Notice sur une feuille de diptyque d'ivoire représentant le baptême de Clovis
Le baptême de Cloyis fut peut-être réyénement le plus important de rhistoire des rois de la première race. Par sa conversion au christianisme le fondateur de la monarchie française fit {dus pour étendre et con^Iîder sa puissance qu'elle ne l'eût été par le gain de vingt batailles y et il put la transmettre ^ ses desoendans qui , s'ils eussent eu une autre religion que celle de la Gaule, ne s'y fussent jamais solidement établis.
Un pareil sujet méritait sans doute d'exercer le talent des artistes , pour peu qu'il en existât alors; mais à cette époque jls étaient en bien petit nombre, et ne s'employaient guère qu'à peindre, dans l'intérieur des églises, des allégories mystiques peu variées, tirées de l'ancien et du nouveau testament, et que l'usage avait consacrées. L'histoire, et surtout l'histoire contemporaine, les occupait très-peu. C'est du moins ce qu'il est possible de présumer, par analogie, de ce qui se pratiquait alors à Rome, et d'après quelques pas« sages des écrivains du temps ; car il ne npus reste presque rien des monumens ou des ouvrages d'art exécutés en France sous le règne. de dovis et de ses enfans.
Cependant ce baptême, par les prodiges qui l'accompagnèrent et à tîtie de miracle, était digne d'nne exception.
Nous croyons qu'on nous saura gré de publier le dessin d'une feuille de diptyque d'ivoire sur laquelle ce baptême est figuré avec deux autres événepiens mii^culeux également dus à l'intercession de saint Rémi qu'on peut considérer comme le personnage principal des tableaux qui y sont sculptés , et qui sortent probablement des mains de quelque moine de Eeims, jaloux dp perpétuer les hauts laits de son patron.
En supposant que ce diptyque ait été exécuté seulement dans le moyen Âge , c'est-à-dire sous la seconde race, on doit croire que le sujet qu'il retrace a été copié sur un monument beaucoup plus ancien et des premiers s^kles
de la monarchie. C*est an mouis le jugement ^*en ont porté les meilleure connaisseurs 9 d'après le style de eette scnlptore, les costumes et les ornemens accessoires des personnages.
Le diptyque que nous allons décrire est enrichi d'or dans la bordure' et dans son intérieur» et représente, comme nous Tenons de le dire , trois miracles opérés par saint Rémi, tebà peu près qu'ils sont racontés dans sa Tie par l'archcTéque Hincmar.
Le premier est la résurrection d'une jeune fille de Toulouse qu'on avait apportée morte dans Téglûe de saint Jean-Baptiste de Reims. Hincmar raconte que le saint tq^prœhendens manum e/us dixie : PueUa, in nomine Dei nosiri Jésus Chntti, smrge, etc. Le prêtre Fortunat, que l'on croit être le même que saint Fortunat, évéqoe de Poitiers, qui vivait au YI*. siècle, en parle en «es termes dans sa vie de saint Rémi : Quœ protinus upprpkensa manu ponti" fiels eum intégra ineoiumitute surrexit. Une autre preuve que ce miracle était depuis long- temps célèbre, et avant qu'Hincmar ne composât son ouvrage, c'est que Grégoire de Tours en fait aussi mention : esi enim, dit-il, liber vitœ ^us qui eum narrât mortuum suscitasse; au reste la résurrection des morts était, comme on le sait, chose très-commune dans ce temps, et un saint^ui n'en avait opéré qu'une n'était pas du premier ordre.
Sur le diptyque, la scène se passe également dans l'intérieur d'une église. On remarquera le costume du parent de la jeune fille , placé sur le premier plan : il porte une tunique qui n'atteint pas le genou retenue par une ceinture et une chlamyde attachée sur l'épaule droite, au moyen d'une agrafe; les jambes paraissent nues, et ce personnage a pour chaussure des souliers, caligœ : on sait par Procope que c'était du temps de Clovis la chaussure des soldats romains , chargés de garder la Loire , qui s'étaient incorporés à ses troupes. Saint Rémi a la tète entourée d'une auréole ou nimbe; il est vêtu d'une tunique longue, d'une aube plus courte et d'une chasuble {casula seuplaneta). Ce dernier vêtement était alors un manteau ou habit de dessus isans ornement, que les gens du monde portaient aussi dans le mauvais temps (car d'abord les habits de prêtres ne différaient pas de ceux des laïcs); mais l'usage de la chasuble leur fut particulièrement recommandé , comme plus convenable , dans un concile tenu en Allemagne vers 742. Le saint est chaussé avec des sandales attachées par des courroies ou cordons : leur forme est peu commune; tous les prêtres figurés sur ce diptyque en portent de pareilles.
Le costume de saint Rémi est presque entièrement semblable à celui sous lequel il est représenté dans un manuscrit du Sacramentaire de saint Grégoire, écrit dans la 31*. année du règne de Charlemagne, c'est-à-dire en 799, par nn nommé Lantbert, pour un doyen de l'abbaye de Saint-Remi de Reims. (Voyez l'édition de ce Sacramentaire, donnée en 1642, avec des notes par HnguesMenard.)
Le pape Grégoire-le-Grand est aussi représenté dans lé même manuscrit ,
et son coslttiM ressemble à oeiiil de saint Rémi. C'était éffeoiivvment à cettcf époque l'habHlement dés papes; on en a la pteave , premièrement^ dans m antre portrait ite^saint Grégoire , peint à Rome /ùi qu'il fit faire tm-méme dana le monastère de Samt-André; il s'y trouve placé entre son père et sa mère, qui portent comme lui la chasuble. Baronius en tire la conséquence que son père était diacre, ce qui ne nous paraît pas prouvé. (Voyez Baronius, anna^ les, anno 604.) Secondement, dans une peinture représentant le pape Léon m, exécutée à Rome, dans le temps où le manuscrit que nous citons a été écrit. Voyez une Dissertation du cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, de pientra sacra ^ tome VII Symholorum decas remana^ 1754.
Dans les peintures faites à Rome, «es papes ont des croix marquées sur le pallium : dans les tableaux du manuscrit du Sacramentaire, saint Grégoire et saint Rémi portent un pallium, mais sans apparence de croix; sur le diptyque, saint Rémi n'a pas de pallium, et cela est plus conforme à la vérité historique. II n'en portait certainement pas lors du baptême de Clovis, qui eut lieu en 496; car on sait que saint Césaire d'Arles est le premier des évêques d'Occident qui porta cet ornement, que lui donna le pape Symmaque, l'an 514; ce n'est que vers 800 que le pallium fut envoyé à tous les métropolitains.
Saint Rémi n'a du reste ni étole, ni crosse , ni mitre, puisque la crosse ne fut guère employée que dans le X«. siècle, et qu'il n*est pas question de mitre avant l'an 1000. Tous les auteurs qui se sont occupés de liturgie, Onnphre Panvinio, le cardinal Bona, Hugues Ménard, Claude de Vert, Thiers, s'accordent pour affirmer que la mitre est une invention récente dont il n'est fait mention dans les rituels et les livres ecclésiastiques, ni sur les peintures et les autres anciens monumens , avant la fin du X*. siècle ; et, ainsi que Thiers l'a remarqué, sa présence peut aider à porter un jugement sur leur âge.
U en existe cependant un qui en reculerait l'usage, s'il était du temps qu'on lui a assigné. C'est un tombeau, orné de sculptures, qui se voyait dans l'abbaye de Saint-Remi de Reims, et que Martenne et Durand, dans leur Voyage littéraire, ainsi que Montfaucon, dans ses Monumens de la monarchie française, regardent comme étant celui de l'archevêque Hincmar, mort en 882.
Les évêques qui y sont représentés portent la crosse et une mitre d'une forme singulière (gravée d'une manière plus soignée dans l'Explication des cérémonies de l'église, deClaude.de Vert); parmi eux on croit reconnaître Hincmar, sacrant Louis-le-Bègue, ou donnant sa bénédiction à Charles-le- Chauve; le style du dessin et les costumes sont beaucoup moins anciens que sur notre diptyque. Mais il convient d'ajouter qu'il existait une tradition qui regardait ce tombeau comme ayant été fait pour l'archevêque Raoul de Vert, mort dans le XI«. siècle.
Le second miracle figuré sur le diptyque, et par lequel l'huile exorcisée et le chrême nécessaires pour le baptême d'un malade descendirent du ciel
à la pfrière de saint Rémi , est raconté en détail par Hincmar. Flodoard en finit également mention , mais ce qui prouve qu'il était connu bien avant euX) c'est que Ptuche a cité (Lettre sur la sainte ampoule, 1719) la préface d'une messe de saint Remii antérieure à Gharkmagne, qui en parle en ces termes : Dum autem cuidam œgroto baptisando Ckrisma quœ^ rereiur et nihil inveniretur , sic ampuUas vacuas super altare pissit wtiHi^ ut ipee se intérim in oratione prostemeret, tum coclesti rere Chrismatis he^ nedietioprofunditur. Dans le récit d'Hincmar , il est dit : Surgens ab erutioné,,* ampuUas.... sacri Chrismatis plenas invcnit ; il n'est pas question de la plnio divine figurée sur le diptyque en conformité de la leçon retrouvée pav Pluche. On peut remarquer la cuve où le baptême doit se faire , différente du baptistère sculpté sur le tableau suivant.
Celui-ci est le plus important des trois , il représente le baptême de Clovis ; une colombe apporte la sainte ampoule ; le baptistère oà le roi est plongé , se trouve hors de l'église , ainsi que cela avait lieu jadis; deux évéques sont auprès de Govis } l'un, saint Rémi, pose la main sur sa tét^ et l'autre, qui doit être saint Yast, également décoré du nimbe, et dont Hincmar ne parle pas, tient le linge nécessaire pour l'essuyer, et dont il devait avoir besoin, attendu que la cérémonie avait lieu le jour de Noël. Clotildc est présente , la couronne sur la tête et couverte d^un voile en forme de guimpe. Elle n'a pas d'auréole comme les évéques , car elle ne fut canonisée, ainsi que Clovis, que dans l'année 1118, par le pape Gelase IL Au reste , le nimbe placé sur la tête des rois de la pre^ miére race, n'est pas un caractère de haute antiquité, comme l'avait cru Montfaucon, et il ne fut guère employé pour eux que dans le 7LI«. siècle. Tous les ecclésiastiques représentés sur ces tableaux portent le même costume , la tunique et la chasuble , et ce n'est que dans le premier que saint Rémi s'en distingue par l'aube , comme nous l'avons remarqué plus haut. L'église, vue à l'extérieur, a la forme des temples antiques, à l'exception de l'arcade qui en figure l'entrée.
On peut consulter , sur la sainte ampoule , un mémoire de Yertot , inséré dans ceux de l'académie des inscriptions, et le chapitre X de l'ouvrage de M. Leber, sur les cérémonies du sacre. Malgré le silence que Grégoire de Tours garde sur ce miracle, il a très-bien pu entrer dans' les vues de Clovis de faire croire à cette intervention divine lors de son bapttoe. Peut-être aussi le sceptre consulaire d'ivoire, surmonté d'un aigle, qu'il reçut de l'empereur Anastase , avec la dignité de patrioe et de consul
(7) romain y a-t-il eontribué à accréditer ce miracle; ce qui nous le ferait croire , o*ett l'existeiice d'une monnaie d'argent sans légende , représentant dW c6té une tète barbue , ayant une couronne radiée , ornée de perles ou de pierreries ( eoronam auream cum gemmis. Vita Rémi, per Hinem. ) » et au revers , un oiseau tenant au bec quelque chose de rond qui semble descendre sur une croix ou un sceptre. Cette pièce peut trèsrbien aroir été une de celles que Clovis distribua lui-même au peuple , lorsqu'il eut reçu à Tours les omemens consulaires. On sait qu'à cette occasion il monta à cheval , le diadème en tète y revêtu de la tunique de pourpre, et de la cbhunyde {tmucd biaied indutus et chlamyde, împonem eerpki diadema. Greg. Tur, ).
Il est à présumer qu'avant cette cérémonie qui eut lien en 508 , Clovis ne portait pas de couronne; c'est ce qui nous fait lui attribuer une autre monnaie d'argent/ qui a d'un côté une tète de profil » remarquable par sa longue chevelure , signe distinctif des princes francs , et ayant devant elle une croix; au revers il y a un carré rempli de croix.
Ce même carré , renfermant des signes variés , se retrouve sur une autre pièce qui a pour revers une sorte de navire , et dont nous donnons également le dessin. Bouteroue a fait connaître ( pag. 2Î5 ) une pièce à peu près pareille à celle-ci; il croit qu'elle a été frappée à Quentovic, port de mer actuellement ruiné sur la Manche , et où beaucoup de monnaies ont été frappées sous la deuxième race.
Nous avons vu dans le cabinet de la Monnaie y à Parb, plusieurs pièces ayant de la ressemblance avec celle publiée par Bouteroue , et avec la nâtre, c'e$t<-à-dire ayant d^un côté une espèce de navire , et de l'autre un carré contenant des croix ou des signes variés, et différant entr'elles par les détails, mais no»s n'en avons pas trouvé d'analogues à la précédente ; cette dernière prouve que ces monnaies ont été frappées par des princes chrétiens , très-probablement par Clovis ou ses enfans ; elles portent le caractère d'un peuple encore barbare, et n'ont pas été calquées
(8) SUT les monnaies de Rome ou de GonsUntinople , comme oettes qoe LebkuHT a publiées et qui sont toutes en or. On sait cependant par le témoignage de Procope, que les rois francs ne firent frapper des pièces d'or que lorsque Justinien leur eut cédé la souyeraineté de la Gaule, et que par conséquent il ne peut y en avoir de Clovis I*', ni de Thierry et de Clodomir; c'est là aussi l'opinion de l'abbé Dubos, et les auteurs de TArt de vérifier les dates disent positivement que Ckildebert et Clotaire sont les premiers rois francs qui firent faire de la monnaie d'or.
Ce qui peut donner quelque valeur au petit monument que nous décrivons, c'est y nous le répétons, qu'il ne reste presque rien des Mérovingiens , et qoe tout ce qui leur a été attribué leur est bien postérieur , à l'exception toute^ fois du tombeau de Fredegonde, exécuté de son temps en marqueterie» parsemée de filigranne de laiton , et sur lequel le costume est difficile à reconnaître. Qui aurait dans la suite songé à orner le tombeau de Fredegonde i
Les représentations les plus authentiques des rois de la première race consistent en statues placées aux portails de différentes églises } passons^ les rapidement en revue. . .
Le portail de l'abbaye de Saint-<ïermain-des<-Prés , à Paris, offrait plusieurs statues que Montfaucon, qui les a représentées dans ses Monumens de la monarchie française, explique ainsi : la première figure est saint Remi^ il porte une étole , une crosse et une mitre ; à ses côtés est Clovis, reconnaissable à l'aigle qui surmonte aoa sceptre , comme ayant été décoré des insignes de patrice et de consul romain ; puis vient Clotilde et un roi reconnu pour Clodomir , à son nom écrit sur le rouleau déplayé qu'il tient à la main ; de l'autre côté du portail , se trouve Childebert , tenant un sceptre à la main , puis la reine Ultrogothe , sa femme , et ses autres frèrçs Thierry et Clotaire; ces. deux derniers ayant leur nom gravé sur un rouleau. Nul doute qu'on n'ait voulu représenter Clovis et ses enfans^ n^ais il est prouvé actuellement que ce portail a été reconstruit par l'abbé Morard,au commencement du 11* siècle , ainsi que son épilaphe l'indique clairement.
Seize rois et quatre reines étaient figurés à peu près de même et sans qu'aucune indication servit k les distinguer entr'eux, sur le portail de l'église de l'abbaye de Saint-Denis , construit au 12^ siècle; d'autres statues regardées comme plus anciennes, étaient dans le cloître de cette abbaye : on voit les unes et les autres gravées dans l'ouvrage de Montfaucon.
Indépendamment d'une longue suite de rois placés dans une galerie élevée de la cathédrale de Paris , il y avait au troisième portail de cette église, huit statues . que Montfaucon a également fait dessiner, et qui représentent d'un côté^ d'abord saint Pierre, puis un roi avçc un sceptre,.
une reine et on antre roi ; et da côté opposé» saint Paul , un roi tenant un violon, une reine et un roi avec un sceptre. On sait que la cathédrale de Paris fut commencée en 1163 , et n'était pas terminée au 14^ siède. On présume seulement que quelques-unes de ces statues ont pu provenir d'églises plus anciennes.
On a avancé la même chose des statues nombreuses qui ornent le portail delà cathédrale de Chartres; elles seraient, dit-on, du 10" siècle, tandis que ce portail n'a été achevé qu'en 1145, au milieu du 12*. Cependant on croit que l'ancienne église, brûlée en 1020, était de bois; elle ne pouvait par conséquent avoir des statues de ce genre ; l'une des plus remarquables est celle de Tévéque Fulbert, dont la mitre est d'une forme toute singulière, tandis que d'autres évéques sont représentés avec ime mitre ordinaire. Ce Fulbert n'est mort qu'en 1028 ( Voyez les Monumens Français inédits de Willemin). •
' Sur le portail de Sainte-Marie, de Nesle , au diocèse de Troie , se voyaient aussi trois rois et une reine regardés comme Mérovingiens ; la reine avait un pied d'oie, et c'était, disait-on, Clotilde; il s'y trouvait aussi, outre, un saint Pierre , un évéque qui avait une mitre, une crosse et une étole. Cette seule circonstance doit faire rejeter l'idée' que ce portail ait pu être élevé avant le 9* siècle, sous la deuxième race (Montfauoon* Monumens de la Monarchie Française )•
Des rois réputés aussi Mérovingiens , une reine au pied d'oie et des évéques coiffés d'un bonnet en forme de côtes de melon , comme le portent plusieurs rois des portails de l'abbaye de Saint-Denis et des cathédrales de Paris et de Chartres , se voient sur celui de l'église de Saint^Bénigne de Dijon ; mais ce dernier portail n'a été construit qu'au commencement du 1 1« siècle, sous le règne du roi Robert (D. Plancher. Hist. de Bourgogne).
On a tiré du portail de l'église de Notre-Dame de Corbeil , pour les transporter au Musée des Monumens Français , à Paris , deux longues statues plates, mais d'un travail très-soigné, et fort curieuses pour la richesse et la variété de leurs vétemens (Voyez Lenoir, Histoire des Arts en France , et Willemin , Monumens Français inédits ). M. Lenoir leur donne sans hésiter les noms de Clovis et de Clotilde ; il dit de plus qu'elles ont été sculptées dans le 5* siècle , ce qui serait du vivant même de Clovis , et par suite de cette assertion fort hasardée, il est conduit à avancer que les costumes et les arts navaient pas varié en France pendant près de 600 ans, ce qui n'est pas croyable. L'abbé Ld)œuf nous apprend (Hist. du Diocèse dé Paris. T. XI) que le portail de Notre-Dame dé Corbeil avait de chaque côté trois figures longues et étroites , dont celle du milieu représentait une femme , que la tournure des ceintres d'un pilier à l'autre de cette église indiquait le commencement du gothique , et par conséquent les environs de l'an 1 100^ et il conclut des document
11 a reeaeiUisi que ce momuiMftt a été constniit aooi le règne de Philippe l» , qui oMnmeBfa en 1060.
La délica t ewe du travail de cet statues i leur bonne oonservalion , a pu leur donner quelque importance « mais on voit qu'elles appartiennent à la même époque que la plupart de celles que nous ayons examinées jusqu'ici I G^esÏ4k-dire au 11* siècle.
Nous n'avons pas k nous occuper du portail de Sainl-Germain-rAuzerrois de Paris ( Lenoir. Hist. des Arts en France); les sUtues de Childebert et dUltrogothe qui y sont placées sont costumées d'un autre manière , et elles n'ont été faites que beaucoup plus tard, au 14* siècle.
Enfin ) il sen ici question seulement pour mémoire d'une figure de Clovisy qui existerait sur le portail de Téglise de Notre-Dame-du-Port de Clermcmtf en Auvergne; le roi tient d'une main la hache ou francisque f avec laquelle il tua le soldat qui l'avait insulté à Soissons ; à ses pieds est le vase qui fut l'occasion de cet acte de sévérité , et sur sa tête descend la colombe céleste, ayant au bec , non la sainte ampoule, mais comme une hostie empreinte d'un croix; son costume est tout différent de celui des «hs qui garnissent les portails dont nous avons parlé. On sait que cette église fut bâtie par saint Avit qui mourut en 594 ( en 525 selon les auteurs de l'Art de vérifier les Dates ) , qu'elle fut pillée et brûlée par les Normands en 824 , et réparée dans le 9* siècle par Sigon , évêque de Clermont Cette figure est dessinée dans le Voyage pittoresque de France , rédigé par M. Charles Nodier , et on a lieu de s'étonner qu'on ne trouve dans le texte rien qui y ait rapport L'inscription tracée au-dessus de Clovis , celle qui est sur le vase brisé à Soissons, la date de cette sculpture , tout était digne d'attention; il serait à regretter, ce qui est très-probable ^ qu'elle ne dàt son existence qu'au caprice d'un lithographe.
De cette courte énumération il résulte que toutes ces statues de princes mérovingiens qui, pour la plupart, n'existent plus que dans les dessins, souvent peu fidèles, qu'on en a faits, ont été exécutées postérieurement au dipt}rque que nous £sAsons connaître; il reste à faire voir, combien, en outre, il règne d'incertitude sur les personnages que ces figures représentent, et quels doutes on doit élever sur la vérité de leurs costumes.
L'abbé Leboeuf , dans un mémoire inséré par extraits dans ceux de l'académie des ioscriptions, s'occupant particulièrement des statues de reines remarquables par leur pied d'oie, établit, par de bonnes raisons, qu'elles ne peuvent représenter Clotilde , qu'une reine Pédauque , ainsi nommée à cause de cette difformité , n'a jamais existé , et que c'est la reine de Saba qui, d*après des traditions orienUles , avait les pieds fort laids , qu'on a voulu figurer par ces statues ; par suite , il reconnaît dans les rois qui sont dans sa compagnie , Salomon et David , et quelquefois Melchisédec. Suivant ce laborieux écrivain , cette explication serait vraie, non-seulement
pour lo portaîb de âaint-^Beoigne de Dijon , de l'église de If este ^ dont nous ayons fait mention^ ainsi que pour ceux dn prieurt de Saint-PoOr^ çain, en Anverpiey et de l'église de Saint-Pieite, de NeTers, sur lesquels se voyait aussi une reine Pédauqne (*) , mais encore pour d'autres églises : ainsi il regarde les rois placés an troisième portail dé la cathédrale de Paris , eomme étant les ancêtres dé la Vierge , David et Salomon » et il y retrouve la reine de Saba et Betsabée; M. Gilbert adopte 6ette opinion dans sa Description de la eathédrale dé Paris.
L'abbé Lebœuf voit encore des rois et des reines de Faneien^testament au portail de Saint-Germain-des-Prés , Clovis et Clotilde ne s'y trouveraient pins f et il n'y aurait de leur race que les deux rois les plus éloignés de la porto ( Voyea THistoire du Diocèse de Paris).
Une chose remarquable , c'est qné toutes ces reines» qu'elles aient ott non un pied d'oie, sont costumées de même; les cheveux sont très-longs, partagés en tresses ou entremêlés de bandelettes ; elles ont sur le torse une sorte de chemise qui en accuse les fotmes , d'un tissu fin , comme gaufFré, enrichie de galons, de broderies^ à Fextrémité du ventre se trouve «ne longue ceinture dont les hùnts pendent très-bas; elles Cmt comme un jupon formant beancôfup de plis , et sur les épaules un man-
(^) LV^gHfle de l'abbaye de Sakit-Ponrçain fat, dit-on, construite par Charlemagûe, mais ce qui est plus certain , c'est qu'elle éprouva de grands changemens on de grandes réparsfîons en 960. Vis-*à-^vis la reine Pédauqae qu^on y remarquait, on voyait une Statue de roi.
On dit que l'église de Saiot-Père de Nevers fut bâtie par le roi Pépin le Bref, sur la fin du VIIH*. siècle ; la statue de la reine Pédauqne ayant les cheveux nattés et couverte d'un manteau royal, s'y trouvait avec celles de deux rois; cette église tomba de vétusté en 1771* Nous ne connaissons pas de dessin de ce portail non plus que] de [celai de Saint-Pourçain, sur lequel d'ailleurs on ne voit plus de reine Pédauqne.
Ballet, dans une de ses Dissertations sar la mythologie française, a cherché à prouver que ces statues , singulières par lenr pied d'oie , représentaient la reine Berthe , épouse du roi Robert , fils de Hagues Capet, excommuniée en 998, et qai accoucha d'un enfant monstrueux; d'après celte explication ces monumens ne seraient qae de la 3°»*. race.
D'autres ont avancé que cette reine représentait Berthe dite au grand pied , parce qu'elle en avait un plus grand que l'autre , femme de Pépin le Bref, et morte en 783. Dans ce cas , elle n'aurait trouvé place sur les églises qu'auprès des princes Carlovingiens dont elle fut on l'épouse on la mère; et les Capétiens sous lesquels la plupart de ces édifices furent reconstruits n'auraient pais cherché il en rappeler le souvenir.
teaii ridiemeot brodé (*)i ces ajuttemeos , qui n'ont rien de commun avec les Tétemens des Romains ou des Grecs , nons paraissent oonveoir parfaitement à une reine de l'Orient , et c'est sous ces habits qu'on devait surtout au 11* siècle représenter la reine de Saba.
C'était dans le Levant que se fabriquaient presque exclusivement alors les étoffes précieuses , les tissus de soie brochés d'or , et encore main* tement une diemise de soie de cette espèce, y est la principale parure des femmes. Les voiles ou chemises , dites delà vierge, que conservaient plusieurs églises f viennent de ces contrées , et la plupart en ont pour preuve les lettres arabes qui y sont brodées. Dans les tombeaux du lU siècle on retrouve encore des évéques, des abbés revêtus dé ces brillans tissusw Ainsi, Ingon, mort en 1025, abbé de Saint-Germain-des-Prés , avait des espèces de guêtres brodées en or et en soie, dont les dessins étaient entourés de caractères cufiques. Une fois ce costume adopté pour la reine de Saba ou pour Betsabée , il était naturel de l'appliquer aux reines de la première race dont on voulait reproduire l'image. U faut se rappeler que le 11* siècle, pendant lequel la plupart de ces statues ont été sculptées , fut une époque de profonde ignorance, et que lorsque les circonstances firent naître le besoin, de relever les monumens religieux qui presque tous avaient été détruits , et de placer aux portes des églises les figures des rois Mérovingiens qui en avaient été les premiers fondateurs, les artistes qui avaient donné à Aaron la mitre, la crosse et la chasuble» ne sachant comment les représenter , durent affubler Clovis et ses enfans , soit d'un costume de convention imaginé pour Salomon et Melchisédec , soit de celui que portaient de leur temps les rois de l'Asie ou les empereurs de Constantinople , dont les habits étaient surchargés d'or, de pierreries et de perles.
Plusieurs causes s'étaient réunies pour faire disparaître les monumens sur lesquels on eût pu s'instruire des costumes de la première race. On sait d'abord quels ravages les Normands firent en France sous les derniers Carloviagiens , combien ils renversèrent et incendièrent d'églises , et que presque toutes les anciennes sculptures furent anéanties par ces barbares ; mais en outre « L'opinion sinistre que l'expiration de l'an 1000 était le 9 terme marqué pour la fin du monde , avait fait négliger l'entretien d'un
(*) Un des rois qui se trouvaient dans le cloître de l'abbaye de St-Denîs avait une taniqUe serrée sur le tronc et brodée , et une ceinture tombant très-bas comme celle des reines. Il est probable que ches les Francs le costume des hommes n'était pa.*! si semblable à celui des femmes, tandis que la chose est ordinaire chez les C^rientaux.
9 grand kiômbre d'édifices ; placeurs étaient en ruine. Quand le retour de » l'année eut rassuré les esprits , un nouveau zèle animant les princes et » les prélats , ils brûlèrent de se signaler par de pieuses entreprises. L'ar- » deur de bâtir devint une passion. Partout furent abattus les anciens tem- » pies, même sans nécessité; partout s'élevèrent des basiliques plus vastes » et plus riches que les anciennes , et qui, suivant l'expression d'un au- » teur contemporain , semblaient donner au monde rajeuni une nouvelle » parure.» ( ]lf.£méric David, Discours historique sur la Peinture moderne }.
Mais les anciennes églises eussent- elles encore exbté, il est douteux qu'elles aient pu donner aux sculpteurs les modèles dont ils avaient besoin. Le système de construction était différent sous la première race; la plupart des édifices religieux qu'elle fit élever dans les 6* , 7* et 8« siècles, étaient en bois, formés de grands troncs d'arbres sciés par le milieu et enfoncés en terre ; ils étaient couverts en chaume , telle était la cathédrale de Strasbourg que Clovis fit construire. On sent bien qu'il était difficile que des statues fussent placées près de leurs portes ; et en outre la chose eût-elle été possible, les préjugés du temps s'y seraient opposés ; on sait que la crainte de favoriser le retour de l'idolâtrie , fit détruire beaucoup d'images et de peintures qui décoraient les églises, et que si Charlemagne et ses descendans ne furent pas proprement iconoclastes au moins comme le témoignent les livres appelés Carolins , ils ne firent rien pour encourager l'application des arts du dessin aux monumens du christianisme; et s'ils regardaient comme un abus la représentation de Dieu et des saints , celle des autres personnages et surtout des rois d'une famille qu'ils avaient détrônée , devait certainement être proscrite ; nous avons remarqué que , par un motif du même genre , les premiers Capétiens ne reproduisirent aucune image des Carlovingicns.
Par toutes ces raisons nous sommes portés à croire que les princes de la première race sont représentés d'une manière infidèle sur les monumens du 11« siècle qui sont parvenus jusqu'à nous; on sait que l'habillement des Francs différait de celui des Romains ; qu'ils ne portaient pas comme ces derniers la tunique longue et ]a chlamyde ( un passage de la Yie de Charlemagne, par Eginard , le fait connaître ) ; mais Clovis et les rois ses successeurs ont pu adopter dans les grandes occasions le costume des empereurs ou des consuls.
Une ancienne statue de Dagobert figuré assis , qui existait dans l'église de Saint-Denis , et qui paraissait être de son temps , et celle de Sigebert , placée sur son tombeau dans l'église de St.-Médard de Soissons , où il était revêtu de la chlamyde et de la tunique longue des^Romains, en sont une preuve.
On se tromperait si, en comparant ces statues avec celles de l'église de Montmorillon, en Poitou , on en tirait un argument en faveur de l'antiquité
an fnaàènu U «st recoan ipftimeotnt ^pie oelte éf^ice, qui ItH long^ leiD|M célèbre parmi les antiquaires , parce qu'on la regardait ooame ayant lervi an culte des Druides , n'a été construite qu'au 1 1* et même au 12« siècle , comme le dit positivement SL Lenoir qui, dans l'ouvrage qa# bous avons déjà cité , en a Ciit graver les statues avec plus d'exactitude qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors. U affirme cependant que ces statues sont beaucoup plus anciennes I parce que, dit-il, elles ressemblent k celles de Notre- Pame de Gorbeil j elles ont le même style de desûn , le même ooiftiuie , ks mêmes attitudes, la pierre en est travaillée de la même manière* Hons en conclurons nous, qu'elles sont du même temps, et qu'elles ne sont pas antérieures à la construction de Tédifice qu'elles décorent. Les personnages, nus entourés de seqtens et de crapeaux, et qui paraissaient si extraordinaires , représentent des damnés; on en voit d'analogues dans l'ancienne abbaye de Moissac , département de Tarn et Gaix>nne.
Le recueil de diptyques puUié par Gori et son continuateur Pasaeri , . n'en oontfent auenn qui comme le nôtre représente un sujet relatif à l'histoire de France. Le seul qui ait avec celui-ci quelque analogie de forme, se trouve dans le 3* volume; il renferme pareillement trois scènes superposées : la première se rapporte à la vie de J.-C* î sur la deraîère on voit saint Martin , l'apêtre des Gaules , partageant son manteau.
Nous pensons avoir montré dans cette Notice :
1^. Que le diptyque qui y est décrit a dA être exécuté à une époque peu éloignée des évéuemens qui y sont figurés;
2®. Que les monumens qui représentent les faits de rhîstoire de France, sous la première race, manquent presqu'entièrement;
3®. Que les figures connues des Mérovingiens datent au plus du X*. siècle ;
4**. Qu'il est très-probable que ces deràières n'en retracent qu'une image infidèle.
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