Voir son feuiUeton dramatique da 12 Juin
distingué dans son ombre, et dont les yeux éclair'és par l'amour avaient démêlé ce qui était en lui?
Voyons, ce grand élu, qu'est-ce? un franc plébéien, Qui vient de rien^Vest rien, ne sera Jamais rien; Un songeur étonné, tant l'orgueil le domine, De n'être pas de ceux que la muse illumine.
Et plus loin :
Tu ressembles vraiment au dieu de l'Évangile; Car enfin du chétlf, du moindre, du dernier, 11 te plalt, comme à lui, de faire le premier!
Et encore :
Oui, par toi me voilà (qu'on m'admire etm'enviel) Sûr de ne pas mourir ayant manqué la vie.
C'est la même jouissance d'orgueil qu'il a exprimée sous une autre forme et plus-âprement dans un drame dont je parlerai tout à l'heure :
Il faut être héros pour vaincre une héroïne; Il faut être divin pour prendre une divine ; L'ange obtient seul de Fange heur et gloire d'amant; Le diamant peut seul tailler le diamant!
Tu veux charmer ma fée en sa haute nature :
Nain! deviens donc alors un preux de ma stature!
Je ne sais pas si toutes ces propositions sont d'une
6i NOTICE.
oenitude géométrique, mais peu importe à la poésie et à la passion.
Je ne citerai des idylles que ces vers mystiques qui terminent la seconde ; c*est une apostrophe aux Esprits qui peuplent la nature et en font la vie:
Esprits ! rendez pour eux vos voiles diaphanes ; Esprits 1 de tels amants ne sont pas des profanes : C'est leur droit d'admirer Tordre immatériel. Tous ceux qui de Tamoûr ont surpris les arcanes Sont, comme Prospère, les maîtres d'Ariel :
L'amour, comme la .Mort, donne les clefs du ciel.
Dans les Soimels il y a des pièces amoureuses pour lesquelles il ne craignait pas le jour, et qu*il eût volontiers imprimées. S'il ne voulait pas qu*oa sût le nom de sa maîtresse, ni son histoire, il voulait évidemment qu*on sût sa beauté. Les sonnets intitulés: En Espagne, En Italie (ces titrés sont comme un domino) n'ont pas d'autre objet que de s'épancher là-dessus. Insula sacra est la consécra- . tion d'un rendez-vous. Méditation touche, quand on sait que cette femme n'a pas vécu longtemps depuis. C'est elle qui parle :
Car pour nous élever, d'un plein et sûr effort.
De cette terre aux deux, nous n'avons d'autres ailes
Que celles de l'Amour et celles de la Mort.
Mais ces offrandes jetées çà et là ne contentaient pas sa religion amoureuse ; il voulait élever à son amour un monument, et il conçut le drame de Miranda. Je n'en sais pas la date précise. C'est un travail considérable, où il a mis toutes ses complaisances, et quelque difficile qu'il puisse être de faire goûter une composition si étrange aujourd'hui, et qui rétait déjà alors, je trahirais l'amitié de Dondey, pour ainsi dire, si je ne m'y étendais pas.
Le comte Rinaldo, mari de Miranda, a dans son propre frère Brennus, qui convoite sa femme, un ennemi capable de tout. Brennus l'a fait poignarder la nuit dans un lieu désert; mais don Rinaldo tout sanglant s'est jeté du haut d'un rocher dans la mër, et les meurtriers n'ont pu retrouver son corps. Cependant Rinaldo sauvé a été employé par le roi et par le pape à une mission secrète ; on lui a imposé le silence, et depuis vingt jours les siens n'ont aucune nouvelle de lui. Convaincu de sa mort, Brennus avait besoin seulement de la faire reconnaître pour hériter de son titre, de son domaine, et, il Tespère bien, de sa femme même. Or il y avait un archer du nom d'Âlvar, que Rinaldo avait rencontré un jour, et qui lui avait offert une ressemblance si surprenante avec lui-même, qu'il l'avait adopté comme son frère et s'était chargé de sa for-
tune. Brennus a fait assassiner cet Alvar, et Ta fait rapporter mort sous le nom de Rinaldo. Cependant Miranda, déchirée par sa douleur, ne vit que pour découvrir et punir les meurtriers : aussi bien elle est « la fille de don Pèdre et d'inez de Castro ». Elle a fait dresser dans une salle du château un catafalque; elle a fait tendre de noir tou3 les appartements, qui ne sont plus éclairés que par des cierges et des lampes, et elle a juré que le jour n*y entrerait plus. Quand la pièce commence, il est nuit; un homme est endormi au pied du catafalque ; c'est Orco, le majordome fidèle du comte. Rinaldo entre, et, après un monologue, réveille Orco et lui révèle tout; mais Brennus avait demandé à Orco un rendez-vous secret dans ce lieu même ; Orco Técoute en présence de Rinaldo, qui reste caché. Sans avouer le meurtre de son frère, il dévoile tous ses projets sur Miranda : si elle ne veut pas Técouter^ il l'enlèvera , pendant des crises léthargiques auxquelles elle est sujette ; il surprendra ses sens, et il étale si effrontément sa luxure, que Rinaldo s'écrie et se montre. Brennus croit voir un fantôme ; il se trouve mal ; Rinaldo s'efface^ et quand Brennus revient à lui, Orco réussit à reconduire, en lui persuadant quUl a éprouvé une pure hallucination. Nous n'attendons plus que Mirandui et en effet la voici. Elle
est en proie à une espèce de délire; elle prend Orco pour un moine, son confesseur; chose plus étrange, elle prend Rinaldo lui-même pour Brennus, et elle déploie, dans les discours qu'elle ti^nt à l'un et à l'autre, une telle ardeur de passion que Rinaldo n*y peut tenir. Il lui donne la main : ce toucher d'abord, puis un cri qui lui échappe, la réveillent, mais c'est pour la faire tomber comme morte. Rien ne peut la ranimer; rien, si ce n'est le son de deux harpes, que les deux amants touchaient ensemble autrefois. Hier, Mirandaen ayant touché une, l'autre a résonné d'elle-même ; Miranda a vu là un mi* racle. Orco a l'idée de les effleurer, et Miranda revient à elle. Voilà le premier acte.
Le second acte se réduit à une scène unique, à laquelle les autres ne servent que d'introduction ou de complément : celle où Rinaldo se fait reconnaître à Miranda, et^ en présence de Brennus lui-même, lui apprend la trahison à laquelle il a échappé. Il commande à Orco de rassembler le peuple dans la grande salle du château pour qu'il salue son maître ressuscité, et^ couvrant Brennus d'un pardon dédai<* gneux, il le charge ironiquement du soin d'annoncer à la foule que c'est Alvar seulement qui est mort et que le comte est vivant.
Dans une scène de ce second acte, comme Mi-
randa exaltée étale à firennus le miracle des deux harpes, et comme il se moque de cette illusion, elle leur adresse un nouvel appel, et se met à toucher la sienne, attendant avec conGance que l'autre réponde. Brennus a fait éloigner celle-ci, et Ta fait portera Taulre bout de la vaste salle ; mais Rinaldo est là, caché dans l'ombre, et la harpe répond encore sous ses doigts. La pièce a pour second titre : Les Harpes fées.
Au troisième et dernier acte, Rinaldo se montre en effet solennellement devant la foule assemblée, qui le reçoit d*abord avec des acclamations; mais Brennus parait à son tour, vêtu de deuil et Tair sinistre ; il déclare que le peuple est le jouet d'une imposture ; que Rinaldo est bien mort; que celui qui est là sous son nom, c'est Âlvar, un traître qu'il faut tuei^ sur l'heure, qui ne doit pas vivre un instant de plus. La foule aveugle va en effet massacrer le comté ; les nobles protestations d'Orco, les appels indignés de Miranda demeurent impuissants. Bren* nus redouble de rage et de perfidie ; il est maître des cœurs; tout est perdu; Orco tire sion sabre; Miranda brandit une épée. Alors Rinaldo s'avance, et, dans un discours de cent vingt vers, il reconquiert les esprits, il ne reste à Brennus qu'une ressource : il demande le jugement de Dieu par Tépée ; Rinaldo
n'hésite pas à l'accepter, mais Miranda ne peut souffrir qu'il risque sa vie; elle lutte à la fois contre lui et contre le peuple furieux; elle s'épuise en efforts, qui viennent se briser contre le cri obstiné de la foule : Le jugement de Dieu ! le jugement de Dieu 1 Tout à coup elle saisit Tépée de Rinaldo, et l'enfonce dans la poitrine de Brennus, en s'écriant :
Le jugement de Dieu? le voilà!
Cependant au commencement de Tacte , Orco , qui se déûait de Brennus, avait fait appeler au secours de son seigneur, d'une part les moines de Tabbaye voisine du château, de l'autre une garde sûre. ' *
Les moines et les soldats entrent sur la scène ; les moines chantent des chants religieux aux ac« compagnements des harpes, auxquelles Miranda vient d'avoir recours comme à une puissance céleste, et qu'on va entendre jusqu'à la fin. Le peuple reconnaît le doigt de Dieu dans ce qui se passe et reçoit son seigneur avec soumission et avec amour.
Cette analyse montre assez que c'est là un drame sans* réalité, et l'auteur aurait eu grand'peine à obtenir, je ne dis pas d'un spectateur, mais môme d'un lecteur, qu'on prît au sérieux des combinai-
sons dramatiques aussi extraordinaires ; mais cette étrangeté ne lui faisait pas peur à lui-même. Il s'y délectait; il l'exagérait avec une naïveté qui s'accuse, non pas seulement dans les vers, mais dans les indications de la mise en scène. Il écrivait: (( Dona Miranda, l'épée à la main, de Pair de Parchange qui va réduire le dragon. » — « Don Rinaldo, désinvolte et grand, auguste et stoïque, et parfois s'éclairant d'un sourire grave. » — « 11 s'arrête, morne et fatal , au balustre. » — « Orco, le sabre au poing, héroïque et formidable. » — Toutes ces parenthèses nous montrent le drame tel qu'il se jouait dans sa tête : comment n'en aurait-iL pas été enthousiasmé ?
Il l'était en effet, et il a caressé toute sa vie dans sa pensée le rêve de sa Miranda mise en pleine lumière, et éclatant aux yeux de la foule comme aux siens. Il avait voulu y traduire l'amour tel qu'il l'imaginait dans ses songes. Rinaldo est amoureux ; Miranda est amour,euse : il n'y a donc plus à leur demander raison de rien de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils font, et le poète lui-même n'a plus de comptes à nous rendre.
On voit bien que Rinaldo est encore le Lazare de VarUour. Brennus a telle tirade qui rappelle certaines pages du même roman, ou de Feu el Flamme ;
mais je ne veux pas trop scruter et interroger , et je ne chercherai dans Miranda que la poésie.
Nulle part le vers du poëte n'a été plus pompeux, plus sonore, plus fortement frappé. Voici, par exemple, une tirade du traître, troublé, au plus fort de ses convoitises, par un songe qui enveloppe l'annonce du dénoûment. 11 rêve que Miranda ne résiste plus, qu'il est tout près d'en faire sa proie :
Un pas de plus, un seul, et le coup s'achevait., Jeux d'outre-tombe I à droite, à gauche du chevet, Deux fantômes, oui, deux! surgissent formidables, Muets, spectres jumeaux, tout pareils, tout semblables! Ce n'est pas un Alvar, pi^is un Rinaido : non, Ce sont deux Rinaldosl ma chair n'est que frisson,
Le double revenant dont le pouvoir m'arrête,
A l'air d'être vivant, porte un habit de fête;
Nulle blessure au cou, nulle entaille au pourpoint;
Toujours en sentinelle, œil fixe, dague au poing.
Cependant Miranda s'agite, et sur sa couche
Se dresse lentement, sardonique, farouche.
Elle tient un poignard, qui dans ses mains grandit,
Et que vers mon front blême elle allonge et brandit.
Orco, le lâche Orco, d'une étreinte féroce
Me saisit et m'amène, avec un rire atroce,
Aux atteintes du fer de Miranda : ce fer
A plaisir me laboure, ainsi qu'un soc d*enfer !
Tandis qu'on me déchire, au fond le mur s'entr'oùvre ;
Une autre vision à mes yeux se découvre.
C'est le feu roi don Pèdre (oui, je le reconnais) Qui préside à la mort des assassins d'Inez. . Sur leur échafaud même, au grand soleil, il siège; Il me regarde, il rit de me voir pris au piège : Avec l'autre supplice il savoure le mien, Et joyeux à sa fille il crie : Enfant, c'est bien I
A travers ces touches fieras et lugubres, on est quelquefois surpris et charmé de trouver la grâce. Ainsi dans ces vers où s*exhale le délire de Miranda, qui croit que Rinaldo est vivant, sans autre raison d* espérer que son espérance même :
Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse.
Où son premier serment m'a faite bienheureuse? Oui, je vous reconnais, cieux et bois, chers témoins : Si tout m'était ravi, vous me souririez moins!
■ Et plus loin, quand elle raconte comment, ayant
touché sa harpe, elle a entendu résonner et répondre celle de son amant :
Amis, vous pensez bien qu'aisément je compris Quel transfuge du chœur des célestes Esprits Effleurait l'instrument de ses ailes de flamme : Merci, dis-je, Dieu bon, qui m^envoyez son âme ; Qui la laissez descendre à mes côtés. Merci, Vierge des sept douleurs, qui permettez qu'ainsi , L'âme de Rinaldo me prouve sa présence.
A toi, ehère âme, à toi \ Demeure, plus d'absence ; Ta place au paradis, rien ne peut te l'ôter!
N*y remonte qu'à l'heure où j'y pourrai monter!
Mais arrivons au dernier acte. Le poëte est peu à peu entré si avant dans sa fable, il s'est pénétré si profondément de son rêve, qu'il semble que le rêve devient réalité. Dans la grande scène de cet acte, quand la foule se précipite déjà sur Rinaldo, et que tour à tour Orco et Miranda se sont jetés en avant pour le défendre : Rinaldo les arrête d'un
geste tranquille et prend la parole :
Calme-toi, brave Orco; modère-toi, ma sainte;
Trêve à toute colère ainsi qu'à toute crainte ;
Bas les armes, mes preux. Quoi ! vous voulez vraiment
Punir de nos vassaux le noble égarement?
Si leur culte pour moi contre moi les anime,
Est-ce qu'il faut traiter cette erreur comme un crime ?
Mais dans une autre erreur vous tombez tous les deux :
Ils se trompent sur moi; vous vous trompez sur eux.
Comme c'est à force de l'aimer qu'ils le menacent et l'insultent, cette fureur ne peut le troubler; elle l'attendrit :
Moi qui dans tout combat me jette avec ivresse, D'autant plus exalté que l'ennemi me presse ; Moi que le nombre attire ainsi qu'un tourbillon,
Et qui m'élancerais seul contre un bataillon :
Eh bien ! ces bras levés, ces clameurs, ces audaces,
Celle foule aux fronts durs, aux yeux pleins de menaces,
Ces prémices de lulte à Tattrait souverain
Me laissent immobile et tranquille et serein.
Me défendre? cela me serait impossible; Combattre mes enfants! Non : victime paisible, Couvrant ces pauvres fous d'un absolu pardon. Je ferais de ma vie un complet abandon.
Mais sérieusement quel péril court ma vie?
D'abattre un imposteur la légitime envie ^ Ne saurait égarer les esprits à ce point, Qu'avant d'exécuter on n'examinât point.
Déjà dans les regards je vois, je lis le doute ; On songe, on fait silence, on hésite, on m'écoute, Et plus d'un cœur loyal, en secret palpitant, Doit se dire : Est-ce lui? — Si c'était lui pourtant! J'en suis sûr, à cette heure ici toutes les âmes. Comme on ferait devant les éternelles flammes, Reculent de terreur, devant ce noir danger D'immoler celui-là môme qu'on veut venger.
Mieux vaudrait mille fois risquer de laisser vivre Un larron, dût pour tous quelque honte s'ensuivre.,. Se tairait-il jamais le remords inouï Qui crierait dans les cœurs : C'était lui, c'était lui !
11 les presse alors, il les force de voir, d'entendre, de se convaincre :
Allons, c'est trop douter. Le voilà, vétérans,
Le capitaine heureux qu'applaudissaient vos rangs, Quand il les devançait au choc de la bataille, Quand le premier d'un fort il foulait la muraille. Vous le reconnaissez, veneurs et forestiers, L'ardent chasseur, aidé par vous si volontiers, Lorsqu^â travers les bois, les monts de ses domaines, A courir daims et cerfs il passait des semaines. Paysans, métayers, vignerons et pasteurs, Le voici parmi vous, Tami de vos labeurs, Le maître qui jaloux d'augmenter vos chevances, Bien souvent dans vos mains laissa les redevances, Et qui de tous ses fiefs, oii le pauvre a son pain, Pour jamais sut bannir le démon de la faim.
(Mettant son chapeau et allant se rasseoir sous le dais)
Il se couvre et s'assied devant vous, le gnand juge *
Qui du faible opprimé fut toujours le refuge;
Qui maintenait serment, justice, honneur et foi
Au-dessus du vouloir et du pouvoir du roi;
Que le félon n'osait regarder fece à face,
Mais près de qui le simple aisément trouvait grâce!
Il n'est personne, ce semble, qui ne dise en ce moment avec Brennus : Ils vont fléchir, et, au bout de quelques vers encore, Tceuvre de persuasion serait en effet accomplie, si l'ennemi ne jetait de nouveau le désordre dans les âmes par son défi . iésespéré. Il ne reste plus alors que l'élan de Mi-
randa :
Femme, place à l'épée !
— Attends encore un peu :
N'est-ce pas, mes amis?
-^ Le jugement de Dieu !
— Oh! grâce, bon vassaux; songez donc, votre maître De leurs coups de poignard souffre encore peut-être. Oh ! ne consentez pas à cet horrible jeu :
Grâce, empêchez cela.
— Le jugement de Dieu !
Le jugement de Dieu!
— Mon pèrel à moi, mon p^el Le jugement de Dieu, le voilà !
(Elle a tné Brennus.)
Le tonnerre Dormait : mon père en moi soudain s'est éveillé; Cest lui qui par mon bras docile a foudroyé !
J'en ai fini avec ce que Dondey a appelé lui-même les vers de sa première et de sa seconde jeunesse. Ils s'arrêtent en 18/^6, et je ne trouve rien dans ses manuscrits jusqu'en 1856. Qu'est-ce qui a rempli cet intervalle? Il le dit lui-même dans des vers qu'on verra plus loin : une grande douleur, et à la suite l'impossibilité de penser et d'écrire. Le jour où il retourna à la poésie, ce fut en revenant au passé et en se replongeant dans le souvenir de l'amour qui avait rempli sa jeunesse.
Il a daté de 1856 une Préface qu'il a placée en tête de sa Miranda, et qui commence par ces vers :
Pour mieux rêver dans l'ombre où je vis prisonnier,
J'ai repris, j'ai relu, j'ai revu l'an dernier
Tout ce drame, œuvre mienne, au vers parfois sonore.
Grave péché commis quand j'étais jeune encore ;
Lequel dans mon tiroir, véritable in pace.
J'avais depuis ce teonps justement délaissé.
Il essaye alors une appréciation de son drame : il veut être modeste, mais il ne peut s'empêcher d'être fier et confiant dans son œuvre :
Mais à défaut du grand, peut-être, il le suppose, A-t-il su quelquefois friser le grandiose.
Bizarre, il le sait bien, plutôt qu'original :
11 prétend qu'en revanche il n'est guère banal.
Il se flatte d'avoir, dans cette rude escrime, Détaché çà et là quelque vaillante rime.
A défaut d'habileté dans Tart du théâtre, on y sentira la flamme intérieure et l'élan lyrique. Mais il s'arrête dans ce témoignage qu'il se rendait à luimême; il craint l'illusion, et il en a honte:
Chez lui si le bon sens parlait seul, faisant taire Son délire sournois, le pâle solitaire Saurait qu'il n'a rien fait de ce qu'il a rêvé, Et que l'Art, dieu jaloux, le traite en réprouvé.
Les vers suivants expliqueront la pensée pieuse
qui attache à cette œuvre aimée les amis de Dondey qui lui survivent :
Pauvre drame! au tiroir faut-il donc qu'il retourne, Et que jusqu'à la fin des temps il y séjourne? Ah! ceci m'eût donné tant de contentement, , De pouvoir l'imprimer mystérieusement, A l'insu des bourgeois, des journaux, des libraires,, Le tirant seulement à cinquante exemplaires!
Ce petit nombre eût fait sa gloire et son salut : Maint fervent bouquineur, qui ne l'aurait pas lu, Pour sa rareté sainte, avec le plus grand culte L'aurait admis, gardé dans son musée occulte. En bonnes mains toujours transmis et conservé, Après quelques mille ans, vierge, on l'eût retrouvé. Ainsi que l'on retrouve un pharaon d'Egypte En entier dans sa gaine, au profond de'sa crypte. Il n'y faut pas songer : la dure pauvreté Frappe de son ue/o cette humble vanité.
Prend rai-je cependant le soin de le transcrire? Doux Phébus! à quoi bon? A qui le faire lire? Je sais bien quelque part deux ou trois grands liseurs^ Que la prose et les vers des plus minces faiseurs ^*épouvant6Dt pas trop : bénévoles dans l'âme, A Coup sûr ils iraient jusqu'au bout de mon drame, Faisant cela pour moi, non par grâce et pitié, Mais par opiniâtre et charmante amitié.
Pourtant il hésite : il est bien vieux (il avait quarante-cinq ans)! et môme étant jeune, une certaine pudeur le détournait déjà de produire ses vers :
Aujourd'hui, ruminant plus d'un ancien mécompte, Ma pudeur ulcérée, hélas ! tourne à la honte. Triste Muse! il vous sied, sans plainte et sans témoin, D'attendre la vieillesse et la mort, dans mon coin !
Ici deux lignes de points préparent Texplosion des*vers suivants :
Oh! la jeunesse! oh! dieux! la féerique jeunesse! Certe il raille, l'orgueil, elle rit, la sagesse, Quand elle ose affirmer qu'on peut perdre un tel bien. Et puis s'en consoler : frères, il n'en est rien. Si ferme que l'on soit, si forte qu'on ait Tâme, Lorsque le Temps nous cueille au front ce lis de flamme, On se sent tout à coup déchu, déshérité.
Comme un roi que décoiffe un vent de liberté. Être jeune!. ..
Et le voilà qui s'épanche en une chaude tirade, dont je transcris les derniers vers ;
Êtes-vous jeune? Eh blen^ folie, extravagance, Fatuité, tout vous sied) tout vous est élégance; Vos torts, on leur sourit; vos travers sont goûtés; On vous pardonne tout, même vos qualités; Soyez jeune et malad(*. : un rayon sympathique Vous transfigure, el fait votre mal poétique. Soyez jeune et mourez : charmant martyr du sort, Vous rayonnez jusque dans les bras de la mort.
Je ne crois pas que Dondey ait jamais écrit avec
plus de naturel, plus d*esprit et plus de bonheur. Ici deux lignes de points encore, puis la pièce finit par les vers suivants :
A cette façon d'hymne en vain je m'éverlue ; J'ai l'esprit morne et noir, la pensée abattue. Fourmillant dans mon cœur, mille chagrins amers Finiraient, je le sens, par sourdre dans mes vers, Si je ne me hâtais de sortir de préface Pour me réfugier dans une dédicace, Où révocation d'un gentil souvenir Va m'ôter au présent, me cacher l'avenir.
Cette dédicace, en dix-huit quatrains de vers décasyllabiques (le décasyllabe moderne, partagé par moitié), je la donnerai tout entière : elle a une légèreté de touche assez rare dans ce qu'il a écrit, et puis elle est éclose, on le verra bien, du fond de son cœur :
Or en ce temps-là, riche de^ jeunesse, Dans une campagne, un beau jour d'été, Songeant à ma fière et tendre maîtresse, Je me promenais le cœur enchanté.
Un parc s'offre à moi; j'en touche la grille; Elle cède et s'ouvre à mes pas rêveurs.
A l'ombre, un amour de petite fille Jouait toute seule au milieu des fleurs.
La chère mignonne a trois ans à peine :
Quels fins cheveux d'or sur ce front de lait! Jamais bonne fée à poupon de lei ne N'a fait si doux charme et si pur attrait.
Je m^approche d'elle, et fou de sa grâce, Quoique tremblant fort de lui faire peur, Mon bras mollement l'enlève, et la place, Tout près de mes yeux, tout près de mon cœur.
J'étais animé de cette tendresse Qu*un père, dit-K)n, peut seul ressentir ; Mon âme en goûtait Tangélique ivresse; De mon célibat j'avais repentir.
La gentille enfant, d^abord effarée, De ses petits doigts se couvre les yeux, £t puis me regarde, et, tôt rassurée.
Reprend son babil et ses cris joyeux.
Car j'avais alors un air moins farouche; .
J'étais dans mes jours d'espoir triomphant.
Et l'amour heureux mettait sur ma bouche Ce sourire ému qui plaît à l'enfant.
Donc le petit ange en mes bras se joue, Gazouille des mots, chante sa chanson, Caresse à deux mains mon front et ma joue, Et pour grand ami m'admet sans façon.
Dans l'herbe à mes pieds sa poupée assise De ses soins pourtant me prend la moitié :
Flottant d'elle à moi, son âme indécise Refait tour à tour nos parts d'amitié.
Son charmant ramage à plaisir répète Un nom, Miranda, mot mélodieux, Qui fait que Shakspeare avec sa Tempête Surgit, passe en moi, sonibre et radieux.
Mais de mon esprit l'enquête trompée Dans ce qu'elle dit cherche vainement Si c'est elle-même, ou bien sa poupée, Qui porte ce nom plein d'enchantement.
Soudain un appel, une voix de mère, Sous les marronniers s'élève là-bas :
Le doux angelot, ma fille éphémère.
Après deux baisers, glisse de mes bras.
Riante, elle court; moi, je me dérobe.
Au seuil du jardin demeuré pensif, Je suis du regard sa petite robe, Qui disparaît blanche en un vert massif,
Depuis, son image enfantine et chère, Fantôme du ciel, toujours m'a hanté :
Au fond de mon cœur, ne sais quoi d'un père Pour son souvenir toujours est resté.
Rien d'autres enfants, lis purs, tètes d'anges, M^ont paru comblés de dons ingénus ; Mais ces sentiments, ces regrets étranges, Pour d'autres jamais ne me sont venus.
Quand je commençai l'œuvre qu'on peut lire.
Ma muse d'abord voulut, demanda Un beau titre, un nom digne de la lyre ' L'image survint, et dit : Miranda.
Oui, toi seule as pu, figure ineffable, Me dicter ce nom, car je ne dois rien, Rien à la Tempêlé, en mon humble fable; Rien n'y brille, hélas! de shakspearien.
C'est donc justement que je te dédie Ce bloc magistral de deux mille vers, Poëme ou roman, drame ou tragédie.
Dont se voit privé le Iriste univers*.
Miranda porte dans le manuscrit le titre suivant : Miranda, ou les Harpes fées, poème dramatique en trois acles et en vers, par le vidame O'Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrit original, en Van de disgrâce i857, par le citoyen Dondey, secrétaire intime du noble vidame.
Avant le mot O'Neddy, Dondey a ajouté depuis : Philotheus Ottavio Marius, c'est-à-dire Théophile Auguste Marie. Je suppose que Marius n*est pas le personnage antique, mais le Marius des Misérables,
1. On peut rapprocher de cette Dédicace la troisième idylle, intitulée : Amor duplex, et le sonnet qui a pour titre : Ma^ donna col bambino.
Il est vrai que les Misérables n'ont paru qu'en 1862, et, que la copie de Miranda est de 1857 ; maïs les trois prénoms paraissent ajoutés après coup en interligne. Quant au nom d'Auguste, s'il a choisi pour le traduire celui d'OWavîo, c'est sans doute en souvenir du Don Juan de Mozart (voir le sonnet intitulé : Don Giovanni).
Dondey a écrit aussi une préface en vers pour le recueil de ses poésies de moins longue haleine ; elle est datée de 1858. Elle se compose de vingt-six sixains. Elle n'égale pas celle de Miranda et fait moins d'honneur à l'écrivain; mais elle est très-intéressante pour l'histoire de l'homme. Il nous dit comment il est né poëte; comment il put croire un moment qu'il avait £ait une œuvre et acquis un nom ; puis comment il se trouva obscur et impuissant :
L'espoir me délaissa, puis Torgueil, puis Taudace; Mais non la passion. Dans mon âme aux abois, Elle resta debout, nerveuse, âpre, tenace ; Elle me ramena de force à cette place, Où je recommençai l'œuvre plus d'une fois Sans meilleure fortune, avec même disgrâce.
Il y avait pourtant quelqu'un pour qui il était poëte :
Cependant quelquefois une aube éclaircissait
Mes limbes un instant; dans mon ciel gris passait Une lumière, un ange aux sourires splendides; Vers mes rameaux ^on vol alangui s'abaissait; Il cueillait une fleur, et dans ses mains candides, Comme lui tout à coup la fleur éblouissait!
Ce n'était qu'un moment, trop rapide et bien rare, Mais que sa volupté me remontait le cœuri
Il vivait donc par Tamour; il vivait aussi par Tadmiration. Il s'enthousiasmait pour toute belle œuvre, et se consolait de ce qu'il ne pouvait faire lui-même par la jouissance de ce que faisaient les génies aimés. Mais tout à coup tout lui manque, c'est-à-dire celle qui pour lui était tout. Il attendit vainement la visite de l'ange ; l'ange avait plongé dans la nuit.
. Longtemps plein de stupeur j^habitai les ténèbres. Ayant abandonné sans esprit de retour Mon misérable champ, si rebelle au labour.
Enseveli, perdu dans mes songes funèbres, Je ne voyais plus rien de la vie et du jour, Et je n'entendais plus vibrer les noms célèbres.
Je finis cependant par vivre en celte mort :
Le moyen d'échapper au souffle magnétique
De notre siècle obscur, voyant, démocratique !
L* esprit nouveau revint sur moi, brûlant et fort,
Et, sans rien profaner de mou deuil extatique.
Il sut galvaniser mon cœur paralytique.
Il reotra dans la vie; il prit sa part da travail de ceux qui préparaient l'avenir. C'est sans doute alors, aux approches de 18^8, qu'il écrivit la dernière partie de ses Sonnets, composés de. pièces républicaines. Il s'élançait, avec d'autres vifs esprits, vers une révolution.
On savourait déjà rinfaillible conquête.
Il se leva, le jour où Ton crut la tenir!...
Elle se remontra, la sainte République!...
Au milieu de ce juste enthousiasme, je voudrais trouver l'expression d'un regret, sur ce que la République était venue, non par le seul mouvement de l'opinion publique, qui ne pouvait manquer en effet de ramener bientôt, mais par un coup de surprise et de force; mais passons.
Ses ennemis alors Tadoraient à genoux :
Tous, Pharisiens, docteurs, scribes, princes des prôtres, Plus que les vieux Brutus en paraissaient jaloux; Si bien qu'émerveillés nous disions entre nous : Frères, rénissons Dieu, les justes sont les maîtres. Alisèrel nous comptions sans les fous, sans les traîtres.
Erostrate et Judas surgirent de l'enfer :
L'un jeta ses brandons; l'autre empoisonna l'air. Les hiboux de Tartufe, amoncelés sans nombre, Entre le jour et nous mirent leur masse sombre.
Uétoile du progi*ès disparut sous cette ombre, Et l'Ange-Liberté remonta dans l'éther.
Mon âme retomba...
L'ange redescendra pourtant; il le croit; il en est sûr; mais que l'attente est pénible I il redit après Michelet combien on souffre de « l'implacable longueur du temps ».
Dans le sentiment de ce vide, il s'est mis à relire ses vers, mais ils sont bien morts. Néanmoins il les recueille :
J'en ai mis en réserve un amas : pourquoi faire? Pour une offrande. A qui ce présent funéraire? A des vivants? Non pas : j'aurais honte et remords. A des morts? En effet. Je destine à des morls L'hommage désolé de ces feuillages morts; A ceux des miens déjà descendus sous la terre.
En janvier 1859 enfin, Dondey ajoutait à ses Tablettes cmoureuses le post-scriptum suivant :
L'autre nuit, sous ma lampe, énervé de tristesse, Je tenais dans mes mains ces pages de jeunesse. Oh! comme j'étais sombre! oh! comme j'étais seul I Dans mon cerveau flottait une image au linceul ; Puis des coteaux brumeux, pleins de funèbres arbres, De longs saules baisant des croix, drapant des marbres. J'écoutais ce penser, qui m'habite et me mord :
Être mort dans la vie et vivre dans la mort!
Et je disais, sondant le mystère où tout tombe : Où donc est le repos, s'il n'est pas dans la tombe?
Et cependant il relisait ces vers, pauvres débris d'un amour évanoui :
Ces cendres remuaient, me brûlaient quoique éteintes ; Nous échangions tout bas de sympathiques plaintes.
Tout à coup il rit : il venait de relire un Épilogue, où il apostrophait son lecteur, lui qui pourtant, au temps même où lui échappait cette apostrophe :
Savait si bien déjà Que Tombre réclamait ses vers, surtout ceux-là, Et qu'il n'était pour eux d'autres lecteurs possibles Que les dieux, les esprits, les morts, les invisibles. A peine avais-je ainsi pensé, qu'il me sembla (Oh! personne pourtant, personne n'était là). Il me sembla, charmé de deuil, navré de joie, Entendre le frisson d'une robe de soie Et le soupir d'un sein gonflé d'émotion.
Ces plis frôlés, ce bruit de respiration, C'était tout contre moi. Je tremblais comme un saule. Je sentis regarder par-dessus mon épaule; Une haleine effleura ma joue, et je surpris Comme un toucher vivant parmi mes cheveux gris.
Ces mots trempés de larmes sont le dernier acte d* amour que j'aie trouvé dans ses vers.
En 1861, la mort frappa un coup sous lequel son âme s'enfonça encore plus avant dans la nuit : il perdit sa mère. Déjà, depuis cinq ans, elle était atteinte de paralysie (elle était née en 1779) ; mais enfin elle existait ; chaque jour, en revenant de son bureau, il la retrouvait, et il avait la joie de se dire qu'il la faisait vivre. Cette mort acheva de l'abattre et de noircir ses pensées; il m'écrivait six mois après :
« L'amère satisfaction d'avoir vu ma mère... quitter la vie dans des conditions aussi dignes que possible ne m'aide pas à supporter stoïquement la disparition de ce qui restait de sa personne. J'y tenais, je m'y sentais attaché, non-seulement par ces forts liens de nature communs aux trois quarts des humains, mais par une jusfe et nette conscience du peu que j'importe aux gens et aux choses ; par le poids sans cesse accru de mes vieux et constants chagrins; par l'accord étrange et l'harmonie que je croyais découvrir entre ses misères et les miennes; par égoïsme enfin, ce n'est pas impossible. Donc, sans parler des sentiments naturels, des vifs souvenirs d'enfance, des motifs normaux, je m'étais mis secrètement à l'aimer de toute la violence de mes maux secrets. »
Nous pénétrons ici le mystère de ses plus profondes tristesses. Je ne sais s'il pressentait qu'il devait être frappé aussi de paralysie, quoique d'une
autre manière que sa mère; mais déjà il se regardait comme paralysé, paralysé dans son génie. Il avait aspiré très*haut, et il n'avait pu atteindre : qui Ten empêchait? Était-ce la santé? les assujettissements vulgaires? les souffrances morales, dont sa vie lui paraissait plus pleine qu'une autre? Il ne savait, mais quelque chose pesait sur lui. Cependant, au temps où il était jeune, son triomphe d'amour avait apaisé et charmé le tourment des autres ambitions non satisfaites; maintenant, aban« donné de Tamour et de la jeunesse, il ne sent plus que son impuissance, et il ne cesse de retourner en lui ce sentiment sous toutes ses formes^
11 écrivit en 1861 et 1862 les Visions d'un mort vtoant, dont le prologue, encore tout personnel, ne fait que mettre en image un vers que j'ai cité tout à rheure :
Être mort dans la vie et vivre dans la mort*
Ce prologue débute ainsi :
Il a vingt ans à peine; il vague par un site Plein de merveille, où tout le charme, où tout Texcite. Un soleil d*Orient, des cieux profonds et purs, . L'éclat changeant d'un fleuvp entre des bois obscurs...
Son personnage voit se déployer, sous ses yeux
avides, toutes les magaificences de la nature et toutes les belles émotions de la vie. Il veut en prendre sa part ; il veut s'avancer :
Au premier pas, Par derrière une main surhumaine, invisible, Le prend, le lient, et puis le traîne, irrésistible. Dans un prochain fourré. Là, sur le frais gazon, Un cercueil s'offre, ouvert, vide : en cette prison La main de fer le met vivant, l'étend, le couche, Et sur lui pose, ajuste avec un soin farouche, Non un couvercle, mais un large et long drap noir. Qu'on dirait volontiers vain obstacle, à le voir, Mais qui réellement pèse plus qu'une pierre, Et dont les quatre coins s'enfoncent dans la terre Gomme racines d'arbre. A son oreille alors :
Tu peux, dit une voix, t'épuiser en efforts,. Dépenser la vigueur de ta mâle jeunesse, Celle des ans futurs que le destin te laisse : Aucun de tes fougueux sursauts ne parviendra A rejeter, ni môme à remuer de ce drap ; •Tu ne quitteras plus cette étroite demeure; T'y voilà prisonnier jusqu'à ta dernière heure*
Et qu'il ne se flatte pas môme d'y dormir, car il y sera tenu éveillé sans cesse par les bruits du dehors. Il faut qu'il attende le dernier sommeil ; mais celui-là n'est pas proche (il ne l'a pourtant attendu qu'une douzaine d^années) :
ÎW NOTICE. *
La mort te viendra tard ; sans bonheur et sans crime, On ne la tente guère; elle est peu magnanime. Résigne-loi : tu tiens que le premier plaisir, C'est rêver; eh bien! rêve; on t'en fait le loisir.
II ne peut croire cependant à sa destinée ; il ne peut s'empêcher de promener sa main sur le drap fatal ; mais quoi ?
C'eât du marbre, du roc; c'est un mur inflexible : L'écarter? le trouer? impossible, impossible!... Allons, puisque la mort nous dédaigne, vivons. Et puisqu'on nous défend d'agir, hélas! rêvons.
Suivent donc ses rêves, partagés en deux visions : celle des Vertus et celle de TAmour.
La première a deux tableaux; car il y a les vertus du passé et celles du présent et de l'avenir ; les vertus de la chevalerie et celles de la démocratie et de la libre pensée; les héros des croisades et ceux de la Révolution ;
. Antiques paladins, preux de la nouvelle ère. Ensemble en un seul culte il faut qu'on vous enserre... Libérateurs, vengeurs, splendides justiciers. Destructeurs de faux dieux, de faux rois, de sorciers : Dès que l'on a hanté votre gloire superbe, Salué votre épée, applaudi votre verbe.
Si voué que l'on soit au servage, à l'oubli, On devient haut et fîer, on se sent anobli;
A respirer votre air, on a (sublime leurre ! ) Comme un ressouvenir de vie antérieure, Oiî Ton aurait aussi tonné, vengé, vaincu ; L'âme est debout, contente et forte. On a vécu.
 la suite de cette vision, il place sous ce titre : Intermhde, un spectacle qui n'est plus un rêve, ditil, mais une réalité traversant le rêve. C'est une insurrection démocratique, à la fois formidable et avortée (celle de 1834, sous Louis- Philippe), à laquelle il s'associe sans que son esprit paraisse atteint d'aucune hésitation, ni d'aucun scrupule. Elle avait commencé au chant éclatant de la Marseillaise, et à la fin, quand tout s'est tû, son oreille entend encore ce chant,
Sous terre cette fois !
Et ce murmure d'en bas berce son âme, qui continue d'attendre le jour de la victoire du peuple. La scène se passe sous le gouvernement de Juillet, mais évidemment c'est contre l'Empire qu'il l'évoque.
La seconde vision, celle de l'Amour, n'est qu'une revue de toutes les belles amours de l'histoire, de la poésie et du roman ; j'entends les amours brûlantes et abandonnées, car pour les idylles paisibles et pures à la façon de l'Astrèe, il leur accorde seulement l'hommage de quelques vers :
Mais un fils de René sous vos hêtres épais
Ne peut languir longtemps : bergers, souffrez en paix.
Ce n'est pas là ce qu*il veut chanter, mais bien
Ces effluves de feu Par qui l'on est démon, satyre, ange, homme et dieu !
il est toujours le poëte de Feu et Flamme.
Tour à tour passent sous ses yeux les belles Asia* tiques, les belles Grecques, les belles Romaines; puis, au moyen âge, Héloïse, la dame de Fayel, Inez de Castro, Françoise de Rimini, la princesse de Clëves, la religieuse portugaise, la Julie de Rousseau, la Virginie de Bernardin, T Atala.de Chateaubriand, son Amélie, la Delphine de M.^* de Staël, et enfm Manon Lescault, à Theure de la charrette ignominieuse et de la mort. Enfin, par-dessus le monument qu'il leur consacre, il élève en douze vers ce qu*il appelle une coupole, où il inscrit les grands noms « de quatre demi-dieux » : Dante, Pétrarque, Michel-Ange et le Tasse. Les deux visions ensemble, celle de Théroïsme et celle de la passion (avec ^7ntermhde entre les deux) sont si pressées qu'elles se réduisent, pour ainsi parler, à des résumés de poésie. Tout cela tient en moins de cinq cents vers. Je ne sais si le génie même de Victor Hugo aurait pu
porter le poids d'une telle œuvre; Dondey» à cetta date, n'a pas suffi à cet efforU Ce poème n'est guère qu'un témoignage des idées dont son imagination se nourrii9sait et de la passion avec laquelle il les embrassait toujours; mais il laisse tomber ses vers; il n'a plus la force de manier l'outil avec lequel il les forgeait autrefois. La maladie qui couvait en lui alourdissait déjà son sang et sa verve.
En 1863, il reprit sous un autre titre : le Cul-de- Jatte, le thème du mort vivant, sans prétendre cette fois à construire sur ce thème toute une Légende des siècles. Il retrouva alors tout son talent ; mais avant d'arriver à cette pièce, je parlerai des Velléités phiiosophiques^.
C'est une série de pensées en vers : elles n'ont point de dates. Il y a un morceau où il est parlé du dévouement de la guerre de sécession aux États- Unis, et qui ainsi est daté de 1865. Dans ces pièces, il n'a demandé au vers ni musique ni images, mais seulement cette forme arrêtée qui en pressant la pensée l'enfonce dans l'esprit. II fait à dessein de la prose mesurée et rimée.
Quant au fond, les Velléités philosophiques relèvent de deux inspirations fort différentes. Les cin-
1. Velléités philosophiques, par Auguste-Marie Doudey de Santeuy, docteur gaUican.
quante-deux premières pages du manuscrit, qui en a soixante-douze, sont franchement spiritualistes. Dondey a gardé jusqu'à près de soixante ans la foi de sa jeunesse (je ne dis pas de son enfance) : après avoir cessé d'être chrétien, il demeura religieux, et non-seulement religieux, mais mystique, mais superstitieux quelquefois ; ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui-même. Il est vrai que c'est dans un sonnet amoureux, et qu'en amour on peut laisser aller l'imagination ^ Un autre sonnet, intitulé Trouble mental, en dit plus peut-être :
Il est, le croiriez-vous? des dates et des nombres Dont Taspect me saisit d'un épouvantement; Que ma raison railleuse attaque vainement.
C'est une impression pareille aux terreurs sombres
Que le pâtre attardé proche de saints décombres Éprouve quand il voit, on croit voir follement, Devers lui défiler et glisser lentement Des groupes vaporeux de fantômes et d'ombres.
Un cafard me dirait : C'est le dieu des chrétiens, Qui fâché de l'entendre «n arguteur impie D'incrédules propos semer tes entretiens,
i. Le sonnet est intitulé Superstition; il s^agit de ceUe du nombre treize, et voici le dernier tercet :
Las ! c'est encore un treize avril, néfaste jour ! Qu'elle m'a repoussé, malgré mes sombres larmes, L'orgueilleuse beauté dont j'implorais l'amour !
Et voulant, esprit fort, que ton orgueil s* expie, Donne ainsi pour esclave à tant d'absurdités Ta créance, rebelle aux saintes vérités!
Cependant il n'était pas superstitieux tous les jours, mais il était croyant (croyant à un Dieu), et il voulait Têtre. Il adressait à celle à qui il parle dans les Tableltes amoureuses une véritable profession de foi. Il lui disait :
Ainsi je t'ai juré que mon philosopbisme
Ne pousserait jamais jusques à l'athéisme... etc.
Mais elle se défie ; elle craint qu'il ne tienne pas sa promesse : il la tiendra, et ce ne sera pajs seulement par fidélité :
Dès longtemps de ma foi ce grand principe est maître, Qu'une âme immense emplit Tinfinité de l'être ; Que tout pense, tout corps, toute forme, tout lieu ; Que Dieu renferme tout, que tout renferme Dieu.
Dieu se manifeste surtout par l'amour :
Et si Tunivers pense, et s'il aime surtout.
Voilà Dieu constaté; l'athéisme est à bout.
Donc à tes pieds divins, reine, l'amour achève
De prouver à mon cœur que Dieu n'est pas un rêve.
On ne trouvera peut-être pas une pareille Ihéo-
logîe très-sérieuse ; mais tout est sérieux chez Dondey, et l'amour plus que tout le reste. Là encore il a été fidèle bien au delà de la m«rt de celle à qui il avait promis, et on verra bien que ce n*est pas sa faute si, à la fin et bien tard, il a senti sa foi ébranlée.
Cette foi est toute philosophique; les premiers vers des Velléités le disent nettement tout d'abord :
Si je suis athée? oui, théologiquement ; Philosophiquement, non ; l'extrême athéisme N'est que Tabsurde envers de notre dogmatisme.
Et dans un autre fragment :
Le théologien dit, dans la nue auguste :
Pécheurs, il est un Dieu ; donc il faut être juste. Le philosophe dit, dans un plus clair milieu : Homme, il faut être juste, et cela marque un Dieu.
Voilà le thème qu'il va développer constamment dans la première moitié du recueil. Il ne croit pas • au Dieu de TEglise, mais il a un Dieu, et il croit que tous le reconnaîtraient s'ils n'étaient rebutés par le catéchisme. L^incrédulité n'est que V envers de la foi aveugle, et elle est absurde comme cette foi elle-même.
Il combat cette incrédulité sous sa forme la plus moderne, le positivisme :
Philosophes, d'accord ; saluez le connu ; Que le chiffre pour vous reste le bienvenu ; Mais après le certain pressentez le possible, Et du visible enGn concluez l'invisible.
A ceux qui lui disent que ce qui dépasse Texpérience est chose superflue, il répond par le vers de Voltaire :
Le superflu, chose si nécessaire.
Il écrit encore :
C'est envers la Raison se déclarer rebelle, . C'est mériter son dédaigneux courroux,
Que*d'oser mettre en parallèle Les songes d'ôr planant au-dessus d'elle Et les contes bleus rampant au-dessous.
Il s'attache à Descartes, comme Cousin et ses disciples :
Je pense, donc je suis. Verbe de l'évidence ! Fiat lux de la Raison...
Et, comme il est arrivé à plus d'un cartésien, son théisme est un panthéisme :
11 est tout, la raison dernière et la première; Le fini, l'infini; l'ombre avec la lumière;.
Le plus ancien, le plus nouveau; l'enfant, l'aïeul ; Le grand, le fort, l'entier, Vuii, le méme^ le SEUL!
C'est le terme d'une tirade de vingt-deux vers*.
Un morceau de cent trente vers s'adresse directement à Auguste Comte. Il a beau jeu contre la religion où ce penseur avait abouti, et dont il s'était fait le grand-prêtre.
Mortels, Dieu n'estplus Dieu, mais je suis son prophète!
La philosophie même de Comte le blesse, par son dédain à l'égard de l'esprit religieux. 11 respecte cependant sa science et l'édifice imposant de son système, et il lui demeure reconnaissant d'avoir établi sur la nature seule l'autorité du droit et du devoir. Tout en se séparant de Comte, il n^est pas loin de Littré.
Ne pouvant s'empêcher d'être inquiet pour ses croyances, il recourt à une ressource à laquelle n'ont pas dédaigné de recourir des esprits dominés par une théologie bien autrement dogmatique : il se sert du doute pour protéger la foi. Il oppose aux négateurs le Que sau-je ?
Rien pour prouver le tout; rien pour prouver le rien.
11 les accuse d'avoir, comme les théologiens, des mystères, et quand ils soutiennent, par exemple, qu'il n'y a de pensée nulle part que chez l'homme,
i. Ailleurs il définit Dieu « le moi de Tinfini n.
de faire précisément à leur manière ce qu'ils reprochent à la théologie :
Aussi haut que la foi, votre négation Proclame Thomme roi de la création!
Enfin il tranche avec un sarcasme :
Le mystique est un fou, le nihiliste un sol!
Après tout, ce qui domine dans sa doctrine, et on doit s'y attendre de la part d'un poëte, ce n'est pas précisément l'argumentation ; ce sont les réclamations pressantes de l'imagination et de la passion, qui se croient blessées. 11 lui semble que le pur rationalisme attente d'abord à son amour, à cet amour qui était déjà saint à ses yeux quand il Tétait le moins aux yeu^ des autres, et qui a maintenant la consécration de la mort. 11 se sent offensé dans son élan vers l'idéal, dans sa foi en la liberté et en la vertu. Il demande compte aux nèantins, comme il se plaît à appeler ses adversaires, de tout ce qu'il y a de grand dans la vie ; il leur reproche d'en faire un sacrifice au néant.
Cet autre dieu jaloux ;
puis, tout à coup, par un mouvement d'esprit bien périlleux, il se met à défendre, que dis-je? à exal-
ter, uoQ plus le spiritualisme seulement, mais tout songe, toute illusion, toute chimère. Il en appelle aux fantaisies de Platon, aux visions de Jeanne d'Arc, aux utopies de la Convention, à la dévotion de T Amérique du Nord, combattant contre le Sud avec d^s jeûnes et des prières, au romantisme des poëtes allemands après 1813; il demande si tout cela n'a pas enfanté de grandes choses, et apostrophant ces illustres enthousiastes de l'histoire :
régénérateurs! qu'importe si ces flammes Viennent directement du foyer de vos âmes, Ou, comme le prétend votre modeste orgueil, Partent de Tinfini, notre éternel écueil?
On voit qu'une pareille défense du mysticisme est terriblement sceptique. Il est très-vrai d'ailleurs historiquement que Thumanité étant plongée depuis tant de siècles dans la foi, l'enthousiasme ne s'y est guère montré sans Taccompagnement du rêve; mais qui doute aujourd'hui que ces deux éléments ne puissent se séparer, et que la raison la plus ferme ne puisse avoir ses héros et ses martyrs?
Il me paraît bien qu'au temps où il écrivait ce inorceau, plein de chaleur morale, sinon précisément de poésie, lui-même se sentait entraîné vers le doute. Il venait de lire précisément à cette date
un morceau de Prevost-Paradol, que ceux qui Font lu n'ont pas oublié. La philosophie y était représentée comme un parc magnifique, où le sage se promène, les yeux enchantés par des vues ravissantes et des perspectives qui d'abord semblent infinies; mais tout à coup, au détour d'une allée, il retrouve le mur dont le parc est iinpitoyablemnnt fermé partout. Dondey a été saisi comme tout le monde par cette image, mais ce qui lui reste de foi résiste à ce qu'elle a de décourageant. 11 ne recule pas devant l'obstacle infranchissable; il demeure au pied de la muraille»
Toujours la regardant^ comme si son regard La pouvait à la fin trouer de part en part... Et) rame invulnérable au rire^ à ranathème^ Produisant, défaisant) refaisant maint système ; Lesquels mis bout à bout ne sauraient (c'est pitié I ) De la hauteur du mur atteindre la moitié.
Il rêve obstinément : il rêve des échelles pour escalader la muraille; des ailes pour s'envoler au delà; mais quoi! s'envoler! si au delà il n'y avait rien.
Rien qu'une immense mer de ténèbres...
n'hésiterait-il pas à ouvrir ses ailes? Il n'hésiterait
pas; il les déploierait, même à travers la nuit et le vide:
Oui, mon vol dans respace irait éperdûment;
et il ne pourrait s'empêcher d'espérer que quelque part, si haut ou si bas que ce fût, il rencontrerait enfin la lumière.
Ainsi donc, jusqu'à ce moment, Fespérance au moins, sinon la foi, avait le dessus dans son âme; mais tout à coup isela change, et le scepticisme, si longtemps repoussé, l'envahit. Ou plutôt le scepticisme est si peu selon sa nature, qu'il ne fait, à vrai dire, que remplacer une foi par une autre, l'optimisme par le pessimisme ; il dira à peu près comme Proudhon : Dieu, c'est le mal.
Et Tathéisme alors rinefifable ironie!
Devient une doctrine attrayante et bénie ;
et plus loin :
Un grand fait se remarque au destin des empires, Celui-ci, que les plus longs règnes sont les pires; Alors cet univers est à jamais maudit :
Son monarque ayant nom rÉternel, tout est dit.
C'est là qu'il jette en passant ces huit vers, d'un si bon tour :
Qu'est-ce? un bref apologue : il est là qui m'obsède; Il ricane, il m'excite à le rimer : je cède.
Un jour certain dervis rencontre au coin d'un bois Des marmots se battant pour quelques tas de noix. « Enfants, dit-il, vos paris, je puis les faire comme Dieu môme les ferait; voulez-vous? — Oui, saint homme l Oui! dit la bande. >* — Alors il donna bel et bien Tout au plus petit nombre, au plus grand nombre rien i.
Il revient alors sur les actes de foi qu*il proférait jadis si fièrement, pour les rétracter et les effacer :
Je ne sais, mais ce soir ma muse est peu pressée De crier : L'absolu, frères, c'est la Pensée* !
Et cette formule de Descartes, à laquelle il s'était confié, que contient-elle ?
Le doute et la souffrance :
Je souffre, donc je suis; je doute, donc je pense... Alors, oui, c'est fatal, de toute éternité, Quelque chose a souffert, quelque chose a douté. Logique, allons, tais-toi ; ta fièvre me déroute : Non, l'Absolu n'est pas la souffrance et le doute.
1. Le même apologue a été mis en vers par M. Eugène JWanuel {^o^mes populaires, 1872, p. 214).
2. Il Tavait dit dans un des premiers fragments des Te/léités.
Et à propos du cri de Pascal : « Le silence absolu de ces espaces infinis m'effraye » :
terreur I TAbsoIu, c'est peut-êtpe la nuit!
Voici enfin, dans des vers que je citerai tout entiers, le dernier mot de sa douloureuse philosophie :
Quand j'abordais, jeune homme, avec un sombre zèle,
La question de vie ou de mort éternelle.
De la mort, du néant mon cœur épouvanté,
A tout prix réclamait une immortalité.
Cesser d'être à jamais me semblait plus terrible
Que toujours exister dans quelque sphère horrible :
Alors je n'avais pas encore assez souffert
Pour savoir préférer le néant à l'enfer.
J'ai vécu : sort d'esclave, espérances dupées,
Lâchetés, vils dédains, chères âmes frappées,
L'homme infâme auxhonneurs, l'homme juste aux mépris,
Tout cela m'a changé : maintenant j'ai compris.
Aussi je cède, imbu d'affaissement farouche;
Dans un coin, comme un chien flagellé, je me couche,
Et je dis dans mon cœur, dans ma chair, dans mes os :
Rien n'est plus savoureux qu'un éternel repos t
Ni ces impressions, ni ces images, ne lui étaient en réalité aussi nouvelles qu'il Ta cru en écrivant ces vers. Il retombait, sans s'en apercevoir, sur les* mêmes idées noires qui funestent déjà .Feu el
Flamme. II. sent toujours de môme, mais il s'enfonce maintenant jusqu'au fond et pour jamais dans les pensées qui alors traversaient seulement son ciel comme des nuages sombres. Autrefois son désespoir était en dehors de sa philosophie et en désaccord avec elle; il est devenu sa philosophie môme. Il avait reçu le coup, si je ne me trompe, des Poésies philoso» phiques de M™« Ackermaun, qui n'avaient pas encore paru réunies, mais qui arrivaient jusqu'à lui, une à une, et qui le troublaient et le saisissaient dans leur beauté, comme elles ont saisi plus tard un public distrait pourtant par les plus cruelles préoccupations politiques.
D'ailleurs on sent passer à cette date dans ses vers l'effroi de la maladie déchaînée et de la mort qui approche :
Quoi ! môme encor tu vas, tu marches, tu regardes? Moilié sourd, presque aveugle, ainsi tu te hasardes? L'abîme est là pourtant ; la vague vient toucher Mugissante ton pied qui commence à broncher.
C'est là qu'il a placé, sous le titre d'Épisode, un morceau en trente sixains, imité d'une pièce de Schiller : l'Image voilée de Saïs (1795). Cette image est celle d'Isis ; la déesse seule peut soulever sojn voile pour se montrer telle qu'elle est; nul autre ne doit
avoir cette audace. Cependant un jeune homme a pénétré dans le sanctuaire, et il a levé le voile divin. On le trouve abattu aux pieds de la statue ; il vit, mais il est comme anéanti; aucune parole ne sort de sa bouche ; il languit sous le poids d'une tristesse profonde, et ne tarde pas à mourir. Malheur, dit le poëte en terminant, à qui va à la vérité par une voie coupable! » Dondey retranche cette respectueuse réserve, son thème est simplement : Malheur à qui voit la vérité! Il a d'ailleurs beaucoup amplifié l'original, et il s'en excuse en finissant:
Va, ne m'accuse pas d'avoir cru faire mieux :
J'ai voulu seulement, triste, malade et vieux,
D'un long rhythme bercer mon cœur sevré des çieux.
Les quatre pages qui restent encore des Velléités philosophiques sont pénétrées de scepticisme d'une part, de pessimisme de l'autre. Ce scepticisme s'attaque même à la physique, comme celui de Montaigne; le poëte demande si on est bien sûr que la terre soit ronde : c'est en revenir à l'antiquité et aux Academica de Cicéron.
Les savants, il est vrai, dans leurs calculs sublimes. Sont tous tombés d'accord, demeurent unanimes : Si cela ne prouvait, ô désolation !
Qu'une conformité d'hallucination ?
Et qui est-ce qui parle ainsi ? ce sont les sages, si nous l'en croyons :
Et les sages diiSàlent...
C'est par ces mots que le fragment commençait, et il se termine par ces quatre vers :
Ce qui restait de jour de plus en plus baissait ; Autour d'eux l'horizon partout se noircissait, Et, comme dit un vers latin riche de nombre, Ils allaient en aveugle en pleine nuit par Tombre^.
L'œuvre est couronnée par un sonnet désespéré que je donne tout entier :
Or qu'est-ce que le Vrai ? Le Vrai, c'est le malheur ; Il souffle, et l'heur vaincu s'éteint, vaine apparence : Ses pourvoyeurs constants, le désir, l'espérance. Sous leur flamme nous font mûrir pour la douleur.
Le Vrai, c'est l'incertain ; le Vrai, c'est l'ignorance; C'est le tâtonnement dans l'ombre et dans l'erreur; C'est un concert de fête avec un fond d'horreur ; C'est le neutre, l'oubli, le froid, l'indifférence.
C'est le pauvre insulté jusque dans sa vertu ; C'est au pied des tyrans l'homme libre abattu ; C'est d'un amour trahi l'angoisse inexprimable.
i. IbarU obscuri sola sub nocteper umbram,
C'est Peut-être, A quoi bon? Qu'importe? Je ne saî, Pourquoi ? Comment? Où donc ? Voilà, voilà le Vrai. Ah 1 le Vrai n'est pas beau, le Vrai n'est pas aimable^ !
Je n'argumenterai pas contre ce pessimisme impitoyable: il n'y a pas à argumenter en présence d'un homme qui souffre, mais à compatir et, si on peut, à consoler. Mais si ce désespoir menaçait de nous gagner nous-mêmes, disons-nous, pour le conjurer, que ce qui l'engendre logiquetnènt, c'est précisément d'avoir espéré et présumé trop de la nature et de rhumanité. Celui qui ne s'est pas fait d'illusions, qui a reconnu combien l'homme est peu de chose et combien courtes sont ses facultés et ses espérances, reconnaît aussi en revanche que, dans une situation quelconque, aucun effort n'est jamais perdu, et que le résultat n'en est jamais à dédaigner, si faible qu'il soit, puisqu'il est en proportion avec notre être. Nous ne ferons qu'un pas, mais ce pas est beaucoup pour nous; nous n'obtiendrons qu'un tout petit bien, mais qui compte, rapporté à
1. D'un amour trahi Vangoisse inexprimable» Cq trait est le seul de ce genre dans tout ce que Dondey à écrit, en y ajoutant ces trois vers de V Épisode imité de Schiller (auxquels rien ne répond dans le texte) :
Or qae tit sa maltresse, et que devint sa mère ? La première, on l'admet, point ne le reconnut ; Bn le reconnaissant la seconde mourut.
NOTICE. llî
notre mesure. Tout le monde connaît la phrase de Rousseau : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » On peut dire aussi : Que je fasse encore quelque chose avant de désespérer; et il est vrai que pour celui qui se plaint le plus d'être impuissant, quand il compare ses forces à son ambition, il y a cependant toujours moyen de faire quelque chose, je ne dis pas de grand, mais d'utile. Le malade que soigne ce médecin finira toujours par mourir : est-ce que pour cela le médecin dé* daigne de l'empêcher de mourir aujourd'hui?
Je reviens en arrière jusqu'en 1863, où fut composé le Cul-de-Jalte. Je trouve dans le manuscrit ce titre en anglais : The crjpple, by the old 0*Neddy, qu'il a ensuite raturé. Il a écrit le Cul-de-jatte, et il a mis au-dessous cette épigraphe :
« C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité. » Molière, le Misanthrope^ act. V.
Il a encore ajouté : Épilogue général. Cette indication m'autorise à terminer par cette pièce mon analyse.
11 commence ainsi :
Dans un repli de haie, au bord de la grand'route, Établi sur son torse, arcboutéde ses bras,
Il réside, humble et fier. Quand il ne rêve pas, Quand ses yeux ont assez de l'éternelle voûte, D'un air ardent, avide, il regarde, il écoule Les entiers, les connplets, leurs travaux, leurs débats.
Lui, fier? Oui, par instants sa mine devient haute ;
On sent qu'un grand démon de superbe est son hôte ;
On dirait qu'il est fort et qu'il ose braver;
Mais qu'un rustre, un quidam se mette à l'observer,
11 rougit, il pâlit, pauvre nain pris en faute,
Et vite en son néant il sait se retrouver.
Je contimie, et je citerai presque toiit, car je me sens entraîné, malgré quelques mots moins heureux, par-dessus lesquels il faut passer de temps à autre :
Sa mutilation, d'où vient-elle ? On ignore S'il naquit invalide, ou s'il l'est devenu.
Quelques-uns, lui trouvant des airs de méconnu, Pensent qu'il a dû, jeune, être assez ingénu Pour monter sans école un fougueux cheval more. Qui vous l'aura jeté par terre, et court encore.
Que ce soit par sa faute, ou que ce soit le sort, Envers les gens pourvus d'une complète vie 11 est, sachez-le bien, pur de haine et d'envie ; Il s'abstient des vœux noirs du faible pou^ le fort. Que dis-jel il est heureux, il a l'âme ravie. Il applaudit tout franc, admire avec transport.
Lorsque par le chemin passent, vifs et robustes,
NOTICE. ii3
Bien découplés surtout, bien jambes sur leurs bustes, De parfaits cavaliers sur d'excellents chevaux. Pour peu qu'ils aient dans l'œil l'éclair des temps nouveaux. Il prétend voir en eux des vaillants et des justes, Gourant pleins d'énergie à quelques saints travaux.
Il fait plus ; de leur course à tel point il s'enivre, Qu'il pense être des leurs: quel rèvel il croit les suivre, Et comme eux s'élancer ; par monts, par vaux il court ; Centaure irrésistible, il prend part, il concourt A la grande aventure, au triomphe. Il secourt, II répare, il console, il relève, il délivre !
C'est alors que, dressant son chef transfiguré. Luit hautain son regard, et vibre altier son verbe! C'est alors que le tient son démon de superbe ! Mais le réveil est prompt : alors, tout effaré, D'une vergogne amère il se sent pénétré ; Il voudrait se cacher, disparaître sous l'herbe.
Quand ainsi le réel de nouveau le flétrit.
N'eût-il que des amis pour témoins, il lut monte Au visage une pourpre aussi vive, aussi prompte, Que si des Philistins voyaient, raillaient sa honte. Méconnaissant, hélas I l'amitié qui guérit, 11 soupçonne, il est sûr qu'au fond de l'âme on rit.
Il a, pour surmonter ces pudeurs douloureuses. Un philtre souverain : c'est l'indignation;
Ce sont les beaux courroux, les colères heureuses, Qui s'emparent toujours des âmes généreuses Au seul aspect du mal en pleine ovation, Et du bien lapidé, navré d*abjection.
Que sur quelque insolent et princier véhicule, Litière ou palanquin, viennent à passer là Falstaff avec Tartufe, en habits de gala :
Notre nain vous les toise avec un œil d'Hercule, Et, sans craindre un moment de sembler ridicule. Contre eux de l'honnête homme il pousse le holà !
Qu'à l'horizon lointain de longues funérailles Serpentent, exhibant les attentats d'un roi, Il forge un anathème au feu de ses entrailles^ Et c'est redoutant peu que l'on raille sa foi, Qu'il profère en son coin le sombre Hors la loi. Le cri dantonien des saintes représailles!
Vainement il se voit regardé de travers ; En vain, à ses côtés, certains ont l'air de dire ". Vieux fou ! vieil impuissant! que te sert de maudire? Que peut faire ta rage aux tyrans, aux pervers? S'ils savaient que pour eux^ dans ta tête à l'envers. Se dresse maint gibet, daigneraient-ils en rire ?
Fou ? peut-être. Impuissant? il nô l'accorde pas. Il croit que tous les cris des âmes soulevées Par les méchantes mœurs des castes dépravées^ Par les viles torpeurs des plèbes énervées.
NOTICE. ii5
Par les fraudes, les sacs, les monstrueux trépas,
Les lâches coups de ceu$ d'en haut sur ceux d'en bas ;
Il tient que ces haros des bons sur tous les crimes,
Qu'ils émanent des plus obscurs, des plus infimes.
Des grabats, des fossés, de Texil ou des fers ;
Loin d'être de vains bruits s'éteignant dans les airs,
Ou des voix se perdant au vague des déserts,
Vont, avec les grands pleurs, les râles des victimes,
Former les réservoirs d'où partent les typhons, Les trombes, les simouns, les ouragans profonds, Que la dive Équité, quand l'heure sonne, envoie Faire aux endroits maudits de notre humaine voie. Parmi les nations de misère et de proie, Des bouleversements terribles, mais féconds.
Vous voyez qu'il admet du divin, du céleste ;
La justice idéale est réelle à ses yeux.
D'elle non-seulement il est servant pieux,
Mais encor de ses fils, de ses saints, de ses preux.
il est clair qu'entre eux tous il exalte, il atteste
Monseigneur don Quichotte et le grand comte Alceste ^
A propos de ces noms^ je ne puis m'empècher De trahir un secret qu'il n'a dit à personne, Un rêve où sa raison se plaît à trébucher.
Un mirage d'orgueil oiï son cœUr s'abandonne :
i. Alceste doit être comté, en effet, car il ne peut pas être marquis ; mais je ne sache pàs que cela soit dit nitlle part.
La chose est en deux points curieuse à loucher. D'abord il s'imagine (bélasi qu'on lui pardonne)
Que si le très-noble homme aux rubans verts demain,
En berline, fuyant l'indigne genre humain
Pour se réfugier dans la probe nature,
Devers son pli de baie arrivait d'aventure,
il ferait, l'avisant, arrêter sa voiture.
Et grave en descendrait pour lui serrer la main.
Secondement son âme, au vertige adonnée, Se figure que si l'amant de Dulcinée, Sous l'armet de Mambriu et sur sa baquenée, Plein d'ardeur héroïque et d'amoureux ennui.
Au gré de sa monture et du ciel aujourd'hui Suivait cette grand'route, il viendrait droit à lui,
Et (fiction versée et bue à pleine coupe 1} L'appellerait cher frère, et d'un bras vigoureux, Tout à fait étonnant chez ce vieux valeureux, L*enlèverait du sol, et, le (Trenant en croupe, Sans se préoccuper de l'étrange du groupe, L'entraînerait sublime au monde aventureux.
. Donc, malgré Pauperlas, sa tenace compagne, Et le mépris des forts, des nantis, des prudents, Tout comme un autre il a ses châteaux en Espagne. Son corps, vieux tronc, vieux terme, en des songes ardents. Il le fuit ; son esprit bat si bien la campagne, Qu'en ses fugues parfois il prend le mors aux dents.
Il goûte encor Toubli quand, des monts descendues, Les ombres, de leur calme ayant empli les champs, Lui ramènent, parmi de doux et vagues chants. Des apparitions blanches, comme perdues Dans les blancheurs de lune alentour répandues : Sous leur regard il dit : Qu'importent les méchants ?
Mais l'âge vient : les beaux transports d'enthousiasme, Le zèle impétueux qui voudrait tout briser, Des rôves surhumains le délire et le spasme, Dans son être se font rares, semblent s'user. Sa pauvre âme, où décroît le don de s'abuser, Devient moins impassible au vulgaire sarcasme.
Encore un peu de temps, et les illusions
Le vont laisser : adieu les hautes visions !
11 ne percevra plus, dans son milieu farouche,
Que des ricanements et des dérisions.
Plus rien pour Tempècher d'entendre mainte bouche
Murmurer : Vieux truand 1 vieux rageur 1 vieille souche!
Meurs, misérable! Allons, meurs en temps opportun, Pendant que ton esprit garde encor quelque sève ; N'attends pas que tu sois destitué du rêve.
Et que par le réel moqueur foulé sans trêve.
Cherchant tes anciens dieux, tu n'en trouves aucun : Meurs; laisse-toi glisser dans le fossé commun.
Là tu vas savourer le charme sombre, immense, Qui sait avoir raison de tous maux, l'immanence Du sommeil des sommeils et de la nuit des nuits.
Là (ta dois sûrement t'en réjouir d'avance] Du monde des vivants les plus énormes bruits En murmures ne sont pas même reproduits.
Quoi ! vraiment? nul écho de l'homme? est-ce possible? Quoi I la clameur d'un peuple entrant en liberté, Je ne l'entendrais point ! j'y serais insensible 1 Quoi t mon trou sépulcral serait inaccessible A ce que chanterait la sainte humanité, Faisant un pas de plus vers la Divinité !
Non, je n'en crois rien ; non.
Non, l'accomplissement des vastes espérances, Non, l'équitable fin des publiques souffrances, Les grands événements, les grandes délivrances, Ne peuvent sur ce globe éclater, retentir, Sans atteindre mes os, sans me faire sortir De ce neutre absolu qui prétend, m'investirf
Quand des vrais chevaliers l'élite magnanime, Dans l'auguste intérêt de ces choses, tiendra La campagne, et de vol en vol, de cime en cime, Ira vers la victoire, ou bien en reviendra; Fasse quelque bon Dieu que, leur galop sublime Sur la fosse où le vieil infirme dormira.
Passe et repasse, ardent, rhylhmé, plein d'une gloire Formidable, imposant silence à tout moqueur; Et je tressaillerai dans ma demeure noire.
Ht je me gaudirai sous ces géants d'histoire,
Et qui tendra Toreille ouïra mon fier cœur Bondir à Tunisson du fier galop vainqueur !
Voilà la pièce ; je n*ai passé que quatre stances. Je ne crains jpas de dire qu'elle est le chef-d'œuvre de Dondey, et je ne suis pas étonné de trouver une note de sa main par laquelle il demande que ce morceau soit imprimé avec sa chère Miranda.
Jamais il n'a trouvé une expression plus heureuse et plus noble, soit de ses tristesses, soit de ses fiertés. Quelle fermeté tout d'abord, puis quel élan! Comme il rentre paisiblement en lui-même, et comme il éclate ensuite I Après des grondements pleins de menaces, son vers s'apaise et se fait discret et digne pour la rencontre d'Alceste ; cette fiction originale est un de ces traits qu'on n'oublie pas. Plus loin, il est difiicile de n'être pas touché quand l'ombre aimée traverse tout à coup sa nuit et ^ l'éclaire. Puis le voilà qui reton)be lourdement dans sa mort et dans son néant, et on croirait que tout est fini, quand on est réveillé par un cri superbe :
Quoil la clameur d'un peuple entrant en liberté..., etc.
Quelque noble que ce moi ait paru jusque-là dans son orgueil, on est heureux qu'il sorte de lui, et qu'étant lui-même entraîné, il se montre cette fois
plus occupé de la cause de tous que de la sienne.
Si on demande maintenant quels étaient, parmi les vivants, les grands noms à qui s'adressait son enthousiasme, il suffit de se reporter à la date de ces vers pour deviner qu'il pensait surtout à Garibaldi. Il ne connaissait rien au-dessus de Garibaldi, dans l'ordre de l'action : dans Tordre de la pensée, son admiration était à Victor Hugo d'abord, puis à Micbelet et Quinet, et aussi alors à Renan, dont la Vie de Jésus venait de paraître. C'était avant que Renan eût accordé aux choses du passé la protection, d'ailleurs passablement dédaigneuse, de son grand esprit et de sa pensée originale.
Dondey a mis lui- môme à ces vers la date d'août 1863, et au-dessous de cette date il a écrit : (( Juste trente ans, hélas! après l'impression de Feu et Flamme, dont la préface porte la date du 10 août 1833. »
Cependant le nom de Dondey, que le public ne lisait plus nulle part depuis 1843, venait de reparaître au jour. Charles Âsselineau, qui préparait sa Bibliographie romantique, consacrait à Philothée O^eddy et à Feu et Flamme un article qui parut en octobre 1862, dans le Boulevard, et qui devint un chapitre du livre publié en 1866. On ne peut pas dire que cet article soit complaisant, et le critique
■fï^
est loin de se livrer au poète. Tout l*éIoge qu'il fait de lui se réduit à ces quelques lignes :
« Quant à Philothée-Théophile Dondey, la part faite des outrances exigées par les statuts de la confrérie, ce n*étalt 'rien de moins (lisez rien moins) qu'un poëte sans valeur. Il avait la couleur, le mouvement... et ses incorrections étaient au moins des audaces. Théophile Gautier, qui l'a connu et bien jugé, nous disait de lui qu'il était un forgeur d'alexandrins. Cela est vrai : son vers ferme et vi-< goureux le prédestinait à la satire et au théâtre. »
' Cependant il lui rendait du moins justice par rétendue même' de son article et par la place qu'il lui donnait dans l'histoire de l'école. Dondey lui écrivit pour le remercier, en mêlant aux remercîments quelques réclamations, au fond trés-modeates. Cette lettre est fort intéressante, et on a bien fait de l'imprimer et de la publier après sa mort ^
Peu après la fin de la guerre de 1870, pendant le règne de la Commune, Dondey se sentit assez malade pour être obligé de demandemin congé ; il
1. Lettre inédite de Philothée (fNeddy, auteur de Feu et Flamme, sur le groupe littéraire romantique, etc. Paris, Rouquette, 1875. On aanonce, dans un Âvant-Propos de cette édition, que je dois publier les Poésies inédites de Dondey : il y a là une méprise. On a confondu Tétude sur les œuvres de Dondey, qui est la présente Notice, avec la publication de ces œuvres, dont je n'aurais pas eu le loisir de me charger.
m NOTICE.
eut sa retraite en janvier 1873, Cette retraite, hélas I ne fut pas une paix, ni pour lui-même, ni pour sa sœur, qui avait attaché sa vie à la sienne. La paralysie qui le consumait exaspérait une humeur qui n'avait jamais été bien traitable; ih souffrait constamment, et on souffrait près de lui ; le cerveau même était malade. Quoiqu'il eût encore deux ans à vivre, on peut dire qu'il était déjà mourant*.
Il lui vint à travers ses souffrances une consolation. Théophile Gautier, à qui était dédiée la seconde édition de la Bibliographie romantique d'Asselineau, 1872 (c'est celle que j'ai sous les yeux), écrivit dans le Bien public du 1& avril de cette année un article sur Philothée O'Neddy, qui était un chapitre d'une Histoire du romantisme. C'a été pour Dondey une satisfaction, qu'il a vivement goûtée, de voir ses titres littéraires reconnus par un tel critique avec cette publicité.
Il se montt*a aussi très -sensible à la déférence
i. Tant qa'il fut capable d'occuper ses yeux et son esprit, il prenait plaisir à ses livres, non pas seulement à les lire, mais aussi à les regarder. Il aimait passionnément les livres, il les avait aimés de très-bonne heure, et, à force do les aimer, il était venu à bout de se composer une bibliothèque supérieure à ce qu*on aurait pu Attendre de ses ressources.
que lui témoignaient de jeunes poètes , tels que M. Armand Siivestre et M"^ Louisa Siefert.
Sous ces influences bienfaisantes, et peut-être aussi, hélas I parce qu'il avait plus besoin d'appui, ' se sentant plus -faible, sa défiance farouche se détendit un peu.
II me fit lire en 1872 cette Mirandaj tenue sous clef si longtemps*. Je la lus, dans de telles circonstances, avec une émotion très-vive, qui se traduisit dans la lettre par laquelle je le remerciai. C'est alors que, touché de ma sympathie, il me donna ses manuscrits.
Il écrivit de sa main, avec une écriture déjà indéchiffrable, sur le cahier qui contenait Miranda : « Donné à mon ami Ernest HaVet tous les manuscrits achevés. Dondey, 6 novembre 1872. »
11 est mort le 19 février 1875. Le service eut lieu le 21 à Saint-Étienne ; je prononçai au cimetière une courte allocution. M. Vacquerie, en l'insérant dans le Rappel, y ajouta quelques lignes (non signées). M. Grimaud et M. Armand Siivestre écrivirent sur Dondey deux articles, le premier dans le Bulletin français du 22 février , Je second dans
i. ]I m*avait communiqué déjà, mais seulement en i868, le Cul^e-Jatte, écrit en 1863.
VOpinion nationale du 2k» Ce dernier est le- témoignage, non plus seulement d'un critique et d*un ami, mais encore d'un poëte.
En résumé, Dondey a eu, sous la vie terne et obscure du dehors, une vie intéfieure toute de passion et de poésie. II a fait de la critique parce qu'on l'a appelé à en faire, et sa critique a son prix, soit en elle-même, soit parce qu'elle contribue à éclairer un moment très-intéressant de l'histoire littéraire de notre époque ; néanmoins Dondey avant tout était poète. 11 l'a été tour à tour pour le public, pour une femme et pour lui-môme; car il aimait la poésie de ce « pur amour » des mystiques, qui n'a pas besoin de récompense. La muse Tavait doué ; au début, son talent a été reconnu dans un petit cercle de jeunes gens amoureux de l'art comme lui; il a pu croire qu'il irait plus loin. Ses vers, ayant monté jusqu'à Chateaubriand et Béranger, leur ont fait attendre quelque chose; puis il s'est perdu dans l'ombre. Un je ne sais quoi l'empêchait d'entrer en pleine communication avec ses lecteurs, comme dans la vie un je ne sais quoi aussi faisait obstacle à son commerce avec les hommes. Il était aussi trop myope, en quelque* sorte, pour voir son public; enfermé dans sa pensée, il ne pénétrait pas jusqu'à celle des autres, et n'avait ptis le sentiment
des soins à prendre pour mettre son esprit en harmonie avec le leur. II ne craignait pas de choquer, ou ne s'apercevait pas même qu'il pût choquer. Il ne réussit donc pas du premier coup ; n'ayant pas réussi, il ne pouvait trouver d'éditeur pour d'autres vers, et il n'était pas assez riche pour s'en passer. S'il l'avait été, et qu'il eût pu se faire imprimer, peut-être, à mesure que son talent et son âme se développaient, qu'il eût forcé l'attention des critiques, malgré son peu de souplesse et de savoir-faire, et une fois écouté, son talent même serait devenu plus grand et plus pur, par l'influence heureuse du succès, qui d'une part lui aurait donné des forces, et de l'autre lui aurait fait entendre plus distinctement là voix du public.
Au contraire, il a toujours travaillé seul, sans l'applaudissement qui aiguillonne et sans la critique qui avertit. De là les singularités ou les longueurs par lesquelles on est arrêté dans ses vers. Je ne sais jusqu'à quel point ces défauts pourront nuire aujourd'hui encore à l'effet de ses poésies ; mais il y a une chose dont je me tiens sûr: c'est qu'on y trouvera des morceaux dont le prix ne sera contesté par aucun juge, et qu'il n'y aura personne pour dire : Celui-là ne valait pas la peine qu'on parlât de lui.
Au moment où j'achève cette Notice, je relis un article sur Feu et Flamme qui parut en 1833 dans la Revue encyclopédique (tome LIX). Averti par le livre d'Asselineau de Texistencîe de cet article, je m'y suis reporté, et il me semble qu'il y a quelque intérêt à en parler.
L'article est tout entier dans le préambule et la conclusion ; le reste n'est qu'une suite de citations.
Voici ce préambule :
« Nous avons souvent eu roccasion de nous élever contre les vaines et dangereuses idées répandues dans ces derniers temps au sujet de la poésie; nous nous sommes plaint de l'immoralité de cet art sans but et de l'absurdité de cette idolâtrie exclusive de la forme. Nous profiterons de l'occasion de ce livre^ ^non point pour renouveler ces critiques, mais seulement, pour montrer par quelques citations à quel pointd'égarement ces théories peuvent entraîner les. âmes trop ardentes et trop abandonnées. On verra quelles passions sociales et . quelles vertus demeurent dans les jeunes gens auxquels on a appris à ne rien estimer au delà d*un vers bien ciselé et d'une strophe bien panachée, et une fois jetés ainsi hors de la vie réelle (dont le Génie, suivant la parole du mettre, brise les portes avec ses pieds d'acier), une fois lancées ainsi par l'univers sans autre dessein que d'y rencontrer de m.erveilleus6s exaltations pour faire des odes et de pompeuses apparitions pour en nourrir des métaphores, on verra quels rêves étranges les assail-
lent et les tourmentent. Nous nous abstiendrons donc de toutes réflexions, et nous laisserons le poëte manifester lui-môme son sentiment et ses douleurs. Les vers sont en général faciles, et sur tous les points il est aisé do reconnaître la manière de M. Hugo; exagérée et tenue dans Texcès, comme font toujours les disciples. »
Cette dernière phrase est tout ce qu'on trouve d'appréciation littéraire dans l'article, qui n'a qu'un objet moral. L'auteur, qui signe T..., termine ainsi ^ :
« Nous conseillons à nos jeunes poètes de se méfier des séductions qu'un homme de génie peut souvent exercer, et de ne jamais quitter les choses vraies et sérieusement senties pour se mettre à la recherche des fantômes et des strophes à effet. L'exemple qui se présente à nous dans l'analyse de ce livre *est le meilleur que nous puissions citer pour montrer où s'acheminent les talents les plus faciles et les plus clairs, du jour oi!i ils commen" cent à jeter loin d'eux la réalité de leur patrie et de leur temps, comme chose trop banale et trop vulgairCé »
Voici ce que Dondey répondait à ces reproches trente ans plus tard, dans sa Lettre à Asselineau^ en désavouant de bonne grâce certaines excentri^ cités :
1. 11 paialt que c'est Jean Reynaad qui signait T ou Tésner, anagramme â'Ernest, qui était un de ses prénoms.
ff Ceux qui pensent que nous vivions dans un certain détachement de la cause populaire se trompent tout à fait. Nous étions républicains pour la plupart... Le brave Petrus était montagnard; le jeune O'Neddy, lui, était girondin (ici vous ne Faccuserez pas d'outrance)... Nous rêvions le règne de Tart, c'est vrai... mais nous voulions encore autre chose. La préface de Feu et Flamme énonce des vœux de révolution sociale. Nous avions parmi nous 'des adhérents du saint-simonisme et du fouriérisme. Aussi O'Neddy, dans le temps, a-t-il été bien étonné quand il s'est vu gourmande si vertement, dans la Revue encyclopédique, pour son malheureux Pandœmonium. Il croyait pourtant avoir été d'une précaution oratoire suffisante, en prenant le soin de griser outrageusement ses personnages, avant de les rendre coupables des énormes propos qu'ils débitent. »
Sa défense est bien modeste, et il aurait pu répondre plus hardiment. II est certain que l'article qu^on a lu est d'un esprit droit, qui s'appuie sur des principes fermes ; mais rien ne montre mieux que le bon sens, et les principes ne suffisent pas toujours pour juger Timagination et la passion, et par conséquent la poésie. Car le critique s'est évidemment trompé en deux points : d'abord quand il a pris pour de pures phrases et de simples effets de style des rêves, des exaltations, comme il dit, que lui-même ne ressentait pas, mais qui n'en étaient
pas moins « sérieusement senties » par le poëte, et qui ont été, on peut le dire aujourd'hui, son existence même ; ensuite quand il a cru que pour aimer (( un vers bien ciselé » et d'une fière tournure, on se condamnait à être indiiïérent aux passions et aux vertus sociales, « à la réalité de sa patrie et de son temps, comme à chose trop banale et trop vulgaire. »
La' vie de Dondey et ses œuvres protestent également contre ce jugement porté sur sa jeunesse. Nul n*a pris plus à cœur les droits de la raison et de la justice et la grandeur de son pays; il était là-dessus en communion parfaite avec ceux qui lui faisaient ainsi la leçon, et ce n'est pas seulement aux littérateurs, c'est aux philosophes et aux démocrates que j'offre cette étude sur un homme dont l'âme et le talent ont appartenu sans réserve à la république et à la libre pensée, et dont la foi et le dévouement n'ont jamais fléchi.
Octobre 1875.
Ernest Havet.
PARIS. — Impr. J. CLATE. — À. Quantiît «t C», rue St-Benolt.
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