Notice sur M. le docteur Deyber
La Société de médecine de Strasbourg déplore pour la première fois la perte d’un de ses membres dans la personne de M. le docteur Deyber. Cette savante compagnie a bien voulu m’imposer la douloureuse mais honorable tâche de vous raconter cette vie de travail , d’abnégations et de malheurs qui est une véritable gloire pour notre profession ; car, je ne crains pas de le dire , notre confrère et ami à tous était un bon et utile citoyen; sa vie fut celle d’un saint , et sa mort celle d’un martyr.
François-Joseph Deyber est né le 10 mai 1803 à Bernwiller, petit village du Haut-Rhin ; son père mourut jeune et laissa quatre fils dont Joseph était l'aîné. De tous les souvenirs de sa première éducation , le plus vivant était celui de la piété fervente et simple de sa mère. Deyber est un exemple frappant de l’influence de cette première éducation sur l’homme , qui n’est le plus souvent que ce qu’on le fait.
Nous verrons que cette piété, d’abord instinctive, plus tard raisonnée , qui lui a été pour ainsi dire inoculée par
sa bonne mère , l’a suivi dans les différentes circonstances et vicissitudes de la vie ; toujours il a obéi à ses inspirations, et elle a fini par devenir pour lui moins un devoir qu’un besoin.
A l’âge de dix ans il fut placé au petit séminaire de Lachapelle où il fit de très-bonnes études classiques ; il parlait le latin aussi couramment que le français et l’allemand, avait beaucoup de goût pour l’histoire et la géographie et une aptitude particulière pour les arts mécaniques et les beaux-arts. Il dessinait parfaitement bien et il a fait des ouvrages de sculpture qui ont mérité l’approbation des hommes de l’art.
Très-religieux , timide et craignant les dangers du monde , Deyber embrasse d’abord la carrière éeclésiastique , il entre au grand séminaire de Strasbourg dont il suit les cours de théologie pendant un seul semestre ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que dans son choix il avait été plutôt guidé par un instinct de préservation que par un esprit de vocation. 11 hésita un moment entre deux professions, entre la sculpture et la médecine: un vieux prêtre son parent , M. Werner, le décida pour la dernière.
Deyber se livre avec ardeur et zèle à l’étude de la chimie et de la botanique , sciences dites accessoires , mais très-sérieuses pour lui, et qui lui ont été très-utiles à la campagne; puis c’est l’anatomie qui l’absorbe complètement. Il se sentit attiré vers cette science ou plutôt vers cet art par une prédilection particulière, il passa des jours et des nuits à disséquer et à dessiner ses préparations ; aussi le corps étant devenu véritablement transparent pour lui, il mania plus tard le bistouri avec une assurance et une tranquillité remarquables.
Nommé en 4 824, par concours, aide de clinique, place alors très-recherchée, car il n’y en avait que deux, il fit le service pendant trois ans aux cliniques interne, de chirurgie et d’accouchement; jamais aide n’a été plus zélé et plus consciencieux : il passait tout son temps au lit du malade ou à l’amphithéâtre. Parmi ses condisciples il ne s’attacha qu’à quelques jeunes gens semblables à lui, c’est-à-dire très-studieux et d’une moralité très-sévère.
Le 2 janvier 4 828, Deyber soutint sa thèse sur les fistules urinaires vaginales . C’est une excellente monographie consultée et appréciée par tous les chirurgiens qui ont écrit sur cette matière. Elle est une preuve de sa grande prédilection, nous dirons presque de son génie d’invention pour les arts mécaniques; ses deux nouveaux instruments , le spéculum bivalve et la sonde à dard aiguillé , sont encore aujourd’hui en usage. A peine reçu docteur, Deyber se maria et retourna dans son village natal. Ses concitoyens dont les habitudes naturelles et simples étaient si bien en rapport avec ses propres goûts, surent bientôt l’apprécier, car au bout de très-peu de temps il devint le médecin , le conseiller et le bienfaiteur de toute la contrée. Jours et nuits Deyber était par voie et par chemins, portant ses secours aux malades; sa clientèle était tellement étendue que sauf deux ou trois exceptions , il a eu occasion de faire toutes les opérations de chirurgie et d’accouchement connues dans la science. Privé des ressources de la ville, il trouva dans son génie inventif des moyens souvent très-ingénieux pour remplacer des appareils et des instruments inventés pour les cas spéciaux. Les connaissances en botanique lui ont été aussi très-utiles: la pharmacie manquait-elle d’une plante, il savait la retrouver dans un pré ou dans un jardin. Eh
bien ! messieurs , malgré une vie si laborieuse , notre excellent confrère ne gagnait pas de quoi entretenir sa famille dont les besoins étaient pourtant excessivement modestes ; mais aussi son désintéressement et sa charité luisaient l’admiration de tout le pays et encore aujourd’hui est-il sincèrement regretté des populations auxquelles il a consacré les meilleures années de sa vie. Il serait bien à désirer que chacun comprît ses devoirs comme Deyber, et la médecine exercée par de pareils hommes deviendrait un véritable sacerdoce. Donnez, si vous pouvez, à chaque commune un bon prêtre, un instituteur consciencieux et un médecin comme Deyber, et tous les problèmes sociaux qui tourmentent la société sont à moitié résolus.
En \ 836 , Deyber quitta son village pour revenir à Strasbourg. Ce changement de résidence avait un double but : d’abord Deyber venait chercher ici pour ses enfants des ressources d’éducation qu’il ne pouvait trouver à la campagne , et puis, il installait dans une position assurée, son frère Bernard qui venait d’être reçu docteur et auquel il cédait sa clientèle de Bernviller. Ici, messieurs, ma tâche devient facile, car vous avez tous été les amis de Deyber , vous avez tous pu apprécier cet excellent confrère , vous l’avez tous vu à l’oeuvre. Sa clientèle restreinte d’abord pendant deux ou trois ans devient peu à peu très-étendue : les pauvres de notre ville , catholiques , protestants et israélites surent découvrir leur ami le plus dévoué; et bientôt Deyber fut l’un des praticiens les plus répandus de Strasbourg; il y avait des jours où il visitait de quarante à cinquante malades et il était peut-être le médecin qui faisait le plus d’accouchements. Le peu de temps qui lui restait, il le consacrait à des travaux litté-
mires, que vous avez tous pu suivre et apprécier, et dans les rares moments de loisir il se livrait à la pratique des arts mécaniques : tantôt c’était un nouveau bistouri pour la hernie étranglée, tantôt l’essai d’une sangsue artificielle. A peine la grande découverte de l’éthérisation étaitelle annoncée, que Deyber avait fait le modèle d’un appareil que vous employez tous les jours. Au printemps , voulait-on commencer les vaccinations, c’était à Deyber que l’on s’adressait , car il avait eu soin dans le courant de l’année de recueillir du vaccin dans des tuyaux capillaires, ce qui est peut-être le moyen le plus facile et le plus sûr de le conserver dans toute sa pureté.
En 4 844, la famille de M. Deyber ayant reçu une subite et notable augmentation , la position de notre ami devint bien difficile , car ce qui est presque incroyable , cette vaste clientèle dans une des grandes villes les plus aisées de France , ne lui a pas rapporté 2000 fr. par an ; qu’on me pardonne cette indiscrétion, mais elle révèle un fait bien honorable pour notre profession , car il n’y en a peut-être pas d’autre qui nous donne l’exemple d’une pareille abnégation. Notre bon Deyber tomba un moment dans un découragement tel qu’il fut sur le point d’abandonner la carrière pour embrasser l’état d’horloger ou de mécanicien, mais son amour de l’humanité, sa religieuse résignation le raffermirent contre cette tentation du désespoir. C’est à cette époque qu’il crut trouver une ressource d’avenir pour sa famille, en prenant un brevet d’invention pour l’exécution d’un nouveau système de cartes de géographie , dont l’idée première lui était venue, il y a plus de vingt ans, en voyant le beau bas-relief de Pfiffer à Lucerne. Il voulut remplacer par la lithographie et la gravure les cartes en relief qui sont très-
chères et peu portatives. Cette entreprise aurait eu des chances de succès entre les mains d’un spéculateur , elle devait devenir ruineuse entre celles de Deyber qui la traitait en artiste. C’est du reste une infortune commune aux inventeurs; il est rare qu’une découverte ait profité à son auteur. Dans les deux dernières années, la réputation médicale de notre confrère, confinée jusqu’alors presqu’exclusivement dans les réduits habités par le pauvre , prit une extension plus lucrative, et déjà l’espoir d’un avenir plus assuré pour ses enfants lui faisait oublier vingt ans de labeur stérile et de chagrins continuels, mais la providence, dans ses mystérieux desseins, n’a pas voulu lui laisser un seul moment de bonheur sur cette terre.
Permettez, Messieurs, que je vous raconte en peu de mots la maladie qui a enlevé cet excellent homme. Depuis deux ou trois jours, M. Deyber portait au côté droit de la mâchoire inférieure un engorgement de la grosseur d’une noisette, auquel il ne fit pas attention et qu’il attribua à une écorchure faite par un rasoir. Dans la soirée du 29 novembre 4 848, il fit encore dans une mansarde de la rue Neuve l’application du forceps , et sortit dans la nuit pour voir une pauvre malade. Dans la matinée du 50 , il fit prier son ami et ancien condisciple M. le professeur Stoltz de passer chez lui. En chargeant sa fille de celte commission il lui dit déjà qu’il se sentait affecté d’une maladie très-grave qui avait coûté la vie à un de ses malades du Haut-Iihin. M. Stoltz et moi nous le vîmes vers midi; son état était alors déjà très-inquiétant: une tumeur pâteuse, comme emphysémateuse, indolente, d’une rougeur pâle, occupait toute la partie gauche du cou, de la face, s’étendant vers la nuque et le côté droit; elle gênait la déglutition et la respiration;
il n’y avait presque pas de fièvre. Ou applique un cataplasme et on fait des frictions mercurielles. Quelques heures après, rengorgeaient occupait déjà toute la face, le cou, le tiers supérieur de la poitrine et la nuque , et nous découvrîmes sur la partie de la tumeur qui correspondait au bord inférieur de la mâchoire inférieure gauche, une petite phlyctène ; plus de doute sur la nature de cette terrible maladie qui déjà menaçait de suffocation notre pauvre confrère. A huit heures du soir, M. le professeur Sédillot voulut bien se joindre à nous avec un empressement et une cordialité à laquelle le malade fut très- sensible. Aux terribles mots : pustule maligne et cautérisation, prononcés par le chirurgien , le malade répliqua avec calme : faites, mes amis, ce que vous jugez nécessaire. Immédiatement M. Sédillot promena le fer chauffé au rouge sur toute la tumeur, il l’appliqua à plusieurs reprises sur la petite phlyctène. Aussitôt la tuméfaction diminua un peu , la respiration devint plus libre et la déglution plus facile. Merci , mon cher ami , s’écria Deyber en pressant la main de M. Sédillot, comme l’air que je respire maintenant est bon et frais ! Le soulagement si marqué et si instantané qui avait suivi la cautérisation nous avait fait espérer que le malade serait sauvé; mais, vers trois heures du matin toute la face, le cuir chevelu, la nuque, le cou et presque toute la poitrine étaient de nouveau considérablemet tuméfiés et la respiration était excessivement pénible. M. Sédillot répéta la cautérisation ; encore cette fois, elle fut suivie de soulagement, mais moins marqué et moins long que la première fois. Toute la journée de vendredi (1er décembre) se passa dans les angoisses d’une suffocation imminente, pendant lesquelles le malade, connaissant parfaitement bien son état, reçut ses nombreux
amis, auxquels il faisait ses adieux par un serrement de main, la parole étant excessivement pénible et à peine perceptible. Cette affreuse scène s’est terminée par la mort à sept heures et demie du soir.
Voilà donc la fin de cet homme de bien par excellence qui a travaillé toute sa vie au soulagement physique, moral et intellectuel de ses semblables , qui leur a sacrifié sa santé , sa fortune et peut-être sa vie ; car il est permis d’admettre que c’est dans l’exercice de ses fonctions de médecin qu’il s’est inoculé la terrible maladie qui l’a enlevé. Cette fin d’une vie si éprouvée a dû être terrible, moins par le mal physique que le mourant supportait avec un courage de martyr, que par l’idée de laisser sa femme et ses cinq enfants presque sans fortune et sans appui sur cette terre. Mais il a été soutenu dans ce moment suprême par les convictions qui l’ont aidé à traverser toutes les épreuves de sa pénible carrière : il est mort comme il a vécu, en homme de cœur.