SUR
Le corps de santé militaire \ient de perdre l’un des 'vétérans les plus respectables des armées de terre et de mer, et l’un des membres les plus éminents des Académies des sciences et de médecine, dans la personne de M. le docteur Montagne, chirurgien-major retraité du premier Empire, membre de l’Institut de France, de l’académie impériale de médecine, de la Société centrale d’agriculture, officier de la Légion d’honneur, etc.
Nous devons donc ne pas oublier celui qui avait doublement honoré une longue existence par la valeur de ses services et par le mérite de ses travaux.
J’avais essayé, le jour de ses obsèques, de prononcer quelques paroles dictées par le souvenir et rattachement, au nom de ses anciens compagnons d’armes, dont la mort laissait un si grand vide autour de sa tombe, et en mémoire de celui qui m’était le plus cher parmi eux, sans que j’aie besoin de le nommer. Le lien qui les unissait tous, c’était le sentiment du devoir, dans une carrière souvent ingrate, malgré ses fatigues et ses périls, mais du moins récompensée par la conscience de ce devoir accompli. Je tâcherai aujourd’hui d’exposer, avec plus de développement, la vie et les œuvres de M. Montagne, si bien retracées déjà, dans leurs discours funèbres, par l’un des membres les plus autorisés de l’Académie des sciences, M. Brongniart et par l’un de mes honorables collègues de l’Académie de médecine, M. Robinet, parlant aussi au nom de la Société
d’agriculture. Mais ces derniers adieux adressés à notre vénéré confrère, ne devaient être que les premiers hommages rendus à sa mémoire.
Jean-François-Camille Montagne, né le 15 février 1784, à Yaudoy, département de Seine-et-Marne, était fils de Pierre Montagne, maître en chirurgie, estimable praticien, dont la mort, survenue peu d’années après, fut suivie bientôt de celle de sa mère. L'enfant resté orphelin se trouvait trop pauvre pour obtenir l’instruction nécessaire aux études médicales' qui lui eussent permis d’embrasser la carrière de son père. C’était d’ailleurs à l’époque des bouleversements de la révolution et des guerres de la République.
Livré, en quelque sorte, auhazard et encore adolescent, Camille Montagne, inspiré par le goût des voyages lointains, résolut de s’engager, se rendit bravement à pied, le sac au dos, de Paris à Toulon, et s’enrôla, en 1798, à quatorze ans, dans la marine militaire. Il fut embarqué d’abord comme mousse novice, sur le brick, le Lodi, aux appointement de 33 francs par mois, et envoyé ensuite comme aide timonier sur l’un des navires de l’escadre de l’armée d’Orient.
Ce fut ainsi que l’enrôlé volontaire eut l’honneur de faire la campagne d’Egypte-, dont plus tard le souvenir seul exaltait sa pensée d’un noble enthousiasme, lorsqu’au milieu des guerriers ou des savants qu’il avait vus là, il se rappelait l’alliance de lagloire militaire et de la gloire scientifique, dans cette expédition, mémorable par son caractère grandiose et par le génie de son général en chef.
Et, n’était-ce pas dans ce pays si fertile, au milieu de sa riche, végétation, que le jeune Montagne, recueillit les premiers éléments de ses recherches et de ses observations botaniques, prémices de sa renommée future?
; En attendant, il s’attacha, pendant son séjour en Egypte 5 à apprendre, non la langue arabe, mais la langue française, dans la grammaire de Lévizac, sous la direction bienveillante du docteur Ciauzel, médecin de Montpellier. L’intelligence, le zèle et l’activité dont il donna des preuves, dans ses humbles fonctions, le firent bientôt reconnaître capable d’un meilleur emploi et il fut attaché, eu
1801 , comme secrétaire ou commis principal à l’administration du port d’Alexandrie, sous les ordres du capitaine dé vaisseau Guien, chef de la marine militaire. Il eut par là des rapports de service avec le corps médical de l’armée et avec les membres de la commission, en se trouvant dès lors en relations suivies avec plusieurs des hommes devenus célèbres à l’armée d’Orient.
Rentré en France, en 1802, Camille Montagne reçut un ordre d’embarquement pour l’expédition de Saint-Domingue, C’était une perspective nouvelle, bien entraînante pour l’esprit aventureux du jeune marin ; mais il prit le sage parti de préférer, dans l’alternative, un congé qui lui était offert, pour se vouer entièrement à l’étude de la médecine, afin de continuer la profession de son père et de concilier son goût pour les voyages avec son aptitude pour les sciences.
Nommé d’abord, en 180û, dans la marine, chirurgien auxiliaire de ‘à* classe, au port de Dunkerque, il fut attaché à une.division de la flottille du camp de Boulogne et promu, en 1805, à la 2 e classe. Mais bientôt après, une mesure de licenciement général l’obligea de passer dans l’armée de terre, en obtenant, au concours, le grade d’aide-major.
Détaché du corps de réserve du maréchal Brune, à •l’armée de Naples, vers la fin de 1806, M. Montagne lut promu par le roi Murat, en 1808, chirurgien-major du • régiment des grenadiers de sa garde, en même temps que décoré de l’ordre des Deux Siciles.
Il profita d’un séjour de plusieurs mois à Naples, pour étudier la langue italienne , et h’oublia jamais le nom de Crochot, sergent-major au 21 e de ligne qui, fort instruit et sachant très-bien cette langue, lui en enseigna les beautés.
Elevé provisoirement au grade supérieur de chirurgien principal, en 1813, il fut même chargé ensuite, comme chirurgien en chef, de la direction du service de santé de l’armée napolitaine, commandée par le roi en personne. Mais après les revers d’une désastreuse campagne, et lorsque les troupes autrichiennes furent entrées à Naples, l’officier de santé pricipal fut entraîné, avec les débris de l’armée de Murat, au fond de la Hongrie, où il subit, dans la forteresse d’Àrad, le sort des prisonniers de guerre, s’élevant à
douze cents. Il lie tarda pas à se faire aimer et estimer de tous, par l’âménité de sou caractère, par son désir constant de se rendre utile et par les soins les plus intelligents, les plus, désintéressés pour ceux fi 11 * ?e trouvaient malades.
La captivité.qui affaiblit les organisations délicates, mais fortifie les natures énergiques, fut, comme chacun des loisirs de sa carrière, un temps consacré par M. Montagne à des études sérieuses et variées, pour suppléer à l’insuffisance de sa première éducation. C’est ainsi que presque seul et à peine aidé de quelques conseils, if apprit les mathématiques élémentaires et les principes généraux de l’histoire naturelle, en particulier la botanique, en complétant ses études médicales, assez avancées déjà, pour se faire recevoir docteur.
Il eut besoin de sa profession pour vivre, lorsque, autorisé en 1816, à rentrer en France, avec ses compagnons d’infortune, il fut mis en disponibilité comme chirurgien-major, perdit conséquemment son grade supérieur et ne vit plus d’autres moyens d’existence que l’exercice de la médecine à Paris. Il y retrouva également un ami, le brave sousofficier Crochot, resté seul de sa compagnie, à l’affaire du 30 ventôse, nommé ensuite sous-lieutenant et devenu enfin, par son mérite, professeur de rhétorique au lycée Louis-le- Grand. Ces singuliers revirements de fortune ou de position, assez fréquents alors, devaient atteindre aussi M. Montagne, caries exigences capricieuses de la clientèle civile nepouvaient convenir à son caractère indépendant, quoique soumis aux devoirs réguliers du service militaire.
Il obtint, trois ans après, du maréchal Gouvion Saint- Cyr, ministre de la guerre, d’être rappelé à l’activité dans son grade de chirurgien-major. Il fut attaché d’abord, en 1820, à la 2 e légion de là Seine, organisée à Soissons, sous les ordres d’un colonel qui avait été soldat de l’armée d’Egypte, et qui mourut à Bruxelles, chef d’état-major de l’armée Belge.
Nommé, l’année suivante, au 14 e de ligne, avec lequel il fit, en 1823, la campagne d’Espagne, M. Montagne se distingua au siège de Pampelune, où il reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur.
Ce fut la que devant amputer deux soldats de son régi-
ment, mutilés par un boulet et n’ayant point d’aide auprès de lui, le chirurgien-major accepta l’assistance d'un jeune officier, amputé lui-même du bras gauche, à la bataille de Leipsick, mais si habile de sa main droite, qu’il se rendit fort utile. Cet aide improvisé avait du reste étudié autrefois la chirurgie dont, aujourd’hui encore, il cherche à connaître les progrès. Devenu, comme l’avait été son père, l’un des grands capitaines de l’armée, il eût été heureux plus tard deserrer de sa vaillante main celle du chirurgien-major, si celui-ci se fût présenté à lui; mais un sentiment de réserve extrême de la part de notre modeste confrère empêcha cette seconde rencontre.
L’illustre maréchal, auquel j’ai eu l’honneur de rappeler ce fait, s’en est fort bien souvenu, mais en refusant d’être nommé, comme je lui en demandais l’autorisation, parce qu’à son point de vue, il n’avait pas eu le moindre mérite à agir ainsi d’après un sentiment d’humanité.; Que ne puis-je reproduire sa réponse si bienveillante, si délicate à ce sujet, et qui honore son beau caractère autant que sa bonne action !
J’ai aussi le regret de ne pouvoir publier une lettre adressée par M. Montagne, le 31 mai 1859, au médecin en chef de l’armée d’Italie, le félicitant de la mission qui lui était confiée, lui rappelant de bien chers souvenirs, exprimant enfin sur les éventualités de la guerre entreprise la plus grande admiration pour l’Empereur et les sentiments les plus patriotiques pour la France.
M. Montagne, après avoir été mis en disponibilité, en 1830, fut rappelé à l’activité, trois mois après, pour occuper le poste de chirurgien en chef de l’hôpital militaire de Sédan, et proposé, en 1831, pour le grade de principal. Mais il ne put attendre cette juste promotion; les fatigues du service et l’excès du travail l’avaient rendu si souffrant, qu’il dut demander un congé de convalescence, pour prendre les eaux de Plombières. Mal rétabli, en 1832, il fut admis, l’année suivante, à faire valoir ses droits à la retraite.
Il vint alors se fixer à Paris, après trente-quatre ans de services, treize campagnes et d’excellentes notes d’inspection générale, en conservant l’estime et l’affection de ceux qui l’avaient connu'dans l’armée.
Mais il devait trouver dans sa retraite de précieux délassements de sa vie active ; c’était le produit de ses laborieux loisirs et de ses études de prédilection pour la botanique. Il avait eu, comme il se plaisait à le raconter, la bonne fortune d’être conduit, en quelque sorte, par les emplois ou les régiments auxquels il avait appartenu, dans les pays les plus fertiles en belles plantes. Il en avait fait une ample moisson, en parcourant les riches contrées de l’Egypte, de l’Italie, de l’Espagne et surtout de la France, sans songer qu’il semait pour récolter un jour, ou plutôt qu’il cueillait déjà, sous l’uniforme du service de santé* les palmes futures de l’habit dé l’Institut. 1 ;
Ainsi, après une carrière militaire bien remplie, M. Montagne commençait, presqu’à cinquante ans; une carrière scientifique qui devait se prolonger aussi longs temps à peu près. Singulier exemple des actes d’une volonté ferme, révélée dès l’enfance et renouvelée, à un demi-siècle d’intervalle, chez le même homme, sans autre ambition que celle de bien faire, de s’instruire et d’être utile !
M. Montagne reçut d’utiles encouragements dans la voie nouvelle où il s’engageait, lors d’un séjour de quelque temps à Montpellier, cette terre classique de la science végétale, comme l’appelait à propos de lui, un autre célèbre botaniste, Mo quin-Tan don. Ce fut là, en effet, queM. Montaigne eut l’appréciable avantage de rencontrer Delille et Dunal, après avoir rencontré, à Paris, Laurent de Jussieu, Desfontaines et Claude Richard, ces maîtres éminents dont il avait suivi les leçons, comme il devait suivre leur destinée, jusqu’à l’Institut. Il sé lia bientôt, avec les deux professeurs de Montpellier, d’une amitié que devaient resserrer de plus en plus la communauté de leurs herborisations et là propriété de leurs récoltes.
Un choix était à faire pour M. Montagne, au milieu de sa grande collection de plantes, les unes bien connues sous le nom de phanérogames, révélant à la vue leurs organes distinctifs, des formes élégantes, de brillantes couleurs'et appartenant aux familles lés plus variées; les autres au contraire, appelées cryptogames , peu connues ou iguoréès,
dédaignées même, vivant à l’ombre ou à l’écart et semblant cacher sous leur pudeur, leur origine ou leur beauté.
Le nouveau botaniste, simple dans ses goûts, modeste dans ses mérites et timide dans ses relations, semblait, par une sorte d’assimilation à sa propre existence, préférer ces plantes mystérieuses dont la recherche avait été assez négligée, jusqu’à lui, par les botanistes français. C’était, à ce point, le dit-il lui-même, que d’habiles naturalistes ayant recueilli, dans de lointains voyages, un certain nombre de ces végétaux, pour les offrir aux collections nationales, mais rie connaissant pas bien, leurs noms et leurs caractères, s’étaient vus dans l’obligation de les faire étiqueter et décrire par des eryptogamistes anglais, allemands ou suédois. Notre savant collègue de l’Académie de médecine, Moquin-Tandon, a confirmé l’exactitude de ce fait, devenu décisif dans le choix de M. Montagne qui, en effet, résolut, dès lors, d’affranchir son pays de cette sorte. de tribut ou de subordination scientifique des botanistes français envers les étrangers. C’était entreprendre bien tard une tâche difficile et assez longue, mais il ne s’inquiéta rii de: son âge, ni du temps, ni de la fatigue que devaient entraîner les travaux délicats et continus du microscope, indispensables à l’examen des.plantes désignées par Linné sous le nom de Cryptogames.
La cryptogamie, on le sait, est cette grande partie de la botanique comprenant les mousses, les hépatiques, les lichens, les champignons, les algues et d’autres végétaux inférieurs analogues ou comparables a ceux-là. Elle se compose aujourd’hui de quatorzè familles, représentant 2 o,000 espèces de plantes qui forment plus du cinquième du règne végétal tout entier. Or, pour le dire d’avance, selon des renseignements bien autorisés, près de 2,000 de ces plantes ont été, les unes découvertes, les autres décrites et toutes classées ou figurées par M. Montagne.
L’infatigable botaniste s’adonna donc exclusivement à l’étude approfondie de la cryptogamie et plus particulièrement des cryptogames inférieurs ou cellulaires, avec l’ardeur passionnée d’un jeune adepte et avec la constance réfléchie d’un vieux bénédictin, cherchant partout, exami-
nant sans cesse, rangeant à mesure .et produisant enfin les innombrables matériaux de son œuvre. Ce fut ainsi que pendant vingt-cinq ans, à dix heures environ de travail par jour, il parvint* sinon à créer la cryptogamie, du moins à la constituer entièrement, dans son universalité, en se plaçant lui-même au premier rang de cette science en Europe. Ce fut lui , à son tour, que consultèrent les savants étrangers sur la connaissance et la dénomination de tant, de productions mystérieuses de la terre; ce fut son opinion qui devint pour beaucoup la parole du maître, et des lors s’établit, entre lui et ses confrères ou ses disciples,: une correspondance presque cosmopolite, à laquelle il consacrait une large part de son temps, et qu’il sut entretenir jusqu’à la fin de sa vie.
Mais bientôt, la transition de l’activité militaire à cette concentration du travail, ne tarda pas à altérer la santé de M. Montagne. Il fut d’abord atteint d’une dyspepsie que sa croyance à la doctrine de l’inflammation lui fit considérer: comme une gastrite ; mais au lieu d’améliorer son état par un régime convenable, il l’aurait aggravé par des privations continues, si les . conseils de ,ses : confrères et les soins de ses amis n’eussent pourvu à sa guérison.
Rendu à la science, en même temps qu’à la santé, il reprit, avec une nouvelle ardeur, la suite de ses travaux; et fixé enfin à Paris, au milieu des bibliothèques et des musées, il publia successivement diverses monographies sur plusieurs familles de cryptogames, et en fit connaître les caractères, les espèces, les décrivant toutes en français ou en latin, et en formant l’ensemble le plus complet, méthodiquement classé dans sa vaste collection et dans ses œuvres.
M. Montagne n’a pas fait de gros livres avec ceux des autre, selon la forme usitée des compilations-, mais il a produit une longue série de mémoires étendus, de simples opuscules et' même de courtes notices, dont le fonds substantiel et le mérite original lui appartiennent en propre, ne sont le partage d’aucune collaboration et assurent à son nom scientifique, une valeur intégrale. ,
Yoici la liste de ses principaux ouvrages sur la crypto-
garnie, insérés dans divers recueils, dans les Archives de botanique , dans le Journal des Savants et dans les Annales des sciences naturelles, à savoir : Les huits centuries des plantes cellulaires nouvelles, asiatiques ou indigènes ;
— les plantes cryptogames découvertes en France; — les plantes cellulaires des îles Canaries; — les cryptogames du Chili;—du voyage au pôle sud, dans ï Océanie ;—du voyage de circumnavigation de là corvette la Bonite^— du Brésil :— de Cuba; — de la Guyane; — de CAlgérie; — de la Corse.
— Son ouvrage le plus important a été publié sous le titre de Sylloge generum specierum que cryptogamorum , 1853, grand in-8®. C’est le recensement général des genres et des espèces de cryptogames décrits dans ses publications dispersées.
M. Montagne a fourni, en outre, de nombreux matériaux à divers recueils périodiques, et notamment les articles : Algues , Champignons , Cryptogames , Hépatiques, Lichens, Mousses au Dictionnaire d’histoire naturelle de Charles d’Orbigny. « Ce qui caractérise surtout d’une manière générale les nombreux travaux de M. Montagne, a dit M. Brongniart, avec sa haute autorité, c’est la variété des sujets, qu’ils embrassent et qui concernent toutes les familles de cryptogames cellulaires. »
Il faut joindre à cette longue énumération une étude spéciale de ces petits végétaux parasites, développés à l’extérieur ou ùl’intérieur, non-seulement des végétaux mais aussi de l’homme et des animaux, et qui donnent naissance à des maladies particulières, fort bien observées dans ces derniers temps. M. Montagne, l’un des premiers en France, a eu le mérite, en effet, d’appeler l’attention sur les maladies des ‘ végétaux, observées aujourd’hui avec tant de soin parles naturalistes et les micrographes. « Personne, comme l’a exprimé M. Robinet, au nom des intérêts agricoles, personne ne pouvait, mieux que lui, révéler les causes de ces mystérieux phénomènes qui se traduisent malheureusement par d’énormes dommages pour notre agriculture. »
La science doit par exemple à M. Montagne de bonnes descriptions de la muscardine , ce terrible fléau des vers à soie ; de la maladie des pommes de terre , de la maladie de
la vigne, sans compter une multitude de travaux manuscrits
et inachevés sur d’autres maladies épiphytiques.
Ses recherches laborieuses se sont étendues enfin aux parasites observés chez l’homme. C’est ainsi qu’une belle monographie sur les maladies des reins couronnée autrefois par l’Institut, fait connaître entre autres un septomite assezcurieux, dit septomite urophile , décrit par M. Montagne et découvert par M. Rayer dans les urines d’un malade.
. Combien de travaux encore nous pourrions ajouter à, cette simple nomenclature, s’il nous était permis de les apprécier, mais cette tâche ne nous appartient pas.
Tant de labeurs cependant se sont accomplis avec les plus faibles ressources, car M. Montagne, privé de fortune, devait pourvoir à toutes ses recherches, à la copie entière et souvent renouvelée de chacun de ses manuscrits, à une vaste correspondance enfin entre lui et la plupart des cryptoga-mistes de l’Europe et de l’Amérique. Ce fut à peu près avec sa faible pension de retraite de chirurgien-major, qu’il dut suffire, j usque dans les derniers temps, à toutes les- exigences de ses études de prédilection. .
C’est ici le lieu de placer un précieux écrit de sa main, accompagnant comme autographe, sa biographie dans le Panthéon des illustrations françaises au XIX e siècle , et son, portrait, lithographié un mois avant sa mort. Cet écrit est en quelque sorte un manifeste ou un testament scientifique, signé avec la foi d’un philosophe chrétien.
Le voici : ‘ .
. ' Paris, le 5 octobre 4863.
« Beaucoup de personnes, des savants mêmes, dont il faut pourtant excepter les naturalistes, s’étonneront sans; doute que l’on puisse, comme je l’ai fait, consacrer trente années de sa. vie à étudier.et à faire connaître, par des des-; criptions et des études analytiques, ces plantesJnfériéures nommées cryptogames , dont quelques-unes sont seulement, utiles dans l’économie de la nature, tandis que d’autres sont employées avec succès dans les arts, l’industrie, la médecine, et même à l'alimentation des hommes, les champignons par exemple. ,
« Mais, abstraction faite de toute application, on ne.
saurait vraiment imaginer l’intérêt croissant, toujours nouveau, que cette étude inspire à ceux qui ÿ consacrent, 5 avec désintéressement, leurs longs loisirs. -
« Ainsi, pour ne parler que des algues, ces plantés admirables, qui vivent au fond des mers, ou peuplent des eaux douces, sont, pour ainsi dire, la palette où le Créateur a étalé les plus brillantes couleurs, pour composer de son magique pinceau, en en graduant admirablement les nuances, ces végétaux qui forment une de ses plus éclatantes parures ; et le milieu même où elles vivent et se perpétuent ne peut-il pas être considéré comme l’immense laboratoire dans lequel, essayant ses forces, cette création s’élève, par gradation, à des formations successives de plus en plus compliquées, par le mélange varié et modifié à l’infini des éléments les plus simples.
•• « Car, si Dieu est grand dans les grandes choses qu’il a; créées, sa grandeur est encore plus manifeste dans les infiniment petites.
« l)eus maximus in minimis. »
G. Montagne.
De l'Institut (AGadémie des-sGieaces); ; ; ■
Deus maximus in minimis ., nulle exergue, nulle
épigraphe ne résumerait plus hautement, dans une pensée religieuse et par une sublime figure, l’humble étude à laquelle M. Montagne avait voué la plus grande partie de son existence. ; . ; .
Ce fut dans ce but que notre éminent confrère entreprit, exécuta et accomplit, avec une sagacité rare, un soin merveilleux et une persévérance admirable, une tâche toute nouvelle, en constituant la science crvptogamique, restée jusqu’à lui incomplète et indéterminée.
Le temps était vend de récompenser les travaux de M. Montagne.
Candidat à l’Académie des sciences, dès 1837, moins par son propre mouvement que par l’incitation de ses amis* mais sans aucun espoir de succès, puisqu’il était presque an début de ses travaux, il eut une longue latitude pour ajouter de nouveaux titres à ceux qu’il avait acquis déjà. En effet-, une nouvelle -vacance.ne se présenta plus-qu'en 1852* par
le décès du digne fils de Claude Richard, qui avait été luimême l’un de ses maîtres, comme Achille Richard avait été son ami. M. Montagne fut nommé cette fois, le 3 jan- ‘ vier 1853, presque à l’unanimité des suffrages, car il obtint 56 voix sur 58 votants. Il avait déjà 69 ans, et couronnait ainsi sa carrière du plus grand honneur que pût ambitionner surtout un savant de l’armée.
Il avait été, l’année précédente, élu membre titulaire de la Société centrale d’agriculture, à laquelle son nom se rattache aussi par d’utiles recherches, notamment sur les parasites de la vigne,-des céréales et de certaines légumineuses.
L’Académie de médecine avait à élire, en 1862, un associé libre, en remplacement de M. Héricartde Thurv. Elle choisit M. Montagne pour rendre hommage à la fois au laborieux botaniste de l’Institut, au brave vétéran de la médecine militaire, et à l’homme de bien dans la science. Le rapport d’admission lu dans la séance du 25 février, par notre regretté collègue, M. Moquin-Tandon, fut adopté, dans sa conclusion, à l’unanimité.
Semblable témoignage d’estime avait été donné à M. Montagne par diverses académies ou sociétés savantes nationales et étrangères, qui voulaient s’attacher son nom si justement considéré, à titre d’associé ou de correspondant. Il se trouva, dès lors, en relations habituelles avec les plus célèbres botanistes du monde entier, partageant avec eux, selon le plus noble des droits, le libre échange du travail.
Notre vénérable collègue avait été promu enfin officier de la Légion d’honneur, par un décret du 8 avril 1858, comme une double récompense de ses services militaires et de ses travaux scientifiques, embrassant ensemble la longue période de soixante ans d’activité.
M. Montagne devait vivre sept années encore, pour compléter son œuvre, avec une persévérance infatigable, interrompue seulement par les délassements de la campagne, par des loisirs littéraires, par un goût passionné pour la musique et par la fréquentation de quelques cercles intimes , où sa causerie variée d’esprit, d’érudition et de souvenirs lui assurait l’accueil le plus empressé.
Mais de toutes les réunions auxquelles il se plaisait à
prendre part, le banquet annuel de l’armée d’Egypte, l’attirait fidèlement. Quelques membres survivants de l’immortelle expédition avaient institué cette fête commémorative, à laquelle furent conviés les fils, petits-fils ou neveux portant le nom de ceux qui n’étaient plus. Le respectable Jomard la présida pendant plusieurs années ; mais, à sa mort, ce lien de famille fut rompu, et, comme nous, M. Montagne en eut bien regret.
Il employait aussi une partie de ses heures de repos à écrire ses mémoires, sous le titre d’autobiographie. Il en avait lu divers fragments à quelques-uns de ses amis ou de ses collègues. L’un deux, l’honorable M. Guvon, son ancien camarade d’armée, rapproché encore de lui, comme correspondant de l’Institut, nous a dit l’intérêt que semblaient offrir ces mémoires. Le soin de les faire paraître plus tard a été confié par M. Montagne à M. Cap, l’un de ses amis encore les plus dignes, bien connu du monde savant par de nombreux écrits d’histoire naturelle et par des Etudes biographiques pour servir à T histoire des sciences.
La publication du nouveau manuscrit aura du succès* car si M. Montagne n’a pu avoir une part influente sur les événements mémorables de son époque, il y a du moins assisté en observateur dont l’esprit fin, le savoir profond, le jugement droit et le caractère honnête, sont autant de garanties pour l’attrait de ses mémoires posthumes.
Mais la longue tâche de sa vie était terminée pour M. Montagne. .Une congestion cérébrale paraissant occasionnée surtout par l’assiduité de ses études microscopiques, le força d’en interrompre le- cours et de se confier aux soins aussi affectueux qu’éclairés de notre honorable confrère M. Gubler. Il avait souffert, pendant quarante ans, de troubles digestifs, lorsqu’on 1862, se manifesta une première atteinte d’apoplexie, suivie bientôt de paralysie partielle. •
La suppression forcée du travail devint pour lui la plus pénible des nécessités à subir, car l’amour de l’étude avait été sa passion constante, depuis le commencement de sa .carrière militaire, jusqu’à lafiu de sa carrière scientifique. Son existence, à dater de cette époque, ne fut plus qu’une lutte
inutile centre la destinée. Cependant il fît encore de'vains efforts pour distraire sa solitude et son inaction, par quelques instants de présence aux académies. Il s’y faisait transporter, à grand’peine, ne pouvant plus se soutenir sur ses jambes paralysées ; et offrant à ses collègues le triste spectacle de l’épuisement progressif de ses forces, comme s’il eût voulu mourir debout, au milieu d’eux.
Cette douloureuse fin, trop prévue depuis longtemps, û’en fut pas moins un deuil pour les compagnies auxquelles Ms, Montagne appartenait, non-seulement par ses titres et ses travaux, mais encore et jusqu’au dernier ni ornent, par ce. zcle dévoué, par cette fidélité constante .qui attachent les vrais savants à leur poste, de même que les vrais soldats à leur drapeau.
Le corps de santé militaire, comme le corps des academies, doit un juste tribut de regrets à celui que nous avons vu, en toute occasion, s’honorer de son ancien titre de chirurgien d’armée. 11 le rappelait dans ses paroles, dans ses écrits ; et alors même qu’il se voyait élevé, par le titre de membre de l’Institut, à la plus haute dignité de la science, il n’oubliait pas qu’il avait préparé ses premiers essais de botanique au temps de ses loisirs de garnison.
.. Notre vénéré collègue est mort le 5 janvier 1866, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, isolé malheureusement des liens et des affections de sa famille, mais entouré de l’estime •et de la considération qui s’attachent aux hommes de bien. .
. Recherché par tous ses confrères, même éloignés, aimé de ceux qui le connaissaient de plus près , il inspirait la sympathie par la bienveillance la plus désintéressée, en se montrant heureux des succès des autres, autant que des siens propres , avec le sentiment le plus généreux. H parlait modestement de ses découvertes en cryptogamie, et ne s’attribuait point celles des botanistes étrangers, qu’il s’empressait au contraire de faire connaître, ;en .les admirant, quoique seul peut - être en France, familiarisé avec leur langue, il fût le plus en état d’apprécier leurs œuvres. Noble exemple de probité scientifique bien digne d’être proclamé, pour l’honneur de son
nonij jusque dans les contrées lointaines. Témoin, comme l’a raconté M. Robinet, l’hommage qu’un Américain adressait à M. Montagne, par admiration pour ses travaux , «en lui offrant un magnifique album de champignons de sa contrée, peint par d’habiles artistes.
Utile à la science pendant toute sa vie, M. Montagne a voulu lui être encore utile après sa mort; et s’il ü’à laissé à ses héritiers collatéraux qu’un bien modique pécule, il a légué du moins au Muséum d’histoire naturelle les trésors de sa collection de cryptogames, et à l’Académie des sciences le'microscope qui lui avait servi à déterminer la valeur des richesses botaniques amassées par lui et auxquelles avaient contribué les naturalistes du monde entier.
; M. Montagne ne s’était point marié, pour rester exclusivement fidèle à sa passion pour l’étude. Il se montrait de prime abord sous une figure originale : sa taille moÿenne> autrefois ferme et droite, s’était un peu courbée sous le poids des ans, mais sa tête haute et son regard assuré exprimaient la franchise de son caractère ; et malgré la barbe blanche qui cachait scs lèvres, il avait conservé, jusque dans l’âge le plus avaneé, cette physionomie douce et bienveillante qui inspire la sympathie et la confiance. Il avait un cœur honnête et bon, toujours prêt à obliger et reconnaissant de la plus légère attention. Il se souvenait du moindre service, avec autant de soin que d’autres semblent oublier un véritable bienfait; et éprouvait, une joie d’enfant à recevoir quelques-unes des plantes cryptogames qui faisaient le bonheur de sa vie studieuse, en se mettant aussitôt: à les examiner, à les comparer à d’autres et à les classer précieusement dans son riche herbier.
11 avait rempli de cette collection toutes les pièces du modeste appartement qu’il occupait d’abord au dernier étage d’une maison de la rue des Beaux-Arts. C’est là que nous l’avons vu,* maintes fois, vivant de peu, comme un philosophe ou un sage de l’antiquité, pour se livrer davantage au travail, son passe-temps le plus précieux ; mais il l’interrompait toujours, dès qu’un ami ou un confrère venait le visiter. Il recevait chacun avec autant d’obligeance que si on ne l’eût pas dérangé, ou bien si on lui demandait
un service, il y répondait avec autant de bonne grâce que s’il eût été l’obligé.
Lui, cependant, si pauvre de fortune, quoique bien riche de science, né s’était jamais plaint de l’exiguité de ses ressources pour vivre, il n’acceptait qu’avec la plus grande réserve et presque par exception, les nombreuses invitations qui lui étaient adressées, ou bien il les refusait, par économie d’abord pour le temps compté de son travail, et aussi par le sentiment délicat de ne pouvoir rendre les politesses qui lui étaient faites.
Aussi, le modeste savant fut-il profondément touché d’apprendre un jour, que, d’après une délicate indiscrétion et une démarche faite, à sou insu, par l’un de ses plus influents collègues de l’Institut, l’Empereur avait ordonné qu’il recevrait désormais une pension annuelle du ministère de l’instruction publique. Cette dotation fut suffisante, en effet, pendant les dernières années de la vie deM. Montagne, pour alléger le fardeau de sa noble vieillesse et des souffrances auxquelles il devait succomber.
Tel fut ce savant d’élite, entré dans la vie avec la vocation d etre utile, entraîné par le destin à suivre le plus illustre conquérant des temps modernes dans une expédition à jamais mémorable, conduit ensuite, par une longue carrière aux armées, à soulager le soldat des maux de la guerre, en recueillant, à chaque campagne, les produits de la nature, dont il devait plus tard faire l’objet de ses études spéciales, et parvenu ainsi à une extrême vieillesse, pour mourir pauvre, mais à jamais honoré, par les corps savants auxquels il avait appartenu, et par le Pouvoir qui a voulu îéeompenser en lui l’homme de bien dans l’armée, dans la science et dans l’opinion publique.