il entreprend un sujet qui devait conduire les savants les plus militants à la création de l'organogénie florale. En commençant, il explique très bien comment les botanistes avaient jusqu'à ce jour étudié les organes essentiellement reproducteurs et comment il était indispensable, si l'on voulait se rendre compte de la structure définitive de la fleur, d'en étudier toutes les autres parties dans les alternatives de leurs développements successifs. Nous le verrons désormais porter son attention sur l'histoire organique de la fleur dans des types dissemblables pour essayer de formuler
des conclusions générales. Je crois reconnaître, dans le choix du sujet, Tinfluence de Moquin-Tandon qui, dans sa thèse sur les Dédoublements^ avait abordé un des problèmes de Torganogénie végétale; mais, ce qu'on ne saurait assez mettre en lumière, c'est que Duchartre fit toutes ses observations et formula tous ses arguments presque sans livres et, comme il Ta dit lui-même, avec une simple loupe montée et un mauvais microscope, dont les divers grossissements étaient obtenus au moyen de lentilles qui revenaient les unes sur les autres. Le crayon lui permettait de réfléchir en copiant et il composa, pour ainsi dire, son texte en dessinant les planches. L'anatomie du Trochus Lessoniij mollusque très abondant dans la mer au cap Agde, fournit le sujet de la seconde thèse (1).
J'insiste sur les débuts pénibles de sa carrière, parce que sa supériorité tint de très bonne heure à la méthode de travail que lui imposaient les circonstances. Ce n'est point par la mémoire et la lecture des livres, mais par la réflexion et l'observation des faits qu'il habitua son intelligence à comprendre les phénomènes de la nature. Dès sa jeunesse, il parlait bien parce qu'il savait ce qu'il disait^ et il conserva l'habitude d'écrire tout d'un jet, parce qu'en prenant la plume la composition était faite dans son esprit et ses arguments enchaînés les uns aux autres.
Rien ne lui fut donc plus utile que les explorations auxquelles il soumit, pendant dix ans, la chaîne des Pjrrénées et Tarrondissement de Béziers. En marchant, il méditait et il travaillait sur la nature elle-même. Il ne
(1) Les deux thèses furent publiées à Toulouse en 1840.
publia jamais en entier le mémoire sur la géographie botanique de Farrondissement de Béziers; mais l'extrait qui fut inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences sur le rapport de Gaudichaud nous fait voyager en pensée dans cette région si curieuse et si variée jusqu'alors dédaignée par les savants de l'Ecole de Montpellier. En 1842, l'établissement de Monsempron disparut sous le coup de difficultés financières. Duchartre était prêt, et, son diplôme de docteur es sciences naturelles dans sa poche, il partit, au mois de ïiovembre 1843, pour Paris.
A Paris, il ne connaissait personne. Il alla droit au Jardin des Plantes et rendit visite à Brongniart et à Decaisne avec lesquels il avait correspondu au sujet de deux mémoires relatifs à des questions d'embryogénie et insérés en 1841 et 1842 dans les Annales des sciences naturelles, Brongniart l'accueillit avec cette bienveillance pleine d'autorité qui lui était naturelle et lui rendit le grand service de le présenter à Adrien de Jussieu. Decaisne, qui n'était pas encore professeur au Muséum et membre de l'Institut, le reçut comme un ami et resta pour lui toute sa vie le meilleur de ses amis. Duchartre n'avait alors d'autre ambition que d'obtenir une place de professeur dans une Faculté de province; il se trouva néanmoins très heureux d'être agréé comme rédacteur de plusieurs publications scientifiques. Avec quelque peine, il fut enrôlé dans le personnel de VÉcho du mo7ide savant que bientôt il dirigea seul. L'année suivante, Decaisne le présenta à d'Orbigny qui lui confia, à partir de la lettre G, presque tous les articles de botanique dans son Grand Dictionnaire dhis-
toire naturelle. Ducharlre prenait ainsi position dans la presse scientifique et, ses talents reconnus, on vint le chercher pour travailler dans VEncyclopédie du xîx« siècle et le complément de V Encyclopédie de t Agriculteur.
Il y avait alors à Paris, pour tous ceux qui cultivaient la science botanique, un lieu de rendez-vous, de travail et de causerie : c'était Thôtel de Benjamin Delessert. Depuis quarante ans, Benjamin Delessert, digne héritier des goûts et des collections de son père, Etienne Delessert, offrait, dans des galeries où reposaient les herbiers les plus célèbres et les livres les plus rares, une généi'euse hospitalité à tous les naturalistes de TEurope. Les maîtres y venaient pour achever leurs ouvrages, les jeunes gens pour s^nstruire et consulter les maîtres. Six mille volumes et 250 000 échantillons de 86000 espèces de plantes fournissaient à tous les amateurs d'incomparables éléments de travail. Duchartre fut accueilli à bras ouverts et, pendant plusieurs années, il passa presque toutes ses journées, rédigeant ses notes et ses articles au milieu des herbiers et de la bibliothèque de l'hôtel Delessert. Benjamin Delessert le* distingua et lui donna bientôt les preuves de son estime et de sa confiance.
La botanique ne possédait alors qu'un seul organe spécial. C'était la partie des Annales des Sciences naturelles qui lui était consacrée. Ce grand recueil, que Brongniart, Audouin et Dumas avaient fondé, se composait entièrement de mémoires originaux. Il restait étranger à l'examen et à la critique des ouvrages contemporains. Guillemin, conservateur des collections de Benjamin Delessert avait essayé de rendre une place à
la critique scientifique, en créant les Archives de botanique. Mais cette publication vint se fondre bientôt dans les Annales des Sciences naturelles , dont Guillemin, api'ès la retraite d'iVudouin et de Dumas, prit la direction avec Brongniart. Quand Duchartre arriva à Paris, Guillemin venait de mourir. L'aimable et savant Lasègue lui avait succédé ; il inaugurait ses nouvelles fonctions de conservateur en dressant le catalogue et en faisant la description des collections confiées à sa garde. Cet ouvrage parut en 1848 sous le titre de Musée Delessert.
Pendant ce travail, les lecteurs attitrés de la bibliothèque dissertaient sur la nécessité de connaître et de faire connaître les publications françaises ou étrangères touchant la botanique. La pensée de renouveler les Archives de botanique^ essayées seulementpar Guillemin et désormais conduites par les habitués de la maison, qui étaient aussi les maîtres de la science, parut heureu&e. Duchartre se proposa, Lasègue Tappuya, Delessert l'agréa et Adrien de Jussieu, Gay, Decaisne, Brongniart et Montagne lui promirent et lui donnèrent le plus cordial appui. La Revue de botanique fut dédiée à Benjamin Delessert qui payait les frais de publication. Ce fut un véritable succès ; malheureusement elle ne dura que deux ans, 1848-1847. La mort de Delessert mit fin à une publication qui ne pouvait se soutenir que par la générosiié de son patron.
Le Musée botanique de T hôtel Delessert devait rester encore ouvert pendant vingt-deux ans, sous la protection de François Delessert, frère de Benjamin et, depuis 1852, membre de TAcadémie des sciences. Duchartre ne cessa de le mettre à contribution, rappelant sans cesse que ce musée avait été la source perpétuelle-
ment féconde de ses travaux de critique scientifique. Pouvait-on prévoir qu'un jour la France perdrait ces collections admirables et chéries, qui semblaient appartenir aux botanistes français plutôt qu'à la famille Delessert elle-même !
Le 13 janvier 1869, il écrivit à Decaisne :
« Hier, en travaillant dans la Bibliothèque de Delessert, j'ai vu M. Bureau. J'ai appris que M. de ÇandoUe doit arriver l'un de ces jours pour emballer et emporter l'herbier avec la collection des coquilles. Voilà donc, à la veille de s'accomplir, l'œuvre de destruction qui, aux yeux des botanistes, jettera sur le nom de la famille Delessert autant de déshonneur que la création du Musée botanique avait jeté de gloire sur celui de Benjamin et de François Delessert ! Il n'y aura donc plus désormais, en France, un seul lieu où il sera possible de trouver à la fois les plantes et les livres, où l'on puisse établir une synonymie, sans perdre un temps énorme ! Personnellement, j'aurai peu à perdre à cette déplorable dissociation, mais je n'en suis pas moins désolé et honteux pour la science et notre pays ! » Duchartre avait raison, mais il se servait de bien gros mots pour exhaler son chagrin. La dispersion du musée Delessert fut assurément un malheur pour la science botanique, mais le jour où la somme de 15 000 francs, nécessaire à l'entretien du musée, parut trop lourde à des héritiers divisés, il était assez naturel que Paris et Genève se partageassent les trésors recueillis par Etienne et Benjamin Delessert. Genevois devenus Français, les Delessert étaient alliés à deux familles scientifiques : les GandoUe et l'Académie des sciences. De génération en génération, les Candolle et les Delessert entretenaient une amitié
séculaire. Dans son testament, ouvert en 1841, de CandoUe léguait à son bon ami Delessert un lot de cent plantes qu'il avait le premier décrites. Les membres de l'Académie des sciences, en adoptant successivement Benjamin et François Delessert, leur avaient donné une autre famille. Comment s'étonner que la collection des herbiers des Delessert soit venue se fondre dans l'herbier des CandoUe et que la bibliothèque botanique des Delessert soit venue se fondre dans la bibliothèque de l'Institut? Le livre de Lasègue demeure aujourd'hui, avec la Revue de botanique de Duchartre, l'heureux témoignage des services qu'a rendus, pendant plus d'un demi-siècle , l'admirable réunion de la bibliothèque et des herbiers qui composèrent le Musée Delessert.
La Révolution de 1848 éclate et je devrais ici, par ordre de date (1849-i 852), suivre Duchartre, pendant trois ans, dans ses fonctions de professeur de botanique à l'Institut agronomique de Versailles, mais j'y reviendrai. Il est préférable de marquer les étapes de sa carrière de critique scientifique et de montrer les liens qui unirent, dans un labeur de soixante années, le rédacteur du Dictionnaire de d'Orbigny et le directeur de la Revue de botanique, le rédacteur du Rulletin de la Société de botanique et le secrétaire-rédacteur de la Société nationale d'horticulture.
Je ne puis sans émotion parler de la Société de botanique de France.
C'est mon père, Antoine Passy, qui en fut le promoteur. C'est chez lui, rue Pigalle, le 12 mars 1854 que s'échangèrent, pour la première fois, les conversations entre quelques savants et quelques amateurs et qu'on décida
de fonder, pour la botanique, une société semblable à celle que possédaient la géologie, la géographie, la météorologie, Thorticulture. J'étais présent; Duchartre était présent; Brongniart présidait; Antoine Passy et Decaisne parlaient. Dans le discours prononcé aux funérailles de Decaisne, Duchartre a évoqué ces lointains souvenirs :
« Elle est encore présente à ma mémoire, comme un souvenir d'hier, cette soirée du 12 mars 1854 dans laquelle quatorze botanistes, les uns depuis longtemps célèbres, les autres presque débutants ou simples amateurs, se trouvaient réunis, se demandant s'il serait possible et utile de créer, pour la science qu'ils aimaient, un centre où vinssent converger tous les efforts et d'où pussent rayonner, enretour, les encouragements etles exemples. » Les quatorze se réunirent de nouveau le 23 avril et, sur le rapport d'Antoine Passy qui avait été nommé commissaire, VAssemblée déclara que la Société de botanique était fondée. Elle devait comprendre, elle comprit dans ses attributions les applications de la botanique à la culture, à l'industrie, h la médecine, enfin toutes les questions que soulèvent la distribution géographique des végétaux et l'histoire du règne végétal. On procéda immédiatement à la nomination du bureau. Ad. Brongniart fut nommé président, Decaisne vice-président, Schœnefeld et Duchartre secrétaires. De 1854 à 1861, Duchartre rédigea donc le Bulletin bibliographique de la Société botanique de France avec un taleilt qui ne saurait être dépassé. C'est M. Bornet qui l'a proclamé hier devant l'Académie des sciences, et je m'incline devant son autorité (1). Duchartre tint son rang
(1) Comptes rendus de l'Académie des Sciences, novembre 1894.
dans le personnel et Thistoire de cette grande société ; il en avait été le secrétaire, il en fut sept fois le président, mais il y aurait exercé une influence encore plus grande par la plume et par la parole, s'il n'avait trouvé définitivement une autre situation, une autre mission plus modeste en apparence, mais digïie de tous ses talents.
La Société d'horticulture est la fille de la Société d'agriculture; elle fut fondée, le 11 juin 1827, par un certain nombre de nos confrères, sous la présidence de Héricart de Thury. Elle tint parole à ses fondateurs, à nos devanciers, Silvestre, Soulange-Bodin, de Mortemart-Boisse, Huzard, Baudrillart, Darblay, Sageret, Vilmorin. Après s'être appelée successivement Société royale en 1836, Société centrale de France en 1848, Société impériale de Pafis, et centrale de France en 1833, elle pouvait être justement fière, en 1884, de ses vingt-huit années de travaux et de succès. Fidèle à son programme et à sa mission de société scientifique, elle a raconté son histoire, année par année, dans une publication qui comptait, à cette dernière époque, quarante-cinq volumes, et qu'avaient enrichie tous les botanistes et les horticulteurs les plus distingués de l'Europe.
Toutefois,à côté d'elle, s'était développée, grâce à l'infatigable dévouement d'un apôtre de l'horticulture, le docteur Andry, une autre société, d'un ordre secon daire au point de vue scientifique, mais du double plus nombreuse, plus vivante et plus populaire par l'organi sation d'expositions florales et, pour tout dire, maîtresse de l'attention publique. La Société d'horticulture de la
Seine, qui avait été d'abord le Cercle d'horticulture, n'était parvenue qu'à sa quatorzième année et n'avait publié que douze volumes. Le duc de Momy et le maréchal Vaillant entreprirent de fusionner les deux sociétés. Qui aurait pu leur résister? La fusion des deux sociétés, en 1854, imposa une organisation nouvelle. L'excellent docteur Andry devint secrétaire général et continua à présider aux expositions florales, dont la vogue ne cessa de grandir. Duchartre représenta plus particulièrement la vieille société d'horticulture. Il fut chargé provisoirement, en 1885, pendant la maladie de Rousselon, de la rédaction du journal avec le titre de secrétaire-rédacteur. Personne n'était mieux qualifié pour remplir une pareille mission; ses brochures publiéesrécemmentsur une maladie des reines-marguerites (1887), sur des feuilles ramifères de tomates (1883), SUT Y Apios tuberosa (1883), sur les boutures droites et renversées (1854), entretenaient une réputation solidement fondée sur le Bulletin bibliographique de la Société de botanique. Le conseil lui confia à l'unanimité le Journal de la Société d'horticulture, le 11 décembre 1857. Dans le compte rendu de l'année 1857, il résume en ces termes la situation nouvelle : « Une société comme la nôtre dispose de deux moyens pour contribuer au progrès de Thorticulture : des expositions et des publications », et il ajoutait, sans crainte d'être contredit par les savants ou les praticiens ; « Notre journal embrasse, dans son vaste cadre, l'art horticole tout entier; il est riche à la fois de votre propre fonds et de celui de tous les horticulteurs européens. Il est impossible de citer une publication dont le plan soit aussi large et tracé avec une entente aussi parfaite »,
Duchartre vante le Journal, tel qu'il le trouvait en 1857. Que dirai-je du Journal, tel qu'il Ta laissé en 1893? Il est impossible de citer une publication dont toutes les parties aient été conduites avec une sûreté plus savante. L'exactitude des descriptions, des noms des plantes, , des citations bibliographiques, en un mot la correction parfaite du texte imprimé a certaineixient rendu les plus grands services à la science de l'horticulture.
Le Journal de la Société d! Horticulture contient au moins deux cents communications de Duchartre.
Chaque volume s'ouvre par le compte rendu des travaux de la Société et le compte rendu des expositions, ces deux compte rendus rédigés et signés par lui. Une suite de notices, de notes, de discours, do mémoires, forme un trésor inépuisable de renseignements touchant l'arboriculture, la floriculture et la culture maraîchère, ces trois grandes divisions de l'horticulture. Au milieu de ces articles d'une étonnante variété, j'ai cherché,avec curiosité, quels sujets avaient le plus attiré son attention ; car il n'est pas un seul d'entre nous qui ne prenne en goût, sans s'en douter d'abord, un sujet qui finit par le passionner. Cette passion, souvent inconsciente, devient un trait du caractère.
Je le vois toujours, avec la gravité d'un savant et l'impartialité d'un juge, applaudissant aux succès des voyageurs botanistes qui rapportent des plantes nouvelles de tous les coins du monde, encourageant les horticulteurs qui, par des cultures soignées ou forcées, perfectionnent et transforment les fleurs, les rosées par exemple ou le lilas, instruisant les jardiniers, dirigeant le goût des amateurs vers les nouveautés de la flori-
culture : orchidées ou bégonias; mais, de cœur il reste fidèle aux plantes qui tenaient la vogue dans son enfance ou qu'il avait vu fleurir dans le Jardin des Plantes de Toulouse.
Un jour, il se plaignit qu'on abandonnât les orangers comme arbuste de décoration. Il aimait Jes orangers, qu'il défenditcontreles atteintes des parasites et qu'il tenta de relever dans l'estime des amateurs, a La mode, dit-il encore,'^cette capricieuse. souveraine, tend à délaisser le camélia, le plus précieux des dons que l'Asie ait fait à l'Europe. L'influence d'une œuvre littéraire bien connue a été funeste. » Il est vrai que le succès de « La Dame aux camélias » faisait entrer alors dans les usages du demi-monde les nobles fleurs que le P. Camelli avait introduites dans le grand monde. M. Alexandre Dumas s'est-il jamais douté qu'il fût aussi coupable?
(le n'est plus la mode, c'est la politique qui sans pitié, sous l'Empire comme sous la République, a condamné à l'oubli les lis, ces beaux lis, ces fleurs superbes dont Duchrartre admire le port majestueux et les vives couleurs. Les horticulteurs les entretenaient par habitude dans leurs collections, mais les amateurs ne les recherchaient plus pour leurs jardins et les botanistes ne s'en étaient guère occupés. Duchartre se chargea de donner à tous une leçon. Pour écrire l'histoire littéraire des lis et pour étudier la distribution géographique de ce genre de plantes pour tirer cette conclusion que les lis sont des plantes, de pleine terre et non de serre chaude, il lui fallut seulement recourir à ses auteurs dont il connaissait parfaitement les ouvrages; mais, pour fixer les règles qui président à la formation première de l'oignon et au développement de la plante.
pour établir les diverses variétés que des dénominations contraires tenaient dans la confusion, il fallait aussi des documents, et ces documents ne pouvaient être que des collections de plantes savamment groupées et cultivées.
Duchartre essaya d'en former une avec le concours de Rivière, jardinier en chef du Luxembourg. Cette collection fut détruite en 1870, mais, en Europe, on s'était intéressé aux recherches de Duchartre, et, pour refaire sa collection, il trouva de précieux secours chez M. Krelage, horticulteur renommé de Haarlem, et dans la collaboration généreuse et dévouée de M. Max Leichtlin de Carlsruhe, dont le jardin, situé à Baden-Baden, contenait une des plus belles collections de lis qui fussent en Europe.
Si les beaux et nobles lis ont eu la chance de trouver dans Duchartre un ami sincère, les monstruosités qui
-paraissent quelquefois dans les racines, les tiges, les fleurs ouïes feuilles des. plantes ont aussi trouvé en lui un savant et curieux interprète. Il marcha dans la tératologie végétale sur les traces des Moquin-Tandon et des Brongniart. En décrivant les difformités survenues dans des tulipes, des roses, des lis, des delphiniums, dès tilleuls, des maïs et même des champignons, Duchartre nous apprend que les anomalies végétales peuvent être ramenées à des principes communs et que leur étude contribue à la connaissance plus approfondie des lois de Torganographie végétale.
Le Bulletin de la Société nationale d'Horticulture est devenu, sous la plume de Duchartre, une œuvre personnelle de grande valeur. Il y mit toute sa conscience et tout son plaisir. L'avant- veille de sa mort, il rédigeait encore le procès-verbal de la dernière séance de cette
compagnie. Pour nous tous qui avons charge de publications savantes, il restera un modèle.
Il était bien naturel que Duchartre rêvât de Tlnstitut, Un jour, à propos des communications que font certains candidats, Jussieu lui avait dit, avec autant de bonté que d'esprit : « Pour arriver à l'Académie, il ne faut pas s'amuser à tirer un grand nombre de coups de pistolet, mais seulement de rares coups de canon. » Decaisne, au contraire, toujours vif, actif et résolu, conseillait de prendre toujours sa part de la bataille scientifique. Se montrer souvent, appeler l'attention, mériter la critique et brusquer Foccasion, voilà le plaisir et le devoir. C'est bien la conduite qu'avait tenue Duchartre, depuis son arrivée à Paris, et dont il voulut tirer avantage au moment qui parut favorable à son patron.
En 1853, la Section de botanique comptait dans son sein: de Mirbel, de Jussieu, Aug. de Saint-Hilaire, Brongniart, Gaudichaud et Montagne. La mort de Jussieu, décédé le 29 juin 1853, d'Aug. de Saint-Hilaire, le 31 mai 1853, de Gaudichaud, le 6 janvier 1854, de Mirbel, le 14 décembre 1854, allait ouvrir, dans la Section de botanique de l'Académie des sciences, quatre vacances et donner carrière à toutes les ambitions. Tulasne remplaça de Jussieu, et Moquin-Tandon, Aug. de Saint- Hilaire, sans combat. Duchartre ne se serait pas permis de faire candidature à côté de Moquin-Tandon, son ancien professeur de Toulouse, si, le jour de l'élection, Gaudichaud n'était déjà mort, et si Moquin-Tandon n'avait reconnu que la place de Gaudichaud devait né^ cessairement mettre en présence Duchartre et Payer. Il était bon que Duchartre prît rang.
La lutte s'enguge. Decaisne était admirablement posté dans la Section d'Economie rurale pour batailler avec la Section de botanique dont il faisait scientifiquement partie. Sa parole était vive, son action redoutée. Payer, soutenu par de Mirbel,fit des démarches pour neutraliser son influence, mais il commit la maladresse d'attaquer Duchartre dans sa correspondance et Decaisne lui en tint rancune lors de la discussion des titres.
Brongniart avait alors la première influence : il pouvait faire et défaire les académiciens botanistes; il était bien disposé pour Duchartre, mais il était bien disposé pour Payer, et sa bienveillance flotta jusqu'au moment où la Faculté des sciences de Paris se prononça nettement en faveur du protégé de M. de Mirbel contre le protégé de M. Decaisne. Payer était un brillant jeune homme qui avait eu l'avantage de prendre son doctorat es sciences à Paris et qui occupait la chaire d'organographie végétale tenue par Aug. de Saint-Hilaire à la Faculté de Paris. De plus, il avait, dans TAssemblée constituante de 1848 et l'Assemblée législative de 1849, traversé la politique assez habilement pour avoir été le chef du cabinet de Lamartine et être resté l'ami de Fortoul. Duchartre était un simple et modeste docteur de province soutenu par Decaisne qui ne passait pas pour un serviteur du gouvernement; on n'avait pas de raisons de se passionner pour lui. Il fut battu et bien battu; il devait l'être.
A ce moment, Duchartre avait bien d'autres mécomptes; il s'était figuré qu'après' les trois années passées à l'Institut agronomique de Versailles, les services qu'il avait rendus et la suppression sans compensation d'une chaire gagnée au concours, il avait droit à la chaire
de physiologie végétale laissée par Adrien de Jussieu. Il avait conquis brillamment, en 1848, le titre d'agrégé des sciences près la Faculté de Paris, en concurence avec Ch. Martins et Robin. Il avait été désigné pendant la maladie de Jussieu pour continuer le cours de physiologie végétale. Que de chances pour réussir! 11 ne réussit pas. La chaire de Jussieu fut supprimée. Duchartre accusa Payer d'avoir contribué à son échec et d'avoir inspiré ce passage du rapport de Fortoul à l'Empereur : « Le nouveau cours de botanique embrassera l'ensemble de la science. On ne conçoit pas qu'il soit possible de traiter des classifications sans s'occuper de l'anatomie et de la physiologie des plantes : et si ces deux aspects de la science sont en quelque sorte indivisibles, il est bon, dans l'intérêt même de l'enseignement, d'en confier l'exposé à un seul professeur. » Que Payer ait travaillé à se faire déclarer officiellement le seul représentant de la botanique impériale, c'est probable. Que les botanistes aient regretté la suppression de la chaire d'Adrieu de Jussieu, cela est certain. Mais Fortoul n'avait supprimé la chaire de physiologie végétale que pour créer le même jour et à sa place la chaire de physiologie générale. Cette chaire, il l'avait donnée à un certain docteur es sciences qui s'appelait Claude-Bernard et cela suffit (17 mars 1854).
Duchartre confie ses chagrins à Decaisne dans une lettre touchante qui peint l'état de son esprit et de son cœur :
« La bombe a enfin éclaté ; le Moniteur a parlé de son énergique langage et la chaire d'organographie et de physiologie végétale à la Faculté des sciences est et demeure supprimée. Voilà des gaillards qui n'y vont
pas de main morte. Deux chaires sur quatre supprimées en quatre mois ! Si les deux derniers botanistes officiels venaient à mourir maintenant, il est très probable que leur chaire aurait le même sort et qu'un jour on pourrait graver sur la tombe de Monseigneur Fortoul: « Ci gît le <c grand ministre qui a détruit en France la science pour « laquelle ce pays avait marché longtemps à la tête de « l'Europe. » Maintenant que toutes mes espérances se sont évanouies pour moi de ce côté et aussi de tous les autres, laissez- nàoi vous remercier de tout mon cœur de votre conduite digne et noble à mon égard, de votre désintéressement inspiré par Télévation de vos sentiments et la grandeur de votre cœur, inspiré par l'amitié que vous êtes assez bon pour prêter à un malheureux et dont je suis heureux et fier. Veuillez le croire, cette amitié je ne puis y répondre que par l'attachement le plus sincère et le dévouement le plus absolu. Mon cher ami, vous êtes une exception peut-être unique dans ce monde scientifique élevé, si brillant lorsqu'on l'envisage de loin, si terne et si plat lorsqu'on l'envisage de près. « Aussi, je ne sais combien de personnes à Paris qui, vous connaissant, vous appréciant, vous estimant autant qu'elles vous aiment, m'ont exprimé leur étonnement de ce que vous êtes arrivé à la haute fonction à laquelle vous aviez tant de droits, et cela sans ramper devant qui que ce soit, en marchant toujours le front haut, comme un parfait honnête [homme, par la seule force de votre mérite. Maintenant, vous le concevez sans peine, je n'aurai pas l'entêtement surhumain de chercher à lutter contre une mauvaise destinée. Je baisserai humblement la tête pour éviter d'y attirer de nouveaux coups, en persistant k la porter trop haut. Je vois, en
effet, du même coup, briser sans retour toutes mes espérances pour la Faculté, pour l'Académie; maintenant, j'ai la ferme conviction que les portes de votre illustre compagnie ne s'ouvriront pas pour moi. Que suis-je? Ne me blâmez pas; je cède à la nécessité. Soyez convaincu que dans le trop peu de temps que je pourrai désormais dérober à mes travaux payés, je m'occuperai de la science, que j'aime pour elle-même, et non pour parvenir. Elle seule a été ma consolation dans les circonstances pénibles et je ne lui ferai pas d'infidélité. » Cette lettre nous donne le secret d'un incident littéraire assez piquant. Il manquait au Manuel des Plantes de Jacques et Herincq un quatrième volume. Personne n'était plus capable que Duchartre d'enlever vivement un pareil travail ; l'éditeur Dusacq le lui proposa. Decaisne, consulté comme toujours, l'engagea à accepter, sous condition que le volume ne porterait pas son nom. Il leur semblait à tous deux que la publication de ce Manuel n'ajouterait rien à la réputation scientifique du candidat à l'Académie des sciences. Dusacq ne tint pas parole : ne pouvant croire à une pareille modestie, il expédia une circulaire dans laquelle s'étalaient le nom et les titres de son auteur. Désespoir de Duchartre: intervention deDecaisne, qui lève enfin ses propres scrupules et donne le laisser passer. Il faut parfois écrire pour l'existence lorsqu'on voudrait écrire seulement pour la science. Ce combat entre le présent et l'avenir se renouvelle bien souvent et toujours le spectacle en est aussi honorable que douloureux. Cependant, la plus grande des consolations lui survient tout à coup. Une personne aimable et bonne lui propose de partager ses peines. Tout change aussitôt. Les bénédictions du mariage lui
ramènent les faveurs de la fortune; et puis, Decaisne veillait.
Ou côté de la Faculté des sciences, tout espoir était perdu ; mais, du côté de F Académie, quelques amis fidèles lui répétaient que savoir attendre c'est savoir vaincre ; aussi le ton de sa correspondance change-t-il peu à peu. Quelques mois après son mariage, le 14 septembre 4884, M. de Mirbel meurt et, le 7 février 1885 Duchartre écrit à Decaisne : « Depuis deux ans et demi, j'ai subi à moi tout seul plus de mésaventures, d'échecs et de ms^ll^eurs qu'il n'en survient à la généralité des hommes. Faute d'autres mérites, j'ai du moins une grande ténacité d'idées et du courage », et à Gay, le botaniste, il écrit : «J'attendrai la volonté de nos maîtres.
Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours. »
Un de ces maîtres du scrutin, et certes un des plus ardents, était toujours Payer. « Il est mon ennemi », ne cessait de répéter Duchartre à Decaisne, et Decaisne de répondre : « Tout le monde en a plusieurs. » La succession de Mirbel donna lieu aux péripéties d'un combat corps à corps entre Payer et Decaisne, entre Claude Gay et Duchartre; mais, au moins, le combat ne fut-il plus entre deux rivaux en organographie florale, mais entre un voyageur et un botaniste. Il était difficile d'opposer deux candidats plus diff'érents. Claude Gay était un universel et Duchartre un spécialiste. Ses voyages et son magnifique ouvrage sur le Chili avaient classé Claude Gay parmi les savants qui, comme Arago et Humboldt, montrent que toutes les sciences naturelles sont solidaires. Ses travaux de physiologie et d'anatomie végé-
taies faisaient de Duchartre le représentant exclusif de la Botanique. L'Académie pouvait faire son choix sans que personne n'eût à se plaindre. L'Académie se partagea, et Duchartre dut s'en trouver très honoré. Claude Gay fat nommé au second tour de scrutin par 28 voix. Duchartre en obtint 27. Si la Section de botanique, paraissait complétée pour bien des années, l'Académie du moins avait clairement engagé Duchartre à ne plus répéter :
Belle Philis, on désespère
Alors qu'on espère toujours.
Arrêtons-nous et considérons un moment les hasards d'une fortune extraordinaire! La mort, qui semblait avoir épuisé ses rigueurs, continue à frapper de coups inattendus l'infortunée Section de botanique. Payer, le jeune et brillant Payer, meurt subitement à quarantedeux ans. Il meurt, et sa mort laisse ^ Duchartre la possession incontestée des situations scientifiques qu'il semblait lui avoir enlevées pour toujours ! Duchartre avait été nommé membre de notre Société d'agriculture le 10 janvier 1861 ; il est nommé membre de l'Académie des sciences le 21 janvier et,deux mois après, le 24 mars, il est nommé professeur de botanique à la Faculté des sciences. Admirez encore ce nouveau hasard qui lui avait donné pour concurrent à la Section de botanique de l'Académie des sciences, notre illustre Pasteur, Pasteur qui devait un jour pr^endre sa place dans la Section des cultures spéciales de notre Compagnie, où Duchartre s'était installé déjà depuis dix ans!
Je ne regrette pas d'avoir fait passer sous vos yeux les mauvaises d'abord et les bonnes chances do sa car-
riëre académique, cap je me trouve maintenant obligé de vous dire avec Decaisne, Brongniart et Moquin-Tandon, les titres scientifiques que ces derniers firent valoir à Tappui de la candidature de Duchartre.
Presque tous les travaux de Duchartre se rapportent à la physiologie végétale, aux phénomènes de la vie des plantes; mais, dans la physiologie végétale, quelques savants avaient peu à peu introduit Tétude, pour ainsi dire nouvelle, de Torganogénie végétale et florale, c'est-à-dire l'étude du développement progressif des organes jusqu'à Fépanouissement de leur état définitif et adulte. La nécessité d'étudier le développement des organes est la pensée maîtresse qui avait inspiré à Duchartre, dès 1840, sa thèse de doctorat.
Il faut donc rattacher à la thèse sur le développement des organes floraux et placer dans un même groupe d'études les mémoires sur Torganogénie florale des plantes à placenta central libre, des plantes de la famille des Malvacées, des Caryophyllées et des Nyctaginées. La description de la formation des Malvacées, telle que l'a donnée Duchartre, a été niée par Payer, mais elle a été pleinement confirmée par les observations de M. Schrœter dans un mémoire spécial sur Tandrocée des Malvacées publié en 1883 â Berlin. On peut y joindre le mémoire sur les embryons qui ont été décrits comme polycotylédonés et qui ont en réalité deux cotylédones divisés profondément.
Quant à la monographie de la famille des Aristolochiées insérée dans le Prodrome de CandoUe, elle a établi dans le genre aristoloche une division en sousgenres naturels qui a été maintenue par les . auteurs modernes. Cette monographie a été suivie de recherches
sur la végétation et la structure anatomique des Aristo* lochiées. Enfin les études sur les Zostéracées, plantes phanérogames qui croissent naturellement au fond de la mer, ont démontré tout le parti qu'on peut tirer du système de Tanatomie appliquée à la classification des végétaux. Duchartre a pu reconnaître les caractères anatomiques les plus essentiels de quatre genres de la famille des Zostéracées. L'anatomie a été certainement un des procédés et un des talents de Duchartre.
Les Mémoires et les Comptes rendus de F Académie des sciences contiennent ces importantes recherches, et j'y renvoie le lecteur compétent (t).
D'autre part, une série d'expériences conduites pendant plusieurs années provoquèrent et enchaînèrent une série de communications qui tendirent à expliquer, dans ses divers phénomènes, l'action de la rosée, de la pluie et de l'humidité sur les plantes. Ces questions étaient alors nouvelles et furent l'objet de contestations. Elles ont été portées devant vous et vous sont devenues familières.
La rosée, a-t-il dit, couvre la surface des plantes sans pénétrer absolument dans leurs tissus . La rosée exerce son actionsurla végétationpar la terre,lorsqu'elle se condense à la surface du sol ou qu'elle y retombe des feuilles. La pluie n'est pas directement absorbée par les plantes, quoiqu'elle exerce à la longue une certaine influence sur les organes extérieurs des plantes et des feuilles. C'est en mouillant le sol que la pluie favorise la végétation.
Quels sont les rapports des feuilles et des racines
(1) La liste des principaux travaux de Duchartre, publiée â la suite d'une notice sur sa vie et ses œuvres, paç Gaston Bonnier {Revue générale de Botanique, T. VI, page 681, 1894).
aériennes avec Teau répandue dans Tair sous la forme invisible? Presque aucuns. Les plantes hépiphytes (Orchidées, Broméliacées) qui, par racines aériennes, s'attachent à Técoroedes arbres et vivent sans rapport avec le sol, sont dépourvues de la faculté d'absorber et de consommer la vapeur invisible de Tair, quelle que soit la proportion de cette vapeur. Elles se nourrissent en absorbant Veau liquide parleurs racines.
L'influence de la lumière n'est pas la seule qui puisse agir sur la direction normale des racines; l'humidité qu'elles vont toujours rechercher influe également sur leur direction.
Parmi les phénomènes modificateurs de la sève, se trouve l'expul&ion de vapeur d'eau par les organes de la plante : c'est ce qu'on appelle la transpiration des plantes. Il n'est pas vrai de dire avec de CandoUe que les végétaux ne transpirent que pendant le jour; ils peuvent avoir quelque transpiration pendant la nuit, mais cette transpiration varie beaucoup d'intensité, suivant diverses causes, dont les unes tiennent à la structure de la plante et les autres à des conditions extérieures. Ainsi, la transpiration peut devenir nulle, quand une forte condensation d'humidité forme sur la surface des feuilles un revêtement liquide complet.
Des expériences •précises de Duchartre ont prouvé que ce n'est pas seulement la sécheresse du sol qui fane les plantes sur pied : car, même en sol humide, ni la circulation ni l'absorption par les racines ne compensent la transpiration de la plante par Tefl'et du soleil.
La lumière diurne favorise puissamment la transpiration : l'humidité de l'air au contraire nuit à la trans-
— aspiration des plantes. L'âge des plantes influe sur ce phénomène et il semble que le maximum de la force expulsive concorde avec le développement complet de la plante.
Deux mémoires, Tun sur la Clandestine et Tautre sur la Colocase, ont conduit Duchartre à faire des remarques importantes et nouvelles. Le mémoire sur la Clandestine appartient à sa jeunesse; il fut présenté à l'Académie le i 8 décembre 1843, au moment de son arrivée à Paris et fut inséré en 1847 dans le Recueil des savants étrangers .
La Clandestine d'Europe est cette singulière plante souterraine qui attache ses suçoirs aux racines des saules et des peupliers dans nos départements de TOuesit ^tqui végète cachée dans le sol, ne laissant voir à l'extérieur que ses grandes fleurs pourpres. Cette histoire de la Clandestine ne fut que le début d'autres observations sur d'autres plantes parasites analogues, VOrobànche Eryngii (1845) et Y Hypopitys multiflora de nos forêts. Ces observations permirent à Duchartre de signaler, pour la première fois, notamment dans la Clandestine, des stomates parfaitement conformés sur les feuilles souterraines de ces plantes sans chlorophylle. On avait cru jusqu'alors que les stomates, ces petits appareils qui fonctionnent à la surface des feuilles et des tiges, se trouvaient en relation nécessaire avec la matière verte des végétaux, dite chlorophylle, qui sert à leur nutrition.
Le mémoire sur la Colocase des anciens qu'on cultive dans nos jardins sous le nom de Therbe à pluie couronne heureusement cette partie de l'œuvre de Duchartre. Cette plante laisse échapper des gouttes d'eau par l'extrémité des feuilles. Duchartre a trouvé la raison
— aide ce phénomène. G^est un mouvement des stomates qui se dilatent et se contractent dans Tintérieur de la feuille sans que leurs cellules marginales s'altèrent. L'herbe à pluie pleut des gouttes, quand dominent les causes qui retardent l'émission d'eau chez les feuilles ordinaires. Elle pleut moins ou pas du tout, quand dominent les causes qui favorisent l'évaporation de l'eau par les feuilles. On voit donc que ces petits appareils qu'on appelle des stomates, ces ouvertures épidermiques dont Duchartre a fait une étude suivie, jouent dans la transpiration des végétaux un rôle important, s'ils ne jouent qu'un rôle accessoire dans l'assimilation de la matière chlorophyllienne et s'ils ne servent point à faire absorber l'eau par les feuilles.
Tels sont les principaux travaux de science pure que Duchartre avait soumis à l'Académie avant son élection, en 1861. Pour en résumer l'esprit, j'aime à citer ce passage d'une lettre à Decaisne : « En principe, je tiens très peu à être père de telle ou telle théorie ; je suis de bonne foi et je dis nettement que j'ai tort, quand je vois que j'ai tort. » Constater des vérités par des observations rigoureuses, telle a toujours été la noble et modeste ambition de Duchartre.
Après son entrée à l'Académie des sciences, il continua ses observations; mais le souci de professer un cours sur toute la botanique et l'ambition de tenir ce cours à la hauteur des discussions scientifiques devaient le détourner du plaisir de pénétrer les secrets de la nature par des expériences personnelles.
Du professeur à la Faculté des sciences je dirai peu de mots. Ceux qui l'ont entendu ont conservé le sou-
venir de sa parole, d'une clarté saisissante, et ceux qui Tont connu peuvent se figurer Tinfluence heureuse qu'il exerça. Duchartre enseigna toute sa vie à Toulouse, à Monsempron, à Versailles, à Paris. Une fut pas un diseur en matière scientifique, mais un professeur. Les leçons qu'il avait faites à Monsempron, pendant six années, l'avaient préparé à subir l'épreuve redoutable des examens de l'Institut agronomique. Il en sortit victorieux, par la force de son argumentation et la courtoisie de sa discussion. Le cours de botanique appliquée à l'agriculture qu'il créa de toutes pièces et professa à l'Institut de Versailles ne fut pourtant pas le cours qu'il offrit à ses auditeurs de la Sorbonne. La nature lui avait donné l'art d'exprimer correctement ses pensées, mais l'expérience lui avait appris à les manœuvrer, suivant les circonstances, vers des points de vue difi'érents. Pendant vingt-six ans, avec une exactitude extraordinaire, il enseigna les principes de la botanique, avec les développements toujours nouveaux que lui apportaient les travaux de tous les savants de l'Europe. Il s'occupait de ses élèves avec un soin jaloux et, avant la création de l'école des Hautes-Études par M. Duruy, il établit officieusement, à la Faculté des sciences, des exercices pratiques de botanique pour la préparation de la licence. Jamais il ne se refusa à donner un conseil, à juger un travail et à faire valoir une note apportée par un étudiant ou par un amateur de botanique.
Pénétré du désir de procurer une instruction saine et solide à celui qui a le goût d'apprendre et qui n'en a pas le temps, il forma le dessein de résumer ses cours dans un manuel élémentaire qui fût un corps de doctrine et un tableau détaillé de l'état de la science. « Mon Dieu !
écrivait-il à Decaisne le 25 mai 1866, quelle rude chose à faire que des Éléments de botanique, et que je serai heureux dès que j'en serai hors ! Pour résumer tant soit peu complètement, quoique sous forme élémentaire et souvent en quelques lignes, Tétat de toutes les questions un peu importantes qui se rattachent à l'organisation et à la vie des plantes, que de recherches, que êe vérifications! Et tout cela pour que le lendemain du jour où une feuille est tirée, on apprenne quelque chose qu'on aurait voulu y introduire. » Il revient toujours sur cette pensée. Voyez la préface de l'édition de 1885 : oc Sept années seulement, dit-il, se sont écoulées dans l'intervalle de la deuxième et de la troisième édition, mais la marche ascendante de notre science est tellement rapide que, dans cet espace de temps, diverses questions ont entièrement changé de face et que d'autres ont surgi, dont nous n'avions aucune notion. » Voilà comment un des mérites de ce livre excellent est de faire reposer l'enseignement élémentaire de la botanique sur l'histoire des recherches que les savants ont accumulées pour se rendre maîtres des mêmes sujets et résoudre les mêmes problèmes. Trois éditions (1867-1877-1885) n'ont pas épuisé le succès d'un livre qui, sous le titre en apparence modeste d'Éléments de botanique, est en même temps un livre de science pure et de vulgarisation scientifique. Duchartre a montré dans une autre publication, qui est le complément des Éléments de botanique, cette préoccupation constante de reconnaître les mérites de tous ceux qui ont contribué au progrès de la science. Avec une aisance magistrale et une impartialité rigoureuse, il passe en revue tous les travaux de ses maîtres, de ses amis et de ses adversaires, de 1840 à 1867. Payer
n'est pas oublié. Le Rapport sur les progrès de la botanique physiologique mériterait d'être plus connu. Il est enfoui dans une collection de rapports, publiés en 1 868, parles soins du ministère de l'instruction publique, et il fait autant d'honneur au savant qu'à l'hoinme luimême. Nul ouvrage ne donne une plus juste idée de l'enchaînement des travaux qui constituent, dans le milieu de ce siècle, l'histoire de la science botanique.
C'est maintenant au sein de notre Compagnie que nous devons reporter nos pensées et reprendre des souvenirs qui remontent à près de trente-cinq ans. Je vous ai dit par quel singulier hasard, tout à coup, Duchartre devînt membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et membre de la Société nationale d'agriculture dans les trois premiers mois de 1861. Louis de Vilmorin venait de mourir et c'est Duchartre, son ami, son collaborateur à l'Institut agronomique, que nos devanciers choisirent pour le remplacer. Dans un éloge de Louis de Vilmorin, qu'il inséra dans le Journal de la Société d'Horticulture, il rappelle comment fut fondé, par leurs soins communs, ce jardin botanique de l'Institut agronomique, qui n'eût pas existé, même pendant quelques mois, si Vilmorin, avec une générosité passionnée, ne l'eût créé sous ses yeux. Il est impossible de n'être pas touché des élans d'amitié et de reconnaissance avec lesquels il célèbre cette chère mémoire. C'est sous l'impression de ces souvenirs que notre Compagnie invita Duchartre à prendre la place de Louis de Vilmorin.
Assurément, à cette époque, la renommée de Duchartre comme botaniste suffisait pour le faire entrer dans la Section des cultures spéciales ; mais notre Société comptait
dans son sein des témoins de la brillante campagne que le professeur avait conduite àTInstitut agronomique de Versailles. Jusqu'en 1849, il s'était spécialement occupé de botanique pure, mais non pas de botanique appliquée. J'ai sous les yeux le programme du cours de botanique et de physiologie végétale appliquées à Fagriculture (1) qu'il entendait professer et qu'il professa à l'Institut de Versailles. Rien n'avait été fait dans ce genre. Le plan était à créer et, dans le plan, tous les détails. Si ce programme, qui est un véritable mémoire, était publié, on en louerait l'originalité et la belle ordonnance. Non seuleiiaent Duchartre eut le mérite de créer un cours nouveau, mais, se donnant tout entier à sa tâche, il essaya de le soutenir, par nombre d'expériences dont il devait un jour tirer heureusement parti. Je citerai les expériences sur la germination des céréales récoltées avant leur maturité. Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences le 27 octobre 1852, il prouva que la faculté germinative existe dans les graines des céréales avant même qu^elles ne soient mûres.
C'est aux temps heureux de l'Institut de Versailles que se rattache encore la découverte du soufrage des vignes malades. Le 15 juin 1850, Dumas confia à Duchartre, par une mission spéciale, le soin de chercher les substances avec lesquelles on pourrait cembattre Foîdium. M. Kyle de Leyton, qui avait combattu cette maladie en Angleterre, avait indiqué plusieurs substances et, parmi ces substances, le soufre. Duchartre eut la bonne idée d'employer la fleur de soufre. C'est ce que Barrai constata dans un rapport fait à la Société d'en-
(1) Bibliothèque de Hnstitut DM-60^. Ree.T. 16.
couragement et qui nommait, comme dignes de récompense, MM. Kyle de Leyton, Duchartre, Henri Mares et Gontier. Duchartre reçut, après M. Kyle de Leyton, le premier prix dans la répartition de 10 000 fr. proposée par le gouvernement pour combattre Toïdium (1).
La suppression de Tlnstitut national agronomique remplit Duchartre d'une véritable douleur. Sa correspondance avec. Decaisne, dont j'ai fait revivre devant vous les douloureux témoignages, nous le montre, de 1852 à 1856, brisé dans ses espérances scientifiques et dans la nouvelle carrière qu'il avait brillamment conquise. Cependant, les trois années d'incessant labeur qu'il avait consacrées à l'Institut de Versailles le forcèrent heureusement à embrasser la botanique sous tous ses aspects et le livrèrent à l'étude des végétaux sur lesquels repose l'agriculture. Une fois membre de notre Compagnie, Duchartre suivit nos séances avec l'exactitude rigoureuse qu'il mettait à remplir tous ses devoirs, et étendit sa sollicitude aux débats engagés dans la Section des cultures spéciales. Il aborda les problèmes de science agricole. Je n'en veux d'autre preuve que les trois notes lues par Duchartre devant l'Académie des sciences, le 23 novembre, le 6 décembre 1876 et le 8 janvier 1876, à propos d'une communication de M. Violette tendant à mesurer l'influence del'efreuillage de la betterave sur la production du sucre.
Claude-Bernard soutint que la suppression des feuilles n'exerçait pas d'influence sur le développement de la racine de betterave non plus que sur sa richesse en
(l) Rapport sur le moyen do combattre le champignon qui attaque les vignes [Monit, univ., n" du 9 sept. 1830). (Annales agronotniqueSf féTrier 1851, p. 173.)
sucre. Duchartre tenait an contraire que les matières saccharoïdes apparaissent dans la feuille à la suite de la décomposition de Tacide carbonique de l'air, après quoi elles vont s'accumuler dans différentes parties de la plante, soit dans leur premier état, soit en subissant certaines modifications. Dans cette discussion, Duchartre se montrait digne de notre Compagnie et je constate que des travaux ultérieurs lui ont donné raison et que, dans ce débat, entrèrent en ligne BoussingauU, Pasteur et Berthelot.
Si des Comptes rendus de l'Académie des sciences je passe au Bulletin de nos séances, je pourrais noter les communications sur l'igname du Japon, le riz du Japon, l'arachide, qu'il aurait voulu substituer à la garance dans la plaine de Vaucluse, les ifs dont il signalait les propriétés toxiques bien avant M. Cornevin, la morille, le piétin du blé, la carie et le charbon du blé, la cloque des pêchers et sur beaucoup d'autres sujets ; mais, c'est principalement à la vigne qu'il a consacré toute son attention.
Dans le discours qu'il prononça devant vous comme président de notre Compagnie, en 1889, Duchartre citait ce propos du grand ministre de Henri IV : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », et il ajoutait : « Sully voulait exprimer, sous une forme pittoresque et saisissante, que l'agriculture est le fondement de la richesse de la France. Mais peut-on dire que le labourage et le pâturage constituent à eux seuls l'agriculture française ? Non, sans doute, car il faudrait oublier la viticulture». L'enfant de Béziers attaque alors ces ennemis de la vigne qui appartiennent à la vaste classe des petits champignons parasites, réunis sous la
dénomination commune de moisissures, et encore ne s'occupe-t-il pas de ceux qui ont pour siège les parties aériennes- de la vigne. Il cite les relevés faits par un naturaliste autrichien, M. de Thiinen, il constate que la science compte aujourd'hui 322 espèce^ de champignons parasites, et il s'arrête aussitôt, effrayé, pour aborder la question de Toïdium. « C'est au -commencement de 1848, dit-il, que remonte son apparition en France; on a pu diriger contre lui une attaque directe, et, dès 1850, des expériences démonstratives, faites à Versailles, ont prouvé qu'il ne résiste pas à Faction du soufre pulvérisé par sublimation ou autrement. » Qui donc a employé la fleur du soufre contre Toïdium, si ce n'est lui, et il se tait. Il se lait et fait l'histoire des maladies parasitaires qui ont su ccessivetnent envahi nos vignes (anthracnose, mildew et rots), pour louer MM. Planchon, Millardet, Gayon, Pulliat, Viala, et surtout, comme il dit si justement, notre savant et infatigable confrère, M. Prillieux. Quand il termine son discours, et c'est le second point que je voulais mettre en lumière, il s'écrie : « Parmi les inventeurs des moyens à l'aide desquels ont été conjurés ces fléaux de la vigne, j'ai la vive satisfaction de ne citer que des Français, et presque uniquement des membres de la Société nationale d'agriculture. » Me sera-t-il permis, avec votre agrément, de rappeler à mon tour, sans parler du soufrage de l'oïdium, toutes ces communications qui mettaient la viticulture sous notre surveillance. Tantôt il expérimente les nouvelles pratiques de bouturage, s'occupe de la fécondation artificielle de la vigne, constate les résultats du croisement de TAramon et du Teinturier, étudie la composition des feuilles et des pousses, examine la nature àxn peronos-
pora viticola, de l'érinose, du pourridié, du phylloxéra, prend une part active aux débats sur la reconstitution de la vigne par les plants américains, par le système Mesrouze, sur Temploi du sulfate de fer contre le mildew, de la poudre de garance contre le phylloxéra ; enfin, il est toujours prêt à dire le mot juste, utile et fin, pour affirmer ce qu'il croit la vérité ou pour la respecter par un doute prudent. Duchartre a été parmi nous un des représentants les plus autorisés de la viticulture scientifique.
Il est d'usage, après le décès d'une personne aimée, de réunir les discours qui ont été prononcés sur sa tombe et de les offrir aux amis de la dernière heure comme un bouquet de funèbres immortelles. Combien serait préférable de voir offrir à ces derniers amis d'autres bouquets composés d'autres fleurs plus vivantes et plus naturelles? Ces fleurs seraient des pages choisies dans l'œuvre de celui qui n'est plus. Ce bouquet serait un recueil de morceaux qui prouveraient son génie ou peindraient son caractère. Au lieu de recevoir les adieux des vivants, ce serait le mort qui viendrait faire aux vivants des adieux. C'est ainsi que j'aimerais avoir réunies dans une petite brochure les notices que Duchartre a consacrées tour à tour à la mémoire des maîtres avec lesquels il a conduit la science botanique : à Decaisne, à Brongniart,àVilmorin,àTulasne,àHardy,à Boissier, à Alph. de CandoUe, à Andry, à Rivière, à Lavallée. Ses notices sont sobres et excellentes. Une reconnaissance affectueuse l'emporte vers Decaisne, une respectueuse gratitude vers Brongniart, une sincère admiration vers Tulasne, une tendre vénération vers Louis de Vilmorin,
une vive amitié vers Hardy, une profonde estime vers Alph. de Candolle, une cordiale sympathie vers Andry, Boissier et Lavallée. Dans quelques pages, chaque personnage revit avec le caractère de son œuvre et de sa personnalité. Duchartre s'y peint lui-même.
Son souvenir est trop près de nous pour que j'entreprenne d'esquisser son portrait. Vous le voyez encore entrer dans cette salle, occuper cette place, toujours la même, jusqu'au jour où vous l'avez appelé au fauteuil de la présidence. II écoute attentivement; il parle au bon moment, s'impose par la clarté et la précision de sa parole; sa modestie naturelle n'avait pas empêché son autorité de s'établir, et son extrême simplicité avait quelque chose de ferme et de doux qui devenait de la dignité. Le travail dans le silence et la retraite a suffi, avec les joies de la famille, à remplir une vie qui a été consacrée uniquement au service de la science. Par le travail, il sut se rendre heureux et rendre heureux ceux qu'il aimait.
Paris. — Tjrp. Chamerot et R«nouard, 19, rue des Saints-Pères. — 30666.
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