‹ Notice sur Rode, violoniste françaisChapitre 1 sur 10 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

L'estime où je vous liens ne Joit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. Molière. (Le Misanthrope.)

Tandis qu'il n'est si mince chanteur dont la vie ne soit Tobjet d'une foule d'écrits de tous genres, remplis des louanges les plus hyperboliques et les plus outrées, on oublie les grands virtuoses instrumentistes, et il semble que ceux-ci doivent s'estimer trop heureux d'obtenir une place, parfois dédaigneuse et parcimonieusement mesurée, dans les recueils biographiques généraux qui voient le jour de loin en loin, et où ils se trouvent confondus avec la foule des personnages plus ou moins célèbres qui se sont distingués, de façon ou d'autre, depuis le commencement du monde. De travail spécial, sérieux, utile, sur ces grands artistes, qui furent de grands enchanteurs, d'étude pratique, précise, développée, sur leur existence ou leur carrière, il ne

faut point penser à en découvrir, car il n'en existe pas.

Voyez les grands violonistes, et combien la littérature spéciale est pauvre et nulle en ce qui les concerne ! La Franco a possédé, comme Tltalie et après elle, une école de violon admirable, et personne ne sera tenté de le nier en entendant prononcer les noms restés célèbres de Leclair, de Gaviniés, des deux Kreutzer, de Rode, de Baillot, de Cartier, de Lafont, de Saint-Georges, de Fontaine, dllabeneck, et de tant d'autres qu on pourrait citer encore. Ces artistes merveilleux ont rempli l'Europe du bruit de leurs exploits, ils se sont fait partout applaudir et admirer. Qui donc, pourtant, a songé à écrire leur histoire, à retracer leur vie, à rappeler à la postérité leur souvenir bienfaisant? Croit -on qu'une bonne étude sur Baillot, sur Gaviniés, sur Rodolphe Kreutzer, ne serait pas aussi utile que les innombrables récits dans lesquels on a retracé jusqu'aux derniers faits et gestes de la moindre des filles d'opéra? Que possédons-nous, cependant, sur ces virtuoses fameux? Une méchante notice sur Leclair, publiée lors de sa mort dans le Nécrologe des hommes célèbres de France; quelques souvenirs, purement personnels, delà princesse Constance de Salm sur le vieux Gaviniés ; deux notices écourtées et sans intérêt sur Baillot, dues à deux écrivains qui n'étaient point musiciens; enfin, un roman d'imagination sur le chevalier de Saint-Georges !

Et pourtant il s'agit des artistes qui ont illustré celui qu'on a si justement appelé le roi des instruments ; il s'agit de l'instrument que notre grand Baillot caractérisait ainsi dans son admirable Art du Violon : « Cet instrument fait par la nature pour régner dans les concerts et obéir à tous les élans du génie; simple et mélodieux sous les doigs de Corelli; harmonieux, touchant et plein de grâce sous l'archet de Tartini; aimable et suave sous

celui de Gaviniés; noble et grandiose sous celui de Pugnani ; plein de feu, plein d'audace, pathétique, sublime entre les mains de Yiotti; il s'est élevé jusqu'à peindre les passions avec énergie, et avec cette noblesse qui convient autant au rang qu'il occupe qu'à l'empire qu'il exerce sur l'àme. »

Eh bien! puisque aucun écrivain français n'a voulu s'occuper sérieusement jusqu'ici du violon ni des violonistes, je vais essayer de combler en partie cette lacune si regrettable dans notre littérature musicale, je vais m' occuper d'un de nos grands artistes en ce genre, et je vais faire en sorte de reconstruire, à l'aide des quelques documents un peu partout dispersés que j'ai pu réunir sur lui, la vie et la carrière de Rode, l'un des virtuoses les plus parfaits qu'ait enfantés la France, celui qui a si bien mérité d'être surnommé le Corrége du violon^ et qui a parcouru l'Europe entière au bruit d'applaudissements enthousiastes et universels. Ce n'a pas été chose facile — on le verra par les indications données dans le cours de cet écrit — que de dépister, de retrouver les détails et les renseignements relatifs à ce célèbre violoniste; il y a fallu employer singulièrement de soin, de temps et de patience. Encore aurais-je voulu que la gerbe fût plus fournie. Tels qu'ils sont, cependant, je crois que les documents ici réunis auront suffi à donner quelque intérêt à ce récit, dans lequel l'auteur a tâché de faire partager à ceux qui le liront l'admiration éprouvée par lui pour le noble artiste qui en fait l'objet.

S"il s'y est mal pris, et s'il n'a point réussi, on voudra bien du moins n'en accuser que son insuffisance, et non sa bonne volonté.

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