SUR
RUDOLPH TURBCKI
L’homme remarquable dont je veux esquisser la vie, pour l’offrir en exemple à tous ceux qui prétendent se dévouer au salut de l’humanité, a passé par des périodes de souffrance si extraordinaires, a surmonté de tels obstacles, au détriment de sa santé et de sa fortune, qu’on croirait à un récit mythologique si les faits ne s’étaient accomplis sous les yeux de l’Administration et sous ceux d’amis trop honorables pour que leur sincérité puisse être mise en doute.
L’ensemble de l’humanité est livré à des passions vulgaires et l’intérêt est son unique mobile. Quelques hommes d’élite, seuls, rêvent le triomphe du progrès et l’amélioration des masses ; mais ils ne savent pas toujours comment débuter dans leur carrière. Ils peuvent prendre pour modèle un homme qui n’a jamais écouté la voix du plaisir, qui a doublé la durée de sa vie en se privant volontairement de sommeil pendant une longue période de son existence; et pourquoi? pour adoucir le sort de ses semblables, en s’occupant aussi de la science théorique, dont il a su agrandir le domaine légitime.
De nos jours, des idées de même nature sont devenues le patrimoine non-seulement des savants isolés, mais des personnes les plus illustres. Pour ne citer qu’un seul fait, si l’empereur Napoléon lit gouverne glorieusement la France, c’est qu’au lieu de rêver la guerre universelle, il a compris le caractère du
temps, développé ses idées sociales, acquises an prix de mille expériences douloureuses, et triomphé ainsi, par l’ascendant d’un grand caractère et d’une intelligence essentiellement divinatrice.
Rudolph Turecki, dont j’écris la vie, est né en 1809, dans la Gallicie, d’une famille qui tenait à la fois à l’agriculture et aux plus hauts rangs de la société, puisqu’on y voit figurer des généraux. Je passerai rapidement sur les années de sa jeunesse, où son esprit observateur se révélait déjà avec netteté. À la fois mystique et sceptique, il annonçait ce qu’il deviendrait plus tard : un observateur sagace, procédant avec une régularité baconienne, et remontant des effets aux causes, pour surprendre les secrets de la nature. Cette méthode est la seule qui soit véritablement féconde dans l’ordre des sciences. Si l’on s’étonne de la grande quantité de découvertes faites par les modernes, c’est qu’on ne remarque pas combien les anciens savaient peu observer. Ils procédaient à priori, d’après leur imagination. « Ainsi, par exemple, ils s’étaient mis en tête que, le cercle étant la plus parfaite des figures, les révolutions des corps célestes devaient se faire suivant des cercles exacts et avec des mouvements uniformes, et si l’observation établissait le contraire, il ne leur venait pas dans l’esprit d’élever des doutes sur le principe » (1).
De nos jours, nous procédons tout autrement, et c’est la méthode d’observation, préconisée par Bacon, qui a fait avancer la science si rapidement.
Dès que Rudolph Turecki eut atteint les limites de l’adolescence, on songea à lui conserver intacte sa nationalité. Pour cela, il n’y avait qu’un moyen : c’était de l’éloigner. La famille rassembla une somme d’argent assez forte; on la remit au jeune homme, et son père lui dit : « Va, mon fils, à travers le monde. Tout ce qui est polonais est souffrant ou exilé; mais Dieu regarde notre nation avec bonté, puisqu’il n’a pas permis qu’elle succombe encore. Il veillera aussi sur toi, et peut-être un jour feras-tu la gloire de ta patrie. » Ces paroles, à demi prophétiques, furent prononcées à voix basse. Le père
(1) W. Herschell, Discours sur l’étude de la philosophie naturelle, 2 e partie, cbap. IÎI. 11 .
les accompagna d’un conseil prudent, celai de se défier des Italiens et d’avoir confiance aux Allemands. Cette prescription, qu’on pourrait justifier dans la bouche d’un Slave par plus d’un raisonnement historique, devait être funeste à notre jeune homme. Un Allemand, avec lequel il voyageait, lui enleva un jour une pile de louis, en mettant à la place un rouleau de boutons. C’était la première illusion qui tombait.
Il faudrait écrire un volume entier pour dépeindre toutes les impressions de voyage de Rudolph Turecki, qui, toujours à pied, et muni d’un passeport autrichien, visita la plus grande partie de l’Allemagne, de laëicileetde l’Italie. Son but était d’atteindre la France, patrie naturelle de tous les grands noms : le mauvais vouloir de la police autrichienne le ramena cinq fois à Trieste, et cinq fois il rebroussa chemin, grattant son passeport, entrant de nuit dans les villes interdites, et donnant déjà la marque de cette ténacité qui est identique avec le génie.
Dans ses voyages pédestres, Rudolph Turecki apprit, comme l’Ulysse antique, à connaître les hommes et les choses. Naturellement, c’est le peuple surtout qu’il étudiait. En Autriche, les mines de mercure et de sel'attirèrent son attention. En Italie, il trouva une existence plus douce. Un voleur l’arrêta un soir, dans une bruyère, et lui demanda son passeport. « Polaccol » " (Polonais) dit-il, en y jetant les yeux. Il serra aussitôt la main de Rudolph, et força notre voyageur d’accepter une collation.
A Venise, une scène plus touchante eut lieu. Rudolph Turecki cherchait à se glisser dans cette ville, dont son passeport ne faisait pas mention. Il fut interpellé par une sentinelle qu’à son type il reconnut pour un Polonais. A son tour, il l’interpella dans la langue natale ; tout le poste sortit en s’écriant : « Un Polonais ! un frère ! » On l’embrassa, des larmes coulèrent surtoutes ces joues martiales, on le fit entrer dans la caserne pour y parler de la chère patrie, et les exilés rêvèrent pendant un jour la gloire et l’indépendance.
Lorsque Rudolph Turecki eut suffisamment étudié les herbes qui croissent dans les lieux sauvages, ou plutôt lorsque son infatigable volonté eut triomphé de tous les obstacles, il atteignit Turin et de là Paris, pour y commencer cette vie difficile qui devait lui valoir mille épreuves en échange de chaque succès.
Sa première pensée était de se vouer à la médecine, en faisant triompher la médecine végétale sur la médecine minérale. Atteint de palpitations de cœur et d’un rhumatisme au bras gauche, il se fît admettre dans un hôpital pour y bien observer les traitements et les malades, mais il payait en secret un infirmier qui lui glissait une nourriture supérieure à celle de la maison.
Ceci se passait en 1834. Rudolph Tureeki, voyant que la médecine ordinaire ne pouvait rien pour la guérison des rhumatismes, songea à créer cette branche de la thérapeutique, et pendant dix ans il lutta et s’épuisa. Après avoir constaté, pathologiquement, la nature de la maladie, il inventa les substances qui la devaient guérir, et commença par deux grandes cures qui appelèrent l’attention sur lui. Son existence était toute particulière. Au lieu de se mêler à la vie humaine, il était constamment occupé à distiller, ne sortant de son laboratoire! que pour suivre les cours de Würtz, d’Orfila, de Blandin, de Dumas, de Magendie, de Richard, d’Adelon, de Velpeau, pour comparer leurs sentiments, et pour se permettre quelquefois d’avoir une opinion différente de la leur.
En 1841, quand je fis la connaissance de Rudolph Tureeki, il avait installé son alambic chez un chaudronnier de la rue du Ckerche-Midi. C’était en hiver : toute la famille jouissait de la chaleur produite par l’appareil, sans se préoccuper du péril qui pouvait la menacer. En effet, avec Rudolph Tureeki, il n’y avait aucun danger à courir , tellement il surveillait ses opérations. La nuit il ne se couchait point, mais il dormait sur une chaise, pour se réveiller au moindre mouvement; quand ses substances étaient en fermentation, il se relevait comme un fantôme, pour examiner l’état de compression des gaz, en évitant de prendre de la lumière. Il frappait avec le doigt sur les tonneaux afin que le son lui apprît le degré d’intensité de la dilatation gazeuse. Avant M. de Humboldt, Rudolph Tureeki avait constaté que l’acide carbonique en fermentation dans un liquide donne à un réceptacle en verre, quand il est frappé, le son du bois. Une fois sa visite faite, Rudolph Tureeki se recouchait pour dix minutes. Mais sa grande préoccupation était devoir du charbon de terre.
Effectivement un homme qui distille pendant vingt années
peut craindre de voir son feu s’arrêter. Rudolph Turecki avait constamment dans la cour de sa maison un amas de houille à défrayer vingt chemins de fer, mais son regard voyait plus loin que le présent, et son cri unique auprès de ses nombreuses connaissances était : « Du charbon 1 du charbon! »
Plus d’une personne distinguée, émues d’une persistance aussi rare, se firent un plaisir d’appuyer les efforts du jeune chimiste.
Parmi elles, je nommerai, en première ligne, le général Michelski, qui donna à Rudolph, en diverses fois, une trentaine de mille francs. Le général Préval lui fit avoir un subside de la préfecture. Le D r Beaumetz, ancien préfet du Puy-de-Dôme, doit figurer ici également. Enfin, je me permettrai de mèntionner mon excellente mère, qui regardait Rudolph Turecki comme un fils; mais quoi ! si elle lui apportait une couverture, pour que, la nuit, il fut préservé du froid, en lui rendant visite, elle trouvait la couverture étendue sur la chaudière, et Rudolph Turecki se frottant les mains de voir son alambic si bien préservé. En effet, il habitait alors, rue de Sèvres, un hangar à toiture mal close, et des flocons de neige, qui voltigeaientà travers les fissures, venaient parfois se poser sur le serpentin. De tous côtés pendaient des herbes sèches, des animaux disséqués. A voir Rudolph Turecki, avec son visage pâle, sa grande taille, son front chauve, on eût dit Faust revenu de ses voyages et travaillant, par le moyen de l’alchimie, à se rendre utile aux hommes.
Gomment vivait-il à cette époque? La plupart du temps il manquait du nécessaire, et pour ne pas souffrir de la faim, il se resserrait l’estomac par l’usage de substances astringentes. Quelquefois, il tombait vaincu par la fatigue, mais il reprenait bientôt courage. Une fois, je le trouvai à demi expirant. J’allai chercher le D r Beaumetz, qui vint voir le malade, et nous nous aperçûmes qu’il était facile de le guérir pour ceux qui étaient plus riches que nous.
Une année où le vin était devenu trop cher, et où Rudolph Turecki sentait cependant qu’il lui en fallait pour entretenir ses forces, il fabriqua un vin blanc, qui avait un goût de roche trèsoriginal, et qu’il aurait livré au commerce, s’il avait pu l’entreprendre en grand, mais la misère était toujours là pour ruiner
de nobles et utiles conceptions et obliger le pauvre savant à végéter au fond de son hangar.
Quand il lui fallut quitter la rue du Cherehe-Midi pour la rue de Sèvres, il lui fallut aussi se construire un alambic nécessaire à ses expériences. Aucun entrepreneur de maçonnerie ne voulut fournir de briques au jeune savant. Seul, M. Lacaux, potier, rue de la Roquette, n° 21, eut compassion de notre Polonais : « Je n’ai pas de briques neuves à vous donner, lui dit-il, mais voilà un vieux mur, démolissez-le, nettoyez les briques, et je vous les enverrai. » Et Rudolph Turecki, tout joyeux, se mit à l’ouvrage. Il maçonna ensuite de sa propre m ain , avee une complète précision, un fourneau qui existe encore, et qui fit l’admiration des gens du métier.
Pendant sept à huit ans, les distillations allèrent leur train, n’étant interrompues, ni par la nécessité de fréquenter les cours des professeurs, ni par des expériences médicales constantes, ni par l'obligation de veiller toutes les nuits pour entretenir le feu du fourneau. C'était une existence prodigieuse, faite pour donner le vertige.
Quels en furent les résultats ?
4° Un système thérapeutique complet pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
11 fallait créer les substances. Elles le furent, et après plusieurs années de travail, elles reposent aujourd’hui dans des réceptacles bien fermés, à l’abri de l’air et de la cupidité.
2° Un système thérapeutique complet pour la guérison du choléra.
L’auteur mit longtemps à distiller son antidote, qui produisit des effets inattendus dans le choléra [de 1849. Cette substance avait demandé trois ans de préparation. Si elle ne fut appréciée que d’un petit nombre de praticiens, c’est que l’inventeur avait rattaché à la vulgarisation de sa découverte un plan économique spécial, dont quelques parties n’étaient pas immédiatement réalisables.
La seule récompense qu’il tira de ses soins donnés aux cholériques, fut une hernie qu’il contracta pour avoir soulevé un malade trop lourd. Celui-ci guérit et ne lui adressa pas même un remerciement.
Heureusement pour l’humanité Rudolpli Turecki ne fut pas toujours aussi mal récompensé. Citons un fait qui honore à la fois le bienfaiteur et l’obligé. Il passait rue du Bac, avec l’un de ses amis : « Venez donc, lui dit ce dernier, voir un jeune homme auquel Velpeau doit demain couper le bras. » Rudolpli Turecki consentit, examina la plaie, et la trouvant susceptible de guérison, l’arrosa avec une eau calmante qu’il a composée.
Velpeau revint le lendemain ; la plaie lui parut sensiblement améliorée; il déclara qu’il n’y avait aucun inconvénient à reculer l’opération. Il s’informa en même temps de la substance qu’on avait mise sur la blessure. On lui parla d’un jeune Polonais, qui devait revenir. Ce dernier revint en effet et si bien, que le jeune homme conserva son bras. Nous avons vu de lui une lettre de gratitude, écrite dans les termes les plus chaleureux, par laquelle il donne à sa guérison l’authenticité nécessaire.
La réputation de Turecki grandissant peu à peu, il vit arriver chez lui une affluence de malades. C’est surtout dans les affections invétérées de la peau, dans les maladies de poitrine, dans les maladies du sang, qu'il se plaisait à triompher des difficultés les plus complexes, et il faut dire, à la louange du corps médical parisien, que pas un médecin ne se trouva pouf lui chercher querelle. Au contraire, dans un cas de choléra, où une femme guérie par Rudolph Turecki se présenta à l’Académie de médecine, ayant encore des plaques bleues sur le corps, on lui demanda le nom de son médecin, et l’on manifesta le désir de s’intéresser à un élève qui faisait des cures si étranges. Mais Rudolph Turecki, qui vivait très-concentré, se contenta d’adresser à l’Académie de médecine un Mémoire qui fut sans doute bientôt oublié.
Rudolph Turecki ne trouva pas dans le public la même bienveillance que dans le corps médical. Après diverses aventures, fatigué de soigner les gens pour rien, et de ne recevoir que des injures au lieu de remerciements, il résolut de laisser là l’exercice de la médecine. « Mais, dira-t-on, comment un homme d’une intelligence aussi haute ne prenait-il pas ses degrés ? C’était la meilleure manière d’en finir avec des obstacles désagréables. » A ceci nous répondons que Rudolph Turecki ne connaissait pas
suffisamment notre langue : parti de son pays à l’âge de seize ans, ayant erré en Allemagne et en Italie pendant quatre années; en France, ayant toujours vécu à la bouche d’un fourneau, sans converser avec d’autres gens qu’avec des paysans et des herboristes, il n’avait pu acquérir qu’une connaissance insuffisante du français, et,, par une défiance exagérée de lui-même, tout en suivant assidûment les cours de l’École de médecine, il ne songea point à prendre un diplôme de docteur. « Mais, dira-ton encore, il aurait pu s’associer avec un médecin et traiter sous le manteau. » Répondons que Rudolph Turecki a tant souffert que son caractère est devenu ombrageux et a empêché, de la sorte, cette dernière combinaison.
Il prit un parti beaucoup plus difficile à exécuter pour un homme moins bien doué que lui : il se tourna vers les sciences économiques et l’agriculture. De bonne heure, il avait eu l’esprit de système. Après la distillation de son antidote contre le choléra , il avait songé à en appliquer la vente à la création d’une vaste maison de santé, dont l’un des corps de bâtiment devait contenir une école de jeunes gens dignes d’être poussés dans les sciences.
Nous retrouvons ces tendances progressives dans les derniers travaux de M. Rudolph Turecki. En 1825, par un ridicule esprit de pruderie, on n’aurait osé les mentionner ; aujourd’hui nous sommes moins timides parce que nous songeons davantage à assurer le bonheur des masses. Un économiste des plus distingués, M. Yictor Borie, n’a' pas craint de traiter souvent dans le Siècle les importantes questions de la désinfection et de l’engrais animal. L’Empereur, en accueillant M. Rudolph Turecki devant lui, à propos de travaux de ce genre, a montré que, de nos jours, la question capitale, décisive est celle du PAIN.
Familiarisé avec cette science qu’on appelle en Allemagne Tiatrochymie, ayant toute sa vie calciné et distillé, Rudolph Turecki était plus apte que personne à traiter les engrais stercoraux pour les donner à un prix relativement très-réduit. L’essentiel de sa découverte consiste dans la solidification des urines qui ne sont plus jetées sur la voie publique, mais précieusement conservées.
Pour appliquer cetlc découverte, pour la vérifier dans son étendue, il fallait à la fois de l’argent et la bienveillance de l’administration. Après quelques difficultés, les principaux obstacles se trouvèrent aplanis. M. Rudolph Tnreeki, présenté par moi à M. Eugène Mathieu, chef du bureau des grains à la préfecture, trouva en lui un soutien et un ami. Il fallait du courage, au moment où une découverte n’était pas encore officielle, pour la produire au dehors, en risquant de se compromettre si l’inventeur ne réussissait pas ; mais M. Eugène Mathieu est un de ces esprits généreux et prudents, qui devinent où il faut s’aventurer et obéir à la voix du cœur.
Avec l’aide d’un capitaliste, Rudolph Turecki, pour convaincre l’administration, fit élever une usine à la Villette. Ce n’était plus le pauvre hangar de la rue de Sèvres, avec son toit mal joint, et ses flocons de neige voltigeant çà et là: c’était une vaste construction, admirablement aménagée, avec des réservoirs destinés à la désinfection. M. Relgrand, l’un des hommes les plus remarquables qui aient soutenu Rudolph Turecki dans ses travaux, qui l’aient constamment protégé et encouragé, M. Belgrand, disons-nous, aida considérablement Rudolph Turecki, en donnant l’ordre de percer le mur du Dépotoir, auquel l’usine du chimiste était adossée, et en permettant à celuici de prendre toutes les matières stercorales dont il avait besoin pour ses recherches. Il est des crimes impunis, car il vint une fois un cadavre d’enfant.
L’affluence fut considérable à l’usine de la Villette, lorsque le bruit se répandit que, dans des réservoirs d’une capacité de 240 mètres cubes, on voyait flotter pêle-mêle des matières ster • corales, de l’urine, des animaux putréfiés, sans qu’il s’exhalât de ce foyer d’infection la moindre odeur. M. Belgrand, dont la conviction était formée, s’applaudissait pour son protégé. M. Rosa-Demandre se montra de même très-bien disposé ; M. Huet, ingénieur d’un esprit profond, fit un rapport favorable sur la découverte ; M. Duval, directeur du Dépotoir, qui avait de constants rapports avec Rudolph Turecki, lui allégea, autant que possible, les embarras d’une installation difficile. M. le préfet de la Seine reçut sept fois notre chimiste en audience particulière. M. le marquis du Planty, president de
la Société des sciences industrielles, arts et belles-lettres de Paris, ne craignant pas, malgré l’exquise élégance de ses traditions aristocratiques, de s’occuper de la désinfection des fosses d’aisance, s'enthousiasma pour Rudolph Tureeki ; il fit paraître, dans la Revue des sciences du 30 mars 1860, un rapport trèsélogieux sur le jeune savant polonais, auquel on décerna, sur ses conclusions, une médaille d’or et qu’on admit comme membre titulaire. C’est avec des larmes dans les yeux que Rudolph Tureeki accueillit cette première récompense de ses travaux. Jusque-là, quelques personnes l’avaient bien soutenu et encouragé; mais il n’avait point reçu de marque officielle de succès, après tant de jours passés dans les privations, après tant de nuits passées sans sommeil : il lui sembla alors qu’un horizon de gloire s’ouvrait brillamment pour lui, et allait le dédommager de toutes ses angoisses.
En effet, comme si ce n’était pas assez de tant d’encouragement, M. Rudolph Tureeki voyait un jour l’équipage d’un ministre s’arrêter à sa porte. C’était M. Delangle, ministre de l’intérieur, qui venait lui rendre visite. Il examina avec beaucoup de curiosité le laboratoire de Rudolph Tureeki, s’inquiétant de chaque chose, demandant l’usage de chaque flacon et de chaque éprouvette, voulant avoir un échantillon de l’antidote et du baume céphalique, pour en faire usage, et s’étonnant de l’ordre qui régnait dans un local peu approprié à des travaux aussi considérables. Le lendemain, il envoyait 500 francs au chimiste polonais, à titre d’encouragement pour ses travaux.
Et cependant où en était Rudolph Tureeki, matériellement parlant?
Poursuivi par ses créanciers, traqué comme une bête fauve, ayant , vu vendre le peu qu’il possédait, menacé de la prison pour dettes, il éprouvait, une fois de plus à ses dépens, que les choses humaines ne vont pas tout droit.
Dans l’excès du malheur, l'inspiration lui vint de s’adresser à l’Empereur, pour lui faire connaître son infortune.
Par les soins du D r de Séré, il arriva jusqu’au duc de Bassano et eut l’avantage d’être présenté à Napoléon III, qui attend un Mémoire détaillé pour récompenser dignement le chimiste polonais de ses constants efforts.
L’administration voulut aussi étendre sur Rudolph Tureeki une main bienveillante. On lui donna un modeste emploi dans le service des ponts et chaussées, onmitàsa disposition un local, dans le Dépotoir même, pour qu’il v continuât ses expériences.
Aujourd’hui, l’administration a été plus loin. Voulant appliquer la découverte de Rudolph Tureeki, elle a ordonné de procéder à sa mise en œuvre sur tous les points de la capitale. C’est surtout à la désinfection qu’elle paraît tenir : espérons qu’elle n’attribuera pas une importance moins grande à la question de l’engrais, quéstion capitale, et qu’elle donnera à l’inventeur le moyen de terminer ses dernières expériences. Effectivement, si au point de vue de la commodité et du bienêtre la désinfection des fosses d’aisances offre un avantage considérable, l’invention d’un engrais qu’on puisse livrer à bon marché au cultivateur est eneore plus méritoire, car il s’agit ici de l’amélioration du sort des massés.
C’est par l’activité incessante de M. Haussmann que le vieux Paris s’est transformé, que les étroites ruelles ont été remplacées par de splendides boulevards, et qu’une ville magique s’élève dans le quartier des Champs-Élysées. Espérons que la grande découverte de Rudolph Tureeki ajoutera encore à nos gloires déjà si grandes, et que le xix e siècle sera célèbre, pour avoir accueilli favorablement une invention dont les conséquences sont incalculables.
Polonais de naissance, Rudolph Tureeki n’était attaché à la France par aucun lien particulier ; il aurait pu, comme on l’y engageait, porter sa découverte en Angleterre, où l’argent ne manque jamais aux nobles entreprises; il a préféré rester en France, par un sentiment de gratitude pour la nation qui l’a soutenu et abrité, et il a voulu que sa découverte fût en quelque sorte toute française. C’est à notre pays à lui savoir gré de ce dévouement.
Les principales conclusions du Mémoire que Rudolph Turecki va soumettre à l’Empereur, sont les suivantes :
Désinfection absolue des matières stercorales ;
Solidification de l’urine ;
Transformation des substances stercorales en un engrais à très-bon marché;
Désinfection de l’huile de pétrole, qui perdra aussi sa trop grande combustibilité ;
Fabrication d’une lotion préservatrice contre la piqûre des mouches et contre la rage, à l’usage des animaux domestiques.
La partie morale du Mémoire comprend divers projets :
1° Celui d’une demeure salubre pour chaque paysan ;
2° Celui d’une boisson agréable et peu coûteuse pour les ouvriers et les gens des campagnes ;
3o Celui d’une propriété territoriale pour chaque citoyen;
-4° Celui d’une nouvelle organisation du service médical;
5o Celui d’un dégrèvement de l’impôt pour le paysan, avec avantage pécuniaire pour l’État.
Quelque jugement qu’on porte sur la valeur de ces diverses conceptions, on avouera qu’il faut un cerveau puissant pour les énoncer, surtout quand un homme s’est déjà fait remarquer par deux découvertes capitales : celle du baume anti-arthritique, et celle de l’antidote contre le choléra. Mais tel est le caractère de l’époque moderne : une activité incessante, dirigée vers un but utile et positif. Pendant que les Annibal et les Alexandre dévastaient la terre dans le but de faire admirer leurs marches et leurs contre-marches, les chefs des sociétés modernes, qui savent agiter l’épée quand il le faut pour le salut de la civilisation, préfèrent donner au peuple un peu moins de gloire et plus de bonheur.
Tout le monde n’est pas encore convaincu de ces éclatantes vérités, mais bientôt elles luiront aux yeux de chacun, et M. Rudolph Tureeki sera rangé au nombre de ces inventeurs qui, tirant tout d’eux-mêmes, ont créé un monde nouveau. Telle est notre opinion, telle est celle des hommes d’État, qui ne veulent plus que l’ouvrier languisse dans des rues sans air, les paysans dans des chaumières misérables. La vraie poésie du monde moderne, c’est celle qui fait de l'industrie la grande auxiliaire du pauvre.