ASSOCIÉ ÉTRANGER DE L* ACADÉMIE
LDE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DK l'aCADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DU 17 MAI 1845.
Messieurs ,
Les sciences ne sont d'aucun pays : elles appartiennent au monde entier. Ceux qui les culiivent ne sont pas séparés entre eux par les frontières des Étals, et ils s'entendent malgré la différence des langues. Concitoyens par les idées, ils forment une vaste société intellectuelle obéissant aux mêmes lois, celles de l'esprit humain; poursuivant le même but, la découverte des vé» rites universelles; et animée d'un seniiineni commun, qui est pour ainsi dire le patriotisme de la civilisation. Les corps savants, institués pour être comme les assemblées représentatives de cette grande société, reçoivent dans leur sein les hommes de toutes les nations qui leur sont désignés par Téminence de leurs œuvres et la célébrité de leurs noms, C'est ainsi que l'ancienne Académie des sciences physiques etmaihématiquess'était associé Newton et Leibnitz, Linné et Euler.
L'Académie des sciences morales et politiques a suivi un micKet. 2. 1
s NOTICES HISTORIQUES.
usage aussi excellent. Elle s'est associé cinq membres étrangers, et elle les a choisis parmi les philosophes, les jurisconsultes, les économistes, les historiens les plus considérables de TEurope. H. de Sismondi, dont j'ai à vous raconter aujourd'hui la ▼ie, a été de ce nombre. Cette rare distinction était due à rhomme éminent qui a consacré plus de quarante années à l'étude et au progrès des sciences sociales; à l'économiste généreux qui a voulu introduire des seniiments humains dans une science jusqu'à lui inexorable comme le calcul ; au savant écrivain qui a tracé d'une main si exercée le tableau des liiiéralures du midi de l'Europe; à l'historien éloquent qui, après avoir fait revivre les républiques italiennes dans un beau livre de sa jeunesse, a passé le dernier quart de sa vie à dérouler puissamment les longues annales de notre pays; enfin, au philosophe sincère qui a constamment poursuivi le bien de l'humanité, avec les idées et dans la langue de la France.
Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi naquit à Genève le 9 mai 4773. Il faisait remonter son origine à l'illustre famille des Sismondi. Déchus de leur ancienne splendeur, les Sismondi de Pise s'étaient réfugiés en France avec l'armée de Frederico Bozzolo en i524, après rassujettisscmcnl définitif de leur patrie; s'étaient établis en Dauphiné, où, durant les oublis d'un long exil, ils avaient presque perdu leur nom, qu'une prononciation étrangère avait dénaturé en le contractant, et transformé eu celui de Simonde; enfin, pour avoir embrassé le protestantisme, s'étaient vus contraints de s'expatrier une seconde fois, lors de la révocation de l'édit de Nantes. Ils étaient allés chercher un asile dans cette ville de Genève à laquelle des bannis religieux de la France avaient donné au tvi' siècle sa constitution et sa grandeur, et qui depuis servait de refuge à tous les persécutés de l'Europe. C'est là qu'avaient été reçus et qu'avaient vécu honorés, sous le nom de Simonde, le bisaïeub IVhmiI, le père de Sismondi qui, guidé plus lard par la ressem* blanccdes deux noms et par la conservation dans sa famille des mêmes armes, reprit le vieux nom pisan des Sismondi , et lui donna une illustration nouvelle.
Les premières années de son enfance s'écoulèrent dans une charmante maison de campagne appelée Châtelaine, que sa famille possédait aux portes de Genève, au point même où les eaux troublées de TArve se mêlent aux limpides eaux du Rhône, à peine sorti du lac, qui le ralentit et l'épure. En face de la majestueuse chaîne des Alpes et de la croupe riante du Jura, au milieu du magnifique bassin que forment ces montagnes, le jeune Sismondi ouvrit de bonne heure les yeux aux grands spectacles de la nature. Mais ce qu'il fit paraître tout d'abord, ce fut un goût prématuré des théories politiques. 11 était du pays qui avait produit Rousseau, et il venait dans le moment des révolutions. Aussi, à peine âgé de dix ans, portait-il l'imitation ordinaire à l'enfance sur les plus graves sujets, et s'amusait-il à fonder une petite république idéale avec ses jeunes amis, parmi lesquels était le frère de Benjamin Constant. C'était en 1783, et les jeux des enfants annonçaient déjà les œuvres futures des pères. Réunis dans un bosquet de verdure où ils avaient élevé un monument à Rousseau, les petits républicains avaient décrété, comme de raison, que tout le monde serait vertueux et heureux dans leur république. Sismondi s'était chargé, sans cérémonie, d'en être le Solon, et l'avait constituée à la suite d'un discours de quatorze pages.
Mais ce législateur de dix ans, après avoir fait une constitution, dut aller à l'école. Élevé jusqu'alors sous le toit paternel, il dut aller apprendre le latin et le grec dans le collège et V Auditoire de Genève. Lorsqu'il eut achevé ses études, il fut envoyé à Lyon pour s'y former au commerce dans la maison Eynard, l'une des plus grandes maisons genevoises de celle ville. Le père de Sismondi avait de la fortune; mais il l'avait compromise en la plaçant dans les emprunts français, par suite de sa confiance dans les plans financiers de son compatriote M. Necker. Ses pertes le décidèrent à donner à son fils une profession qui ne plaisait point à celui-ci, mais qui pouvait le rendre riche, ce qui était alors fort recherché dans Genève, et ce qui l'est aujourd'hui dans tous les pays. Le jeune Sismondi se soumit à la volonté paternelle. Il devint un excellent commis, et, par la pratique du commerce, il se prépara à être un habile écoDO^
mistc. Tout sert aux hommes d'un mérite supérieur, même ce qui les contrarie. I.eur esprit se forme pai tout, et la force de leur vocation les lire tôt ou lard, à Taide d'une circonstance favorable qui ne manque jamais de s'offrir, des positions fausses oti ils ont été placés, pour les faire entrer dans leurs véritables voies.
C'est ce qui arriva à Sismondi. Les troubles de Lyon l'obligèrent, après 1792, à retournera Genève. Celle république reçut bientôt le contre-coup des' idées françaises. Le parti populaire renversa les familles aristocratiques, qui dirigeaient le gouvernement. Il emprisonna le père de Sismondi et ne l'épargna point lui-même. Le reste de leur fortune fut frappé d'une contribution, leur maison fut dépouillée de ses objets les plus précieux, et^ lorsqu'ils sortirent de prison, ils se décidèrent à une émigration nouvelle. Les révolutions semblaient poursuivre d'asile en asile cette famille tombée dans la disgrâce du sort. Après avoir quitté l'Italie pour la Franco, et la France pour la Suisse, elle quitta alors la Suisse pour l'Angleterre.
Sismondi profita de son séjour dans ce grand pays, pour en étudier la langue, la littérature, les institutions, l'industrie, l'agriculture, les mœurs. Il y développa les qualités qu'on retrouve dans lous ses écrits : l'esprit d'un observateur, et les sentiments d'un cosmopolite. Mais au bout de dix-huit mois il fallut en partir. Sa mère, qui a élé la grande afl'eciion de sa vie, femme forle et mélancolique, dont la raison ferme et la religieuse résignation n'étaient pourtant pas à l'épreuve des tristesses de l'exil, ne put pas supporter plus longtemps le séjour de l'Angleterre. Elle avait besoin de revoir le lac et les montagnes de kon pays naïul, d'en entendre parler la langue, et de se retrouver, même au risque des périls qu'elle avait fuis, sons lo toit de sa maison, la famille partit donc pourGcnèvc, et revint s'établir à Châtelaine.
Ce ne fut pas pour longtenips. Une cruelle catastrophe marqua son retour. L'un des quatre anciens syndics, proscrits par le parti populaire, M. Caila, intimement lié avec la famille^Sismondi, vint lui demander un asile, et fut caché dans uu hangar à l'extrémUé du jardin, d'où il pouvait, au utoiudre danger,
passer sur le territoire limitrophe de la France. Le jeune Sismondi, ayant été placé en sentinelle, pour veiller à sa sûreté pendant la nuit, entend, vers deux heures du matin, des pas de chevaux et des bruits de voix, il frappe alors à la porte du hangar, qu'il trouve fermée, et appelle vainement à cris redoublés le vieux syndic, qui, sourd et profondément endormi, ne répond pas. Bientôt des gendarmes arrivent et il est renversé lui-même à coups de crosse de carabine, en voulant défendre l'ami de sa famille, l'hôte de sa maison. La porte est enfoncée, et le malheureux Caila ne sort de son sommeil que pour tomber entre les mains de ses ennemis. Accourue au moment où on l'entraînait, madame de Sismondi lui adresse un douloureux adieu, puis , se jetant à genoux, elle reste en prière, jusqu'à ce que, vers le matin, le bruit d'une détonation lointaine lui apprend qu'il n'y a plus rien à espérer des hommes ni à demander à Dieu.
Après cet événement funeste, la famille Sismondi quitta de nouveau Genève. Elle parut vouloir s'en éloigner à jamais, car elle vendit, non sans regret, Châtelaine, qui aurait pu l'y ramener un jour. Elle partit cette fois pour la Toscane. Arrivée là, du prix de cette maison de campagne, qu'elle appelait avec une poétique tristssee son Paradis perdu, elle songea à acheter un« métairie, où elle pût se retirer et vivre. Sismondi fut chargé d'aller à la découverte. Il parcourut à pied les charmantes vallées que forment de ce côté les plis de l'Apennin. Le riche territoire de Pescia, dans le val de Nievole, entre Lucques, Pisloïa et Florence, arrêta ses regards par la beauté et la variété de ses cultures. Sa verdoyante plaine arrosée avec un art merveilleux, coupée en champs presque égaux, couverts de blés, de prairies, de jardinages, de vergers, et tout bordés de peupliers que la vigne enlaçait de ses rameaux ; ses collines étagées, où la terre, retenue par des murailles d'arbres et de gazon, offrait, selon l'exposition de ses pentes, de riantes allées de vignes, de pâles massifs d'oliviers, des bouquets d'orangers et de citronniers; enfin, les sommets mêmes de ses moniagnes couronnés de forêts de châtaigniers et ornés de villages le remplirent d'admiration. 11 n'hésita point à fixer sa famille errante dans ce
beau, dans cçt iodustrieux séjour. Il trouva dans un petit vallon appelé Val Chiuia uue inaisou de campagne, qui uccupaii uu sile eocliauteur, à mi-côto do la partie niéridiuuale de la colliue, d'où Tœil plongeait daus la plaine de Pescia, dont les clochers et les tours se dessinaient sur la verdure de la moutague opposée. C'est dans cette agréable demeure que, établi avec sa famille, Sismondi se livra aux soins de la culture et au plaisir des grandes études. C'est là que, sauf de courts emprisouuements, que lui infligeront les partis allernalivemeut vainqueurs en Italie, il vécut heureux pendant cinq années. C'est là qu'il fit son premier et charmant ouvrage sur l'ugricullure de la Toscane, qu'il poursuivit sou vasle travail sur la coustitutiou des peuples libres, et qu'il se prépara à écrire la belle histoire des républiques italiennes.
Le livre sur V Agriculture toscane parut en 1801. C'est un ouvrage purement descriptif. M. de Sismondi y présente uu tableau aussi animé et aussi suave des travaux et des mœurs agricoles de la Toscane, que fut plus tard vigoureux et sombre celui qu'il traça de la campagne dépeuplée et imposante de Rome. Il éialt à cette époque fervent disciple d'Adam Smith. Les deux volumes qu'il publia, en 1803, sur la likheue commerciale, prouvent même qu'H l'était sans réserve. Daus sou admiration pour le célèbre économiste écossais, il voulait appliquer entièrement ses théories à la France, dont le canton de Genève était devenu un départimcnl. Il se prononçait pour la complète liberté du commerce, et s'élevait contre les mouopolcs, les douanes, les privilèges coloniaux, et toutes les mesures restrictives par lesquelles, cédant au désir d'une protection, selon lui mal entendue, les lois d'un pays entravent sa prospérité, avec l'intention de l'accroître. Dans la suite il fit peu de cas de cet écrit, lorsque, conduit, par l'étude de l'histoire, des abstractions théoriques aux réalités sociales, il eu vint à penser que les sciences relatives à l'homme n'ont pas la même rigueur que les sciences relatives à la matière; que les lois de celles ci sont invariables, parce que les faits qu'elles régissent seul siaiplcs cl cuuÀlanls, tandis que les faits complexes et mobiles de celles-là u'admcltcul que des lois cbaugcaulesi que,
dès lors, si les unes, où tout est fixe, reposent sur des principes absolus, les autres, où tout est succession cl rapports, où l'état présent provient de l'état passé et en diffère, où les intérêts marchent moins vile que les idées, où les mœurs résistent longtemps aux innovations, se fondent sur des principes plus tempérés, dont le vrai mérite est dans une application opportune et mesurée.
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage sur la Richesse commerciale commença la réputation de M. Sismondi, et la porta au loin. Peu de lenips après qu'il l'eut publié, on lui offrit la chaire d'économie politique, vacante dans l'université de Wilua, avec un traitement considérable. Il était alors à Genève, où l'avait ramené depuis 1800 la sagesse du gouvernement consulaire, et où il avait été nommé secrétaire de la chambre de commerce du Léman. Une offre aussi avantageuse pouvait le séduire, et tenter surtout sa pauvreté. 11 la refusa, pour ne pas perdre une partie de sa liberté et pour rester auprès de sa mère. Devenu citoyen français, il fut un moment disposé à cherther l'emploi de ses talents dans la carrière de l'administration et des affaires; mais la prudente madame de Sismondi le détourna de ce dessein. Elle connaissait mieux son fils qu'il ne se connaissait luimême. Des convictions hardies, qui ne se seraient jamais pliées aux exigences mobiles de la politique; des sentiments généreux, qu'il lui aurait été aussi difficile de sacrifier que de satisfaire; un amour absolu du bien, qui n'admettait pas assez les tempéraments et les lenteurs; cet orgueil profond qui donne de l'embarras vis-à-vis des autres lorsqu'il ne fait pas acquérir de l'empire sur eux ; l'enthousiasme d'un penseur, la gaucherie d'un solitaire, la candeur d'un homme de bien, peu de flexibilité, aucune adresse, mais une intelligence forte, uu talent élevé, la méditation constante des choses utiles et honnêtes, rendaient M. de Sismondi moins propre aux affaires publiques qu'aux travaux de l'esprit. Sa mère lui persuada de se faire historien. 11 suivit d'autant plus volontiers ce conseil, qui s'accordait du reste avec ses goûts, qu'il ne lui avait point été possible de publier son manuscrit sur les constitutions des peuples libres, dont il avait apporté de Pescia la première partie.
Les théories ne rencontraient pas la même faveur qu'autrefois. Leur temps semblait passe, et relui de l'histoire était venu. L'histoire se montre chez les peuples le dernier en date des arts de l'esprit. Elle est l'œuvre de leur intelligence parvenue à toute sa maturité, comme l'épopée est le triomphe de leur imagination dans l'essor de sa jeunesse. Pour y exceller il faut être en mesure de bien savoir, en état de pleinement comprendre, en droit de tout juger. Aussi l'histoire n'a-t-elle vraiment existé que dans les siècles éclairés et les pays libres. C'est à Athènes i Rome, à Florence, en Angleterre, eu France, à l'éclat des plus vives lumières, par l'enseignement des plus grands spectacles, sous la protection de la liberté de l'État ou de l'indépendance de la pensée, que se sont formés les maîtres dans l'art de l'histoire. Les conditions favorables au milieu desquelles ils ont paru se sont renouvelées de nos jours, en s'étendant encore. Une révolution philosophique qui a rendu la raison de l'historien plus ferme; une révolution politique qui l'a rendue plus libre; le progrès de certaines sciences, qui lui a donné une connaissance plus complète des faits, des temps, des lieux, des hommes, des institutions; tant d'expériences fécondes, d'événements instructifs, accumulés pour lui en un demi-siècle; des croyances abandonnées et reprises, des sociétés détruites et refaites; les excès des peuples, les fautes des grands hommes, les chutes des gouvernements, les prodiges de la conquête et les calamités de l'invasion; après les plus vastes guerres la plus longue paix, et l'adoration des intérêts succédant à l'enthousiasme des idées, lui ont montré les faces diverses des choses humaines, et doivent le faire pénétrer plus avant que ses devanciers dans tous les secrets de l'histoire. Aussi ses obligations se sont-elles accrues avec ses ressources. Se servir de l'esprit de son temps pour connaître celui des autres siècles; unir la fermeté des jugements à la fidélité des peintures, dérouler la suite des événements en remontant à leurs causes; montrer toute faute suivie d'un châtiment, toute exagération provoquant un retour; assigner dans raccomplisseraent des faits la part des volontés particulières qui attestent la liberté morale de l'homme, et l'action des lois générales de rbumauilô
vers des fins supérieures sous la direction cachée de la Providence : telle est aujourd'hui sa mission. Par là, Thistoire devient un spectacle plein d'émotions et une science féconde en enseignements,, le drame et la leçon de la vie humaine.
L'un des premiers, M. Sismondi s'engagea dans ces voies nouvelles. Ses travaux sur les constitutions des peuples libres lui avaient fait connaître l'existence variée et orageuse des républiques italiennes au moyen âge. II entreprit alors de retracer leur histoire si originale, si peu connue, si difficile; l'histoire du pays qui a dépassé tous les autres eiT prospérité et en infortune, qui a conquis et organisé deux fois le monde sous les Romains et sous les Papes, de cette Italie qui, expiant en quelque sorte ses victoires et sa domination, est tombée du faîte de la grandeur et de l'unité dans l'excès de l'airaiblissement et de la division ; a été tour à tour envahie par les peuples barbares et par les chefs des monarchies militaires du continent ; s'est trouvée encore assez forte pour triompher de tous les conquérants pendant dix siècles; a su se constituer dans la désunion; a produit de petites républiques, dont quelquesunes sont devenues des États considérables, et, grâce au génie naturel de l'admirable race qui l'habitait, a conservé le gouvernement moral de l'Europe malgré sa faiblesse ; est restée dans le moyen âge le pays de la richesse, le siège principal de la pensée, l'école des arts, le théâtre où se sont agités les plus graves événements, où ont paru les plus grands hommes.
M. de Sismondi a traité ce sujet d'une manière à la fois savante et brillante. Il est remonté à l'origine de ces nombreuses cités fièrement érigées en républiques sur les ruines du pouvoir impérial ou des établissements féodaux; il a décrit leurs constitutions, montré leur existence intérieure, raconté leurs luttes, exposé leur fin. La turbulente Gênes, l'héroïque Milan, la triste Pise, la prudente et puissante Venise, la démocratique Florence et toutes ces républiques qui, pressées sur un espace étroit, ont eu, dans une courte durée de temps, une vie plus animée, des passions plus enivrantes, des vicissitudes plus variées que les royaumes du continent, et qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, sont tombées ou sous l'usurpation d'un ambitieux, parce
qu'elles étaient trop libres, ou sous les coups de Tétrangcr, parce qu'elles étaient trop faibles: voilà la grande et longue histoire qu'a retracée 11. Sismondi. Il Ta retracée avec un vaste savoir, un noble esprit, un talent vigoureux, assez d'art cl beaucoup d'éloquence. L'intérêt qu'il lui donne vient, du reste comme toujours, de celui qu'il y porte. 11 n'expose pas seulement les événements, il les juge, s'en émeut, et l'on sent battre le cœur de l'homme dans les pages de l'historien. Sa marche est vive, sa couleur franche, sa pensée judicieuse. Malgré le défaut d'unité que présente le sujet cl dont M. de Sismondi n'a pas pu triompher entièrement dans son ouvrage, on passe sans elTort d'un de ses récits à l'autre en éprouvant, comme dans les chauis de l'Arioste, le regret de celui qu'on quitte, jusqu'à ce qu'on soit de nouveau entraîné par celui qu'on prend.
Les seize volumes des républiques italiennes, commencés en 1803, ne furent achevés qu'en 1818. C'est en 1807 seulement, et avec peine encore, que M. de Sismondi parvint à faire imprimer les deux premiers à Zurich. Leur succès facilita la publication du reste de l'ouvrage, et lui donna de la valeur. Durant ces quinze années, la vie de M. de Sismondi s'écoula dans le travail; ses œuvres et ses affeciions en furent les principaux événements. Pris en amitié par M. Necker, il devint, dès 1803, l'un des hôies assidus du château de Coppet, que madame do Siaël animait do son esprit, où il rencontra l'iugénieux Benjamin Constant, le célèbre historien de la Suisse, Jean de Mullcr, le savant critique Schlegel, connut Cuvier, présenta Caudolle, cl que visitaient les hommes les plus remarquables de Paris et de l'Europe. Il s'y trouva dans la société de ses pareils. Les esprits supérieurs s'enrichissent et se perfectionnent mutuellement par un utile échange d'idées, par une heureuse et involontaire émulation. M. de Sismondi reçut d'excellents conseils, et gagna beaucoup dans cette illustre et spirituelle compagnie. Sa pensée se porta sur un plus grand nombre de sujets, et il apprit à se montrer en écrivant plus diflicilc pour lui-même.
Une tondre et iuallérable amitié le lia à madamede Siaël tant qu'elle vécut. Il l'accompagna dans ses voyages en liulie et en Allemagne, lorsqu'elle parcourut, eu 1804 et en 1808, ces deux
pays pour composer l'œuvre éloquente de Corinne, et tracer ce brillant tableau d'une littérature étrangère qui devait ouvrir plus tard des perspectives nouvelles et hasardeuses à la nôtre.
A peu près vers l'époque où madame de Staël se disposait à faire connaître les grandes productions et les hommes célèbres de l'AIlemague contemporaine, M. de Sismondi se livrait à un travail analogue sur les littératures du midi de l'Europe. 11 fit, eu 1811, à Genève, sur ce sujet, un cours public qui eut le plus éclatant succès, et qui, plus lard, donna matière à un excellent livre. Nées dans des pays rapprochés les uns des autres, ayant une sorle de parenté par les langues toutes sorties de la grande souche latine , s'étant développées en des temps divers, et dès lors sotfs des conditions différentes, marquant par leurs œuvres des phases successives de la société du moyeu âge, les littératures provençale, italienne, espagnole, portugaise, ont été savamment appréciées par M. de Sismondi, dans ce qu'elles ont d'emprunté et d'original, dans les ressemblances de leurs formes et les particularités de leur génie.
On voit que M. de Sismondi trouve à les reproduire le charme qu'il avait éprouvé à les étudier. Il en cite des fragments étendus ou les soumet à des analyses habiles; il considère surtout chacune d'elles dans ses rapports avec l'histoire politique et religieuse de la nation qui l'a produite. Son but est de montrer comment les œuvres de l'esprit, et plus particulièrement celles de l'imagination, faculté qui semble ne relever que d'elle-même, sont pourtant assujetties à des lois constantes de progrès ou de décadence, de production féconde ou de stérile imi'ation, selon l'état social des peuples et la condition générale de leur intelligence. 11 élablit que les letlres acquièrent leur plus bel éclat au moment où la nationalité d'un pays parvient à sa plus grande force, et que leur déclin commence alors que l'État s'abaisse. Dans sou ouvrage, d'une lecture attrayante , on peut voir qu'il n'y a , pour les grands poètes, ces représentants de l'imagination des peuples, d'inspirations fécondes, que celles qui, à certains moments, frappent toutes les imagiuaiionsà la fois, comme il n'y a de grandes pensées que celles qui sont dans l'esprit de tout le moitié»
It NOTICES HISTORIQUES.
Aa commencement de i813, M. de Sismondi vint à Paris pour publier les quatre volumes de son cours. C'était la première fois qu'il visitait cette grande ville, où il se lia avec beau» coup de personnes d'un haut mérite et forma des amitiés durables. Les esprits y étaient, dans le moment, peu tournés vers les choses littéraires. Émus par un récent et immense désastre, ils se portaient avec anxiété sur l'avenir. Bientôt, en effet, l'Empire prit fin, et Genève, qui avait été annexée à son territoire, recouvra son ancienne indépendance. Élu membre du conseil souverain de la république, M. de Sismondi concourut au travail de sa réorganisation. La joie que lui causèrent le rétablissement de sa patrie et le retour de la paix ne fut pas de longue durée. Il s'aQIigea de l'abus que les rois coalisés firent de leur victoire. En Europe, la distribution arbitraire des territoires et des âmes, sans égard aux indications de la justice et au vœu des peuples; en France, un esprit menaçant d'intolérance et de réaction le remplirent de tristesse et de déûance.
Aussi, lorsque Napoléon revint, en 4815, de l'île d'Elbe aux Tuileries sans rencontrer un obstacle et sans livrer un combat, M. de Sismondi, qui était à Paris, vil en lui l'élu triomphant du peuple, le défenseur des principes et des résultats compromis de la révolution, le légitime représentant d'un grand pays dont les rois de l'Europe devaient respecter le choix et l'indépendance, et, après la publication de VActe additionnel du champ de mai, l'auteur de la meilleure constitution qu'on eût encore donnée à la France. M. de Sismondi, qui naguère avait blâmé l'excès de son ambition et de son autorité, se déclara ouvertement en sa faveur, sans craindre de paraître inconséquent. Dans une série d'articles remarquables insérés au Moniteur, il défendit habilement sa cause et ses actes. L'empereur en fut trèsfrappé, il voulut donner à M. de Sismondi un témoignage de sa satisfaction, et lui offrit la croix de la Légion d'honneur, que M. de Sismondi refusa pour rendre son approbation plus puissante en la conservant désintéressée. Mais Napoléon se le ût présentera TÉlyséc-Bourbon , el, dans un long entretien, il lui parla de son retour, de sa position, de ses projets, du caractère des divers peuples de l'Europe, des idées de la révolution, des
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formes de gouverncraent, avec un abandon, une clairvoyance, une équité qui charmèrent et conquirent son libre et respectueux interlocuteur. Déjà il s'élevait à cette hauteur de jugement, il montrait cette sérénité d'esprit qui depuis, à Sainte- Hélène, ajoutèrent les grandeurs calmes de la pensée aux anciennes et éblouissantes grandeurs de la puissance et de la gloire.
Les sentiments qui dirigèrent M. de Sismondi en cette rencontre ne cessèrent point de l'animer après le second triomphe de la coalition européenne et pendant toute la durée de la restauration. 11 écrivit avec force et non sans utilité contre la traite des noirs en 1814i ; il se passionna en 1823 pour l'émancipation de la Grèce; il applaudit aux tentatives des pays qui essayèrent de se rendre libres, et souffrit beaucoup de leurs revers. L'amour de l'humanité était en lui si sincère, si vif, si universel , qu'il eut le pouvoir de lui donner de grandes joies et de profondes afflictions. M. de Sismondi en fut dominé à tel point, que les théories de son esprit s'en ressentirent tout comme les dispositions de son âme.
Il avait assisté à la grande révolution économique opérée de nos jours. II avait suivi et admiré les brillants effets des doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que les jurandes, les maîtrises, les douanes intérieures et des monopoles multipliés opposaient à ses produits et à ses échanges; qui avaient provoqué l'abondante production et la circulation libre des valeurs, encouragé l'émulation de la concurrence, fait servir les éléments mêmes de la nature à accomplir l'ouvrage de l'homme avec une précision savante, une promptitude féconde, et, à l'aide des forces disciplinées de la matière, des procédés expéditifs de la science, de l'action accumulée des capitaux, des vastes ambitions de la richesse , enfanté ces merveilles de l'industrie qui ont élevé si haut et porté si loin la prospérité et la puissance des États.
Mais bientôt il avait pénétré plus avant; et des spectacles moins propres à l'enorgueillir des progrès de l'homme et à le rassurer sur son bonheur, s'étaient montrés à lui dans le pays même où les théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus
compléiement développées, en Angleterre, où elles régnaient avec empire. Qu'y avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excès de la production illimitée, chaque progrès de riadiislrie causant une révolution dans les existences, chaque marché fermé réduisant des populations entières à mourir de faim, les dérèglements de la concarrence, cet état de nature des intérêts, souvent plus meurtriers que les ravages de la guerre; il y avait vu Tbommc réduit à être un ressort d'une machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où la vie n'atteignait pas la' moitié de sa durée, où les liens de famille se brisaient et les idées de morale se perdaient; il y avait vu l'eufance la plus débile coudamnée à des travaux qui abrutissaient son esprit et dissipaient d'avance ses forces; il y avait vu les campagnes comme les villes transformées en manufactures, les petites propriétés et les métiers disparaissant devant les grandes fabriques; le paysan et l'artisan devenus journaliers, le journalier devenu prolétaire, et le prolétaire inscrit sur les registres de mendicité des paroisses; en un mot, il avait vu reilrême misère et une effrayante dégradation ra cheler tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un grand peuple.
Surpris et troublé, il se demanda si une science qui sacrifiait le bonheur de Thomme à la production de la richesse, qui surchargeait des milliers de créatures de travail sans leur assurer du pain, était la vraie science, la science qui, d'après le sens primitif de son nom, devait être la règle de la cité et de la maiton? Il répondit que non, et il poussa un cri d'alarme pour avertir les gouvernements et les peuples du dang(T qui les menaçait. Depuis ce moment il prétendit que l'économie politique devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la richesse que son équitable distribution. Il soutint que tous les membres de la société avaient droit au travail et au bonheur, romme on avait proclamé dans le siècle précédent qu'ils avaient droit à la justice et à la liberté. Il exposa ses vues dans l'ouvrage qu'il publia en 1819, sous le titre de youveaux principes dt économie politique, et dans ses Éludes sur i économie politique, qui parurent en i837. Dans cet ouvrage composé de
SISMONDl. m
deux volumes, dont l'un est relatif à la richesse territoria'e et à la condition des iu tivateurs, et l'autre à la richesse commerciale cl à la condition des habitants des villes, soutenaut plus que jamais la doclriue qu'il avait émise, il s'éleva contre les effets du grand feroiagc et du système manufacturier appliqué à la terre, les accusant do transformer les champs de blé en pâturages, et de remplacer ks hommes par des machines ou de les chasser devant des troupeaux. Il y attaqua tes abus de la concurrence, les désordres et les encombrements de la production, et déplora avec nue verve éloquente les bouleversements soudains que causaient les crises trop fréquentes d'une industrie déréglée.
M. Sismondi excelle à montrer le mal, mais il n'indique pas le remède. Nulle part il n'ose attribuer à la société le pouvoir de modérer le mouvement et de régler la distribution de la richesse publique; car dans ce cas elle devrait présider ellç'niênie à la production de toutes les valeurs, disposer de toutes les propriétés, diriger les facultés les plus libres de l'homme, contenir ses élans, limiter ses entreprises, circonscrire sa science. Aussi M. Sismondi a-t-il posé le problème sans le résoudre.
Toutefois, ses avertissements ont été opportuns et salutaires. Ils ont puissamment contribué à éveiller l'attention des économistes et la sollicitude des gouvernements. S'ils ont pu conduire les imaginations généreuses, mais téméraires, à des systèmes impraticables sur l'organisation du travail, s'ils n'ont pas été étrangers à beaucoup de rêves que l'esprit, du reste assez peu chimérique, de notre temps laissait sans danger, ils ont inspiré aux producteurs plus de circonspcetiou dans leurs entreprises, aux maîtres plus de bienveillance envers leurs ouvriers, aux ouvriers eux-mêmes un plus grand esprit d'ordre et d'économie. Grâce à cette utile impulsion, l'État a travaillé dans la mesure de ses pouvoirs à l'amélioration et au bien-être des classes laborieuses; il a modéré le travail des enfants, ouvert des salles d'asile, multiplié les écoles primaires, établi des caisses d'épargne, fondé des conseils de prud'hommes, et facilité, pour ces classes si dignes d'intérêt, l'instruction, la propriété, la justice.
Saos doute les iDconvénients du système attaqué par M. Sismondi n'ont pas tous disparu. Il y en a d'inhérents à sa nature même; car tout ici-bas a son mal et son bien. Comprimée par une règle trop étroite, l'humanité végète. Rendue libre, elle se développe avec exubérance. Elle serait trop heureuse si elle pouvait marcher vers la liberté avec mesure, vers la richesse avec sûreté, se servir de son esprit sans se tromper, suivre ses passions sans faillir, contenter sagement ses besoins sans se laisser emporter aux ardeurs de ses intérêts. Mais Dieu n'a pas fait la vie si facile, l'homme si tempéré, le monde si régulier. Il a mis au prix de grands et de longs efforts le bien-être de la vie, la sagesse de l'homme, l'équilibre du monde. C'est pourtant vers ce magniOque but qu'il a dirigé l'humanité en lui donnant rintelligence pour qu'elle réglât de mieux en mieux ses rapports, la noiion de la justice pour qu'elle corrigeât ses écarts, le sentiment de la bienfaisance pour qu'elle réparât ses malheurs.
Les bornes de cette notice ne me permettent de m'étendre ni sur de nombreux et importants articles insérés par M. de Sismoodi dans des recueils périodiques, ni sur une foule d'ouvrages de politique, d'histoire, et même d'imagination, qu'avec une activité d'esprit infatigable il ne cessa alors de produire et de publier. Je mentionnerai à peine le roman instructif de Julie Severa, dans lequel, suivant, d'un peu loin sans doute, les traces du romancier célèbre qui, à l'aide de dramatiques fictions, avait pénétré si profondément dans l'histoire, il fit connaître, avec plus d'exactitude encore que d'intérêt, l'état de la Gaule en 492, au moment de l'invasion des barbares. Je ne nommerai aussi qu'en passant, et le Précis des républiques italiennes, et le Tableau de la chute de l'empire romain, qui parurent en 1832 et en 1855 dans l'une des encyclopédies anglaises les plus accréditées. Je n'examinerai pas non plus avec détail ses Études sur les conditions des peuples; livre qui, après avoir été la pensée de sa jeunesse, devint l'œuvre de son expérience, et dans lequel il expose les diverses formes des sociétés politiques, apprécie la nature et la portée de chaque principe de gouvernement, et conseille aux États de marcher vers la liberté
par le développement naturel de leur constitution intérieure, et non par la brusque application de théories étrangères à leur histoire.
Mais il est un ouvrage de M. Sismondi, fruit du travail de vingt-quatre années, la plus vaste de ses compositions historiques, l'un des principaux fondements de sa renommée, sur lequel je dois arrêter davantage votre attention. Après avoir achevé l'hisloire des républiques italiennes, M. de Sismondi entreprit celle d'un pays également cher à ses souvenirs. Il écrivit l'histoire de ce peuple qui, au dedans, traversé par tant de conquêtes, formé des débris de tant d'invasions, conservant l'impétuosité gauloise, la tradition romaine, l'indépendance germanique, intelligent, belliqueux, remuant, raisonneur, d'un caractère tourné vers les hautes entreprises, d'un esprit enclin aux promptes conclusions, discipliné dans l'action, indocile dans le repos, a poursuivi durant sept siècles la grande œuvre de sa formation nationale, est parti de la décomposition la plus extrême pour arriver à l'unité la plus forte, a été conduit à l'égalité par la monarchie; et qui, au dehors, mis par sa position centrale en contact avec les divers peuples de l'Europe, ajoutant leurs idées aux siennes, intervenant sans cesse dans leurs destinées, ayant acquis par là un génie plus étendu, un caractère plus généreux, un patriotisme plus humain, s'est fait dans les temps passés comme de nos jours le promoteur des idées générales, le soutien des intérêts universels, et, plus qu'un autre, a servi la grande cause de l'humanité.
Au moment où 31. de Sismondi a commencé VHistoire des Français, il était dans toute la force de son esprit. L'étude approfondie des documents originaux, un travail aussi opiniâtre qu'intelligent, lui ont permis de présenter cette histoire d'une manière plus 'complète et plus vraie qu'on ne l'avait fait avant lui. Bien mieux que ses devanciers, il a saisi et traité la plupart des grands problèmes qui se rattachent aux invasions et à la coexistence de plusieurs peuples sur le même sol, à la féodalité et à la formation des diverses classes dans le même État, enûn au triomphe progressif du pouvoir monarchique, et par lui, à la réunion lente du territoire, à la composition mixte de 2. 3
la natioû, à la conceniraiion gradiielln du gouveriiemcDt. Plusieurs de ces problèmes lui oui suggéré des solutious satisfaisanles, admises eu totalité ou eu partie après lui, et Ton peut dire que parmi les aperçus modernes de la science historique, il en est beaucoup qui lui apparliennenl.
Le premier il a retracé avec exactitude le sombre tableau de IVrapire romain à son déclin, l'action désorgauisutrico du pou^ voir central sur les provinces, la détresse des villes, la dépopulation des campagnes, la ruine de la classe libre et militaire, répuisemenl de la richesse publi(|ue; le premier, il a assigné aux invasions germaniques leur véritable caractère, il a montré leurs faibles commencements, il a préseuté lo mélange de barbarie et d'organisation opéré sous les deux premières races, il a déterminé les causes complexes de la chute de l'empire carluviugien. Ce n'est pas avec moins de science et de sagacité qu'il a raconté l'histoire locale de chaque portion du terri oire décomposé sous le régime Téodal , qu'il est remonté à l'origine des communes, qu'il a indiqué les premières associations des bourgeois et des paysans, qu'il a fait connaître l'état de la propriété, les relations du commerce, la renaissauce de l'iudustric au moyen âge. C'est même là le côté par lequel excelle M. de Sismuudi. Personne aussi bien que lui n'a exposé l'innuence que les changements économiques survenus dans la coustitutioa intérieure du pays ont exercée sur la forme de son gouvernement et les crises de son existence. 11 a su également bien marquer la part des provinces dans l'histoire du royaume , et suivre les rapports du royaume avec le reste de l'Europe.
Ou regrette qu'à ces mérites éminents M. de Sismondi n'eu ait pas joint d'autres qui auraient donné à son ouvrage quelque chose de plus exact encore et surtout de plus achevé. On voudrait y trouver plus d'art dans la composition, de mouvement dans les récits, du couleur dans les peintures, d'éK'gauce dans le langage. On souhaiterait qu'au-dessus de tant de judicieuses explications de détail, il eût exposé les grandes lois de l'ensemble, et qu'il eût jugé les mœurs des temps et les actions des honnnes, non d'après une règle morale, absolue et inflexible, mais eu tenant compte d'idées que uous u'avous plus, de
besoins qui ne sont plus les nôtres. On aimerait enân que l'esprit du protestant et du républicain de Genève ne se laissât point apercevoir quelquefois dans les rigueurs de l'hislorien à l'égard du caiholicisme et de la royauté. Malgré ces imperfections , Y Histoire des Français est un vaste monument élevé à l'honneur et pour Tinstruclion de notre pays, par un homme qui l'a aimé, tout en étant sévère envers lui; homme d'un savoir immense, d'un jugement ferme, d'un talent grave, d'une honnêteté scrupuleuse, qui, appartenant à deux époques distinctes, a marqué la transition entre l'école du xviii' siècle, dont il a suivi les principes généreux sans en avoir la légèreté railleuse, et celle de nos jours , dont il a possédé la science sans en avoir toute la liberté d'esprit.
V Histoire des Français, que M- de Sismondi résuma plus tard dans un précis en deux voluroes, fut ruccupation assidue du reste de sa vie. Il put s'y consacrer d'autant mieux, qu'il avait refusé en 1819 une chaire d'économie politique qui lui avait été offerte en France, et en 1833 le litre de professeur spécial d'histoire que lui avait décerné le conseil d'État de Genève. Le premier de ces refus lui avait été suggéré par je désir de passer, comme il l'avait fait jusqu'alors, une partie de l'année en Toscane auprès de sa mère. Mais ce bonheur lui fut bientôt enlevé. Il avait perdu subitement son père en 1810, sans avoir pu lui fermer les yeux. Un malheur semblable le frappa plus douloureusement encore en 1821. 11 était à Genève, lorsqu'il apprit, à la fin du mois de septembre, que sa mère se mourait à Pescia. U partit précipitamment, voyagea jour et nuit, et arriva trop tard. Le 30 septembre au soir madame de Sismondi sentant la mort approcher, et conservant jusqu'au bout son imagination vive et rêveuse, s'était fait porter à la fenêtre de sa chambre, oii, en présence du beau paysage qu'éclairait la lumière du soleil couchant, elle avait expiré dans un transport de pieuse extase, avec le seul regret de n'avoir, pas sou fils à côté d'elle. La douleur de M. de Sismondi fut ejitrême en perdant celle qui avait été le guide et la joie de sa vie.
H quitta bientôt Pescia où il laissa une sœur mariée qu'il aimait beaucoup, et dont les enfants furent pour lui le constant
objet d'une sollicitude aussi efficace qu'affectueuse. Il retourna à Genève auprès de la vertueuse compagne qu'il s'était donnée deux années auparavant. Il avait épousé, en 1819, miss Jessy Allen, dont la sœur aînée était déjà mariée à son ami le spirituel et célèbre sir James Mackintosh , et il avait trouvé en elle une élévation de pensées, une aménité de caractère, une tendresse et un dévouement de cœur qui répandirent de grandes douceurs sur le reste de ses jours. Depuis son mariage il s'était établi dans une maison de campagne qu'il avait achetée près du village de Clicne, à une lieue et demie de Genève. Sauf quelques voyages en France, en Angleterre, en Italie, il y passa plus de vingt années, occupé de ses savants et utiles travaux, exerçant une hospitalité cordiale, surtout envers ceux que les infortunes do la liberté avaient éloignés de leur patrie, entouré d'une renommée grande et pure qui rendait les Genevois fiers de ses talents, et lui attirait les visites des plus illustres étrangers. Ses journées s'y écoulaient en se ressemblant. Huit heures au moins y étaient réservées à l'histoire. Le reste de son temps était donné à la propagation de quelque idée généreuse ou à la défense de quelque noble intérêt, aux distractions de la promenade, aux épanchemcnis de correspondances pleines d'esprit, de tendresse et de grâce , qu'il entretenait avec les personnes qui lui étaient chères dans les divers pays de l'Europe; et le soir, au repos animé de la conversation, qu'il pouvait soutenir dans la langue de chacun de ses hôtes.
C'est là qu'en 1833 il apprit avec une légitime satisfaction le choix que l'Académie des sciences morales et poKtiques avait fait de lui comme l'un de ses cinq associés étrangers. C'est là aussi qu'en 18i1 il reçut, comme un souvenir précieux de la France, la dislinciion qui lui avait été offerte en 1815 par l'Empereur, et qu'il avait alors si noblement refusée.
Dans un journal inédit , resté le dépositaire de ses sentiments et de ses pensées, il demandait à la Providence de lui accorder le nombre de jours nécessaire pour terminer la grande histoire qu'il avait entreprise. Mais ce vœu d'un noble esprit qui, avant de quitter ce monde, tennit à finir sa lâche, ne fui point entièrement exaucé. Uo travail presque non interrompu peodant
quarante-sepl années, de longues et vives amitiés brisée's par la mort, de généreuses espérances que les événements avaient en grande partie détruites, lui avaient donné la plus cruelle de toutes les maladies. Depuis longtemps il souffrait d'un cancer d'estomac, et il continua pendant deux années à écrire VHistoire des Français au milieu des angoisses de ce mal terrible, dont hâtèrent encore le progrès , les troubles qui bouleversèrent en 1841 la constitution de Genève.
M. de Sismondi avait toujours rempli avec zèle et austérité ses devoirs envers sa palrrie. Il avait sagement concouru, dans les conseils de la république, à améliorer, de concert surtout avec Etienne Dumont, la coustiluiion de 1814, et Genève était gouvernée par quatre syndics annuels, un conseil d'État amovible, et un conseil représentatif, que nommait l'universalité des citoyens, lorsque le parti radical, ne trouvant pas ce régime assez démocratique, le renversa violemment et demanda la convocation d'une assemblée constituante. M.- de Sismondi fut élu membre de cette assemblée. Malgré son état de souffrance et d'affaiblissement, il s'y fit porter pour défendre jusqu'au bout les vieilles et salutaires institutions de son pays. Il fut un de ceux qui résistèrent à l'entraînement populaire, et il combattit les changements proposés par le parti victorieux avec l'énergie d'une âme que la douleur n'avait pas eu le pouvoir d'abattre, avec tout l'éclat d'un talent qui semblait s'élever encore avant de dfsparaître à jamais. Le 30 mars 1842, dans un discours pathétique qu'entrecoupaient des étouffemenls et presque des défaillances, il fit entendre, mais bien en vain, à ses compatriotes, les conseils d'une raison expérimentée et d'un patriotisme sévère. Cette épreuve épuisa ce qui lui restait de forces. 11 retourna à Chêne pour ne plus en sortir; il ne se croyait pas cependant aussi près de sa fin, et il espérait pouvoir se rendre encore en Toscane, i Je n'aurai plus rien à » regretter, écrivait-il, en m'éloignant d'ici : presque tous mes « amis genevois sont morts, et je me sentirai soulagé en « détournant mes regards de tant de ruines et de tant de « tombeaux. » Hélas ! il ne tarda point à reconnaître à des signes chaque jour plus certains qu'il fallait abandonner cette
tl NOTICES HISTORIQUES.
deroière espérance, et renoncer à racbèvement de son grand ouvrage qu'il aurait tant voulu terminer avant de mourir. Mais il ne put le conduire qu'à son vingt-neuvième volume (1), dont il corrigea les dirnières épreuves d'une main de plus eu plus déraillante. Sa force d'âme ne se démentit pas un instant; il supporta avec une sérénité inaltérable les lentes approches d'une mort cruelle. Étendu sur son lit de douleur, il répandait les consolations autour de lui ; et lorsque la voix lui manqua, tournant vers sa compagne au désespoir un regard d'une tendre résignation, il expira le 25 juin 1842, à l'âge de soixanteneuf ans.
M. de Sismondi est l'un des hommes qui ont le plus honoré les lettres par la grandeur de leurs travaux et la dignité de leur vie. Personne plus que lui n'a pris au sérieux les devoirs de l'esprit. Aimable dans les rapports privés, dévoué en amitié, indulgeut pour les autres, austère pour lui-même, doué d'une activité qui ne s'est reposée en aucun temps, d'une sincérité qui ne s'est démentie eu aucune occasion, il a eu au plus haut degré l'amour de la justice et la passion du bien. Ces beaux sentiments, il les a transportés dans la politique, dans l'histoire, dans l'économie sociale, pour les faire servir aux progrès mesurés des institutions des États, à renseignement et au bienêtre des peuples. Durant un demi-siècle il n'a rien pensé que d'honuéic, rien écrit que de moral, rien voulu que d'utile. Aussi laisse-t-il une mémoire glorieuse, et qui sera toujours respectée. £n lui, l'iVcadémie a perdu l'un de ses associés les plus émineuis ; Genève, l'une de ses plus grandes illustrations; l'humanité, l'un de ses plus dévoués défenseurs.
(i) Son ouvrage q élé achevé depuis pur M. Aniédéc Reuét;, dans uu (reiiliéme voluoic coni{ircnaul VHi$loirt Uet Français de|)ui.s l'uvéïieiuciil de Louia XVI Jusqn'A la convocation des éuis généraux en 1789.
SDR LA VIE ET LES TRATAIIX