‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l'étude des trois langues clasiquesChapitre 88 sur 116 · CHAPITRE XX. — DE LA LANGUE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — DE LA LANGUE POÉTIQUE

poétique, un synonyme de cheval ; mais cheval ne peut pas toujours remplacer quadrupède.

Cette observation nous conduit à une autre plus importante sur les trois langues que nous avons à comparer.

Ouvrons un chant de Y Iliade, et essayons d’en mettre en prose quelques vers ; nous verrons que presque à chaque mot du poëte répond une expression plus simple, usitée dans la langue vulgaire. Nous possédons deux de ces paraphrases prosaïques de l’Iliade88, ou se mon* tre très-clairement le contraste du vocabulaire de la prose avec le vocabulaire de la poésie. L’exemple suivant suffira pour en donner une idée :

Mvivtv àstSe, 0ea, IÏY)Xvtfa$6G> ’AxiXyîoç OùXop.s'vY)v, yi p.upP ’Ayaiot; eôyîxs,

üoXXà; ^’tyôt'p.ou; «Jw/à; vAï5ï irpota^sv eHpwo)v, aÙToù' 5s sXcopta r eu/e xuvEaatv Otwvotat TP. r: àat * Atoç ^’eTsXetETO (3ouXt),

’E? ou S'y) rà 7rpwTa S“iaaTY)TY)v epiiravTS ’ÂTpetS'Y)? T£ aval; àvS'pwvxal St oç ’Ay.tXXeuç*

Paraphrase en prose : Tyiv oppjv ilizi, w ôsa', tou mou üyiXswç, tou ’AxtXXeto;, tyjv oXsôptav, Y)Tiç ,7roXXàTotç f/EXXy)Gt xaxà stp^aaaTO, 7rXs(GTaç Sè ‘yEvvafaç tpuyàç tw "àSyi 'irapsTrep.^e to>v Y)p.tôs'<ov àvSpwv^ Ta 8è acop.aTa aÙTwv eXx.uap.aTa hzoinGZ toiç >ouat >oat TOtç aapjcoçcfyoïç opvtatv a-raatv. fH tou Atoç Ss STrXyipouTo PouXv), àcp’ ou Stq ^povou tyiv àpyY)v Stéar/;aav ütXovsixTiaavTsç o tou ’ATpsco; 'Tratç, ’A^ap.sp.vwv 6 (3aatX£u;, >oal o é'vSo^oç ’A^tXXfiû;.

Le contraste serait déjà moins sensible dans une traduction de quelque dialogue d’Eschyle ou d’Euripide , parce que souvent les tragiques se rapprochent volontiers du style de la conversation (à). Mais, en général, le temps avait produit, chez les Grecs, deux langues différentes et également riches , l’une à l’usage des poëtes,

(ci) C’est ce que déjà remarque Aristote, dans sa Rhétorique , 111, 2.

l’autre à l’usage des prosateurs; et la langue poétique, à elle seule, possédait une grande variété de synonymes, qu’augmentait encore la diversité des dialectes.

Quintilien conseillait à ses élèves, comme un exercice utile, de traduire des vers en prose (a). On peut faire cette expérience sur quelques vers de Virgile ; on trouvera que, chez les Latins, la différence des deux styles est moindre que chez les Grecs. Horace cependant l’avait bien sentie, lorsqu’il comparait le style familier (sermoni propiora, sermo merus ) de ses Satires, qui n’ont guère de poétique que le mètre, avec le haut style de la poésie, où l’on retrouve toujours, même après avoir brisé le mètre, les débris dispersés d’un poète :

Invenies etiam disjecti membra poetæ (6).

Mais que l’on essaye la même épreuve sur une page de Corneille et de Racine, on verra que, pour la mettre en prose, il y a beaucoup moins à faire ; souvent il suffit presque de rompre la division des vers, de détruire quelques inversions , de replacer quelques adjectifs après leurs substantifs, et, plus rarement, de substituer à quelque mot poétique le synonyme en usage dans la prose.

La poésie française, quand elle traite des sujets élevés, se refuse à employer certains mots qu’elle juge trop vulgaires; appauvrie par ces scrupules et manquant souvent de termes poétiques pour exprimer les idées simples, elle recourt à des périphrases. Voltaire, un jour, ayant eu à parler en vers d’un ramoneur , a cru

(a) Institution de V Orateur , X, 5 : « Sed et ilia ex Latinis conversio « multum et ipsa contulerit. Ac de carminibus quidem neminem credo <i dubitare, quo solo genere exercitationis dicitur usus esse Sulpicius. « Nam et sublimis spiritus attollere orationem potest, et verba poetica <i libertate audaciora non præsumunt eadem proprie dicendi faculta- « tem, etc. »

( b ) Horace, Satires, 1, IV, 42, 48 et 62.

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