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IV. Nouvelles scientifiques et littéraires

Prix, à Paris , 46 fr. pour un an ; dans les déparlemens , 55 fr, , el 60 fr. pour les pays étrangers.

(3) «•llc-mr-me : I)eaucoiip s'étaient éloignés de la religion, en voyant à quels usages on la faisait servir, et, si la légèreté, si l'amour des plaisirs avaient fait des incrédules, la bulle Unigenitus et les dragonnades en avaient fait davantage. Tel était l'état des esprits, lorsqu'un brillant succès dramatique révéla Voltaire à la France,

Né dans les dernières années du dix-septième siècle (i), élevé durant sa première enfance par l'ami de Ninon (2), confié plus tard à l'éducation un peu mondaine des jésuites , conduit chez Ninon au sortir du collège, répandu bientôt dans les sociétés épicuriennes des Cbaulieu, des La Fare, \oltaire avait uni de bonne heure à la sagacité rapide, à l'active imagination, à la vive et mobile sensibilité qu'il tenait de la nature, rurl)anité, l'élégance facile, les grâces légères que donne l'usage du grand monde, et la hardiesse de pensée qu'il avait puisée dans les impressions de son enfance et de sa jeunesse. D'abord contrarié par sa famille dans son goût pour la poésie, menacé d'une lettre de cachet, exilé en Hollande à la suite de l'ambassadeur Châteauneuf, relégué à Saint-Ange auprès du vieux Caumartin, jeté à la Bastille pour une satire qu'il n'avait pas faite , accueilli enfin à la scène française , il débutait dans la carrière des lettres par un triomphe : à vingt-quatre ans , l'auteur (VOEdipe montrait déjà, non le génie ci'éateur qui devait ouvrir de nouvelles routes à la tragédie , mais le plus brillant imitateur et presque l'héritier du style de Racine.

(1) François-Marie Arocet, si célèbre depuis sous le nom de Voltaire, naquit à Cliatenay, près Paris , le 20 février i6<)4- Son père , après avoir exercé arec honneur l'état de notaire, était devenu trésorier de la chambre des comptes; sa laiie^ Marguerite d'Aiuard, appartenait à une famille noble du Poitou. Le jeune Aroiet vint au monde presque mourant ; il ne put recevoir le baptême que le 21 novembre 1694 ; cette circonstance a trompé quelques biographes sur l'époque pi'écise de sa nabsance.

Le nom de Voltaire lui fut donné par sa famille, suivant un usage alors assez commun , pour le distinguer de son frère aîné.

(2) L'abbé de CHATEAUNErr. Il était lié avec la mère de Voltaiie , et i lavait servi de parrain au fil*.

Un succès nouveau allait bientôt ajouter encore à ce premier succès : bientôt la Henriade allait enrichir la France, sinon d'une épopée , du moins d'un ouvrage où la poésie la plus brillante s'allierait aux enseignemens delà raison la plus pure.

Couronné, à vingt-huit ans, d'une double palme littéraire, indépendant par sa foi'tune, recherché dans la société, accueilli par les grands. Voltaire alors semblait voué pour toujours à la poésie. Un événement imprévu vint changer sa destinée. Cruellement insulté par le vil héritier d'an grand nom, il vent demander vengeance aux lois; elles sont muettes : à ses nobles amis ; ce n'est qu'un plébéien outragé par un grand seigneur, ils ne daignent pas s'en apercevoir : à son courage; la Bastille et l'exil lui répondent. Repoussé de toutes parts, il abandonne enfin l'agresseur et ses complices au mépris qu'ils méritent; il passe en Angleterre. Pendant trois ans, il y respire l'air de la liberté : il s'y pénètre des écrits de Newton, de Locke et de Shakspeare, et, riche de connaissances et d'idées nouvelles, il rapporte dans sa patrie VEssal sur la poésie épique (i), Brutus , la Mort de César et les Lettres sur les yànglais.

Ici commence la carrière philosophique de Voltaire; ici son talent dramatique prend aussi une direction nouvelle. Dans OEdipe , dans Artémire, dans Mariamne , on avait applaudi l'élégant imitateur de Racine : dans Brutus, dans Zaïre ^ dans la Mort de César, l'imitateur disparait pour ne montrer plus que Voltaire. Moins parfait dans son style, moins scrupuleux sur le choix des ressorts dramatiques, déjà il commence à se montrer plus naïf, plus passionné, plus tragique, à présenter au spectateur des tableaux plus imposans, à mêler aux émotions du théâtre des instructions plus profondes.

Zaïre, qui, par l'époque et le lieu de la scène , par les ca-

(i) Cft ouvrage, composé en Anglctcno, fut d'abord <;cnt cii anglais.

( 5) ractères de Lusignaii et de son fils, semble se rapprocher di» genre historique, appartient aussi, par les caractères de Zaïre et d'Orosmane, à ce genre idéal que la tragédie peut, ce me semble, admettre dans les ouvrages dont l'intérêt repose sur les mouvemens du cœur. Le charme des sentimens les plus aimables, les combats de l'amour et de la religion, les tourmens de la jalousie dans une âme aussi confiante que tendre et généreuse, ouvrirent des sources de pathétique inconnues jusqu'alors : les noms français , prononcés pour la première fois sur notre scène , parurent une innovation heureuse , que Voltaire ne tarda pas à reproduire dans la tragédie imparfaite, mais touchante , à^ Adélaïde du GuescUn.

La Mort de César ne put être représentée que sur un théâtre de collège. Cette pièce attira même sur son auteur une demi-persicution. On lui fit un crime des sentimens républicains répandus dans sa tragédie : la police ne trouva point Brutus et Cassius assez royalistes.

Chaque jour, en effet, l'auteur de la Henriade était arraché à ses travaux par quelque persécution. D'obscurs écrivains, que souvent il avait aidés de sa fortune ou de son crédit, le harcelaient de leurs libelles. Des âmes charitables se faisaient un point de conscience de dénoncer incessamment au pouvoir un auteur encore irréprochable par ses ouvrages, mais connu pour la liberté de ses opinions. Une administration Iracassière accueillait sans examen ces délations journellement répétées : c'étaient à chaque instant de nouveaux dangers à craindre, de nouveaux orages à conjurer. Persécuté pour la Mort de César, persécuté pour l'élégie sur la mort de Lecouvreur, persécuté pour le temple du Goût, persécuté poup les Lettî^es philosophiques, persécuté fourVE pitre à Ura~ nie , Voltaire perd enfin patience ; il quitte la capitale , et renonçant aux lettres, dont la culture n'est pour lui qu'une source de dégoûts et de périls, il va cacher sa vie et la consacrer à l'étude des sciences dans le sein de la retraite et de l'amitié.

Madame du Châlclct, fille xbi baron de Breteuil, possédait

une terre à Cirey , sur les fronliè-res de la Lorraine. Éfevée avec soin, douée d'une force d'esprit rare, surtout alors, chez son sexe et dans sa condition, eHe avait su ailier à l'amour des plaisirs, au gofit des frivolités, le goût de l'instruction et des études sérieuses. Le rapport des penchans, l'accord des opinions, rapprochèrent bientôt Emilie et Voltaire : un lien peut-être plus tendre que l'amitié s'établit entre eux.. Ce fut près d'Emilie que Voltaire alla chercher mi asile contre les traits de Tenvie et contre les Aexations du pouvoir.

Cet asile devint bientôt un temple consacré aux sciences. Cirey vit se former dans son enceinte une bibliothèque, un laboratoire, un cabinet de physique t des savans illustre* vinrent le visiter. L'étude delà physique et de l'astronomie occupa quelque tems Voltaire : il composa, sur la nature des forces motrices f un Mémoire qu'approuva l'Académie des sciences: il obtint, ainsi que madame du Châtelet , une mention honorable à l'un des concours de cette académie : il composa les Élcmens de la philosophie de N( wion, exposition superficielle, mais simple et lumineuse, d'une philosophie encore peu connue en France. Ce livre, qui n'est rien pouc la gloire de Voltaire , fut pourtant utile ; il popularisa des découvertes importantes, trop négligées jusqu'alors; il acheva de discréditer la physique des écoles, tin trait peindra l'administrxition de cette époque. Le chancelier d'Aguesscau, élevé dans la philosophie cartésienne, ne voulut jamais accorder de privilège pour l'impression des Elcmens de Newton : il n'était pas permis alors de penser en physique autrement qu'un cLaucelier de France.

Mais en vain Voltaire s'était promis de rompre avec les lettres : ses amis et surtout son penchant le rappelaient incessamment dans la Carrière dont il avait cru sortir pour toujours. Il passait de la physique à la littérature, de la littérature à la physique : ses jours étaient remplis de mille travaux divers ; sa tête active suffisait à tout. Tandis qu'il écrivait sur la gravitation, qu'il répétait les expériences de Newton sur la Uunière, il composait Alzire, Mahomet , Mcropc; M

(7 ) achevait les Discours sur l'Uomme; il écrivait V Histoire de Charles XII, esquissait la Pldlosopliie de l' histoire , commençait le Siècle de Louis XIV , préparait V Essai sur les mœurs.

Mahomet , représenté à Lille en i';l\i, ne put d'abord l'être à Paris. On voulut voir, dans cette tragédie, une satire indirecte contre la religion chrétienne. Voltaire l'apprit et dédia sa pièce au pape Benoît XIV, qui lui répondit en termes flatteurs et lui envoya des médailles. Crébillon fut plus diflicile en fait de religion que le chef de l'église; il refusa, comme censeur dramatique , d'approuver l'ouvrage de son rival et de son vainqueur.

Mérope éprouva moins d'obstacles et valut à son auteur le plus brillant triomphe. Présent à la représentation, il fut demandé à grands cris par les spectateurs. Il parut dans la loge de la jeune duchesse de Villars, et, sur l'invitation du parterre, il reçut de cette dame la même récompense qu'Alain Chartier avait reçue autrefois d'une princesse. C'était la première fois que le public demandait un auteur pour iui décerner un hommage : depuis, cet honneur, trop prodigué, a perdu de son prix.

La fortune semblait alors sourire à Voltaire. Madame de Pompadour venait de succéder à madame de Châteauroux dans un poste que la pudeur publique nous défend de nommer. Voltaire l'avait connue avant sa faveur : il trouva en <ille un appui. Le grand homme consentit à devenir le protégé et même un peu le flatteur de la favorite. Vingt ouvrages pleins de génie et d'une philosophie bienfaisante n'avaient produit à leur auteur que des persécutions et des outrages : il se vit recherché, comblé de dons et d'honneurs, pour avoir su plaire à la maîtresse d'un roi.

Pendant quelques instans. Voltaire fut le poète lauréat de la cour : il composa pour elle la Princesse de ISavaire, le Temple de la Gloire^ le poème de Fontenoi; il rédigea quelques mémoires diplomatiques. Pour prix de ces travaux, inutiles à sa renommée, on le fit historiographe de France et gentilhomme de la chambre ; il fut même un moment question de l'admettre aux petits soupers.

Une autre faveur le flatta davantage. Depuis long-tem* Voltaire désirait entrer à l'Académie Française, soit que son amour-propre ne fût pas insensible à cet honneur, soit qu'iJ espérât y trouver une sauvegarde contre la persécution. Après le succès de Brutus , il avait songé à solliciter le fauteuil ; De Boze , l'un des membres les plus influens du sénat Iittéraire,aAaitprononcé que Voltaire »'ara<7 rien d'académique. Après le succès de Mérope, il s'étaLt mis sur les rangs une seconde fois ; le ministre Maurepas et le théatin Boyer l'avaient encore écarté, malgré la pratection de madame de Château roux. Soutenu par madame de Pompadour, il fut admis enfin à remplacer le président Bouhier. L'envie se déchaîna contre lui avec plus de fureur que jamais ; mais du moins il fut permis à l'auteur de la Henrlade d'honorer l'Académie en siégeant parmi ses membres. Son discours de réception fut remarquable par une innovation heureuse. Aux froids complimens, aux éternels lieux communs qui, jusqu'alors, avaient seuls fait les frais de ces compositions, Voltaire substitua une ' élégante dissertation sur le génie des langues et sur l'art de traduire. Cet exemple a passé en usage , et les solennités académiques en ont acquis un intérêt qu'elles n'avaient pas eu jusqu'alors.

Mais cette faveur passagère , qu'un souffla lui avait apportée, un souffle devait bientôt la lui ravir. La haine ne sommeillait pas : elle alla chercher, pour l'opposer à Voltaire, le vieux Crébillon, dès long-lems retiré de la scène : elle sut intéresser la vanité de la favorite à protéger la vieillesse d'un homme de talent, dont on voulut bien faire un homme de génie. Catilina fut repi'ésenté à la cour, applaudi , imprimé au Louvre, avec une affectation d'enthousiasme offensante pour Voltaire, qu'on semblait rabaisser au-dessous de son rival. A ce premier désagrément se joignirent quelques tracasseries. Voltaire laissa percer son mécontentement : madame de Pompadour se refroidit à son égard. Le poète, justement blessé d'une préférence qu'il avait droit de regarder comme un affront, quitta la cour, où son triomphe iVim moment,

avait multiplié ses ennemis sans ajouter à son bonheur.

Mais, en se retirant, il voulut prendre une vengeance digue du génie outragé par une rivalité trop inégale. Trois fois il s'empara des sujets que Crébillon avait traités, et trois fois il jouit du plaisir d'accabler de sa supériorité le trop faible émule qu'on lui avait opposé. L'esprit de parti contesta un moment cette supériorité qui n'est plus contestée aujourd'hui. Scmlramis , Oieste, Rome sauvée furent les fruits de cette utile émulation.

Retiré une seconde fois à Cirey, Voltaire, heureux près de son amie, se refusait encore aux instances de Frédéric, qui cherchait à l'attirer dans sa cour. La liaison de ces deux hommes célèbres avait commencé depuis long-tems. Frédéric, lorsqu'il n'était encore que prince rojal, avait recherché Yoltaire ; une correspondance s'était établie entre eux. Depuis l'avènement du prince au trône de Prusse, la correspondance avait continué; Voltaire avait fait plusieurs voyages aiiprès de Frédéric, qui, pour le retenir, avait prodigué les invitations et les caresses. Voltaire avait toujours refusé de se séparer d'Emilie.

Au mois de septembre 1749? madame du Châtelet meurt à Lunéville, où les deux amis étaient allés passer quelque tems à la cour de Stanislas. Sa mort brise le lien qui enchaînait Voltaire ù la France. Il se voit libre ; ses ennemis continuaient de le fatiguer de leurs attaques; Frédéric redoublait ses instances; il cède enfin. Après un séjour de peu de mois à Paris, il dit adieu à la France et va porter encore ù Potsdam la clef de chambellan et la dangereuse faveur des rois. La cour de France, qui le négligeait quand il était présent, fut offensée de son départ.

Voltaire reçut de Frédéric l'accueil le plus enivrant. Logé dans le palais du monarque, admis tous les jours à sa table , libre de toute contrainte, traité, non en sujet, mais en égal et en ami, un moment il se crut arrivé au terme de ses épreuves. Philosophe sur un trône despotique, arli.^te et poète au milieu d'un camp , ennemi des pi-éjugés cht ï un

peuple encore sans lumières, Frédéric avait peuplé sa couf de savans et de littérateurs étrangers, dont il avait composé son académie. 11 aimait à faire au milieu d'eux l'homme de lettres, à faire oublier le roi. L'abandon, la gaîté, une liberté d'opinion qu'on eût peut-être appelée d'un nom différent chez tout autre que chez un prince, régnaient dans ses soupers, dont il n'était pas le convive le moins brillant ni le moins aimable. Voltaire, à ses côtés, exerçait toutes les séductions de l'esprit et l'empire du génie : séduit lui-même, il croyait, après une vie orageuse, avoirenfin touché le port: il ne parlait de sa situation qu'avec ravissement et de Frédéric qu'avec enthousiasme. Mais l'envie veillait à Potsdam tomme à Paris.

La faveur dont jouissait Voltaire, sa supériorité reconnue offusquaient plusieurs de ses nouveaux confrères. On lui suscita des dégoûts : on excita contre lui La Beaumelle, jeune écrivain qui cherchait à se faire un nom : on le calomnia près du roi, on calomnia le roi près de Voltaire. Des rapports oCficieux firent insensiblement succéder à la confiance, à l'intimité la froideur et les défiances. La querelle de Voltaire avec Maupertuis (i), dans laquelle Frédéric eut le double tort d'intervenir et d'intervenir comme roi, amena une rupture suivie d'une réconciliation qui rassura médiocrement Vol^ taire. Enfin, après trois années de séjour en Prusse, il en sortit presque furtivement, sous prétexte d'aller prendre les eaux de Plombières. En partant, il promit de revenir; mais, avant son départ, il avait retiré ses fonds et les avait fart passer à l'étranger.

A peine a-t-il quitté Potsdam, que les manœuvres de ses ennemis recommencent. On lui attribue des épigrammes contre le roi: on fait craindre à celui-ci que Voltaire, dépositaire de ses œuvres, n'abuse de ce dépôt. Frédéric, alarmé, songe à retirer le précieux volume; il prévient Fieytag, son

()) Maupehthis, savant disliiigué, maïs peu sociable , ('-lait piésidoiit de l'Acadéinie de Bcilln.

rètiidoiit à FriUicfort, où Voltaire devait passer. Le servilc et insolent subalterne conclut que le poète est en disgrâce e6 s'arrange en conséquence. Après avoir visité plusieurs cours de l'Allemagne, trouvant partoui l'accueil le plus flatteur. Voltaire arrive à Francfort. Il y est arrêté avec éclat, traité avec outrage et retenu, pendant trois semaines, prisonnier dans une mauvaise auberge. Sa nièce, madame Denis, accouru* pour lui donner des soins, partage sa captivité.

Voltaire conserva toute sa vie le ressentiment de cette injure. Frédéric eut le bon esprit de rougir d'un acte qui ternissait sa gloire. Peut-être n'eût-il pas dû se borner à désavouer, sans le punir, le misérable qui avait abusé de son nom; du moins chercha-t-il plus tard à réparer, par un retour spontané, par des prévenances nouvelles, l'indigne procédé dont Voltaire avait à se plaindre.

Rendu à la liberté , désabusé un peu tard de la faveur des gj'ands. Voltaire s'arrêta quelques jours chez l'électeur palatin, pour sécher ses habits mouilles du naufrage. De là il se rendit à Colmar, où il prolongea son séjour. Ce fut dans celte ville qu'il termina et qu'il fit imprimer les annales de l'Empire, commencées chez la duchesse de Saxe-Gotha. Pendant environ deux années, il hésita sur le choix d'un asile. La malveillance du jésuite Croust et de l'évêque de Colmar, qui voulut, dit-on, l'excommunier, l'obligèrent de s'éloigner. La cour de France, pressentie sur son retour à Paris, répondit peu favorablement (i). En attendant qu'il eût trouvé une retraite. Voltaire passa quelques mois à l'abbaye de Sénones, dans la société du savant don Calmet, qui crut Tavoir converti. Il visita les eaux de Plombières; il se reposa quelques jours à Lyon, dont l'archevêque, ïencin, ne voulut ou n'osa point le recevoir, mais dont les habitans le comblèrent d'hommages, auxquels son Ame, blessée par les scènes de Francfort, fut profondément sensible. Enfin, étant allé cou-

^i) Il paraît que des copies de la Piicettc, répandues et falsifiées pan l,cs ennemis de Voltaire, avaient indisposé le gouvernement.

sulter à Genève le célèbre ïronchin, il sourit à l'idée de se fixer dans un pays libre. On lui proposa une habitation agréable sur les bords du lac. D'après les lois, un catholique ne pouvait s'établir à Genève ni dans les cantons protestans de la Suisse. Voltaire « trouva plaisant d'acquérir des domaines dans le seul pays de la terre où il ne lui fût pas permis d'en avoir. »

Eu cherchant un abri contre la haine du gouvernement et du clergé français, Voltaire ne crut pas toutefois devoir se mettre à la discrétion de ses nouveaux hôtes. Il voulut avoir un asile à Genève contre les tracasseries de France, et un asile en France contre les tracasseries de Genève. Ainsij après avoir occupé quelque tems le château de Tourney, il prit le parti d'habiter alternativement Ferney, sur l'es terres de France, et tes Délices, sur les terres de Genève.

De ce moment date pour Voltaire une existence nouvelle. Cette indépendance qu'il a tant souhaitée, qu'il a cru trouver à la cour d'un monarque absolu, il l'a conquise enfin et il ne la doit qu'à lui-même. Possesseur d'une grande fortune (i), riche d'une gloire européenne, en correspondance avec plus d'une tête couronnée, il va se trouver investi de la dictature des lettres et de l'opinion. Sa plume sera une puissance, ses jugemens seront des oracles. D'innombrablescliens viendront de toutes les parties de l'Europe solliciter de lui la faveur d'une parole ou d'un regard : des princes même tiendront à

(i) Voltaire tenait do sa faiiillle une honnête aisance qu'avait encore augmentée la mort d'un frère aîné dont il avait recueilli l'hérila;e. Une souscription ouverte en Angleterre pour la publication de la Ilenriadc lui avait procuré des bénéfices considérables. Une spéculation heureuse sur un emprunt en forme de loterie ouvert par le contrôleur-général Dksfobt, y avait ajouté des bénéfices nouveaux. Ses fonds , avantageusement placés dans diverses entreprises commerciales, entr'autres dans la fourniture des vivres d'Italie , confiée à Paris Duverney, avaient beaucou|) fructifié. Les libéralités de Feédébic et des autres piinces de l'Allemagne avai(!iit encoie accru sa fortune. A l'époque de son établissement aux Dclircs, elle s'élevait à environ 80,000 livres de rente.

honneur de devenir ses hùtcs. Ce n'est pins cet écrivain entouré d'ennemis, sans cesse menacé dans son existence .«.ur les plus frivoles prétextes, en butte à toute» les susceptibilités du pouvoir arbitraire : c'est un souverain glorieux et respecté qu'environnent l'admiration et l'amour des peuples. Voltaire alors entrait dans sa soixante et unième année.

Loin d'être affaibli par l'âge, son génie, ravivé par la liberté, semblait être devenu plus fécond et peut-être plus original encore. Pendant les vingt-trois années que dura cette singulière existence, il fit paraître plus d'ouvrages qu'il n'en avait publié pendant les quarante années de son séjour dans le monde. UOrphelln de la Chine, Tancrède, un poème célèbre que la pudeur condamne, mais que le goût est contraint de louer; un poème moins brillant, mais plus moral, sur la toi naturelle; la Philosopfiie de l'histoire , VEssai sur tes mœurs et l'esprit des nations , le Dictionnaire philosophique , le Conimentaire sur Corneille ; des satires remplies de sel, des épîtres où l'on retrouve l'enjoûment et la facilité d'Horace avec une philosophie plus élevée, vingt contes charmans où respire la grâce de La Fontaine embellie d'une élégance que La Fontaine n'a point connue, des romans où l'instruction se cache sous des formes aussi neuves que piquantes, une foule innombrable de légers pamphlets, de lettres, de pièces fugitives : tels furent, à Ferney, les fruits de sa retraite et les travaux de sa vieillesse.

Mais le meilleur ouvrage de Voltaire, il nous l'a dit luimême, c'est le bien qu'il a fait (i). C'est une noble réponse qu'il a préparée, dans l'avenir, aux outrages de ses détracteurs. Qu'on jette, en effet, un regard sur ces dernières années de son existence : quelle vie plus remplie d'actions utiles et généreuses? 11 conserve l'héritage à de jeunes orphelins dont le bien était engagé à des moines; il sollicite en faveur de Bing, victime innocente du ministère anglais; il adopte la nièce de Corneille, et, joignant la délicatesse à la bienfai-

(i) «J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage. "

Sttiîce, U ?ail lui l'an'c une dot avec les œuvres Je son oncle ; il protège les Calas; il dénonce à l'Europe les assassinats juridiques de Martin et du jeune Labarre; il fonde' à Ferney une colonie dont il devient le protecteur; il affranchit les serfs du Jura; il sauve la famille des Sirven et la veuve de Montbailly ; il venge la mémoire de Lally; il délivre le pays de Gex des vexations du fisc. Son infatigable activité ne laisse échapper aucune occasion de signaler des abus, d'appeler des réformes salutaires ; il flétrit les cruautés du fanatisme ; il invoque à grands cris la tolérance religieuse et politique; il s'élève con-' tre le sang versé; il implore, avec Beccaria, la réforme des lois criminelles; il seconde, il défend la belle entreprise do V Encyclopédie; il encourage l'administration bienfaisante de Turgot; à l'étranger même, il récompense de ses louanges les puissances favorables à l'humanité, d'Aranda réprimant l'inquisition, Christiern proclamant la liberté de la presse, Ca-therine abolissant la torture et réprimant les usurpations du pouvoir sacerdotal. Partout sa voix se fait entendre; partout elle protège le faible et l'opprimé, poursuit l'erreur, démasque le mensonge et flétrit la cruauté. Cette puissance morale, cet empire exercé par le génie sans le concours du pouvoir est un phénomène unique dans les annales du genre humain : il était réservé au dix-huitième siècle d'en être le témoin.

Au milieu des hommages que l'équitable histoire a décernés à Voltaire, elle n'a point dû dissimuler quelques torts de sa vieillesse. Après avoir long-tems opposé aux attaques de ses ennemis un noble silence ou une défense modérée, sur la fin de ses jours il se montra trop sensible à la critique, qu'il ne repoussa pas toujours avec assez de'mesure et de dignité. Il a mérité un reproche plus grave : plusieurs de ses derniers écrits ont porté atteinte à des objets qu'on doit respecter, et les traits du ridicule, qui n'auraient dû jamais atteindre que les préjugés funestes au bonheur des hommes, se sont plus d'une fois égarés entre ses mains. En convenant de cette erreur, l'histoire ajoutera pourtant que c'est au déclin de su carrière, après soixante ans de persécutions odieuses aux-

quelles la rclîgion avait servi de prétexte , que Voltaire s'est enfin laissé entrùînef à ces mouveniens irréfléchis d'impatience et d'injustice : elle n'oubliera point surtout que, s'il a porté une main trop libre sur des croyances révérées, il a toujours respecté , il a même défendu plus d'une fois le principe essentiel de toutes les religions, celui sur lequel se fondent leurs rapports avec la morale et la société civile, l'existence d'un Dieu de justice et de bonté.

Nous avons parlé de ses ennemis : le tems, qui diminuait leur nombre et leur puissance, ne les avait pourtant pas entièrement désarmés, et, dans cet asile même, que la gloire semblait rendre inviolable, leurs intrigues vinrent souvent troubler sa tranquillité. Tandis que les gens de lettres, et Frédéric à leur tête, s'associaient pour lui élever une statue , le parlement brûlait ses livres ; l'évêque d'Annecy, l'archevêque de Paris sollicitaient à la cour des ordres contre lui ; la reine, dont on abusait la piété, demandait son exil à Louis XV. Ce >prince faible, mais modéré, eut la sagesse de répondre : // faut bien que Foliaire soit quelque part; et, dans une autre occasion : Que voulez-vèns que je fasse? S'il était à Paris , je t'exilerais d Ferney.

Cependant, un désir secret, que le tems ne faisait qu'irriter, rappelait Voltaire sur l'ancien théâtre de ses épreuves et de sa gloire : entouré des hommages de l'Europe, il avait encore besoin des hommages de Paris. Au milieu de l'hiver, il quitte à quatre-vingt-quatre ans son château de Ferney, arrive dans la capitale sans être attendu , et va se jeter dans les bras de son vieil ami d'Argental. J'ai y lui dit-il, interrompu 7}wn agonie pour venir vous embrasser.

Paris était lùen changé depuis le moment où Voltaire, pour se soustraire aux dégoûts dont on l'abreuvait, était allé demander à la Prusse un repos que la Prusse n'avait pu lui donner. Trente ans écoulés avaient imprimé aux esprits une direction nouvelle. Une génération avait disparu : une autre généiation s'était élevée, notarié des ouvrages de Voltaire, imbue de ses principes, idolâtre de son génie. De ses anciens

( »6) ennemis, le plus grand nombre était descendu dans la tombe; d'autres avaient laissé refroidirleur inimitié pendant sa longue absence; le reste se taisait en présence de l'opinion piil)lique. Les encyclopédistes , si long-tems opprimés , dirigeaient alors l'opinion , et cette secte puissante se prosternait devant la gloire de Voltaire, qui, sans adopter toutes ses doctrines, s'était déclaré l'allié et le protecteur de sa cause. Le patriarclie de Ferney fut reçu en triomphe dans la capitale. Tous les honneurs qu'un mortel peut attendre lui lurent prodigués. Dans les rues, la multitude se pressait sur ses pas en faisant retentir l'air de bruyantes acclamations ; chez lui , les hommages se succédaient sans relâche : des grands, des ministres, des prélats même sollicitaient l'honneur de lui être présentés. Le Théâtre Français, l'Académie députèrent vers lui. On joua sa tragédie à^Irène. Voltaire assistait au spectacle : à son entrée, l'assemblée entière se leva en poussant des cris d'enthousiasme ; une couronne fut placée sur sa lêle octogénaire; entre les deux pièces, sa statue fut chargée der lauriers par les acteurs, aux applaudissemens d'un public enivré. Dans cette soirée. Voltaire reçut le prix de soixante ans de travaux et de combats livrés pour la cause de l'humanité.

Ce triomphe lui devint funeste. Tant de jouissances, tant d'émotions achevaient d'user les ressorts de sa vie. Il ne put supporter son bonheur, et bientôt, succombant sous des impressions trop vives pour sa vieillesse, il mourut de gloire et de plaisir, peu de mois après son arrivée à Paris.

A sa mort, l'intolérance s'agita : on fit craindre un grand scandale, et l'homme à qui Fon venait de rendredes honneurs presque divins faillit manquer de sépulture. Sa famille le fit inhumer presque furtivement dans l'abbaye de Scellières, auprès de Troyes. Le gouvernement défendit aux journaux de parler de Voltaire /u e?i bien ni en mal. Peu d'années après, un décernait une apothéose à sa mémoire et l'on plaçait ses cendres dans le Panthéon.

^ous n'avons pas la prétention de porter ici un jugement

complet sur la plus grande renommée littéraire des siècles modernes ; nous nous bornerons à quelques réflexions sur le génie, sur l'influence philosophique et sur le caractère personnel de l'homme célèbre dont nous venons d'esquisser lu vie.

Des qualités qui distinguent l'esprit de Voltaire , les plus remarquables , sans doute, sont l'abondance et la flexibilité. Nul écrivain n'a produit davantage; nul n'a plus varié ses productions. Ses contemporains l'ont nommé Vliomme universel^ et il a semblé justifier ce titre par l'immensité de ses connaissances, par la souplesse de son talent, par le nombre et l'importance de ses travaux. Il a essayé avec succès presque tous les genres de littérature; il a excellé dans plusieurs. Seul de nos écrivains, il s'est placé à la fois au premier rang des poètes et au premier rang des prosateurs. « Vous m'êtes, écrivait Frédéric à Voltaire, un être incompréhensible. Je doute s'il n'y a qu'un Voltaire dans le monde. J'ai fait un systèàie pour nier son existence... La fable nous parle d'un géant qui avait cent bras ; vous avez mille génies. »

Frédéric disait vrai. Le même écrivain qui a soutenu, après Corneille et Racine, l'honneur de la scène française; qui, le premier, a fait parler à l'épopée sérieuse un langage digne d'elle ; qui, du moins sous le rapport littéraire , a mérité le prix de l'épopée badine; qui, dans ses poésies légères, dans ses épîtres, dans ses satires, dans ses contes en vers , a su prendre tour à tour et marier tous les tons, cacher l'instruction sous les formes les plus piquantes, et mêler à la simplicité d'une conversation familière les traits de la plus haute poésie ; qui, dans ses Discours sur l'homme^ a revêtu la raison et la morale d'une expression tour à tour enjouée, noble ou gracieuse; qui a composé en se jouant des romans pleins d'originalité ; qui, dans ses nombreux pamphlets, dans plusieurs de ses Dialogues et de ses Facéties, a manié avec un si singulier bonheur l'arme du persiflage ; qui s'est placé, dans le genre épistolaire , entre Cicéron et Sévigné ; ce même écrivain a fait connaître à la France la philosophie de Locke et 'es

( «8 ) découverles de Newton ; a répandu de vives lumières sur les ténèbres de la métaphysique et sur celles de l'antiquité ; a dénoncé les abus de la législation civile et criminelle; a, dans son Dictionnaire pinlosoplùq ue et dans ses Mélanges , traité avec autant d'agrément que de clarté les sujets les plus divers et les plus arides; a réuni, dans son Commentaire sur Corneille et dans ses articles pour V Encyclopédie, le talent du critique aux connaissances du grammairien; a élevé enfin trois grands monumens historiques, et fondé, en ce genre, une école où se sont formés les premiers historiens de l'Angleterre.

C'est le théâtre qui a commencé la réputation de Voltaire» et ses œuvres dramatiques sont restées l'un de ses plus beaux titres de gloire. Admirateurs zélés des deux fondateurs de notre scène tragique, nous oserions peut-être leur piéférer l'auteur de Mérope et de Zaïre. Inférieur à ces grands maîtres pour la profondeur des caractères, pour la fermeté de l'exécution, il les surpasse par l'effet théâtral. Avec moins de poésie dans le style, il a souvent plus d'abandon et de mouVement dans le dialogue. Ses beautés, moins larges et moins sévères, sont d'un genre plus populaire et saisissent plus vivement tous les esprits. Corneille et Racine nous offrent souvent, sous le nom de tragédies, de savantes études historiques, morales ou littéraires : ils écrivent pour les connaisseurs; Voltaire écrit pour tout le monde.

La prose de Voltaire l'emporte peut-être en originalité sur sa poésie : elle porte un cachet tout particulier. Ce n'est ni l'expression profonde de Pascal , ni l'expression hardie et figurée de Bossuet, ni l'expression savamment travaillée de La Bruyère : c'est ce mélange d'élégance et de simplicité, de politesse et de naturel, qu'on est convenu de désigner sous le nom d'a/^iVmne; c'est une facilité toujours heureuse, un tour toujours clair et précis, une propriété d'expression toujours parfaite. Ces qualités qui sont celles d'un esprit éminemment juste, cultivé par l'usage du monde, rendent la lecture de ses ouvrages aussi aisée qu'agréable : il n'est point d'écrivain qui fatigue moins son lecteur. Do tous nos prosa-

( '9) teurs, Voltaire aussi est, si je ne m'abuse, celui dont le style ortVe l'empreinte la plus fidèle et donne la plus juste idée du génie de notre langue. Ce mérite peut tenir en partie à l'avantage qu'il eut d'écrire dans une langue déjà formée par une génération de grands écrivains, et de pouvoir choisir, dans les modèles du langage français, les formes les plus éminemment françaises; peut-être aussi à l'emploi presque exclusif du style simple et du ton familier. Le caractère des langues, comme celui des individus, se révèle surtout dans la familiarité, et Voltaire est toujours dans l'intimité de son lecteur; il cause plutôt qu'il n'écrit. Comme toute qualité est voisine d'un défaut, il faut bien avouer que la crainte de l'affectation ne lui permet pas de conserver toujours , dans les sujets sérieux, la gravité convenable. Il faut reconnaître encore que cette manière si pure , si bien as-^ortie au caractère de l'éloquence tempérée, est peu favorable aux mouvement de la haute éloquence. Aussi ne trouve-t-on dans sa prose, même lorsque le sujet semblerait appeler ce genre de beautés, ni cet intérêt de style qui anime et qui colore les belles pages de Fénélon et de Jean -Jacques Rousseau, ni cette vaste portée des paroles de Tacite et de Montesquieu. 11 est même assez remarquable que l'homme qui s'est montré si éloquent dans les rôles passionnés d'Orosmane , de Vendôme et d'Aménaïde, qui s'est élevé si haut dans plusieurs passages de la Hcnriade et dans VE/ntre sur la p/iilosopliie de Newton, se soit constamment interdit l'élévation et l'éloquence dans ses ouvrages en prose. On serait tenté de croire que, chez lui, le prosateur était entré en partage avec le poète, et que, satisfait d'instruire et de plaire, le premier laissait au second le soin d'étonner et d'émouvoir. C'est ce qui semblerait résulter encore d'une réponse de Voltaire à l'un de ses amis, qui, le voyant au travail, n'osait entrer, de peur de l'interrompre. u Entrez , entrez, lui dit Voltaire; je ne fais que de la vileprose. »

Un trait distingue Voltaire entre les écrivains, c'est la tendance philosophique commune à tous ses ouvrages. Celle

teiidaucc se moiitie dans ses couiposilions histoii([ucs, où elle ajoute à rinstruclion , mais quelquefois aux dépens de l'intérêt; dans sa Henriade, où elle a remplacé les fictions épiques auxquelles son siècle se serait difficilement prêté; dans ses tragédies , où elle est devenue l'objet de critiques quelquefois fondées, plus souvent injustes ; dans ses romans, qui pe sont guère, pour la plupart, que le développement pittoresque d'une idée morale; enfin, jusque dans ses contes les plus libres ou dans ses facéties les plus légères. Comme philosophe. Voltaire a été le chef d'une école fameuse; il a exercé sur sou siècle et sur l'avenir une haute influence : il peut n'être pas indifférent d'en rechercher le principe.

Nous avons défini le dix-huitième siècle le siècle de la critique : nous pourrions définir Voltaire le critique par excellence. Ce simple rapprochement nous révélerait à la fois le secret de sa puissance et le caractère de sa philosophie. Ses facultés se trouvèrent naturellement en rajîport avec l'esprit de son époque; ses écrits durent en être l'expression la plus fidèle. Plus judicieux que profond, plus impatient du faux qu'avide du vrai, plus malin que grave, plus enclin à la raillerie qui sape les croyances qu'à l'enthousiasme qui les fonde. Voltaire était moins fiiit pour enseigner les hommes que pour les désabuser. Son génie indépendant et souple à la fois, plus propre aux combats de la pensée qu'à la méditation sérieuse et paisible, ennemi de l'affirmation et du dogmatisme, habile à saisir et à lancer le ridicule , servait singulièrement les dispositions d'une société sceptique et fiondeuse. Unissant à la variété des connaissances la variété des lalens, remplaçant la patience par une prompte sagacité, la profondeur par l'étendue, la vigueur des conceptions par la finesse et la netteté des aperçus, il attaquait à la fois l'ennemi sur tous les points; il passait légèrement sur tous les ol)jets, laissant partout de vives traces de lumière : il allait rarement au-delà d'une première vue, mais cette première vue était presque toujours juste. Avec ces qualités et sa supériorité littéraire. Voltaire devait OUe le chef de celte })hilosopliic iniUlanlc qui

s'élevait au sein du dix-huitième siècle et qui s'apprêtait à réagir contre les abus du vieil ordre social.

Ou a trop accordé à la philosophie du dix-huitième siècle; maintenant on voudrait trop lui refuser. On proclamait, il y a cinquante ans, qu'elle avait régénéré l'esprit humain; aujourd'hui on semble l'accuser de l'avoir égaré. Voltaire a participé au reproche comme il avait participé à l'éloge. L'un et l'autre nous paraissent avoir besoin d'explication.

Si, pour juger cette philosophie, nous faisons abstraction des circonstances qui l'ont vue se former, peut-être seronsnous fondés à la trouver incomplète et peu féconde en résultats moraux : si nous voulons la juger d'après ces circonstances, nous verrons qu'elle a été ce qu'elle devait être pour les besoins du tems et pour le progrès de la raison humaine. La société n'était plus alors à cette époque de soumission où les peuples , esclaves dociles de l'autorité , reçoivent d'elle , sans examen, leurs opinions et leurs croyances : elle n'avait pas encore atteint non plus ce terme où la raison, victorieuse des préjugés , n'a plus qu'à fonder tranquillement son empire : elle arrivait à ce moment de crise et d'effort où la lutte s'engage entre la vérité, trop forte désormais pour reculer, et l'erreur, trop puissante encore pour succomber sans résistance. Alors, l'influence de la philosophie ne pouvait être que négative : elle n'était point appelée à fonder, mais à détruire : avant d'instruire les nations, elle avait à les détromper. Telle était sa mission, qu'elle a remplie avec un courage et un succès dont la raison et l'humanité ont également droit de s'applaudir. Pour arracher l'esprit humain aux fausses directions que tant de siècles d'erreur lui avaient imprimées, elle n'avait qu'une voie ; se réfugier dans le doute, s'appuyer sur l'expérience, recueillir Ve petit nombre de vérités constatées par l'observation, se tenir sur tous les autres points dans une réserve prudente, attendre, à leur égard, les résultats du tems et d'observations nouvelles; jusque-là, poursuivre sans reUlche les abus qui troublent la société , l'intolérance qui la déchire, les préjugés qui rendent

les hommes injustes et cruels. L'ardeur du combat , il est vrai, l'a quelqueibis entraînée trop loin. On a pu reprochera quelques-uns de ses disciples l'abus du scepticisme et l'hoslililé contre des objets (jue la véritable sagesse se plaît à révérer. Mais, pour être juste, il aurait fallu lui tenir compte des illusions qu'elle a dissipées, des maux dont elle a précipité le terme et prévenu le retour. Aujourd'hui, nous sommes en droit de demander davantage à la philosophie ; nous voulons qu'elle offre à la raison des principes sûrs, à la conscience des convictions fortes et profondes, à la sensibilité un aliment, un noble but à la vie humaine. Mais, sans les progrès du dixhuitième siècle, où serait pour elle le moyen de satisfaire à ces exigences? C'est lui qui a trouvé les méthodes, surmonté les résistances, aplani les obstacles, redressé les erreurs. S'il n'a pas atteint le terme, il a frayé la route : s'il n'a point répandu dans la société ces hautes croyances morales qui servent d'appui à la vertu , il a détruit les préjugés sur lesquels s'appuyaient l'injustice et l'inhumanité : il n'a été qu'une trartsition, mais cette transition a été pour la raison humaine un piogrès iumiense.

Voltaire, le plus puissant de ses organes, a dû compter de nombreux ennemis, surtout de ces ennemis qui ne pardonnent point et dont la haine, pieusement transmise d'âge en âge, se conserve comme un titre de famille : de l'i , tant de jugemens passionnés sur sa personne et sur son caractère. Sans doute, dans sa longue carrière, l'auteur de la Henriade a payé plus d'un tribut à la faiblesse humaine. D'autres ont montré plus de tenue dans la conduite, plus d'austérité dans les principes, une dignité plus soutenue dans le langage. Son imagination mobile , son tempérament initable lui firent perdre quelquefois cette attitude noble et ferme qui sied au génie ainsi qu'à la vertu. Dans plus d'une occasion, il s'emporta jusqu'à l'injure, il descendit jusfju'à la flatterie. La crainte lui arracha souvent des professions de loi, louables si elles eussent été sincères, peu honorables si elles n'étaient que des actes de faiblesse. Entraîné par la licence des mœurs

contemporaines, il blessa quelquefois la pudeur clans ses ouvrages : en chantant sur une lyre trop frivole et trop hardie la vierge qui sauva la France, il commit une double profanation, la première envers la patrie, la seconde envers le malheur. Il eut des torts graves envers la noble infortune de Jean-Jacques Rousseau. Mais, si son caractère ne fut pas exempt de défauts, si sa conduite ne fut pas exempte d'erreurs, il les fit oublier par les qualités les plus aimables, par une foule d'actions bienfaisantes, surtout par les services qu'il rendit à l'humanité. 11 fit le plus digne usage de sa fortune et de sa renommée : le mérite indigent n'eut point de protecteur plus zélé, les opprimés de plus sûr appui, la tolérance de plus constant défenseur. Ami fidèle et dévoué, maître indulgent, bienfaiteur empressé de tous les malheureux, jamais il ne refusa un service qui fût en son pouvoir. lient en horreur la violence et la cruauté : les doctrines malfaisantes, les institutions sanguinaires trouvèrent en lui un adversaire aussi ardent qu'infatigable : ses réclamations courageuses décidèrent ou préparèrent une foule de réformes utiles, l'aboHtion de la torture et des supplices cruels, l'application plus rare de la peine de mort, la liberté religieuse, la suppression de la servitude personnelle. S'il n'eut point un grand caractère, il eut au plus haut degré l'amour de l'humanité. L'histoire nous montre des hommes d'une vertu plus ferme et plus imposante; peut-être n'en offrc-t-ellc pas qui ait mieux mérité du genre humain.

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