UN PLAN DE PARIS DU XVI* SIÈCLE
M. Louis Sîeber, bibliothécaire de l'Université de Bâle, en inventoriant d'anciennes liasses de pièces non classées, découvrit r" récemment un très-beau et très-grand plan de Paris du xvi« siècle,
^ richement — trop richement — enluminé, ne mesurant pas
moins de trois pieds de haut sur quatre de large, publié à Paris même, sans date, mais avec les noms et adresse de ses éditeurs, les premiers dont on ait encore rencontré la signature sur une pièce de ce genre.
Bien que M. Sieber n'eût pas à sa disposition les instruments de contrôle nécessaires pour préciser la date de ce plan et eg \ apprécier toute la rareté, il sentit, avec le tact du vrai bibliothé-
^ caire, qu'il était en présence d'un document de haut intérêt, qui
^ pouvait faire honneur au dépôt confié à sa direction. Il fit donc
(Tj soigneusement réparer les avaries occasionnées par le pliage; les
^ ' angles usés furent doublés en rabattant avec précaution les effilo-
^ chures du papier, et la feuille, telle quelle, fut collée^ sur toile, en
plein, sans coupures ni châssis.
15 Cette simple opération suffit à rendre à la vieille estampe sa
fraîcheur primitive. Les plis et les trous n'apparaissent plus qu'à l'état de légères meurtrissures; ainsi que l'on peut en juger parla photographie, que les tons criards et heurtés de l'enluminure
^ I, Le Conseil d'administration de la Société a décidé que ce plan serait
} reproduit en foc-simile par les soins du Comité de publication. Il sera publié
V en huit feuilles de la grandeur de Toriginal; les deux premières sont
V livrées aux membres de la Société, et les six autres seront distribuées di^na
;\!. le courant de iSyS. (Note du Comité de publication.)
empâtent malheureusement de larges maculatures impossibles à éviter.
M. Sieber, s'étant trouvé dernièrement en correspondance avec M. Léopold Delisle^ à propos d'un prêt de manuscrit^ profita de l'occasion pour lui demander quelques renseignements sur ce plan^ dont il lui envoya la description sommaire. M. Léopold Delisle^ après avoir reconnu que ce plan ne faisait point partie de la riche collection de la Bibliothèque nationale^ et qu'il n'était mentionné dans aucun des ouvrages spéciaux^ me fit l'honneur de me consulter. Je ne pus que confirmer ce qu'il avait déjà constaté, à savoir que le plan trouvé à Bâle n'était signalé nulle part : ni dans la remarquable étude sur les anciens plans de Paris de M. A. Bonnardot, ni dans les recherches antérieures de De La Mare, de Jaillot, de Bonamy, de Mauperché, etc. Pour plus de certitude j'allai en conférer avec mon ami M. Bonnardot, qui, depuis i852, rassemble les éléments d'un supplément à son excellent livre. Aucune note nouvelle relative au plan signalé n'avait été recueillie par lui. Nous nous trouvions donc décidément en présence d'une rareté de premier ordre. Aussi, malgré mon peu de goût pour les excursions lointaines, je n'hésitai pas à me rendre à Bâle oti M. Sieber me promettait bon accueil. J'ai trouvé en effet auprès de mon savant confrère la plus gracieuse, la plus cordiale hospitalité; je tiens à lui en exprimer ici ma reconnaissance.
Ce n*est pas sans inquiétude cependant que je me mettais en route. Nos renseignements un peu vagues me laissaient encore quelques craintes de déception. Ces craintes se dissipèrent à première vue. J'avais bien sous les yeux un plan inconnu, du plein xvi* siècle, le premier et le plus important qui ait été publié à l'état isolé; car le petit plan aux trois personnages, antérieur d'une vingtaine d'années, n'est, on le sait, qu'une annexe de l'ouvrage de Georges Braun (Civitates orbis terrarum), édité en Allemagne, et le plan attribué à Ducerceau ne peut être — comme je le démontrerai — qu'une réduction collatérale de celui qui nous occupe.
Je ne parle pas du Plan de tapisserie et de ses dérivés, œuvres de fantaisie, d'un intérêt plus curieux que sérieux.
Toute mon ambition fut dès lors d'acquérir pour la Ville ce précieux monument de son histoire; mais mes tentatives échouèrent contre un obstacle invincible : à Bâle une loi rigoureuse interdit l'aliénation ou l'échange de quoi que ce soit du domaine de la bibliothèque, à moins qu'il ne s'agisse d'un double; et nous n'étions pas dans ce cas.
M. Sieber, en m'opposant ce non possumus, m'offrît d'ailleurs toutes facilités et même son concours officieux pour une reproduc* tion photographique. Le temps ii'étant pas favorable alors et mon séjour à Bâle ne pouvant se prolonger^ c'est lui qui^ après mon départ, surveilla l'exécution des clichés confiés au meilleur photo* graphe de la ville.
Ces dix grands clichés me sont parvenus en parfait état : huit sont consacrés à la reproduction en vraie grandeur des huit feuilles de l'original, et deux en donnent une réduction au quart. Les curieux que cela intéresse peuvent dès à présent en avoir communication à la bibliothèque de la Ville.
Tel est, en peu de mots, l'historique de la découverte. Passons à l'examen sommaire du plan, qui va nous permettre de fixer sa date, que les éditeurs ont eu soin d'omettre afin de lui conserver le plus longtemps possible l'apparence et le bénéfice de la nouveauté.
Ce grand plan à vol d'oiseau, gravé sur bois en huit planches> mesure exactement i"33 de largeur sur 0^96 de hauteur.
Ce qui frappe au premier abord c'est sa ressemblance singulière avec le plan dit de Ducerceau, beaucoup plus petit *{o"66 sur o"8o), gravé sur cuivre en quatre planches, presque aussi rare^ mais que la copie de DheuUand a depuis longtemps vulgarisé. Le champ des deux plans, tracés en perspective, est exactement le même : de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud, il ne s'en faut pas d'une toise. Les indications écrites et presque tous les détails sont identiques. Ce sont les mêmes licences volontaires, les mêmes fictions. Ainsi : le coude forcé, à angle droit, que fait la Seine au sortir de Paris pour montrer les deux rives du fleuve jusqu'à Âuteuil, le débouché du grand égout, les Bonshommes et Passy; en haut, l'horizon brusquement abaissé pour faire rentrer dans le cadre l'embouchure de la Marne et les villages des environs, précisément les mêmes de part et d'autre : Vincennes, Conflans, Vitry, Villejuif, Bicêtre.
I. Depuis Pincendie de PHôtel-de-Ville on n'en connaît plus que deux exemplaires : l'un, provenant de la bibliothèque de Vabbaye de Saint-Victor et qui a servi à la reproduction de DheuUand, a passé, par voie de réquisition, de la bibliothèque de l'Arsenal à la Bibliothèque nationale; l'autre appartient à M. Destailleur. Le troisième exemplaire, brûlé à rHôtel-de-Ville, provenait de la collection de M. Gilbert.
Ces signes particuliers impriment aux deux plans un caractère de ressemblance, un air de famille incontestables. L'identité est telle qu'on serait porté à en conclure d'abord que l'un est la reproduction directe de l'autre — le plus petit la réduction du plus grand — si certaines différences de détail^ très-sensibles après mûr examen et incompatibles avec la supposition d'une simple copie, ne venaient démentir cette hypothèse et nous en imposer une autre qui paraît plus certaine: Si ces deux plans ne procèdent pas directement l'un de l'autre, tous deux procèdent probablement d'un plan officiel manuscrit, levé en vertu de l'édit de Henri II du 8 septembre i55o, rapporté par Corrozet, ordonnante de faire le portrait et dessin de la closture et fortification de tout Paris, compris les faubourgs, tant de l'Université que de la Ville, avec permission de bastir et édifier maisons dedans cette closture. r>
Bien que les bornes marquant les limites des faubourgs annexés aient été posées dès l'année suivante, la mise à exécution de la teneur de cet édit était restée douteuse. La coïncidence d^ nos deux plans en fournit, ce me semble, une preuve incontestable. A cette époque, moins encore qu'aujourd'hui, une opération géodésique de cette importance ne pouvait être entreprise avec les ressources et les pouvoirs limités des particuliers. Elle exigeait le concours d'ingénieurs très-experts et autorisés par une mission officielle. J'en conclus que nos deux plans gravés doivent être des réductions, à des échelles différentes, du grand plan dressé alors en minute par ordre du Roi et qui aura disparu plus tard, utilisé et sacrifié sans doute pour les études du grand plan nouveau, levé par Quesnel en 1609, alors que l'état de Paris métamorphosé par Henri IV ne répondait plus au plan levé sous Henri II. Ces copies publiées par des éditeurs, à l'usage du public, étaient par eux modifiées et mises au point, suivant leurs observations ou leur caprice. Tout en conservant pour base l'original, elles comportaient de notables variantes, ainsi qu'on peut le remarquer dans une 3* réduction plus petite, signée Cruche, ajoutée par Belleforest en 1575 à son édition de la Cosmographie de Munster. C'est toujours le même type avec addition du château des Tuileries et des principaux édifices élevés ou modifiés de i55o à 1575.
En effet, il importe d'observer que tous les plans de Paris du XVI* siècle, c'est-à-dire les plus anciens (il n'en existe pas d'antérieurs), se rattachent exclusivement à trois types distincts :
!*• Le plan dé Braun (vers i53o), le seul qui montre encore intacte l'enceinte nord de Philippe- Auguste;
2** Le plan de Tapisserie (vers iSSy), qui présente encore la tour de Billy détruite par l'explosion de i538, mais n'a conservé de l'enceinte de Philippe-Auguste que quelques tours et quelques pans de muraille isolés. Cette tapisserie, disparue à la fin du xvni« siècle, était représentée par la grande gouache, brûlée dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville, mais dont une réduction photographique a été heureusement conservée;
3** Le plan officiel que je suppose avoir été dressé en i55o, représenté par le plan de Bâle, celui de Ducerceau et celui de Belleforest, où la tour de Billy ne figure plus, bien qu'une erreur du graveur, résultat d'une correction manuscrite maladroite, l'ait rétablie dans la copie de Dheulland. Cçux-ci se distinguent par la courbure forcée de la Seine, l'abaissement de Thorizon à l'Est et l'identité du champ plus étendu.
Je ne parle pas du plan de Munster, grossière image allemande tracée de mémoire et sans aucune valeur.
Passons maintenant à l'examen des particularités de notre plan. Nous ne relèverons pas les innombrables détails qui lui sont communs avec le plan de Ducerceau; on les remarquera sur la copie de Dheulland que tout le monde peut se procurer à la Chalcographie. Nous signalerons seulement les points par lesquels ils diffèrent.
Ici, comme dans tous ces plans à vol d'oiseau, les principaux monuments sont figurés en élévation avec une .certaine recherche de l'exactitude, mais les maisons bourgeoises, les îlots de maisons, sont représentés par des maisonnettes toutes à peu près pareilles. Les noms des rues et des édifices sont gravés sur les vides, et fourmillent de fautes, qui les rendent parfois méconnaissables.
Les légendes et titres, beaucoup plus corrects, sont imprimés typographiquement dans de grands cartouches gravés.
Le cadre général est formé d'un simple trait renforcé.
Aux quatre angles soufflent les quatre vents dont le nom indique l'orientation. On ne les retrouve plus sur le plan de Ducerceau, mais ils ont été rétablis dans la petite réduction de Belleforest.
En haut, à gauche, on remarque l'écusson de France entouré du collier de Saint-Michel seul, et timbré de la couronne fermée. A côté un grand entrelacs de trois croissants ne laisse aucun doute sur le régne auquel se rapporte cet état de Paris. Les croissants mis en évidence se distinguent encore sur le pavillon unique
— Ip —
de THôtel-de-Ville et sur le comble de la Porte-Neuve en avant du Louvre. — N'oublions pas que le croissant, donec totum impleat orbem, était la devise personnelle de Henri II, qui se plut ^ la confondre avec celle de Diane de Poitiers.
Les armoiries de Pari* font pendant à droite.
Entre deux une banderole très-tortillée §ur laquelle est écrit en lettres antiques : La Villeu Cite. Université de Paris.
Le plan de Ducerceau ne porte pas les croissants^ et Técu de France est timbré d'une couronne ouverte, rehaussée de fleurons et de fleurs de lys alternés,, pure fantaisie du graveur. En bsis^ trois grands cartouches alignée encadrent des inscriptions. Les deux premiers, qui se font suite, sont consacrés à un long poème de io8 vers de dix pieds à la louange de Paris :
Gentilz lecteurs amateurs d'escripture, loyeulx espritz regardez la stature Le Bastiment et la fondation L'accroissement et l'augmentation Et la façon comment Paris la Ville S'est augmentée en matière civille.
Considere;iP la^ sienne antiquité Où mainctz cas sont de singularité ; Regardez bien tous ces beaulx édifices ; Recognoissez ses louenges propices Où on comprend sa valeur et noblesse Son hault estât, sa doulce gentillesse, Et tous les biens qu'on peult en vérité Totalement dire d'une cité. etc.
Rien ^ tirer de ce fastidieux dithyrambe farci dô lieux communs et de fables mythologiques sur l'origine de Paris, alors si fort en honneur. Mais ce n'est pas sans raison que nous en avons transcrit ici les quatorze premiers vers. En isolant les lettres initiales, ils nous révéleront le nom de l'auteur Gij-i*es Co«roset, le libraire btstork)griiphe de k ville de Paris, qui venait de faire paraître en x55q la première et la plus belle édition de ses Antiquités de Paris, succédant à l'ouvrage qu'il traite lui-même de « petit livret plein d'erreurs et de fobles qu'il a supprimé et mis à néant >, la Fleur des antiquités de Paris, publiée pour la première fois en
Nous coiuiaissons tous ce rare petit livre si recherché malgré ^n.peu de valeur historique et que le nouvel ouvrage de i55o
remplaçait fort avantageusement sous ce rapport. C'est une chronique, fabuleuse pour toute la période antique, plus que succincte pour la période contemporaine, dont chaque chapitre se trouve ensuite résumé en quelques vers, que l'on peut qualifier, suivant la devise de l'auteur, dcpltis que moins médiocres. Or cet interminable poème qui remplit, en cinq colonnes, deux cartouches de notre plan est précisément le couronnement de l'édifice, le poème final qui termine et résume la Fleur des antiquités. Nous pouvons en conclure que c'est sous le patronage de Gilles Corrozet que fut édité ce grand plan et qu'il servait de complément à son livre des Antiquités de Paris. Ajoutons sans craindre de nous. tromper que livre et plan se vendaient en sa boutique au Palais aussi bien que chez les éditeurs, car nous verrons plus loin que cet exemplaire du plan fut acheté alors à Paris et rapporté à Bâle en même temps qu'un magnifique exemplaire du livre de l'édition de i55o.
Le troisième cartouche contient une légende infiniment plu3 intéressante qui commence ainsi :
Icy est le vray pourtraict naturel de la ville, cité, université et faubourg:^ de Paris, oîi sont justement figurées, toutes les rues et ruelles correspondantes l'une à Vautre, ainsi qui sont de présent situées, etc, et se termine par cette précieuse indication : A Paris, par Olivier Truschet et Germain Hoyau, demourans en la, rue de Montorgueil, au chef Sainct-Denys.
Voici donc deux noms et une adresse d'éditeurs, les premiers inscrits sur un plan de Paris, et qui nous permettent de baptiser avec certitude celui-ci du nom de Plan d'Olivier Truschet et Germain Hoyau ou, pour abréger. Plan de Truschet.
Ces éditeurs qUi sont-ils? Ce ne sont pas des libraires; |e l'ai vérifié sur le catalogue de Lottin. Faut-il leur attribuer aussi la gravure des planches? La formule |7ar tendrait à le faire supposer, bien qu'elle fût alors vulgairement employée dans le sens de publié par -^ imprimé par. D'ailleurs cette gravure assez grossière décèle plutôt la main d'un habile ouvrier que celle d'un artiste véritable; enfin ce genre de cumul est assez dans les usages du XVI* siècle, pour que l'hypothèse n'ait rien d'invraisemblable.
Les noms de Truschet et d' Hoyau n'ont pas laissé dans les archives de l'art une trace bien brillante. Us n'y sont pas cepen* dant absolument inconnus. M. Georges Dup^essis, dans son histoire de la gravure en France^ signale un curieux recueil d'ima" gerie religieuse du xvi* siècle^ dont la plupart des planches gravées
sur bois sortaient des nombreuses officines xylographiques de la rue Môntorgueil. Ces planches datent de 1 572 ou environ ; nous n'y retrouvons plus la signature d'Olivier Truschet, le premier inscrit et probablement le plus ancien des deux associés, mais Germain Hoyau en a signé plusieurs en compagnie de Mathurin Nicolas son nouvel associé à l'enseigne du Bon Pasteur. La maison du Chef Saint-Denis, sans doute liquidée après la mort de Truschet, appartient alors à Nicolas Prévost. Elle a pour voisines — toujours dans la même rue'Montorgueil : la maison de l'Échiquier, à Marin Bonnemer et Clément Boussy; la Corne de Daim, à Denis de Mathonière; l'Espinette, à Jean Boussy; l'image Saint-Pierre, à Ch. Levigoureux; la Corne de Cerf, à Marin Boussy, etc., etc., toute une colonie d'imagiers.
Ceci nous ramène à la question capitale, la question de la date probable de notre plan, que je crois pouvoir fixer, d'après le témoignage de Corrozet corroboré par mes diverses observations, à i55i ou i552, en établissant qu'elle doit précéder de deux ou trois ans celle du plan de Ducerceau.
La présence des croissants qui accompagnent l'écusson royal nous enserre tout d'abord entre 1547 et iS5g, dates extrêmes du règne de Henri IL
Ni Truschet ni Ducerceau ne représentent — comme de juste — la tour de Billy détruite en i538, mais Ducerceau a figuré, à travers la ville, les restes très-apparents de l'enceinte de Philippe- Auguste (rive droite), dont toutes les portes et la majeure partie des murs furent démolis sous François !•'. Dans le plan de Truschet on n'en voit plus une seule tour, un seul pan de mur, sauf aux abords du Louvre, en face de l'hôtel d'Alençon, où l'ancienne muraille formait tout un côté de la rue d'Autriche.
Cette différence frappante tendrait à faire supposer le plan de Ducerceau bien antérieur à celui-ci, s'il n'était évident que notre éditeur a négligé de parti pris ces ruines condamnées, ces tourelles gothiques qui n'apparaissaient plus sur les rues et se dissimulaient à l'intérieur des massifsdemaisons, oti quelques-unes se sont conservées à travers le xvn« siècle, et presque jusqu'à nos jours, à l'état de celliers ou de cages d'escaliers. Leur aspect ne pouvait que donner à son plan un air de vétusté gênant pour les éditions postérieures. Le plan de Belleforest publié plus de vingt ans après et sur lequel figure déjà le château des Tuileries porte encore les restes de l'ancienne enceinte; celui-ci n'en offre pas la moindre trace. Le parti
pris est donc évident. Les tours plus clairsemées prouveraient que le plan de Truschet est plus récent que celui de Ducerceau ; complètement absentes elles ne prouvent rien qu'une négligence ou une innocente supercherie de l'éditeur *,
D'ailleurs de plus sérieux témoignages viennent immédiatement contrebalancer et démentir celui-ci.
Les quartiers neufs, donnés à bâtir sous le règne de François l^' et alors en pleine voie de construction, paraissent beaucoup plus avancés sur le plan de Ducetceau que sur celui de Truschet. Le premier indique sur l'emplacement de l'ancien hôtel Saint-Paul les rues Neuve-Saint-Paul, des Lions et Beautreillis ouvertes et bâties; le second ne porte que la rue des Lions sous le nom de rue Neuve-Saint-Paul et présente encore, sur l'emplacement des deux autres voies non tracées, l'Hôtel de la Reine, reste du logis d'Isabeau de Bavière.
Même observation pour la Culture-Sainte-Catherine : la rue Culture, ouverte de bout en bout sur le plan de Ducerceau, se termine en impasse sur le plan de Truschet.
Le Êiubourg Saint-Marcel est aussi plus avancé : Truschet marque deux portes, au Sud, barrant successivement la rue MoufFetard; elles figurent aussi dans le plan de Braun de i53o. Ducerceau n'en marque plus qu'une; celle qui s'élevait entre Saint-Marcel et Saint-Hippol)rte est détruite.
Nous trouvons dans les deux plans le pont Saint-Michel garni de sa double rangée de maisons neuves et d'une même symétrie, ainsi reconstruites après la chute du pont en 1 547.
Dans tous deux aussi le nouvel Arsenal royal, avec sa porte à l'antique, décorée d'un fronton et d'une ordonnance de colonnes, et ses vastes granges bâties de neuf pour le canon, le tout soigneusement dessiné comme édifice récent et d'importance. — 1 549.
Parmi les travaux et bâtiments exécutés dans le courant de Tannée i55o, nous remarquons sur nos deux plans: la porte de Nesle nouvellement ouverte, avec son pont sur le fossé — le quai du Port au Foin, à la Grève, qui vient d'être achevé avec ses%larges degrés accédant à la rivière.
I. Nous pouvons citer une autre preuve de l'insouciance de Àos graveurs à l'égard de ce qui ne se trouvait pas en vue de la rue et des passants : le grand égout découvert se perd au bout de la vieille rue du Temple sous un ponceau d'où il ne ressort plus. Son cours, sur toute la longueur de la rue Saint-Louis, se confond avec les grands murs des Tournelles et autres clos qui le bordaient
 partir de cette date nous ne trouverons plus sur nos plans aucun des travaux d'édilité entrepris en grand nombre dans cette période de prospérité dont la mort de Henri II marqua brusquement le terme. Tout au plus reconnaîtrons-nous sur le plan de Ducerceau la rangée de maisons uniformes élevées en i552 sur le Petit-Pont du côté d'amont, en remplacement des anciennes masures inégales encore figurées sur le plan de Truschet, autant qu'on peut en juger sous le raccord assez mal ajusté de deux feuilles.
Le grand fossé bastionné de TArsenal à la Bastille, commencé en 1 552 et qui modifia si complètement Taspect des abords de Paris de ce côté, n'existe sur aucun des deux plàns^ qui présentent encore l'ancien fossé étroit et non revêtu, bordé d'une haute muraille crénelée. On n'y trouve pas non plus le Marché Neuf et ses boucheries créés en 1 56o.
Inutile de pousser plus avant; nous butons à la date de i552; mais un détail, insignifiant en apparence, va nous ramener en arrière et nous fixer peut-être à Tannée i55i.
La fontaine du Ponceau — à l'entrée de la rue Saint-Denis — consistait alors en un édifice hexagonal dans le genre de la fontaine de Birague, que nous avons vu démolir. Sur ce massif servant de base on disposait, aux jours des entrées solennelles, des groupes mythologiques et des réservoirs de vin et d'hypocras, que les trois bouches de la fontaine versaient libéralement au populaire. Or la fontaine paraît encore ici chargée des débris de ces appendices dont on l'avait décorée pour l'entrée de Henri II. — Ces décorations éphémères exécutées en matériaux fragiles ne pouvaient se conserver longtemps, et, si on les laissait fondre sur place par négligence ou par respect, un ou deux hivers devaient en avoir rapidement raison. L'entrée est du i6 juin 1549. Il est peu probable que la fontaine ait pu conserver au-delà de i55i la trace de ce décor de fête. Dans le plan de Ducerceau elle paraît entièrement débarrassée. Notre plan marque aussi à côté de la Halle aux Draps un jeu de paume qui ne figure plus dans Ducerceau.
Tous les deux, et tous deux seuls parmi les plans du xvi^ siècle, indiquent les Tuileries (fabriques de tuiles) sur l'emplacement du futur palais de Catherine de Médicis, et le moulin à eau de Saint- Victor à l'embouchure de la Bièvre.
J'ai réservé pour la fin, en raison de leur importance, deux détails très-considérables, qui seraient de nature à égarer la critique si l'on n'y prêtait pas une sérieuse attention. Je veux parler de l'état du Louvre et de l'Hôtel-de- Ville.
Sur les deux plans de Truschet et de Ducerceau le Louvre est représenté dans son état ancien^ tel qu'on le voyait avant le tégtit de François I«^ C'est le vieux Louvre de Philippe-Auguste avec ses tours, ses créneaux et son donjon central démoli dès 1529. On n*y reconnaît pas trace des bâtiments nouveaux formant Tangle sud-ouest de la cour actuelle, commencés avant 1 540 et activement continués sous Henri IL
Le nouvel Hôtel-de-Ville du Boccador, commencé également sous François I^^ et continué sous ce règne, ne figure pas sur le plan de Ducerceau, non plus que l'ancienne Maison aux Piliers avec son triple pignon, dont une ligne de maisons ordinaires qui n*ont jamais existé occupe la place. Notre plan au contraire, seul entre tous, représente le nouvel H6tel-de-Ville, au point où il en était alors, c'est-à-dire élevé seulement d'un rez^lechaussée, avec le pavillon de Tarcade Saiat-Jean, plus haut d'un étage, surmonté de sa toiture aiguë : façade boiteuse qui subsista ainsi jusqu'à la fin du règne de Henri III, et dont le dessin con- "temporain de J. Cellier nous a conservé l'aspect.
Cette notable différence suffirait à prouver que le plan de Ducerceau n'est pas une réduction de celui<i.
Comment donc expliquer à la fois ces anachronismes et cette anomalie? Par une considération bien simple qui vient à l'appui de notre hypothèse sur l'origine commune des deux plans.
 la date où a été levé le plan officiel qui a servi de type à ceuxci, en i55o, le Louvre et T Hôtel-de-Ville, en pleine transformation, ne présentaient à l'extérieur qu'un mélange confus de bâtiments en construction et en démolition, masqués d'échafaudages, sans forme arrêtée, sans figure monumentale. L'artiste chargé de dresser ce plan original, toujours maître de revenir sur ses épures, réserva sans doute les élévations des deux édifices inachevés et laissa la place en blanc en attendant que l'avancement des travaux, le dégagement des façades nouvelles, lui permît d'en donner un profil exact.
Les éditeurs des deux réductions ne pouvaient livrer au public un plan incomplet, présentant sur deux points capitaux un vide absolu. Chacun le combla à sa manière. Pour le Louvre ils rétablirent l'ancienne façade que tout le monde connaissait, plus monumentale que les nouvelles bâtisses en plein désarroi. Pour r Hôtel-de-Ville, Ducerceau se contenta de remplir le vide de la place par une file de maisons quelconques, quitte à retoucher
plus tord sa planche gravée en teille-douce. Truschet, mieux avisé et gêné d'ailleurs par son procédé de gravure sur bois qui ne comporte que difficilement les retouches, esquissa le nouvel édifice tel qu'il étoit à cette époque. Tout s'explique ainsi le plus naturellement du monde.
Sans m'étendre davantage sur les innombrables déteils de notre plan qui, grâce à son échelle plus grande, reproduit non-seulement toutes les indications de Ducerceau, mais en donne un assez grand nombre d'autres, je résumerai en deux mots les conclusions de cette étude sommaire :
Le plan d'Olivier Truschet et Germain Hoyau doit être daté de 1 55 1 ou 1 552. Il est un peu antérieur au plan attribué à Ducerceau, publié probablement vers i555. L'un et l'autre ne sont que des réductions d'un plan officiel manuscrit, dressé dans le cours de l'année i55o par les soins du Corps de Ville, en vertu des lettres du Roi citées par Corrozet.
Pendant près de 60 ans — jusqu'à l'exécution du grand plan de Quesnel en 1609 — ce travail reste le plan officiel de la ville, et ses deux réductions, auxquelles vint se joindre en 1575 la petite carte de Belleforest, en furent les éditions publiques. On juge à quel nombre énorme elles durent être tirées, bien que le plan de Ducerceau ne soit plus représenté que par deux exemplaires et celui de Truschet par un seul, celui de Bâle, plus une variante pareillement unique dont nous allons parler.
Cette variante, également coloriée et de même dimension naturellement, puisqu'elle provient des mêmes planches modernisées à grand renfort de pièces rapportées, se trouve au Dépôt de la Guerre, aussi en huit feuilles assemblées ^ M. Bonnardot, qui l'a décrite avec soin, en fixe la date à 1601 environ. Les croissants d'Henri II ont été conservés, mais le blason primitif est transformé en un double écusson accolé aux armes de France et de Navarre, avec le chiffre de Henri IV. Les trois cartouches du bas sont réduits à deux. Les noms des éditeurs primitifs ont été enlevés sans être remplacés par d'autres, et le poème, abrégé en quatorze vers de douze pieds, commence ainsi :
Espris ardents de voir du monde l'excellence
Le sainct séjour d'Astrée et haut siège des rois, etc.
j. Dépôt de la Guerre : Archive^ des cartes (4-2-6, 291).
Les accroissements et embellissements de Paris exécutés depuis le règne de Henri II y figurent péle-méle avec les édifices disparus que l'on n*a pu effacer^ ce qui ôte à ce document toute valeur historique et le rend incompréhensible pour qui ne connaît pas l'existence du premier état. Le Pont-Neuf, les Tuileries, la grande galerie du Louvre, les Capucins, les Feuillants, le nouveau quartier Saint-Honoré, une vague indication du projet de la place Royale et des « bâtiments pour les soies », etc., etc., y sont ajoutés ou rajustés tant bien que mal. Enfin c'est une œuvre incohérente, dont la possession ne peut nullement nousconsoler de la privation du plan de Bâle, auquel il ne saurait enlever sa qualité de pièce unique.
Il me reste à dire quelques mots de la provenance de cet exemplaire de Bâle, qui sommeillait depuis lexvii* siècledans cette bibliothèque où l'on avait dès l'origine perdu sa trace. Nous avons fait à ce sujet, avec M. Sieber, quelques recherches fort intéressantes, que le savant bibliothécaire pourrait seul compléter, car nul ne connaît mieux que lui les sources de la chronique bâloise. Ce plan provient de la riche bibliothèque des Amerbach, célèbre dynastie d'imprimeurs et de savants bâlois d«nt le chef, Jean Amerbach, fit apprendre à ses fils les langues grecque et hébraïque pour les mettre à même de diriger la belle édition de S. Jérôme qu'ils publièrent en i5i6. Erasme, dans la préface de son S. Augustin, fait un pompeux éloge de ces trois frères Amerbach, dont le plus jeune, Boniface, devint son intime ami et son héritier. C'est le fils de Boniface, Basile Amerbach, qui acheta à Paris en iSSj ou i558* et rapporta à Bâle le plan qui nous occupe, avec un bel exemplaire de l'édition des Antiquités de Paris de i55o. C'était probablement le plan et le guide offerts alors aux étrangers, que les splendides fêtes du temps attiraient en foule à Paris; et Corrozct paraît en avoir eu sinon le monopole, du moinâ la spécialité. Basile Amerbach était fort lié avec Théodore Zvinger, professeur et plus tard recteur de l'Université de Bâle, qui était venu achever ses études à l'Université de Paris de i55i à i553 *
1 . Sa correspondance témoigne qu'il fît deux séjours à Paris, pendant lesquels il ne manqua pas de visiter les imprimeries et les boutiques des libraires. M. Sieber, à qui nous devons ce renseignement, n'a rien trouvé dans ces lettres relativement au plan de Truschet; mais, pour un bibliophile tel qu'Âmerbach, une pareille acquisition ne méritait guère d'être mentionnée.
2. Voir Particle consacré à Théod. Zvinger dans l'ouvrage d'Herzog :
et qui publia en 1 577, sous le titre bizarre de Methodus Apod^emica *, une sorte de méthode pour voyager avec fruit, résumant sous forme de tableaux synoptiques les observations intéressantes à faire dans les pays étrangers que l'on parcourt, au point de vue géographique, civil, moral, artistique, littéraire, etc. Dans ce livre, il consacre, comme exemples, quatre chapitres spéciaux à la description des quatre villes savantes, des quatre Athènes, parmi lesquelles Paris, Athence GalUcœ, figure à côté de Bâle, Athenœ Helvetiœ. Cette description physique, administrative et intellectuelle du Paris du xvi* siècle par un étranger fort instruit, observateur intelligent, est assez peu connue et méritait d'être remise au jour; nous en donnons la traduction à la suite de ce mémoire.
Théodore Zvinger connaissait bien Paris, où il avait vécu deux ans de la vie d'écolier, mais il l'avait perdu de vue depuis vingtsept ans quand il écrivit ce chapitre, et il eut recours, pour se rafraîchir la mémoire, au livre et au plan que son ami Amerbach avait rapportés de son voyage. Ceci n'est point une supposition, la preuve en est dans l'indication qu'il donne des églises, hôtels, couvents, collèges, etc., que l'on rencontre à droite et à gauche en entrant successivement par les principales portes de la ville, car il cite tout ce qui est inscrit sur notre plan et ne cite guère que cela. Et même, quand le nom a été défiguré par la faute du graveur, comme pour l'hôtel de Brianne au lieu d'hôtel de Bretagne, saint Pierre des assis au lieu de Saint-Pierre-des-Arcis, etc., il traduit ; domus Briannensis -^ Sanctus Petrus in cathedra. De plus, l'exemplaire du Methodus Apodemica de la bibliothèque de Bâle porte la dédicace manuscrite de Théodore Zvinger à son ami Basile Amerbach. C'était un remerciement en même temps qu'un hommage amical.
Les collections de la famille Amerbach, après avoir passé par héritage aux Iselin ses alliés, furent acquises en bloc en 1661 par r Université de Bâle; et c'est alors que notre plan, dédaigné au milieu de tant de trésors bibliographiques et artistiques, entra inaperçu dans la riche bibliothèque où M. Lx}uis Sieber vient de le retrouver si heureusement.
Athenœ Rauricce,siveCatalogus professorum Academiœ Basiliensis. Basileae, 1778, in-8».
ï . Du grec àiciÔTUJio;, éloigné de son pays.