ET LA
Constitution d’une élite
Edouard “Dontpetit Docteur en Droit
Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales
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EXTRAIT DE LA Revue Trimestrielle Canadienne MONTRÉAL
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L'Enseignement professionnel et la constitution d'une élite. :
Devant cette guerre, à laquelle nous assistons, à laquelle nous participons, chacun s'interroge avec angoisse. Que nous réserve demain? Pour nous, Canadiens français, l’anxiété est double. La guerre aura des réflexes: elle se prolongera peut-être, ici même, par une lutte pour notre survivance, pacifique espérons-le, à laquelle nous devons nous préparer.
Peut-on parler d'avenir? Nul n’est prophète, surtout en son pays. Proroncer, écrire le mot: demain, quand de tels événements se succèdent, n’est-ce pas oublier les leçons que la guerre a données à ceux qui avaient eu la présomption d’en expliquer d’avance les résultats et les conséquences? Qu’a-t-elle enseigné, sinon la faillite des théories élaborées, avant qu’elle n’éclatât, dans la sérénité propice de la paix, propice à toutes les illusions d’avenir.? Seul l’héroïsme, personnifié actuellement pour le monde entier par l’admirable armée française, est resté lui-même, a triomphé de la réalité, a déjoué tous les artifices de la science mise au scrvice de la haine, devenue un moyen puissant et ingénieux de destruction, après avoir été si longtemps un instrument de paix, de bien-être et de progrès tel que les peuples s'étaient pris à espérer en elle. Sur l'humanité même, sur le sentiment d'humanité, affiné sans cesse, croyons-nous, par une civilisation très vieille et très savante, quelle ombre cette guerre ne jette-t-elle pas ? quel discrédit ? quelle horreur ? Contre le sublime sacrifice de la vie, combien n’a-t-elle pas accumulé d’astuces et de déloyautés, que l’on pouvait croire À jamais bannies de parmi les hommes. Le stratège pensait-il aussi que la terre serait l’arme défensive par excellence et qu’un talus servirait de bouclier aux armées tapies et silencieuses ? L’économiste pouvaitil affirmer autre chose qu’une rupture de l’équilibre financier suivant aussitôt le choc épuisant des nations? Or, la mêlée dure toujours,
1 Conférence faite au Monument National, le 14 janvier 1917, sous les pices de la Société Saint-Jean-Baptiste. : 2 2 Vo l'introduction du livre récent de M. Gustave LeBon, Premières A À (1916). .
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après plus de deux ans, et les mêmes esprits se préoccupent de l'avenir comme s'ils le pouvaient encore prévoir après tant de cruels démentis. Partout on parle de l'après-guerre, — on a tout exprès inventé le mot — avec une assurance qui finirait par irriter ou par lasser, si l’on ne reconnaissait pas, sous cet optimisme persistant, qui se fait parfois naïf, la qualité de l'intention.
Et cependant, on a raison de prévoir. Il faut rebâtir, fût-ce sur des ruines: c’est la loi de la vie, c’est la condition de la survivance des peuples, la marque des nations fortes. 11 faut remuer le passé et le présent pour en tirer un enseignement, penser sans cesse au bien du pays, et, fût-il meurtri, l’aider encore, si modestement que ce soit, dans l'espérance de lui éviter ces retours sanglants,en préconisant le développement des forces qui rendront intangible et sûre la’ paix victorieuse. C’est aujourd’hui la pensée de l’Europe coalisée contre l'Allemand; et qu’elle jaillisse ainsi du champ de bataille justifie l’espoir de ceux qui voudiaient voir, après cette tourmente, l'énergie conservée des peuples faire renaître sur le monde apaisé leur influence civilisatrice. Pour tous et, plus particulièrement pour nous, Canadiens français, cette guerre confirme le devoir qui s’impose, elle ordonne la recherche du salut suprême et la continuation de l’effort.
Le titre de cet article est emprunté à l’ouvrage récent de M. Victor Cambon, ingénieur français. Une conférence, intitulée Vers l'expansion industrielle et placée au début du volume, contient toute la pensée de l’auteur qui prêche un idéal commun servi par tous les individus, la discipline des forces, l’organisation scientifique de l’industrie et la formation de compétences spécialisées. Esprit fougueux, M. Cambon s’est vu interdire de parler en public. Ilest allé trop loin, dans l'espoir de secouer les énergies et de susciter les initiatives. Il faut lire son livre en même temps que ceux de Daniel Bellet! et de Henri Hauser? pour se garer contre toute exagération et ne pas donner dans cette manie, que les Canadiens français ont tout comme les Français, de se décrier, de s’amoindrir à plaisir. 11 serait d’ailleurs facile de montrer que la France économique n’est pas du tout en décadence, que son commerce subsiste, que ses industries, au dire d’un ingénieur allemand qu les a visitées dans la région occupée, “sont établies d’après les principes le
1 Notre Avenir, chez Payot et Cie, 1916. M. Victor Cambon a publié également: De France en Allemagne (1887), l'Allemagne au travail (1909), Les derniers progrès de l'Allemagne (1914).
1 Le Commerce allemand. A pparences et réalités, chez Plon (1916).
? Les méthodes allemandes d'expansion économique, chez Colin (1915).
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meilleurs et avec du matériel et une org. :. «ion comparables à ceux des usines allemandes.” 11 faut donc, vis à vis l'Allemagne de l’avant-guerre, se tenir À égale distance de l'ignorance dédaigneuse et de l'admiration enthousiaste, Ce sont les paroles de M. Hauser.
Il reste que, en vue de préparer l'avenir, il faut rechercher ce qui a pu faire la force de l’ennemi pour ie combattre à armes égales et le vaincre. Car il se prépare à le lutte économique, interrompue seuiement par la guerre. Ilrer dra demain la réalisation de son rêve d’expansion et de conquête: “Il ne suffit pas, écrit Henri Hauser, de vanter d’une façon générale les méthodes allemandes, les procédés allemands, l’organisation allemande. Il faut les connaître, les étudier, Il le faut, non seulement pour notre satisfaction intellectuelle, pour le plaisir de comprendre le pourquoi de l’essor allemand. I! le faut pour suivre nos adversaires sur les terrains où ils triomphent, pour opposer à leur stratégie ‘ne autre stratégie. Il le faut encore pour savoir, parmi ces méthodes et ces procédés, quels sont ceux que nous pourrions leur emprunter et retourner contre eux; mais aussi ouels de ces procédés sont intransportables chez nous, contraires à notre tempérament national, à nos institutions, à notr> intérêt même”? Et plus loin: “Jamais ne s’est imposé à nous avec plus d'urgence le devoir de faire notre examen de conscience économique. Si nous nous refusons à rechercher pourquoi nos rivaux nous ont battus et comment nous pourrons leur résister, c'est en vain que nos fils seront morts sur la Marne et sur l’Yser. La lutte économique reprendra demain, d’autant plus âpre que le peuple allemand devra réparer ses pertes. Si nous n’y prenons garde, l’araignée tissera de nouveau sa toile; elle aura vite fait de prendre sa revanche et nous nous réveillerons, dans dix ans, de nouveau asservis par le peuple que nous aurons vaincu.” 3 M. Daniel Bellet écrit, de son côté: “Il faut tirer un enseignement de l'ennemi pour mieux lutter contre lui demain sur le terrain pacifique ; la préparation immédiate s'imposant en la matière, puisqu'il y a tart de changements et d'améliorations à apporter à nos procédés, à nos méthodes d’hier.”’# Il est donc juste, nécessaire et essentiel, comme le dit encore M. Daniel Bellet, “il est de bonne guerre, même après coup, après la guerre véritable, de chercher des enseignements dans les pratiques qui ont réussi à l’ennemi.”’5 Or nous pouvons
! Blondel, Les techniciens et l'enseignement technique, dans la Revue Scientifique du 29 juillet 1916. ;
? Op. cit., p. 11. 3 Op. cit., p. 19. ‘ Op. cit., p. 311.
‘Op. cit., p. 2. Nous pourrions multiplier les citations. Voyez notamment l'enquête de la Revue hebdomadaire (1917): Comment les civils peuvent-ils le mieux servir le pays Ou encore l'opinion du doctor Walter Rathenau, un allemand, sur la prochaine guerre! (Lätterary Digest, 13 janvier 1917).
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le faire en aéditant les livres consacrés récemment à l’Allemagne par des auteurs français, en les considérant comme s’ils avaient été écrits pour nous, en nous inspirant, sans autre esprit de comparaison et de critique, des leçons qu’ils nous apportent.
C’est par la Prusse, et aux dépens de l’Autriche aujourd’hui au service du pangermanisme, que fut réalisée, au XIXème siècle, l’unité allemande: par le Zollverein d’abord, union douanière bientôt liguée contre le sud grâce à l’astucieux ascendant de Bismarck, puis, après Sadowa et la guerre de 1870, par la fédération impériale, œuvre et triomphe de l’hégémonie prussienne.
Au point de vue économique, l’Allemagne s’est développée tardivement: bien après l'Angleterre, après la France, après même les Etats-Unis. Au lendemain de 1815 les pays germaniques, séparés les uns des autres par des barrières douanières et réduits à leurs propres ressources, devaient consacrer toutes leurs énergies à refaire leurs territoires dévastés. La création d’un marché unique et l'abolition des droits intérieur" l’apparition des chemins de fer, l’idée d’une politique industrielle nationale empruntée aux Américains et répandue en Allemagne par l’économiste List, l’application de tarifs douaniers modérément protecteurs, l’utilisation du crédit avaient déjà, à partir de 1850, facilité jusqu’à un certain degré l'expansion économique de l’Allemagne; mais la “pleine vie”, la vie intense date de l’Empire, et surtout de 1890. !
Pays agricole, pays pauvre et revêche en certains endroits, incapable de nourrir son homme qui était forcé de s’expatrier pour aller fonder au loin ce qu’on appellera plus tard des “colonies indirectes”, l'Allemagne, augmentée de deux provinces arrachées à la France et protégée dans ses intérêts matériels par le trop fameux traité de Francfort dont l’article 11 lui assurait “le régime du traitement réciproque sur le pied de la nation la plus favorisée,” ? ayant reçu en outre “la pluie fécondante des milliards de l’indemnité’”’ versée par la nation française dans un magnifique élan de solidarité patriotique, voulut s’enrichir à son tour, s’industrialiser, organiser et discipliner ses forces productrices, faire main basse sur le marché national, puis, ce premier pas accompli, conquérir les débouchés extérieurs par tous les moyens de lutte dont elle pouvait disposer. Elle passait ainsi, remarque M. Henri Lichtenberger, # au ‘“‘régime de l’entreprise capitaliste” qui caractérise sa récente évolution.
1 A. Viallate: La politique économique des principaies Puissances (moins la France), cours professé à l’Ecole libre des Sciences politiques (1907-08).
2 Augier et Marvaud: La politique douanière de la France, p. 90. 3 L’ Allemagne moderne, son évolution, p. 13.
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Nous pourrions citer des chiffres. Sa production de houille de fonte et d’acier a augmenté considérablement. En 1902, elle dépasse l'Angleterre pour ce qui est de la fonte: c’est une victoire qu’elle célèbre à grands cris. Son commerce extérieur progresse: en 1914, elle est, de ce chef, au second rang des grandes nations du monde. Sa marine marchande la classe troisième, après l'Angleterre et les Etats-Unis.! Elle crée les grandes industries chimiques et électriques qui font sa fortune. Elle exporte par le monde entier, elle est forcée d’exporter (notons-le bien) l'excédent de sa production. “L’envahissement économique du monde par l'Allemagne s’accomplissait rapidement, écrit M. Gustave LeBon, et, sans la guerre, il eût été bientôt complet’? Pourquoi donc l'Allemagne, qui touchait à son but, a-t-elle provoqué un pareil conflit? Pourquoi a-t-elle demandé à la guerre ce que la paix pouvait lui donner? Pourquoi a-t-elle, sur de misérables prétextes qui, comparés à ceux qu’elle aurait aujourd’hui de déclarer la guerre aux États-Unis, apparaissent dans toute leur futilité et leur mensonge, rompu les négociations avec l’Europe et suscité la querelle alors qu’elle pouvait l'empêcher? C’est, évidemment, qu’elle y voyait son intérêt. Autrement, on peut être sûr qu’elle n’eût pas accepté de se battre. L'étude attentive de l’évolution économique de l’Allemagne conduit logiquement à cette conclusion.
Quelles sont les raisons de l'expansion industrielle de la nation allemande? Elles sont nombreuses: l’époque où elle s’est produite, époque de progrès matériel; l'augmentation de la population; l’abaissement du coût de fabrication qui permit la vente des produits allemands sur le marché intérieur; l’organisation de l’industrie par la division du travail, la production en masse et en série; l’association sous toutes ses formes; le crédit et le développement méthodique de l’exportation par un système de tarifs, de rabais et de primes: et, encore, la volonté, la ténacité, la patience de l'industriel et du commerçant. Mais, outre tout cela, il est surtout une raison, qui explique toutes les autres, qui les domine, qui les conditionne: c’est l'instruction. ‘Les Allemands, écrit encore le docteur Gustave Le Bon, avaient médité longuement le mot profond de Leibniz: “Donnez-moi l'éducation et je changerai la face de l’Europe avant un siècle.’4 Nous pourrions grouper de multiples témoignages,
1 Voyez dans Le Génie Civil (18 septembre 1915) un article sur la prospérité ra et commerciale de l’ Allemagne avant la guerre actuelle. ? Enseignements psychologiques de la Guerre européenne, pr. 63 et suiv. : 3 E. D. Howard: Cause and Extent of industrial Progress of Germany, pp. 28 et suiv.
* Psychologie de l'éducation, p. 50.
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tous d’acord sur ce point essentiel. ‘De toutes les organisations, dit M. Henry le Chatelier, celle qui a donné la plus grande puissance à l’Allemagne est celle de son enseignement scientifique”! “Les Allemands s’orientent dans la même voie que les Américains qui estiment que la carrière de tout homme doit débuier par l’école technique”, c’est-à-dire, par l’enseignement professionnel: c’est l'opinion de M. Pierre Baudin.? Ainsi pensent Daniel Bellet et Georges Blondel, qui a consacré tout un livre à la démonstration de cette vérité, l'Education économique du Peuple allemand. Retenons ces quelques lignes de M. Hauser: ‘“‘Au lendemain de l'Exposition universelle de 1900, M. Haller nous montrait ‘“‘ce que peut un peuple qui a su mettre au service d’une volonté tenace cet outil merveilleux: la science alliée à la technique.” Il est juste de dire que cette alliance s'était déjà conclue avant 1870. L'Allemagne était prête à répondre à l’appel de la destinée, elle était armée pour une lutte où les armes scientifiques allaient jouer le premier rôle.” 3 Voici enfin M. Victor Cambon qui, en une page, marque l’évolution de l’Allemagne au XIXème siècle: “Au temps de la médiocrité, quelques rares parcelles du pays germain présentaient l’aspect d’une certaine activité industrielle, financière et commerciale: les villes libres, Hambourg, Francfort, Brême, la Prusse rhénane, les régions minières de Freiberg et du Hartz, certaines parties privilégiées de la Saxe. Tout le reste, condamné à l’impuissance politique et à l’indigence, enveloppé d’une atmosphère féodale, se nourrissait le corps de bière et de pain de seigle et l’esprit de philosophie, de littérature, de science. Le jour du réveil, les Allemands n’oublièrent pas qu'ils étaient des savants, et c’est à la science qu’ils demandèrent les éléments et les procédés de leur développement. La formation éminemment scientifique est la caractéristique de l'Allemagne actuelle.” 4
Nous mentionnerons seulement les vingt-deux Universités que fréquentent 40,000 étudiants, les gymnasiums classiques et les real gymnasiums et realschulen où l’on a fait pénétrer une culture miclassique et mi-scientifique.5 C'est l’enseignement professionnel qui nous intéresse surtout. Il fut organisé systématiquement dans le but très arrêté de préparer des spécialistes pour l’industrie et le commerce. En Allemagne, on considère que tout métier doit être appris, être l’objet d’une préparation technique. L'enseignement
1 Cité par A. Bidault des Chaumes, dans Le Génie Civil, du 2 octobre 1915. ? La Poussée, p. 45.
3 Les méthodes allemandes d'expansion économique, (1915) p. 33.
L'Allemagne au travail, p. 5.
° Howard, op. cit., pp. 94 et suiv.
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postscolaire y pourvoit déjà pour les moins fortunés, pour ceux qui, au sortir de l’école primaire, ont dû aussitôt entrer à l’usine. Les écoles industrielles élémentaires, disséminées par tout le pays, forment des contremaîtres et des employés subalternes. Les élèves sont déjà passés par l’école primaire et ont acquis, dans la pratique, une certaine connaissance du métier. Les écoles moyennes reçoivent ceux qui se destinent à la direction d’entreprises secondaires ou à occuper une fonction d’un degré plus élevé dans la grande indust”ie. Ce sont les technikums ou industrieschulen, généralement divisés en plusieurs sections, comme celui de Brême où l’on étudie soit la construction proprement dite, soit la construction des machines et des navires, soit la mécanique et l'installation des conduites d’eau et de gaz. Enfin l’enseignement supérieur est donné par les polytechnikums (hochschulen), véritables universités. Il y en a treize actuellement, en Allemagne. Elles sont luxueusement installées. Les étudiants deviennent ingénieurs industriels, après plusieurs années d’un travail sérieux et spécialisé. Ils peuvent même recevoir le titre de docteur. C’est une conquête sur les vieilles universités et qui ne s’accomplit pas sans lutte. On a maintes fois cité, à ce propos, le discours de Guillaume aux étudiants de Charlottenburg: “C’est pour moi une satisfaction d’avoir pu accorder aux écoles techniques supérieures le titre de docteur. Vous savez que j'ai eu à surmonter des résistances acharnées; elles sont aujourd’hui brisées. J’ai voulu mettre au premier plan les écoles techniques qui ont une grande tâche à remplir, non seulement au point de vue de la science appliquée, mais encore au point de vue social’? Des polytechnikums sortent les milliers de chimistes qui se répandent ensuite dans le pays et à l’étranger.
L'enseignement commercial fut développé plus tardivement. Beaucoup de commerçants et d’industriels se refusaient à préconiser les études commerciales, croyant que la pratique est encore la meilleure école qui soit. On finit par reconnaître l'erreur que l’on faisait. Aujourd’hui, l’enseignement commercial supérieur est distribué par les Ecoles des Hautes Etudes de Leipzig, Francfort, Aix-la-Chapelle, Cologne, Berlin, et Hambourg où sont inscrits 4000 élèves. Des écoles supérieures, dont plusieurs sont attachées à des Universités ou à des technikums, et des écoles élementaires, sortes de collèges commerciaux dirigés souvent par l'initiative privée,
1 Voir ee Blondel, l'Education économique du Peuple allemand. Voir également dans / au travail et dans Les derniers progrès de l'Allemagne, = L d ns que fait M. Victor Cambon des écoles de ovre, de Dansig et
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? Cité par Victor Cambon, l'Allemagne au travail, p. 15.
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complètent l’ensemble du système. Beaucoup de ces écoles ont été créées par les négociants eux-mêmes qui les subventionnent et s'y intéressent de très près. !
Quels ont été les résultats? La science a quitté les sphères nébuleuses où naguère elle se complaisait pour se mettre au service de l’industrie. Elle prédomine aujourd’hui dans ce nouveau domaine. Science officielle, il est vrai, asservie depuis longtemps, ? mais disciplinée et agissante; science peu inventive, mais sachant tirer profit des inventions des autres; science d’applic-tion qui produit dans les laboratoires, “véritables ministères”, et sa mente sans cesse dans les bibliothèques attachées aux usines où s accumulent des livres, des revues, des périodiques, des catalogues incessamment consultés, analysés, annotés. Le savant est respecté à l’égal
d’un prince. Le titre de docteur est prisé par-dessus tout. Le
professeur est une fonction, c’est-à-dire, une autorité. Ie chimiste est le roi de la fabrique. Et cette science a fait, en outre, — ce que n’ont pas tous montré les écrivains français — que les Allemands se sont américanisés. L'emploi d’un matériel approprié et sans cesse renouvelé, la production en grand, la division du travail, le rendement poussé au summum, sont des méthodes américaines. L'industrie et le commerce allemands sont donc à base scientifique. De là, cette Allemagne de fer, où s’est constituée une sorte de féodalité économique; où, à la suite de M. Victor Cambon, nous pourrions retracer la marche d’un progrès qu’on a toujours voulu colossal, qui se révèle dans les entreprises gigantesques fondées par un Zeiss, un Krupp, un Borsig, ou un Thyssen qui commença à l’école primaire et passa successivement à l'Ecole municipale supérieure d’Aix-la-Chapelle, au Polytechnikum de Carlsruhe et à l’Ecole commerciale d'Anvers ; dans ces installations imposantes et prétentieuses où travaillent des armées de chimistes et d’où jaillissent des multitudes de brevets sitôt exploités; où, comme dans le bassin Rhénan Westphalien, la production du fer exigerait, pour être transportée, “un train ayant neuf fois la longueur de la ligne Paris-Marseille” et la production de la fonte un train tel qu’il ‘‘ceinturerait deux fois la circonférence de la terre”; dans ces voies de communication qui sont en même temps un moyen stratégique et qui sillonnent le pays; dans ce Deutsches Museum enfin, qui est un symbole, où l’on a groupé tout ce que l’industrie humaine a produit, tout ce qu’elle a tiré du sous-sol et tout ce qu’elle a élevé sur le sol: exposition permanente qui semble à l’honneur
Il serait trcp long d’expliquer le fonctionnement de toutes ces écoles; aussi bien, c’est surtout le principe de cet enseignement professionnel que nous avons voulu dégager.
? L. Lévy-Brubl: L'Allemagne depuis Leiniz (1907) p. 453.
des ancêtres militaires dont les portraits ont été réunis en une sorte de faisceau dans le hall central.
De là, cette ruée sur le monde du commis-voyageur allemand, le pendant du herr professor, sans cesse en éveil, d’échine flexible, attentif à satisfaire le moindre goût du client, peu préoccupé de la valeur artistique de ses produits mais s’assurant avant tout d’une vente que l'avenir, qu’il sait attendre, rendra plus rémunératrice encore; secondé admirablement par la maison qui l’emploie; ayant à sa disposition des séries d'échantillons, des catalogues soigneusement rédigés dans la langue du pays,! une réclame savamment faite, insidieuse, persuasive, décuplée par l’action incessante de tous les Allemands résidant à l’étranger.
De là enfin, l’Allemagne d’avant-guerre, l'Allemagne tentaculaire, glissée partout, partout à la recherche de débouchés, éprise de conquête et acculée à la conquête pour pouvoir rémunérer le capital énorme accumulé dans ses entreprises; l'Allemagne obéissant à la devise de la Hamburg-Amerika Lanie : “Mon champ d’action est le monde”; l'Allemagne impérialiste du pangermanisme, bourrée d’orgueil et assoiffée de domination, seule capable, au dire de son empereur, et de ses philosophes, de maîtriser le monde, et de “réaliser l'expropriation des races incompétentes.”’? Cette Allemagne là, c’est la science qui l’a créée, ou, plutôt, c’est l’abus de la science; la science qu’elle devait mettre au service de la guerre pour assurer définitivement son emprise; la science qui n’a pas craint de faire sombrer son autorité dans le manifeste des 93 dont elle ne pourra jamais couvrir les débris d’un traité résolument et cyniquement mis de côté par le parti militaire, son maître. C’est là, certes, une désillusion amère que cette guerre aura apportée et que M. Gustave Le Bon, souligne en ces termes: “Si l'intelligence a progressé dans le cours des âges, les sentiments gouvernant les hommes sont restés inchangés. La jalousie, la férocité, l'ambition et la haine n’ont pas d'époque... Si savant que devienne un barbare, il conservera toujours sa mentalité de barbare. Une intelligence très haute se
1 “L’Anglais était quelque peu logé à la même enseigne que nous au point de vue de la possession des langues étrangères. Il trouvait tout naturel que checun dût s’astreindre à comprendre ses lettres, ses catalogues rédigés en pr Pendant ce temps, pour reprendre encore un mot de M. Huret (qui en a eu souvent de fort justes), une armée de polyglottes volait à la conquête des marchés du monde pour l’industrie allemande. est, en somme, ce qui faisait dire à M. Schwob, redire ensuite à M. P. Clerget, que le voyageur de commerce allemand représente la réclame vivante, invincible. Il a appris et sait les langues étrangères, certain qu’elles sont pour lui la clé du commerce internationel.’—Daniel Bellet, Le commerce allemand. Apparences et réalités, p. 210.
? Voyez les ouvrages de M. Georges Blondel: L'essor industriel et commercial
du Peuple allemand; Les embarras ee 1912); La doctrine rangermaniste (1915); p. 119, où cette phrase typique de us est citée,
superpose facilement à une âme très basse.” 1 Confirmation inattendue et brutale de la théorie célèbre que Brunetière énonçait naguère, qui semblait à quelques-uns un monstrueux paradoxe, et qui démontrait, grâce à la doctrine de l’évolution patiemment élaborée par les savants, la persistance des instincts primitifs endormis seulement chez certains civilisés.
Dans les récentes réponses faites par les Alliés et la Belgique au président Wilson, on relève deux pensées qui sont à retenir: “S'il est un fait historique bien établi, disent les Alliés, c’est celui de l'agression délibérée faite par l'Allemagne et l’Autriche-Hongrie, pour assurer leur hégémonie sur l’Europe et leur domination économique sur le monde entier.” De son côté, la Belgique réclame la sympathie des neutres à cause de son “irréprochable passé, de la valeur de ses soldats, de sa fidélité à l'honneur et de ses remarquables facultés de travail.” Qui ne voit l’importance, le relief, que prennent ainsi les questions économiques! On comprendra facilement que les peuples s’y portent de plus en plus et qu’elles soient inscrites en première place sur tous les projets de réforme de l’après-guerre. Nous avons cité l'exemple de l'Allemagne parce que nous voulons inciter les nôtres à une préparation immédiate pour la lutte qui reprendra demain, sitôt la paix signée. Nous pourrions y joindre d’autres pays: la France, l’Angleterre, le Japon, la Suisse, les Etats-Unis. C’est sans doute À cause de ses immenses ressources, de l’activité de sa population, de son esprit d’invention, que la République américaine a conquis le rang qu’elle occupe et créé la richesse qu’elle possède; mais c’est aussi par le dévelovpement de l’enseignement professionnel. C’est ce qu'affirmait M. Hagemans, consul général de Belgique à Philadelphie: “Il est incontestable que c’est en grande partie à leur méthode d’enseignement professionnel que les Etats-Unis doivent la puissance créatrice de leurs travailleurs.” ? Aujourd’hui, tout s’apprend: le succès est à ce prix.
Tout cela nous indique clairement le devoir de l’heure. Ne cherchons pas — de crainte de trop nous en convaincre — si nous appartenons à une race supérieure: prouvons-le. Un peuple qui marque le pas est déjà atteint dans sa force ; mais une minorité qui s’enlise dans la satisfaction de soi-même, qui vit uniquement des gloires du passé sans y rien ajouter et qui en fait ainsi une pesée
! Premières conséquences de la Guerre (1916). ‘ ? Cité par Omer Buyse: Méthodes américaines d'éducation générale et technique p. 9.
plutôt qu’un stimulant, qui renonce à lutter par un incessant progrès mis au service de ses légitimes aspirations, est déjà menacée par la mort. Car le nombre est loin d’être tout. Il a cela d’excellent, lorsqu'il est moindre, qu’il incite à l’union des forces. A cause de cela, des petits peuples ont été merveilleux de résistance. Le moment est venu, le moment est passé, d'acquérir, dans tous les domaines, et sans forcer notre talent, la puissance intellectuelle, la culture qui est comme le privilège des races latines, pour que nous soyons en mesure d’exercer sur les destinées de la nation dont nous sommes une part appréciable, une influence justifiée par nos qualités, féconde, et doublement victorieuse.
C’est le sens profond, l’enseignement continu de notre histoire, inspiratrice d'énergie. A chaque génération son rôle et sa peine. Il s’est agi, pour nos pères, de réparer d’abord la défaite. Ils se sont piétés dans le souvenir. Vivre et se développer, quoi qu’il advienne, fut le premier souci. C’était, en constituant le nombre, établir un fait. Cette première victoire, nous la perpétuons par notre existence même, par notre vitalité. Plus tard, il fallut conquérir des droits, les conquérir et les défendre. Nos paysans se sont mis à l’école de la politique. Ils y ont réussi. Ils ont étudié cette constitution anglaise dont le vainqueur faisait un imprudent éloge. Leur esprit clair et logique a réclamé l'application totale du principe une fois posé. Normands merveilleux et tenaces, ils n’ont pas eu de cesse qu’ils n’eussent imposé à l’Angleterre l’unité de sa propre doctrine. Ces droits acquis, nous continuons de les exercer; et c'est en les exerçant que nous les sauvegardons. Certes, nous aurons, de ce chef, encore à combattre! Les préjugés ont la vie dure, a-t-on dit, quand le temps ne les détruit pas, il les embaume. C’est peut-être mieux ainsi. L’attaque nourrit la volonté que la sécurité endort. Aujourd’hui, les temps sont changés. Un élément nouveau, la richesse, est apparu. Au double devoir que nous a légué le passé, s’ajoute celui d’être de notre époque en manifestant, sur un terrain nouveau, nos activités renouvelées et instruites. Pour beaucoup, on ne saurait trop le répéter, la question nationale est une question économique. Non pas, comme on voudrait parfois nous le faire dire, que la fortune soit le bien suprême. Elle n’est qu’un moyen, mais combien fort. Nous ne pouvons pas négliger d'y recourir. La conquête économique doit être pour nous la réalité de demain. Elle sera son élément d’égalité, sinon de supériorité. Elle nous donnera, à nous, plus qu’à d’autres; car, possédant l’aisance, nous serons naturellement enclins à cultiver la pensée, à rechercher l'expression, à répandre l’art.
C’est l'instruction qui nous assurera cette conquête. Pour le moment, il nous semble que tout notre effort doive tendre à créer
ce faisceau de compétences: une élite, à qui nous confierons de répandre, par l’exemple et par la parole, les idées sur lesquelles nous nous serons accordés, les idées nécessaires, qui prendront ainsi la valeur de vérités banales, ferments de l’action du plus grand nombre.
L'expérience a formé chez nous d’habiles praticiens; mais nous avons trop peu de spécialistes et trop peu de cultivés. Serait-ce que nous avons attaché trop d'importance à la pratique, sans apprécier suffisamment le concours de la théorie enseignée? Oui, sans doute. Nous avons emprunté cela de l’Anglais et de l’Américain, qui, d’ailleurs en sont revenus, ‘Les Anglais, écrivait naguère Emile Faguet, sont routiniers parce qu’ils sont orgueilleux et ne croient jamais qu’ils puissent être dépassés et l'avoir été.” Il se peut. Mais la routine a été vaincue, en Angleterre, par la concurrence venue de l’extérieur, et les vieilles portes des universités séculaires se sont ouvertes devant la science commerciale. Pour ce qui est des Etats-Unis, il est indéniable, nous venons de le dire, qu’ils doivent leur extraordinaire réussite à quelque chose de plus qu’à l’esbrouffe, et, notamment, à la solidité d’un enseignement technique bien organisé. Enfin, un ingénieur français ! écrivait hier, dans le Génie civil, cette phrase tranchante: “Désormais, c’est une utopie que de vouloir distinguer science et industrie, théorie et pratique. Il faut mener les deux de front.’ Voilà qui nous renseigne sur la valeur de la science, fût-ce au point de vue industriel, et qui doit nous porter vers elle puisqu'elle est, aux yeux de tous, un instrument indispensable. C’est un premier point.
N'y a-t-il pas, en second lieu, une autre raison qui, nous dirigeant ailleurs, nous a éloignés de la recherche scientifique: la politique? Il faut des hommes politiques sur cela, aucun doute. C’est à la politique que nous devons nos succès passés: c’est vers la politique que se rendront demain ceux qui s’y sentiront attirés et qui, instruits des grandes questions actuelles, serviront notre race en lui faisant honneur. Nous sommes pleinement d'accord. Ce que nous craignons, pourtant, c’est que la politique ne soit chez nous une trop forte mangeuse d'hommes. Pour tout jeune homme qui a prononcé avec une certaine allure quelques discours, nous rêvons aussitôt d’un avenir politique. Je voudrais qu’on nous laissât tout de même quelques électeurs. C’est clairsemer des rangs déjà bien clairs; c’est accaparer trop de forces, toutes les forces. Nous formons des hommes politiques, quand nous devrions laisser à quelques-uns de nos jeunes gens le temps voulu de se préparer à devenir autre chose. Comptons-nous: trop peu répondront à l’appel du côté des spécialis-
1 Henry Le Chatelier.
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tes. Nous n'avons pas de philosophes, à moins que nous n’en soyons tous; que nous ne soyons, comme le disait un jour Georges Pelletier, un peuple d’humoristes; nous avons peu d'écrivains, insuffisamment de professeurs. Restent les artistes, qui se connaissent tous. On nous répond: cela viendra plus tard. Evidemment, évidemment. N'empêche qu’une sainte indignation nous saisit naguère lorsque Sarah Bernhardt eût déclaré que nous n'avions pas de poètes! Et qu’avons-nous fait pour qu’il nous en naisse? Les frais d’une campagne politique peupleraient Paris de Canadiens. Regardons la France, pays constitué. L’'éclat de ses penseurs, de ses littérateurs, de ses poètes, de ses artistes rayonne sur le monde. Chacun occupe une place; chacun est une valeur. Tous ne sont pas des hommes politiques. Qui donc, d’ailleurs, s’attarde à penser que Berthelot fut sénateur? La tribune a-t-elle grandi Victor Hugo? Barrès, photographié auprès de la reine des Halles ajoute-t-il quelque chose au délicieux auteur de Colette Baudoche? Il faut, si nous voulons créer des compétences, les laisser se former, se cristalliser en quelque sorte. Et, ce qui vaut mieux, la politique finira par y trouver son profit: ce: compétences, elle les consultera et elle leur demandera de lui donner des hommes prêis au devoir, sûrs d’euxmêmes, disposés à la lutte, déjà vainqueurs.
Et nous revenons ainsi, par un chemin détourné, à la science, à l’enseignement, à l’école. C’est le creuset où se forment les spécialistes. Nous avons garde d’oublier ceux qui, le labeur fini, se remettent à l’étude. Excellente chose. Il ne suffit pas d’exercer un métier; il faut avoir, en sus, des idées générales. L'école franchie, l'expérience commence que complète, que doit compléter, la culture individuelle. fl est vrai. Mais l’école demeure le centre où l’on s’attarde à apprendre, où se prépare l’avenir.
Bornons-nous aux écoles professionnelles. Elles sont déjà nombreuses: écoles techniques, écoles ménagères, instituts agri-oles, école Polytechnique, école des Hautes Etuces commerciales. Elles existent: le malheur, c’est qu’on ne les fréquente pas assez; c’est qu’on ne parait pas avoir compris l’importance primordiale de la fonction qu’elles remplissent. C’est de là, pourtant, que sortiront les compétences; que seront formés ceux qui désirent connaître un métier, posséder une profession et qui, par surcroit, veulent être en mesure, le cas échéant, de servir leur pays et d’aider à la conquête économique comme d’assurer notre marche vers la supériorité.
Nous connaissons mieux l'Ecole des Hautes Etudes commerciales: qu’on nous permette de nous y arrêter quelque peu. !
1 Cette institution est remarquablement organisée. On lira avec profit le programme des cours qui y sont donnés.
—mmmnernimimeenmertremensilles,
“On peut dire avec suffisamment de précision, écrit M. Victor Cambon, que l’on devient ingénieur et que l’on nait commerçant.” C'est un mot. N'est pas commerçant qui veut. Outre des qualités. innées, il faut y apporter des connaissances multiples. M. Jacques Siegfried le démontrait, en 1906, dans un admirable article sur l’enseignement commercial, publié dans la Revue des Deur-Mondes. D'ailleurs, ce n’est pas rouvrir le débat sur la théorie et la pratique ? Les commerçants de Berlin croyaient à la valeur éducatrice de l'expérience. Longtemps ils l'ont proclamé. Ils ont fini pourtant par créer, eux aussi, une de ces “universités du XXème siècle””, une Ecole des Hautes Etudes commerciales, comme il en existait déjà à Paris, à Philadelphie, à Anvers, et même dans d’autres villes d'Allemagne. Même débat à Hambourg, même solution: une Ecole fut érigée au milieu de ce centre d’exportation.? Il faut à l’homme d’affaires etau négociant de l'initiative, de l’esprit de suite, de la ténacité, du coup d’œil; mais, aussi et encore, de l'instruction. Il doit connaître la comptabilité, l’organisation des entreprises modernes, le mécanisme de l’échange, le rouage des banques, la valeur des marchandises, la géographie commerciale, les moyens de transport. Eh! oui. Comme le dit M. Gabriel Hanotaux, dans sa langue savoureuse et bonne bourgeoise, “il ne s’agit pas de rester là, le derrière sur la chaise, la plume sur l'oreille, abrité par le grillage de fer ou le guichet administratif”. La routine ne suffit plus.
Voilà pourquoi nous ne devons plus céder au sot et perfide préjugé, ‘‘enraciné comme un axiome”, qui nous tient encore à l’égard des carrières commerciales, ct qui, si longtemps, a traîné dans la littérature. Que notre jeunesse se dirige vers l’industrie et le commerce, sans croire déroger en quoi que ce soit. Être homme d’affaires, négociant, industriel, c’est agir; c’est assumer une tâche périlleuse, difficile et singulièrement absorbante. C'est, puisqu'il faut toujours en venir là, servir sa race, à sa place, suivant ses propres moyens, avec compétence.
Ne l’oublions pas: l’enseignement supérieur commercial donne au commerçant la culture générale. C’est le point essentiel. C’est toute la thèse. “Nous entendons laisser ouverts de larges horizons, disait un jou. le directeur d’une de ces Ecoles des Hautes Etudes, montrer l'importance des conquêtes de la science moderne. Mais nous voulons aussi faire sentir la grandeur de l'esprit d’entrs rise, et montrer les conséquences qu’entraînent au point de vue social les phénomènes de production. Nous ne voulons pas seulement inciter nos élèves à gagner de l’argent, nous voulons aussi développer
1 Du 1er septembre.
? Voir Georges Blondel: L'Education économique du peuple allemand, p. 49.
en eux le sentiment de la responsabilité, et affiner le sens de la probité exposé à bien des périls au milieu du tourbillon d’affaires qui nous emporte.”’! Le commerçant qui connaîtra sa profession aura, de plus, des clartés sur l’ensemble de la vie économique. Telles écoles de commerce ont été fondées pour préparer les négociants à jouer un rôle dans la vie publique. L'école conduit ainsi au seuil du parlement. L'homme cultivé devient une double valeur. Comme nous avons formé des médecins, des ingénieurs, des avocats, des notaires, nous formerons des industriels, des commerçants, des financiers, des ouvriers d’art et de métier. Nous constituerons ainsi une élite du travail qui sera, aussi bien, une élite de la pensée; et nous lui confierons notre avenir.
Voilà le but.
C'est pour l’atteindre que nous préconisons également la création d’une Ecole des Sciences politiques. 11 suffirait pour cela de modifier un peu l’enseignement de notre Ecole des Hautes Etudes commerciales. Ceux qui se destinent aux carrières politiques y viendraient puiser la connaissance raisonnée des grandes questions modernes; les autres y chercheraient un merveilleux complément.
Enfin, pour compléter l’enseignement professionnel, pour y ajouter encore et pour grouper plus sûrement l'élite qu’il nous faut, nous devric" : ‘haque année, envoyer en Europe nos sujets les mieux doués. Si: iversité ne peut pas le faire, que l’Etat et les Commissions scok.res y pourvoient. Nous avons déjà commencé par nos artistes: c’est un excellent précédent. La dépense nécessitée sera minime et le résultat considérable, Déléguons à l'étranger nos étudiants sortis de l’Universit(, des écoles professionnelles et techniques. Pèlerins de la science, qu'ils aillent apprendre et accumuler. Au retour, ils seront des unités précieuses. Si l’on choisit, pour le diriger vers l’Europe, un homme possédant déjà une certaine situation ou un professeur déjà en fonctions, nous concevons parfaitement que l’on s'inquiète, avant son départ, du sort que lui réservera le retour; mais, pour l'étudiant qui vient de prendre ses degrés, le voyage en Europe est une aubaine qui sera aussitôt recherchée, qui suffit à elle seule et qui constituera une force singulière pour celui qui en aura bénéficié. Ceux qui reviennent d'Oxford se croient suffisamment récompensés par les études qu’ils ont pufaire. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que nous devrons négliger, lorsque nous aurons besoin d’une compétence spécialisée, de la choisir parmi ces jeunes gens formés par les maîtres.
Les nations, comme les individus, sont susceptibles de se perfectionner. Avant tout, elles doivent donner un but à leurs
! Cité par Georges Blondel, op. cit., p. 34,
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efforts, nourrir leurs forces, les organiser, les décupler, et en diriger le faisceau vers les réalisations immédiates.
Activité ne signifie pas tapage, vaines paroles ni déclamations, mais application constante des facultés créatrices ordonnées méthodiquement vers un objet déterminé. L'individu n’est fort que par le groupe qui l'utilise et le complète. 11 serait exagéré de lui demander de tout savoir, de tout prévoir. Il suffit que, instruit de son rôle, exécutant l’acte qui lui est confié, il assure l’œuvre que poursuit la collectivité.
Donc, instruire d’abord, organiser et grouper ensuite, distribuer les tâches, exiger que chacune soit remplie scientifiquement: voilà la discipline des forces d’une nation, où nous n’entendons pas faire sombrer la liberté d'action, l'initiative, la spontanéité, la débrouillardise. Mieux préparé, le Canadien français comprendra tout le bon qu’il peut tirer d’une discipline ainsi conçue, adaptée aux exigences de son génie propre, qu’il assouplira à ses mouvements, à laquelle il joindra l’élégance, laissant de côté le pas de parade pour le joyeux pas de course où se rythme l’agilité d’un corps libre et sain.
Il nous faut des hommes, écrit M. Henri Hauser dans son livre sur Les méthodes allemandes d'expansion économique. Créons des hommes, créons des compétences. Et, lorsque nous y serons parvenus, ne les laissons pas s’épuiser dans des recherches sans résultats. Surtout, ne les livrons pas, avec leurs découvertes, à la rapacité sans cesse en éveil de l'adversaire. Horonons-les. Consultons-les. Ces hommes nous donneront le plan de l'édifice auquel chacun travaillera.
L'édifice! S’imagine-t-on encore qu’une œuvre quelconque puisse naître et se développer sans le secours d’un esprit qui l’anime et la dirige? Et que dire des destinées de tout un peuple? Croiton qu'elles se réaliseront par le seul effet d’un harmonieux hasard ? Partout il faut, pour triompher, une ligne de conduite tracée d’avance et des individus qui sachent où ils vont et qui donnent plein rendement. C’est ce que nous obtiendrons par l’enseignement professionnel placé à la base d’une réforme économique. Ces individus seront maîtres d’abord dans leur domaine propre, dans le rayon immédiat de leurs constants efforts. Ils accompliront, en connaissance de cause, la tâche que nous leur aurons demandée. Puis ils prêteront leur concours averti à la conduite des affaires publiques, faisant pénétrer dans l’administration de notre fortune nationale les principes qu’ils auront préconisés toute leur vie, qu’ils auront fait passer dans leurs œuvres.
L'avenir est à ce prix. Pour persévérer, pour survivre; pour prouver que nous sommes ceux que nous croyons être et manifester
notre personnalité; pour garder notre langue, véhicule de notre histoire, expression immatérielle et totale de tout un peuple, qui constitue pour l’homme, où qu’il soit, un droit naturel et sacré; Pour que vive en nous notre raison d’être et pour qu'elle éclate aux yeux de tous et s'impose comme une réalité nécessaire, intangible; pour qu'aux arguments de parole et aux arguments de plume nous ajoutions l'argument plus fort, vivant, incisif comme l’action, irréfutable comme la vie, évident comme le mouvement, l’argumenthomme; pour que nous soyons, dans une civilisation qui en partie n’est pas la nôtre, des égaux que l’on respecte, et chez qui l’on est forcé de reconnaître des qualités de race et l'intelligence victorieuse: — préparons-nous, dans le culte de la supériorité.
Enouarr MonrPr17
Professeur à l’école des Hautes Études Commerciales.
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