POURQUOI LE SOL DE NOTRE-DAME NE FORME PAS UNE NECROPOLE CHRÉTIENNE
Roulliard nous en donne la raison : « La dicte église ha, dit-il, cette spéciale prérogative d’estre réputée la chambre ou couche de la Vierge. Pour marque de ce, la terre d’icelle église ha esté jusqu’à hui conservée pure et entière.. sans avoir jamais esté fossoiée, ni ouverte pour aucune sépulture. Les Déliens mêmes le practiquoient ainsi en l’honneur de Latone ; ou plus test cela auroit esté de tout temps observé, en l’église des onze mille vierges de Coulongne : ainsi que rescript Herman Fleïen, au livre de leur vie et martyre. Ce n’est pas que les ossements des fidelles trespassez de ce siècle, en la grâce de Dieu, ne méritent d’estre déposez en lieu sanctifié, comme l’usage en est tel. Mais pour ce que tout corps mort implique de la corruption. Que pour cette cause la Loi Mosaïque en deffendoit l’attouchement au grand Prebstre et qu’il ha esté un long temps en l’Eglise chres tienne, que personne n’estoit enterré ès Basiliques ou chappelles des Martyrs. C’est la cause principale pour laquelle ne s’est jamais faicte aucune inhumation en l’Eglise de Chartres.
On y en peut néantmoins adjouster une accidentaire, qui est, qu’estant creuse dessoubz à l’endroit de ses Grottes, si on eust permis d’ouvrir la terre, en ce qui reste solide, tout le bastiment eust couru grand danger de ruine : pour ce qu’à cause de l’extrême dévotion, qu’on ha de tout temps portée à cette Eglise, tant de cardinaux, d’évesques, tant d’abbez, tant d’ecclésiastiques, tant de rois, roiiies, princes, princesses, sei-
gneurs et dames, y eussent esleu leur sépulture, qu’il n’y eust eu coing de la dicte terre, qui n’eust mille fois remue, avec force tombes, force marbres et autres charges dessus.
De sorte qu’en l’année mil cinq cens soixante-huict, comme on s’efforcea par jussions réitérées du Roi, et à l’instance des plus apparens Princes et Seigneurs de la cour, d’enterrer au chœur d’icelle Eglise, le sieur Baron de Bourdeilles, colennel des Gascons, qui avoit esté tué deffendant la bresche de la ville contre les Huguenots. Sur ce que les sieurs Doien, Chanoines et Chapitre, après avoir faict toutes les résistances à eux possibles, is’apperçeurent que c’estoit leur plus court, d’acquiesser au temps. Ce fut avec condition expresse que la terre ne seroit point ouverte et que la bière ne toucher oit point au pavé : ains seroit sur icelui posée une grille de fer, sur icelle la Bière, et close de toutes parts, d’une forte pierre de taille, sans épitaphe1, graVeure ny escripture1 ».
Le convoi, dont toute la ville fit les frais, eut lieu le samedi. 27 mars au son des tabourins et des fifres. La dépouille mortelle du brave d’Ardelay, renfermée dans un cercueil de plomb, fut mise dans un tombeau de pierres de taille construit au fond du chœur de Notre-Dame, à gauche du maître-autel 2.
Le bon Roulliard, qui vit en 1608 la tombe du vaillant colonel, ajoute que beaucoup croyaient « que le corps n’y dura pas longtemps. » En effet le tombeau fut détruit en 1661 et le cercueil fut inhumé dans le petit cimetière Saint-Jérôme. « Pour motiver cette disparition, les chanoines persuadèrent au peuple que la Sainte Vierge ne voulant pas souffrir cette inhumation.. permit au cadavre de faire paraître ses bras hors du tombeau pour demander une autre sépulture3. » Cette assertion paraît hasardée; il serait plus juste de dire que le chapitre fit disparaître cette tombe pour ne point déroger à l’antique coutume de l’église de Chartres.