L. MANOUVRIER
- NOTICE SUR THÉOPHILE CHTJDZtNSKl'
teur-litulaire. Il garda cette fonction pendant tout le reste de sa vie, car sa qualité d’étranger et sa connaissance très imparfaite de la langue française ne lui permettaient pas d’occuper un poste plus élevé. Mais Broca fit tout son possible pour assurer à son précieux et principal collaborateur une situation en rapport avec ses services. Dès 1872, il avait attiré officiellement l’attention de l’administration supérieure « sur le zèle remarquable de ce jeune savant qui passait pour ainsi dire sa vie dans le laboratoire, et sur son habileté dans toutes les parties de l’art de l’anatomiste »4. Il fit porter d’abord au-delà du maximum ordinaire le chiffre de ses appointements. Puis il lui fit attribuer, en 1878, par le Conseil de l’École d’ Anthropologie, le titre d’attaché au Musée Anthropologique avec une allocation annuelle de 500 fr. qui fut doublée par un vote unanime l’année suivante.
Pendant une dizaine d’armées, Chudzinski put donc se livrer avec tranquillité et sécurité à ses travaux d’anatomie. Il disséqua et moula sans relâche avec d’autant plus d’ardeur qu’il travaillait en même temps pour lui, pour la science qui l’intéressait le plus et pour son maître qu’il aimait. Broca, de soncôté, conçut pour son modeste associé autant d’amitié que d’estime.
Maître fort exigeant, il ne laissait guère de repos à ses élèves, pas plus qu’il n’en prenait lui-même, mais il savait leur témoigner sa bonté avec une grâce tout à fait charmante. Quand il nous invitait chez lui, il affectait de n’ètre plus qu’un ami. Au laboratoire il manifestait en toute occasion, devant les nouveaux venus, son attachement pour son préparateur. Celui-ci, vers 1880, étant tombé malade, Broca voulut le soigner dans sa propre maison, et je me souviens de la sincère tristesse avec laquelle il me faisait part de ses inquiétudes. Sans doute cela est surtout à l’honneur du maître, mais cela montre aussi quel cas il faisait de son disciple.
Nous perdîmes Broca peu après. Pendant une douzaine d’années encore, Chudzinski continua ses laborieuses recherches, mais sa santé s’en ressentit de plus en plus. La salle de dissection où il travaillait (une mansarde) servait en même temps de salle de macérations. L’été n’arrêtait pas le scalpel, et les cadavres n’étaient pas toujours injectés. L’odeur inquiétait parfois les maisons voi-
1 Rapport sur l’Ecole pratique des Hautes-Études. Section des sciences. (1871-72).
sines, mais Chudzinski n’en continuait pas moins d’amasser dans tous les coins et dans des récipients quelconques, plus ou moins garnis d’alcool, les sujets qu’il se promettait d’étudier; il yen avait de tous les genres de mammifères. Le commissaire de police était une fois intervenu. Broca ne savait comment s’y prendre pour prescrire le sacrifice nécessaire. Avec un embarras dont il riait le premier, c’était à moi, qui n’y pouvais rien, qu’il venait en déclarer la nécessité. Mais il finit par prendre comme il le disait, son courage à deux mains, et les pièces les plus puantes furent sacrifiées. 11 en resta toujours assez pour offenser l’odorat insuffisamment aguerri des allants et venants. Une certaine animadversion réciproque s’ensuivit plus tard entre quelquesuns de ceux-ci et l’anatomiste moins disposé que jamais, depuis la mort de son maître, à recevoir des remontrances même indirectes.
Pourtant l’atmosphère viciée dans laquelle il séjournait finit par lui être fatale; une dyspepsie invétérée amena la neurasthénie et il n’eut plus la force de résister aux chagrins et aux soucis qui l’assaillirent.
L’Ecole et la Société d’Anthropologie voulurent séparer leurs collections l’une de l’autre et de celle du laboratoire de l’Ecole des Hautes-Etudes jusqu’alors réunies sous le nom de Musée Broca. La séparation ne se fit pas sans causer h Chudzinski de très durs froissements d’amour-propre. En outre les indemnités annuelles qu’il recevait en qualité d’attaché au Musée furent supprimées. Un cours supplémentaire rétribué qu’il fit a l’Ecole d’Anthropologie pendant six mois, tempéra pour un moment ce désastre, mais sa santé ne lui permit pas de continuer, et il fut bientôt réduit a ses appointements de fonctionnaire (1,700 fr. par an), juste au moment où ses besoins augmentaient dans une forte proportion. Sa femme dévouée devint gravement malade, puis succomba. Pendant plus d’un an les dépenses dépassèrent de beaucoup les limites du maigre budget.
Depuis lors Chudzinski vécut tristement et pauvrement avec ses 135 francs mensuels, toujours dépensés d’avance. Le fait ne doit pas être passé sous silence. Un autre fait à signaler, c’est que Chudzinski trouva plusieurs fois un appui sympathique dans la famille de son ancien maître.
Vers 1892, il cessa de travailler au laboratoire. Il s’occupa de rédiger une partie des mémoires qu’il pouvait tirer de ses notes