LIVRE PREMIER
Lourdes. — Les Roches Massabielle. — La famille Soubirous.— Bernadette. — Première et deuxième Apparition. — Rumeur populaire — Troisième Apparition.
La petite ville de Lourdes est située dans le département des Hautes- Pjréuées, à l'embouchure des sept vallées du Lavedan.
Le pays a une dévotion particulière à la Vierge. Les sanctuaires qui lui sont consacrés sont nombreux dans les Pyrénées, depuis Garaison jusqu'à Rertharram.
Le 11 février inaugurait en 1858 la semaine de réjouissances profanes qui, suivant un usage immémorial, précèdent les austérités du Carême. C'était le jour du Jeudi-Gras. Le temps était froid, un peu couvert, mais très-calme. Dans les profondeurs du ciel les nuages se tenaient immobiles. Aucune brise ne les poussait les uns contre les autres, et l'atmosphère était d'une entière placidité. Par moments tombaient du ciel quelques rares .gouttes d'eau.
Onze heures du matin avaient déjà sonné à l'Eglise de Lourdes.
Tandis que, presque partout, se préparaient de joyeuses réunions et des festins, une famille de pauvres gens, qui demeuraient comme locataires dans une misérable maison de la rue des Petits-fossés, n'avait pas même de bois pour faire cuire son maigre dîner.
Le père, encore jeune, exerçait la profession de meunier, et il avait pendant quelque temps exploité, comme fermier, un petit moulin au nord de la ville, sur l'un des ruisseaux qui se jettent dans le Gave. Mais ce métier exige des avances, les gens du peuple ayant coutume de faire moudre à crédit ; et le pauvre meunier, pour cette raison, avait été obligé de renoncer à la ferme du petit moulin, où son travail, loin de le msttre dans l'aisance, avait contribué à le jeter dans une indigence plus profonde. En attendant des jours meilleurs, il travaillait, — non point chez lui, car il n'avait rien au monde, pas même un petit jardin, — mais de divers côtés, chez quelques voisins, qui l'employaient de temps en temps comme journaUer.
Il se nommait François Soubirous et était marié à une très-honnête femme, Louise Castérot, qui était une bonne chrétienne et qui soutenait
son courage.
Ils avaient quatre enfants : deux filles, dont Taîn^e avait environ quatorze ans, et deux garçons beaucoup plus jeunes; le dernier avait à peinetrois ou (quatre ans.
Depuis quinze jours seulement leur fille aîn^ic, une chétive enfant, demeurait avec eux. C'est cette petite fille qui doit jouer un rôle consid<^rable dans notre r(3cit, et nous avons dtudio avec soin toutes les particularités et tous les détails de sa vie.
Lors de sa naissance, sa mère, malade à cette (3poque, n'avait pu l'allaiter, et elle l'avait.' mise en nourrice dans un village voisin, à Bartrès, où l'enfant demeura après son sevrage. Louise Soubirous était devenue mère une seconde fois ; et deux enfants à soigner en même temps l'eussent retenue au logis et empêchée d'aller en journée et dans les champs, ce qu'elle pouvait faire aisément avec un seul nourrisson. C'est pour cela que les parents laissèrent leur première-née à Bartrès. Ils payaient pour son entretien, quelquefois en argent et plus souvent en nature, une pen sion de cinq francs par mois.
Lorsque la petite fille eut atteint l'âge d'être utile, et qu'il fut question de la reprendre dans la maison paternelle, les bons paysans qui l'avaient nourrie s'aperçurent qu'ils s'étaient attachés à elle et qu'ils la considéraient, ou à peu près, comme une de leurs enfants. Dès ce moment, ils se chargèrent d'elle pour rien, l'employant à garder les brebis. Elle grandit ainsi au milieu de cette famille adoptive, passant toutes ses journées dans la sohtude, sur les coteaux déserts où paissait son humble troupeau.
En fait de prières, elle ne connaissait au monde que le chapelet Soit que sa mère nourrice le lui eût recommandé, soit plutôt que ce fût un besoin naïf de cette âme innocente, partout et à toute heure, en gardant ses brebis, elle récitait cette prière des simples. Puis elle s'amusait toute seule avec ces bijoux naturels que la Providence maternelle fournit aux enfants du pauvre, plus aisés à contenter, en cela comme en tout, que les enfants du riche : elle jouait avec les pierres qu'elle entassait en petits édifices enfantins, avec les plantes et les fleurs qu'elle cueillait çà et là, avec l'eau des ruisseaux où elle jetait et suivait de l'oeil d'immenses flottes de brins d'herbes ; elle jouait avec celui qui était son préféré dans le troupeau confié à ses soins. " De tous mes agneaux, disait-elle un jour, il y en a un que j'aime plus que tous les autres." — " Et lequel ?" lui demanda-t-on. — " Celui que j'aime, c'est le plus petit. Et elle se plaisait à le caresser et à folâtrer avec lui.
Elle était elle-même parmi les enfants comme ce pauvre agneau, faible et petit, qu'elle aimait. Quoiqu'elle eût déjà quatorze ans, tout au plus si on lui en eût donné onze ou douze. Sans être pour cela maladive, elle était sujette aux oppressions d'un asthme qui parfois la faisait beaucoup souffrir. Elle prenait en patience son mal, et elle acceptait ses douleurs physiques avec cette résignation trnnq.nlle qui paraît si difficile aux riches et que les indigents semblent trouver toute naturelle.
NOTRE-DAME DE LOURDES. g
A cette dcole innocente et solitaire, la pauvre ber<^ère apprit peut-être ce que le monde ignore : la simplicité qui plaît tant à Dieu. Loin de tout contact impur, s'cntrctenant avec la Vierge Marie, passant son temps et ses heures <\ la couronner de prières en égrenant le chapelet, elle conserva cette candeur absolue, cette pureté baptismale que le souffle du monde ternit si vite, même chez les meilleurs.
La petite fille avait déjà quatorze ans ; et, si tous ceux qui l'approchaient par hasard se sentaient attirés vers elle et secrètement charmés elle n'en avait point conscience. Elle se considérait comme la dernière et la plus arriérée des enfants de son âge. Elle ne savait, en effet, ni lire ni écrire. Bien plus, elle était tout à fait étrangère à la langue française, et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen. On ne lui avait jamais appris le catéchisme. En cela aussi son ignorance était extrême : " liJotre Père, Je vous salue, Je crois en Dieu, Gloire au jP^Ve,'* récités au courant du chapelet, constituaient tout son savoir religieux.
Après de tels détails, il est inutile d'ajouter qu'elle n'avait point fait encore sa première communion. C'était précisément pour l'y préparer et l'envoyer au catéchisme que les Soubirous venaient de la retirer du villa f'-e perdu, habité par ses parents nourriciers, et de la prendre chez eux, à Lourdes, malgré leur excessive pauvreté.
Elle était, depuis deux semaines, rentrée au logis paternel. Préoccupée de son asthme, de sa frêle apparence, sa mère avait pour elle des soins particuliers. Tandis que les autres enfants des Soubirous allaient nu-pieds dans leurs sabots, celle-ci avait des bas dans les siens ; tandis que sa sœur et ses frères couraient librement au dehors, elle était presque constamment utilisée à l'intérieur. L'enfant, habituée au grand air, eût aimé à sortir.
Donc ce jour-là était le Jeudi-Gras : onze heures avaient sonné, et ces pauvres gens n'avaient pas de bois pour préparer leur dîner.
— Va en ramasser sur le bord du Gave ou dans les communaux, dit la mère à Marie, sa seconde fille.
De même qu'en bien des endroits, les indigents avaient, dans la commune de Lourdes, un menu droit de cueillette sur les branches desséchées que le vent fait tomber des arbres, sur les épaves de bois mort que le torrent déposait et laissait parmi les cailloux du rivage.
Marie chaussa ses sabots.
L'ainée, celle dont nous venons de parler, la petite bergère de Bartrès, la regardait d'un œil d'envie.
— Permettez-moi de la suivre, dit-elle enfin à sa mère. Je rapporterai, moi aussi, mon petit paquet de bois.
— Non, répondit Louise Soubirous : tu tousses, tu prend^r^'^? du mal. Une jeune fille de la maison voisine, Jeanne Auadle, agee u'.nviion quinze ans, était entrée sur ces entrefaites et se disposait également à aller
à la cueillette du bois. Toutes ensembles insistèrent, et la mère se laissa
fléchir.
Les trois enfants sortirent de la ville, et, traversant le pont, arrivèrent bientôt sur la rive gauche du Gave. Elles passèrent par le moulin de M. de Laffite, entrèrent dans Tîle du ChCdct, cherchant (;à et là des d^^bris de bois pour faire leur petit fagot.
Elles descendaient peu à peu la prairie en suivant le cours du Gave. La frêle enfant que la mère avait hésitd à laisser sortir cheminait un peu en arrière. Moins heureuse que ses deux compagnes, elle n'avait encore rien trouva), et son tablier était vide, tandis que celui de sa soeur et de Jeanne comment^ait à se garnir de menues branches et de copeaux.
Nous n'avons point encore dit son nom. Elle avait pour patron un grand Docteur de l'Eglise, celui dont le génie s'abrita plus particulièrement sous la protection de la Mère de Dieu, l'auteur du Memorare, " Souvenez-vous, ô très-pieuse Vierge Marie," l'admirable saint Bernard. Toutefois, suivant une habitude qui a sa grâce, ce grand nom donné à cette humble paysanne avait pris une tournure enfantine et champêtre. La petite fille portait un joli nom, gracieux comme elle : elle s'appelait Bernadette.
Les trois petites filles, cheminant de la sorte, étaient arrivées au fond de File du Chalet, juste en face d'une triple excavation nommé la G-rotte de Maseabielle, du nom des rochers dont elle dépendait ! " Massabielle," en patois du pays, veut dire " vieux rochers."
Il était environ midi. L'Angélus devait sonner en ce moment à tous
éens.
Elle était sur le point de traverser le ruisseau , lorsqu'elle entend autour d'elle comme le bruit d'un coup de vent, se levant dans la prairie avec je ne sais quel caractère d'irrésistible puissance.
Elle crut à un ouragan soudain et se retourna instinctivement. A sa grande surprise, les peupliers qui bordent le Gave étaient dans une complète immobilité. Aucune brise, même légère, n'agitait leurs branches paisibles.
— Je me serai trompée, se dit-elle.
Et, songeant encore à ce bruit, elle ne savait que croire.
Soudain l'impétueux roulement de ce souffle inconnu se fit entendre de nouveau.
Bernadette leva la tête, regarda en face d'elle et poussa aussitôt, ou plutôt voulut pousser un grand cri, qui s'étouiFa dans sa gorge. Elle frissonna de tous ses membres, et, terrassée, éblouie, écrasée en quelque sorte par ce qu'elle aperçut devant elle, elle s'aÔaissa sur elle-même, ploya, pour ainsi dire, tout entière, et tomba à deux genoux.
Un spectacle vraiement inouï venait de frapper son regard.
Au-tlcssiis de la Grotte devant la({uclle Marie et Jeanne, empressées et courb(^os vers la terre, ramassaient du bois mort : dans cette niche rustique formée par le rocher, se tenait debout, Vu sein d'une clarté surhumaine, une femme d'une incomparable splendeur.
Elle était de taille moyenne. Elle semblait toute jeune et elle avait la grâce de la vingtième année. Les lèvres respiraient une bonté et une mansuétude divines. Le front paraissait contenir la sagesse suprême, c'est-tVdire la science de toutes choses, unie à la vertu sans bornes.
Les vêtements, d'une étoffe inconnue était blancs comme la neige. La robe, longue et traînante, laissait ressortir les pieds, qui reposaient sur le roc et foulaient légèrement la branche de l'églantier. Sur chacun de ces pieds s'épanouissait la Rose mystique, couleur d'or.
Sur le devant, une ceinture, bleue comme le ciel et nouée à moitié autour du corps, pendait en deux longues bandes qui touchaient presque à la naissance des pieds. En arrière, enveloppant dans son amplitude les épaules et le haut des bras, un voile blanc, fixé autour de la tète, descendait jusque vers le bas de la robe.
Ni bagues, ni collier, ni diadème, ni joyaux : nul de ces ornements dont s'est parée de tout temps la vanité humaine. Un chapelet, dont les grains étaient blancs comme des gouttes de lait, dont la chaîne était jaune comme l'or des moissons, pendait entre les mains, jointes avec ferveur. Les grains du chapelet glissaient l'un après l'autre entre les doigts. Toutefois les lèvres de cette Reine des Vierges demeuraient immobiles.
Elle gardait le silence ; mais, plus tard, sa propre parole et les faits miraculeux que nous aurons à raconter devaient attester qu'EUe était la Vierge immaculée, la très-auguste et très-sainte Marie, Mère de Dieu.
Cette Apparition merveilleuse regardait Bernadette, qui, dans son saisissement, s'était, comme nous l'avons dit, affaissée sur elle-même, et, sans s'en rendre compte, prosternée soudainement à genoux.
L'enfant, dans sa première stupeur, avait instinctivement mis la main sur son chapelet : et, le tenant dans ses doigts, elle voulut faire le signe de la Croix et porter la main à son front. Mais son tremblement était tel, qu'elle n'eut pas la force de lever le bras ; il retomba, impuissant, sur ses genoux ployés.
Le regard et le sourire de la Vierge incomparable semblèrent dire la à la petite bergère effrayée " ne craignez pas,"
D'un geste grave et doux, qui avait Fair d'une toute-puissante bénédiction pour la terre et les cieux, elle fit Elle-même, comme pour encourager l'enfant, le signe de la croix. Et la main de Bernadette, se soulevant peu à peu comme invisiblement portée par Celle que l'on nomme le Secours des Chrétiens, fit en même temps le signe sacré.
L'enfant n'avait plus peur. Eblouie, charmée, doutant pourtant par instants d'elle-même et se frottant les yeux, le regard constamment attiré
par cette c(^lcste Apparition, ne sachant trop que penser, elle récitait humblement son chapelet: " Je crois en Dieu; Je vous salue, Marie, pleine de grâces."
Comme elle venait de le terminer en disant : " Gloire au Père, au Fils et à l'Esprit, dans les siècles des siècles," la Vierge lumineuse disparut tout à coup, rentrant sans doute dans les Cieux éternels où réside la Trinité Sainte.
Bernadette éprouva comme le sentiment de quelqu'un qui redescend ou qui retombe. Elle regarda autour d'elle. Devant elle s'étendaient les Roches de Massabielle, sous lesquelles ses compagnes glanaient des débris de bois. Au-dessus de la Grotte, la niche oii reposait la branche d'églantier était toujours béante ; mais rien d'inaccoutumé n'y apparaissait, nulle trace ne lui était restée de la visite divine, et elle n'était plus la Porte du ciel.
La scène que nous venons de raconter avait duré environ un quart dheure ; non point -que Bernadette eût eu conscience du temps, mais il se peut mesurer par cette circonstance qu'elle avait pu dire les cinq dizaines de son chapelet.
Complètement revenue à elle, Bernadette rejoignit ses compagnes, toute absorbée par la pensée de ce qu'elle venait de voir.
Jeanne et Marie l'avaient vue tomber à genoux et se mettre en prière ; mais occupées à leur besogne, elles n'y avaient fait nulle attention.
Bernadette fut surprise du calme complet de sa sœur et de Jeanne, qui venaient de terminer en ce moment même leur petit travail, et qui, entrant sous la Grotte, s'étaient mises à jouer comme si rien d'extraordinaire ne se fût accompli.
— Est-ce que vous n'avez rien vu ? leur dit l'enfant.
Elles remarquèrent alors qu'elle paraissait agitée et émue.
— Non, répondirent-elles. Et toi, est-ce que tu as vu quelque chose ?
— Si vous n'avez rien vu, fit-elle, je n'ai rien à vous dire.
Les petits fagots étant terminés, les trois enfants reprirent le chemin de Lourdes.
Mais Bernadette n'avait pu dissimuler son trouble. Chemin faisant, Marie et Jeanne la tourmentèrent pour savoir ce qu'elle avait vu. La petite bergère céda à leurs instances et à leur promesse de garder le secret.
— J'ai vu, dit-elle, quelque chose habillé de blanc.
Et elle leur décrivit, en son langage, sa merveilleuse Vision.
— Voila ce que j'ai vu, dit-elle en terminant ; mais, je vous en prie, n'en dites rien.
— C'est peut-être quelque chose pour nous faire du mal, dirent-elles. N'y revenons plus, Bernadette.
A peine arrivées à la uiaison, les confidentes de la petite bergère ne purent garder longtemps leur secret. Marie raconta tout h sa mère.
— Ce sont des enfantillages, dit celle-ci . . .Que me raconte donc ta soeur ? reprit-elle en interrogeant Bernadette.
Celle-ci recommença son rdcit.
La mère Soubirous haussa les («paules :
— Tu t*es trompée. Ce n'(itait rien du tout. Tu as cru voir quelque chose et tu n'as rien vu. Ce sont des lubies, des enfantillages.
Bernadette persista dans son dire.
— En tout cas, reprit la Mère, n*y retourne plus ; je te le défends.
Cette défense serra le cœur de Bernadette : car, depuis que l'Apparition s'était évanouie, son plus grand désir était de la revoir.
Cependant elle se résigna et ne répondit rien.
Le dimanche en revenant de la Messe, Bernadette pria sa sœur Marie, Jeanne et deux ou trois autres enfants, d'insister auprès de sa mère pour qu'elle levât sa défense et leur permît de retourner aux Roches de Massabielle.
— Peut-être est-ce quehpie chose de méchant, disaient les enfants.
Bernadette répondait qu'elle ne le croyait pas, qu'elle n'avait jamais vu une physionomie si merveilleusement bonne .
— En tout cas, reprenaient les petites filles, qui, plus instruites que la pauvre bergère de Bartrès, savaient un peu de catéchisme, en tout cas, il faut lui jeter de l'eau bénite. Si c'est le diable, il s'en ira. Tu lui diras : *' Si vous venez de la part de Dieu, approchez ; si vous venez du déjion, allez-vous-en."
Il fut donc décidé que l'on emporterait de leau bénite. Une certaine appréhension était d'ailleurs venue à Bernadette elle-même à la suite de ces causeries.
Restait à obtenir la permission.
Les enfants toutes réunies la demandèrent après le repas^du midi. La mère 'Soubirous voulut d'abord maintenir sa défense. Mais on connaît à quel point d'insistance et de pression irrésistible peut s'élever une légion d'enfants. Toutes promirent d'être prudentes, d'être expéditives, d'être sages, et la Mère finit par céder.
Le petit groupe se rend donc à l'église et y prie quelques instants. Une des compagnes de Bernadette avait apporté ufte bouteille d'un demi-litre : on la rempht d'eau bénite.
Arrivées à la Grotte, rien ne se manifesta tout d'abord.
— Prions, dit Bernadette, et récitons le chapelet.
Voilà les enfants qui s'agenouillent et qui commencent, chacune à part soi, la récitation du Rosaire.
Tout à couple visage de Bernadette paraît se transfigurer en effet. Une émotion extraordinaire se peint dans tous ses traits ; son] regard, plus l)rillant, semble aspirer une lumière divine.
8 NOTRE-DAiME DE LOURDES.
Les pieds posds sur le roc, vetuo comme la première fois, l'Apparitioft merveilleuse venait de se manifester à ses jeux.
— Regardez ! dit-elle : la voilà !
Il6\si3 ! la vue des autres n'(3tait pas miraculeusement ddgag<3e comme la sienne du voile de chair qui empêche do voir les corps spiritualisds. Les petites filles n'apercevaient que le rocher désert et les branches de Véglanticr, qui descendaient, en faisant mille arabesques, jusqu'au pied de cette niche mystérieuse où Bernadette contemplait un Etre inconnu.
Toutefois, la physionomie de Bernadette (3 tait telle, qu'il n'y avait pas moyen de douter. L'une des enfants plaça la bouteille d'eau bénite entre les mains de la Voyante.
— Alors Bernadette, se souvenant de ce qu'elle avait promis, se leva, et, secouant vivement et à plusieurs reprises la petite bouteille, elle aspergea la Dame merveilleuse, qui se tenait toute gracieuse à quelques pas devant elle, dans l'intérieur de la niche.
— Si vous venez de la part de Dieu, approchez, dit Bernadette.
A ces mots, à ces gestes de l'enfant, la Vierge s'inclina à plusieurs reprises et s'avança presque sur le bord du rocher. Elle semblait sourire aux précautions de Bernadette et à ses armes de guerre, et, au nom sacré de Dieu, son visage s'illumina.
— Si vous venez de la part de Dieu, approchez, répétait Bernadette . . .
Mais, la voyant si belle, si éclatante de gloire, si resplendissante de bonté céleste, elle sentit son coeur lui faillir au moment d'ajouter : " Si vous venez de la part du Démon, allez-vous-en." Ces paroles, qu'on lui avait dictées,, lui semblèrent monstrueuses en présence de l'Etre incomparable, et elles s'enfuirent pour jamais de sa pensée sans être montées jusqu'à ses lèvres
Elle se prosterna de nouveau et continua de réciter le chapelet, que la Vierge semblait écouter, en faisant elle-même glisser le sien entre ses doigts.
A la fin de cette prière, l'Apparition s'évanouit.
En reprenant le chemin de Lourdes, Bernadette était dans la joie. Elle repassait au fond de son âme ces choses si profondément extraordinaires. Ses compagnes éprouvaient une vague terreur. La transfiguration du visage de Bernatdette leur avait montré la réahté d'une Apparition surnaturelle. Or tout ce qui Repasse la nature l'effraie.
— Nous avons peur, Bernadette. Ne retournons plus ici. Ce que tu as vu vient peut-être pour nous faire du mal, disaient à la jeune Voyante ses compagnes craintives.
Comme elles l'avaient promis, les enfants rentrèrent pour les Vêpres. A la sortie de l'Eglise, le récit des petites filles circula çà et là dans quelques groupes de promeneurs. Et c'est ainsi que le bruit de ces choses étranges commença à se répandre dans la ville.
NOTRE-DAME DE LOURDES. i>
Chose sin<;uliC're ! le pc'ie et la mère de Bernadette, tout en croyant iV sa pleine sincérité;, considéraient TApparition comme une illusion.
— C'est une enfant, disaient-ils. Elle a cru voir; mais elle n'a rien \n. Ce sont des imaginations de petites filles.
La déclaration d'une petite fille ignorante ne pouvait en effet suffire pour établir un événement aussi entièrement en dehors de la marche ordinaire des choses. Il fallait d'autres preuves que la parole d'une enfant.
Qu'était-ce, d'ailleurs, que cette Apparition, en la supposant réelle ? Etait-ce un esprit de lumière ou un ange de l'abîme ? N'était-ce point quelque âme en souffrance, errante et demandant des prières ? ou bien telle ou telle personne, morte naguère dans le pays en odeur de sainteté, et se manifestant dans sa gloire ? — La foi et la superstition proposaient chacune leurs hypothèses.
Cependant le mercredi des Cendres, une jeune fille nommée Antoinette Peyret qui faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie et une dame de Lourdes, Mme Millet.
Et elles allèrent trouver Bernadette.
— Demande à cette Dame qui elle est et ce qu'elle veut, lui direntelles. Qu'elle te l'explique ; ou mieux encore, comme tu pourrais ne pas bien comprendre, qu'elle te le mette par écrit.
Bernadette, qui se sentait, par un mouvement intérieur, vivement portée à retourner à la Grotte, obtint de ses parents une nouvelle permission ; et le lendemain matin, jeudi 18 février, vers six heures, à la naissance de l'aube, après avoir entendu à l'église la Messe de cinq heures et demie, elle prit, avec Antoinette Peyret et Mme Millet, la direction de la Grotte
Bernadette qui avait double le pas arrive à la Grotte, se prosterne, commence la récitation du chapelet, en regardant la niche, encore vide, que tapissaient les branches de l'églantier.
Tout à coup elle pousse un cri. La clarté bien connue de l'auréole rayonne dans le fond de l'excavation ; une Voix se fait entendre et l'appelle. La merveilleuse Apparition se trouvait encore une fois debout à quelques pas au-dessus d'elle. La Vierge admirable penchait vers l'enfant son visage tout illuminé d'une sérénité éternelle ; et, d'un geste de sa main, elle lui faisait signe d'approcher.
En ce moment arrivaient, après mille efforts pénibles, les deux compagnes de Bernadette, Antoinette et Mme Millet. Elles aperçoivent les traits de l'enfant, transfigurés par l'extase.
Celle-ci les entend et les voit.
— Elle est là, dit-elle. Elle me fait signe d'avancer.
— Demande-lui si Elle est fâchée que nous soyons ici avec toi. Sans cela nous nous retirerions.
Bernadette regarda la Vierge, invisible pour tout autre qu'elle, écouta un instant et se retourna vers ses compagnes.
— Vous pouvez rester, répondit-elle.
Les deux femmes s\a<^enouillèrent à coté de l'enfant et allumèrent un cier»5c b<5mt (qu'elles avaient apporté.
Bernadette, ravie en extase, contemplait la beauté sans tache. "Ses compagnes l'interpellèrent de nouveau.
— Avance vers Elle, puisqu'Elle t'appelle et te fait signe. Approchetoi. Demande-lui qui Elle est ? pourquoi elle vient ici ? . . Est-ce une âme du Purgatoire qui implore des prières, qui souhaite qu'on dise des Messes pour elle ? . .Prie-la d'écrire sur ce papier ce qu'elle désire. Nous sommes disposées à faire tout ce qu'elle veut, tout ce qui est nécessaire pour son repos.
La Voyante prit le papier, l'encre et la plume qu'on lui tendait, et s'avança vers l'Apparition, dont le regard maternel l'encouragea en la voyant approcher.
Pourtant, à chaque pas que faisait l'enfant, l'Apparition reculait peu à peu dans l'intérieur de l'excavation. Bernadette la perdit de vue un instant et pénétra sous la voûte de la Grotte d'en bas. Là, toujours audessus d'elle mais beaucoup plus près, dans l'ouverture de la niche, elle revit la Vierge rayonnante.
Bernadette, tenant en main les objets qu'on venait de lui donner, se dressa sur ses pieds pour atteindre, avec ses petits bras et sa modeste taille, à la hauteur oii se tenait debout l'Etre surnaturel.
Ses deux compagnes s'avancèrent aussi pour tâcher d'entendre l'entretien qui allait s'engager. Mais Bernadette, sans se retourner, et comme obéissant elle-même à un geste de l'Apparition, leur fit signe de la main de ne point approcher.
Toutes confuses, elles se retirèrent un peu à l'écart. — Ma Dame, dit l'enfant, si vous avez quelque chose à me communiquer, voudriez-vous avoir la bonté d'écrire qui vous êtes et ce que vous désirez. La divine Vierge sourit à cette demande naïve. Ses lèvres s'ouvrirent et elle parla :
— rCe que j'ai à vous dire, répondit- Elle, je n'ai point besoin de l'écrire. Eaites-moi seulement la grâce de venir ici pendant quinze jours. — Je vous le promets, dit Bernadette.
La Vierge sourit de nouveau et fit un signe de satisfaction, montrant ainsi sa pleine confiance en la parole de cette pauvre paysanne de quatorze ans.
— Et Moi, dit-elle. Je vous promets de vous rendre heureuse, non point dans ce monde, mais dans l'autre.
Bernadette, sans perdre de vue l'Apparition, retourna vers ses compagnes.
Elle remarqua que, tout en la suivant elle-même des yeux, la Vierge reposa un long moment et avec bienveillance son regard sur Antoinette Peyret, celle des deux qui n'était point mariée et qui faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie.
Elle leur répéta ce qui venait de se passer — Elle te regarde en ce moment, dit la Voyante à Antoinette. Celle-ci fut toute saisie de cette parole, et, depuis cette dpoque, elle vit de ce souvenir.
— Demande-lui, dirent-elles, si cela la contrarierait que, durant cette Quinzaine, nous vinssions t'accompagner ici tous les jours ? Bernadette s'adressa i\ T Apparition.
— Elles peuvent revenir avec vous, r(5pondit la Vierge, elles et d'autres encore. Je désire y voir du monde.
En disant ces mots, elle disparut, laissant après elle cette clarté lumineuse dont elle était entourée et qui s'évanouit elle-même peu à peu.
— Quand la Vision a lieu, disait-elle en son langage, je vois la lumière tout d'abord et ensuite la ^* Dame ; " quand la Vision cesse, c'est la •' Dame" qui disparaît la première et la lumière en second lieu.
De retour à Lourdes, Bernadette dit à ses parents la promesse qu'elle venait de faire.
Ce jeudi, ISFévrier 1858, était précisément jour de marché à Lourdes Il y avait comme à l'ordinaire beaucoup de monde, de sorte que, le soir même, la nouvelle des visions, vraies ou fausses, de Bernadette, se répandit dans la montagne et dans les vallées, à Bagnères, à Tarbes, à Cautère ts, à Saint-Pé, à Nay, dans toutes les directions du département et dans les villes du Béarn les plus rapprochées. Dès le lendemain, une centaine de personnes se trouvaient déjà à la Grotte au moment où Bernadette y arriva. Le surlendemain, il y en avait quatre ou cinq cents. On en comptait plusieurs milliers le dimanche matin.
Le Clergé, naturellement, était fortement impressionné par tous ces faits ; mais, avec un tact et un bon sens merveilleux, il avait pris, dès le commencement, une attitude des plus réservées et des plus prudentes.
Le Clergé, surpris comme tout le monde par l'événement singulier qui s'était brusquement emparé de l'attention publique, se préoccupait vivement d'en connaître la nature.
La paroisse avait alors à sa tête M. l'abbé Peyramale, ce prêtre éminent unissait à un coeur d'apôtre un bon sens d'une rare fermeté et un caractère que rien au monde ne pouvait faire fléchir quand il s'agissait de la Vérité. Les événements ne devaient pas tarder à mettre en lumière ces quahtés de premier ordre. En le plaçant à Lourdes à cette époque, la Providence avait eu ses desseins.
Domptant en cela sa peu expectante nature, M. l'abbé Peyramale, avant de permettre à son clergé de faire un seul pas et de se montrer à la Grotte, avant de se le permettre à lui-même, résolut d'attendre que les événements eussent pris un caractère nettement déterminé, que les preuves se fussent produites dans un sens ou dans l'autre, et que l'autorité ecclésiastique eût prononcé.
11 cliargca quelques laïques intelligents et sûrs de se rendre aux Roches îilassabielle toutes les fois que Bernadette et la multitude s'y transporteraient, et de le tenir au courant, jour par jour et heure par heure de ce qui se passerait ; mais, en même temps qu'il prenait ses mesures pour être parfaitement renseigné, il les prenait aussi pour ne compromettre en rien le Clergé dans cette affaire, dont la vdritable nature était encore douteuse.
" Laissons faire," disait-il aux impatients. " Si, d'un cotd, nous sommes rigoureusement obligés d'examiner avec une extrême attention les faits qui se passent en ce moment, de l'autre, la plus vulgaire prudence nous interdit de nous mêler de nos personnes à la foule qui court vers la Grotte en chantant des cantiques. Abstenons-nous d'y paraître, et ne nous exposons ni à consacrer par notre présence une supercherie ou une illusion, ni à combattre p ir une décision prématurée, par une attitude hostile, une œuvre venant peut-être de Dieu.
" Abstenons-nous donc, puisque nous ne pourrions que compromettre Dieu, soit dans les œuvres qu'il entend accomplir, soit dans le saint Ministère qu'il a daigné nous confier."
Quelques-uns, dans l'ardeur de leur zèle, insistaient:
" — Non, répondîiit-il avec fermeté, nous n'aurions à intervenir que s'il venait à sortir de là quelque hérésie manifeste, quelque superstition, quelque désordre. Alors seulement notre devoir serait nettement tracé par les faits eux-mêmes. Aux mauvais fruits nous jugerions le mauvais arbre, et nous devrions accourir au premier symptôme de mal pour préserver notre troupeau.
" Mais jusqu'ici rien de tel ne se produit : tout au contraire, la foule, dans le plus grand recueillement, se borne à prier la sainte Vierge, et la piété des fidèles paraît augmenter.
" Sachons donc attendre, en nous livrant, à part nous, à un examen nécessaire, la décision suprême que devra porter sur ces faits la sagesse épiscopale.
*' Si ces faits sont de Dieu, ils n'ont pas besoin de nous, et le Tout- Puissant saura bien, sans notre pauvre secours, surmonter tous les obstacles et tourner les choses au gré de son dessein.
*' Si cette œuvre, au contraire, n'est pas de Dieu, il marquera lui-même le moment où nous devrons intervenir pour la combattre en son nom.
" En un mot : •' Laissons agir la Providence."
Telles furent les raisons profondes, les considérations de haute sagesse qui déterminèrent en ces circonstances M. le curé Peyramale à interdire formellement à tous les prêtres placés sous sa juridiction de paraître à la Grotte de Massabielle, et à s'abstenir lui-même d'y aller.
Mgr. Laurence, évêque de Tarbes, approuva cette prudente réserve, et étendit même à tous les ecclésiastiques du diocèse la défense de se mêler en quoi que ce soit des événements de Lourdes.
C'<5tait le troisième jour de la Quinzaine, le 21 f(5vrier, premier Dimanche de CarCMne.
Avant le lever du soleil, une foule immense, ])lasieur8 milliers de personnes ^'taient à6}k réunies, devant et tout autour de la Grotte, sur les bords du Gave et dans la prairie. CYtait l'heure où l^ernadette avait coutume de venir. Elle arriva, envelopp(ie dans son caj)ulet blanc, suivie de quelqu'un des siens, sa mère ou sa sœur. Ses parents avaient assist(j la veille ou l'avant-veille à ses extases; ils l'avaient vue transfî-mr^e, et maint<înant ils croyaient.
L'enfant traversa simplement, sans assurance comme sans embarras, la foule qui s'écarta avec respect devant elle en lui livrant passage ; et, sans paraître s'apercevoir de l'attention universelle, elle alla, comme si elle accomplissait une chose toute simple, s'agenouiller et prier au-dessous de la niche oii serpentait la branche d'(*glantier.
Quelques instants après, on vit son front s'illuminer et devenir rayonnant. Le sang'pourtan^ne se portait point au visage ; au contraire, elle pâlissait légèrement, comme si la nature fléchissait quelque peu en présence de l'Apparition qui se manifestait devant elle. Tous ses traits montaient, montaient, et entraient comme dans une région supérieure, comme dans un pays de gloire, exprimant des sentiments et des choses qui ne sont point d'ici-bas. La bouche entr'ouverte était béante d'admiration, et paraissait aspirer le Ciel. Les yeux, fixes et bienheureux, contemplaient une beauté invisible, qu'aucun autre re^^ard n'apercevait, mais que tous sentaient présente, que tous, pour ainsi dire, voyaient par réverbération sur le visage de l'enfant. Cette pauvre petite paysanne, si vulgaire en l'état habituel, semblait ne plus appartenir à la terre.
C'était l'Ange de Tinnocence, laissant le monde un instant derrière lui et tombant en adoration, au moment où il entr'ouvre les portes éternelles et où il aperçoit le Paradis.
Tous ceux qui ont vu Bernadette en extase, parlent de ce spectacle comme d'une chose qui est tout à fait sans analogue sur la terre. Leur impression après dix années est aussi vive que le premier jour.
Chose remarquable ! quoique son attention fût entièrement absorbée par la contemplation de la Vierge pleine de grâces, elle avait en partie conscience de ce qui se passait autour d'elle.
A un certain moment son cierge s'éteignit ; elle étendit la main pour que la personne la plus proche le rallumât.
Quelqu'un ayant voulu, avec un bâton, toucher Téglantier, elle fit vivement signe de le laisser, et son visage exprima la crainte. — J'avais peur, dit-elle ensuite na'ivement, qu'on ne touchât la '• Dame" et qu'on ne lui fît du mal.
Parmi les observateurs qui était à coté d'elle, se trouvait M. le docteur Dozous .
Ce n'est là, pcnsait-il, ni la catalepsie avec sa roideur, ni l'extase
inconsciente des hallucinées ; c'est un fait extraordinaire, d'un ordre tout à fait inconnu i\ la Médecine.
Il prit le bras de l'enfant et lui tâta le pouls. Elle parut n'y pas faire attention. Le pouls, parfaitement calme, était régulier comme dans l'état ordinaire.
— Il n'y a donc aucune excitation maladive, se dit le savant docteur, de plus en plus bouleversé.
En ce moment, la Voyante fit, sur ses genoux, quelques pas en avant dans la Grotte. L'Apparition s'était déplacée, et c'était maintenant par l'ouverture intérieure que Bernadette pouvait l'apercevoir.
Le regard de la sainte Vierge parut en un instant parcourir toute la terre, et elle le reporta, tout imprégné de douleur, vers Bernadette agenouillée.
— Qu'avez vous ? que faut-il faire ? murmura l'enfant.
— Prier pour les pécheurs, répondit la Mère du genre humain.
En voyant ainsi la douleur voiler, comme un nuage, l'éternelle sérénité de la Vierge bienheureuse, le cœur de la pauvre bergère ressentit tout à coup une cruelle souffrance. Une indicible tristesse se répandit sur ses traits. De ses yeux, toujours tout grands ouverts et fixés sur l'Apparition, deux larmes roulèrent sur ses joues et s'y arrêtèrent, sans tomber.
Ce fut en cet instant que l'Apparition s'évanouit. La reine du Ciel venait de rentrer dans son Royaume.
L'auréole, comme de coutume, demeura encore quelques secondes, puis s'eflfaça insensiblement, pareille à une brume lumineuse qui se fond et disparaît dans l'air.
A l'issue des Vêpres, Bernadette sortit de l'Eglise avec la troupe des fidèles. Elle était, comme on le pense bien, l'objet de l'attention générale. On l'interrogeait, on l'entourait. La pauvre enfant, embarrassée de ce con cours, répondait tout simplement, et tâchait de percer la foule afin de rentrer chez elle.
En ce moment, un homme revêtu des insignes de la force publique, un Sergent de ville, Officier de police, s'approcha d'elle et la toucha sur l'épaule.
Au nom de la Loi, dit-il.
— Que me voulez-vous ? dit l'enfant.
— J'ai ordre de vous prendre et de vous emmener.
—Et où ?
— Chez le Commissaire de Police. Suivez-moi.
Un murmure menaçant parcourut la multitude. Beaucoup de ceux qui étaient là avaient vu, le matin, l'humble enfant transfigurée par l'extase divine, illuminée par les rayons d'en haut. Pour eux, cette petite fille bénie de Dieu avait quelque chose de sacré. Aussi, quand ils virent
l'agent de la force publi(iue porter la main sur elle, ils fr(^mirent d'indignation et voulurent intervenir. Mais un prêtre, qui sortait en cet instant de l'Eglise, fit signe îi la foule do se calmer : — Laissez faire l'Autorité, ditril.
Un instant après, Bernadette se trouvait en face de M. Jacomet.
Une foule immense stationnait au dehors.
L^hommc très-intelligent qui allait interroger Bernadette se sentait assure d'un fiicile triomphe et il s'en était à l'avance hautement réjoui.
Lorsque Bernadette entra, il arrêta un instant sur elle ses yeux perçants et aigus, qu'il eut l'art merveilleux d'imprégner tout à coup de bonhomie et d'abandon.
— Il paraît que tu vois une belle Dame ;\ la Grotte de Massabielle, ma bonne petite ? Raconte-moi tout.
A la question de M. Jacomet, l'enfant avait levé sur l'homme de police son beau regard innocent et s'était mise à raconter en son langage, c'està-dire en patois du pays, et avec une sorte de timidité personnelle qui ajoutait encore quelque chose à son accent de vérité, les événements extraordinaires qui rempUssaient sa vie depuis quelques jours.
M. Jacomet l'écoutait avec une vive attention, continuant d'affecter la bonhomie et la bienveillance. De temps en temps il jetait quelques notes sur un papier qu'il avait devant lui.
L'enfant le remarqua, mais ne s'en préoccupa nullement.
Quand elle eut achevé son récit, le Commissaire, de plus en plus doucereux et empressé, lui posa des questions sans nombre, comme si sa piété enthousiaste s'intéraissait outre mesure à de si divines merveilles. Il formulait toutes ses interrogations coup sur coup, sans aucun ordre, par petites phrases brèves et précipitées, afin de ne pas laisser à l'enfant le temps de réfléchir.
A ces diverses questions Bernadette répondait sans nul trouble, sans l'ombre d'une hésitation, avec la tranquille assurance de quelqu'un que l'on interroge sur l'aspect d'un paysage ou d'un tableau qu'il a sous les yeux.
Ce fut alors qu'après avoir de la sorte essayé de fatiguer et d'embrouiller l'esprit de l'enfant dans la minutieuse infinité des détails, ce fut alors que le redoutable agent de la Police prit, sans transition, une physionomie menaçante et terrible, et changea brusquement de langage :
— Tu mens, s'écria-t-il violemment et comme saisi d'une soudaine colère: tu trompes tout le monde, et si tu ne confesses tout de suite la vérité, je te ferai prendre par les Gendarmes.
— Monsieur, dit Bernadette avec une fermeté paisible et douce, vous pouvez me faire prendre par les Gendarmes, mais je ne puis dire autre chose que ce que j'ai dit. C'est la vérité.
— C'est ce que nous allons voir, dit le Commissaire en se rasseyant et
jugeant d'un coup d'œil exerce que la menace (3tait absolument impuissante sur cette enfant extraordinaire.
— C'est bien, dit-il enfin à Bernadette, je vais r^^diger le procès-verbal • et te le lire.
Il écrivit rapidement deux ou trois pages en consultant ses notes. Il avait à dessein introduit sur certains détails quelques variantes de peu d'importance comme, par exemple, la forme de la robe, la longueur ou la position du voile de la Vierge. C'était un nouveau piège. Il fut aussi inutile que tous les autres. Bernadette, tandis qu'il lisait et disait de temps en temps : '' C'est bien cela, n'est-ce pas ?" Bernadette répondait humblement, mais avec une fermeté, aussi simple et douce qu'inébranlable.
— Non, je n'ai point dit cela, mais ceci, faisait-elle.
Et elle rétablissait dans sa vérité première et dans sa nuance le détail inexact.
La plupart du temps, Jacomet contestait :
— Mais tu as dit cela !.. .Je l'ai écrit au moment même ! ... Tu as dit ceci de telle façon, à plusieurs personnes de la ville. . . , etc., etc.
Bernadette répondait :
— Non, je n'ai point parlé ainsi, et je n'ai pas pu le faire, car ce n'est pas la vérité.
Et le Commissaire était toujours obligé de céder aux réclamations de l'enfant.
Le* Commissaire revint à la menace :
— Si tu continues d'aller à la Grotte, je te fais mettre en prison et tu ne sortiras d'ici qu'en me promettant de n'y plus revenir.
— ^J'ai promis à la Vision d'y aller, dit l'enfant. Et puis, quand arrive le moment, je suis poussée par quelque chose qui vient en moi et qui m'appelle.
L'interrogatoire, touchait à sa fin. Il avait été long et n'avait pas tenu moins d'une grande heure.
Presque aussitôt des coups redoublés retentirent à la porte de la maison.
— On n'entre pas, dit M. Jacomet avec colère. Que voulez-vous ?
— Je veux ma fille ! répondit le meunier Soubirous en pénétrant de force, et en suivant le Commissaire dans la pièce où se trouvait Bernadette.
François Soubirous avait ôté son béret béarnais et le roulait entre ses mains. Jacomet, à qui rien n'échappait, devina la peur du meunier.
Il reprit son air de bonhomie et de pitié compatissante. Il lui frappa famihèrement sur l'épaule :
— Père Soubirous, lui dit-il, prenez garde, prenez garde, prenez garde ! Votre fille est en train de se faire une mauvaise affaire, elle s'engage tout droit dans le chemin de la prison. Je veux bien ne pas l'y envoyer pour cette fois, mais à la condition que vous lui défendrez de retourner à cette Grotte 011 elle joue la comédie. A la première récidive je serai inflexible, «t d'ailleurs, vous savez que M. le Procureur Impérial ne plaisante pas.
— Puisque VOUS le voulez, monsieur Jacomct, r<^pondit le pauvre père effraye, je le lui d<!;fendrai, et sa mère aussi : et comme elle nous a toujours obéi, elle n'ira certainement pas.
— Eu tout cas, si elle y va, si ce scandale continue, je m'en prendrai non-seulement à elle mais à vous, dit le terrible Comn.issaire redevenant menaçant et les cong<*diant d'un geste.
Au moment où Bernadette et son père sortirent, la foule fit entendre des cris de satisfaction. Puis, renfuit étant rentrée chez elle, la multitude se dispersa par la ville.
— Tu vois que tous ces messieurs du pays sont contre nous, dit-il à Bernadette, et que si tu reviens à la Grotte, M. Jacomet, qui peut tout, te fera mettre, toi et nous, en prison. N'y retourne plus.
— Père, disait Bernadette, quand j'y vais, ce n'est pas tout k fait de moi-même. Eu un certain moment il y a quelque chose en moi qui m'y appelle et qui m'y attire.
— Quoi qu'il en soit, reprit le père, je te défends formellement d'y aller désormais. ïu ne me désobéiras certainement pas pour la première fois de ta vie.
La pauvre enfant, prise de la sorte entre la promesse faite à l'Apparition et la défense expresse de l'autorité paternelle, répondit :
— Je ferai alors tout mon possible pour m'empêcher d'y aller et résister à Fattrait qui m'y appelle.
Ainsi se passa tristement la soirée de ce même Dimanche qui s'était levé dans la glorieuse et bienheureuse splendeur de l'extase.
Le lendemain matin, lundi 22 février, à l'heure habituelle des Apparitions, la foule qui attendait la Voyante sur les rives du Gave ne la vit point venir. Ses parents l'avaient, dès le lever du soleil, envoyée à l'Ecole, et Bernadette, ne sachant qu'obéir, s'y était rendue, le cœur tout gros de larmes.
Les Soeurs, que leurs fonctions de charité et d'enseignement, peut-être aussi les recommandations de M. le Curé de Lourdes, retenaient à l'Hôpital ou à l'Ecole, n'avaient jamais vu les extases de Bernadette et n'ajoutaient pas foi aux Apparitions.
Les Soeurs joignirent donc leur défense formelle à celle de parents, disant à Bernadette que toutes ces visions n'avaient rien de réel, qu'elle avait le cerveau dérangé ou qu'elle mentait.
La malheureuse petite fille souffrait cruellement, non-senlement de ces contradictions extérieures, mais plus encore peut-être des angoisses intérieures de son âme.
D'un côté, elle ne voulait désobéir ni à l'autorité de son père ni à celle des religieuses ; et, de l'autre, elle ne pouvait supporter la pensée de manquer à la promesse qu'elle avait faite à la divine Apparition de la Grotte. Dans cette jeune âme, jusque là si paisible, se livrait une lutte
cruelle. Il lui semblait qu'elle oscillait invinciblement entre deux abîmes <i<'alement mortels. Aller à la Grotte, c'(3tait pécher envers son père ; ne pas y aller, cY^tait pécher envers la Vision venue d' en-haut. Dans les deux cas c'était, à ses yeux, évidemment pécher contre Dieu. Et cependant, par la force des choses, il fallait prendre l'un de ces deux partis ; il n'y avait point de milieu et il était impossible de ne pas faire ce choix fatal. Il est vrai que ce qui est impossible à l'homme, dit l'Evangile, est possible à Dieu.
La matinée se passa dans ces angoisses pénibles et déchirantes.
Vers le milieu du jour, les enfants rentraient un mstant chez elle pour prendre leur repas.
Bernadette, l'âme brisée entre les deux termes inconciables de cette situation sans issue, cheminait tristement vers sa maison. La cloche de l'église de Lourdes venait de sonner V Angélus de midi.
En ce moment une force étrangère s'empara d'elle tout à coup, agissant non sur son esprit mais sur son corps, comme eût pu le faire un bras invisible, et la poussa hors du chemin qu'elle suivait pour la porter invinciblement dans la direction du sentier qui se trouvait à droite.
Tout son être physique se trouva brusquement entraîné vers la Grotte où ce sentier conduisait. Il lui fallut marcher, il lui fallut courir.
La Providence qui gouverne toutes choses avait donc résolu l'insoluble problème. L'enfant, soumise à son père, n'allait point h la Grotte où son cœur seul s'élançait ; et voilà qu'entraînée de force par l'Ange du Seigneur elle y arriva pourtant, suivant sa promesse à la Vierge, sans que. malgré cela, sa volonté eût désobéi à l'autorité paternelle.
De tels phénomènes se sont plus d'une fois produits dans la vie de certaines âmes dont la pureté profonde a plu au coeur de Dieu. Saint Philippe de Néri, sainte Ida de Louvain, saint Joseph de Copertino, sainte Rose de Lima ont éprouvé des choses semblables ou analogues.
Un peu avant l'arrivée à la Grotte, la force mystérieuse qui avait emporté l'enfant parut sinon s'interrompre, du moins diminuer. Bernadette marcha moins vite et avec une fatigue qu'elle n'avait pas habituellement ; car c'était justement à cet endroit que, les autres jours, une puissance invisible semblait à la fois et l'attirer vers la Grotte et la soutenir dans sa marche. Elle n'éprouva ce jour-là, ni cette attraction secrète, ni cet appui mystérieux. Elle avait été poussée vers la Grotte, elle n'y avait point été attirée. La force qui l'avait saisie lui avait marqué le chemin du devoir, et montré qu'avant toutes choses il fallait obéir et tenir la promesse faite à l'Apparition, mais l'enfant n'avait point, comme les autres fois, entendu la Voix intérieure et ressenti le tout-puissant attrait.
Bien que la très-grande multitude qui, durant toute la matinée, avait si vainement attendu Bernadette se fût dispersée, il se trouvait pourtant en ce moment devant les Roches Massabielle une foule considérable.
L'enfant, comme de coutume, s'agenouilla humblement et se mit à réciter son chapelet en regardant l'ouverture tapiss^îc do mousse et de branches sauvages où la Vision c<:ileste avait, d6jh six fois, daignd apparaître à ses yeux.
Un temps très-long se passa ainsi.
Bernadette priait avec ferveur ; mais rien dans ses traits immobiles ne s'éclairait du divin reflet. La Vision merveilleuse ne se montra point à ses yeux et l'enfant im])l()ra sans être exaucée la réalisation de ses espérances. Le ciel parut l'abandonner comme la terre et demeurer aussi dur k sa prière et à ses larmes que les roches de marbre devant lesquelles ses genoux étaient plies.
De toutes les épreuves auxquelles elle était soumise depuis la veille, celle-là était la plus cruelle, et ce fut là l'amertume des amertumes.
— Pourquoi avcz-vous disparu ? pensait l'enfant. Et pourquoi m'abandonnez-vous ?
L'Etre merveilleux lui-même semblait en effet la repousser aussi, et en cessant de se manifester, donner raison aux contradicteurs et laisser le champ libre à ses ennemis.
La foule déconcertée interrogea Bernadette. Mille questions lui étaient posées par ceux qui l'entouraient.
— x\ujourd'hui, répondait l'enfant, les yeux rouges de larmes, la ''Dame" lie m'est point apparue. Je n'ai rien vu.
— Tu dois comprendre maintenant, ma pauvre petite, que c'est une illusion et qu'il n'y a jamais rien eu : tu avais des lubies, disaient les uns.
— En effet, ajoutaient les autres, pourquoi si la Dame a apparu hier, n'apparaît-elle pas aujourd'hui ?
—Les autres jours, je l'ai vue comme je vous vois, disait l'enfant ; et nous nous parlions. Elle et moi. Mais aujourd'hui, Elle n'y est plus et je ne sais pas pourquoi.
— Bah ! reprenait un sceptique, le Commissaire de Police a fait son effet et vous verrez que tout est fini.
Les croyants qui se trouvaient là étaient troublés en leur cœur et ne savaient que dire.
Quant à Bernadette, sûre d'elle-même et sûre du passé, le doute ne l'effleura même pas. Mais elle était dans une tristesse profonde, et, en rentrant au logis paternel, elle versait des larmes et priait.
Elle attribuait l'absence de l'Apparition à quelque mécontentement. -' Aurais-je fait quelque faute ? " se demandait-elle. Mais sa conscience ne lui répondait par aucun reproche.
— Woii viens-tu ? lui dit son père, au moment où elle rentra. Elle raconta ce qui venait de se passer.
— Et tu dis, reprirent les parents, qu'une force t'a emportée mal-Té toi ?
— Oui, r<^poncIit Bernadette.
" — Cela est vrai, pcnsôrent-ils, car cette enfant n'a jamais menti."
■ — Eh bien, reprit-il, puisqu'il en est ainsi, puisqu'une force sup^^rieurcr t'a entraînée, je ne te d(:'îlends plus d'aller à la Grotte et je te laisse libre.
La joie, une joie vive et pure, descendit sur le visage de Bernadette.
Ce que nous venons de raconter s'était passé dans l'aprè-midi, et le bruit s'en était rapidement répandu dans la ville. La brusque interruption des Apparitions surnaturelles donnait lieu aux commentaires les plus opposés. Les uns prétendaient en faire un argument sans réplique contre toutes les visions précédentes ; les autres, au contraire, en tiraient une preuve de plus en faveur de la sincérité de l'enfant.
Le Commissaire, voyant que ses injonctions avaient été violées, et apprenant en outre que François Soubirous avait levé la défense qu'il avait faite à sa fille, les manda tous deux devant lui, ainsi que la mère, et il renouvela ses menaces.
— Monsieur Jacomet, disait le pauvre homme, Bernadette n'a jamais menti, et si le bon Dieu, la sainte Vierge ou quelque sainte l'appelle, nous ne pouvons nous y opposer. Mettez-vous, à notre place, monsieur le commissaire, le bon Dieu nous punirait ? ,
— D'ailleurs, tu dis toi-même que la Vision n'a plus lieu, argumentait Jacomet, s'adressant à l'enfant. Tu n'as plus rien à y faire.
— J'ai promis d'y aller tous les jours de la Quinzaine, répondait Bernadette.
— Tout cela, ce sont des contes ! s'écriait le Commissaire exaspéré ; et je vous ferai tous mettre en prison, si cette fille continue d'ameuter les multitudes par ses simagrées.
— Mon Dieu, disait Bernadette, je m'en vais prier toute seule, je n'appelle personne, et s'il vient tant de monde après moi et avant moi, ce n'est pas ma faute. C'est qu'on a dit que c'était la sainte Vierge, mais moi je ne sais pas ce que c'est.
Le lendemain matin, la foule se trouvait devant la Grotte avant le lever du soleil. Bernadette arriva avec cette calme simplicité que n'altéraient ni l'hostilité menaçante des uns, ni la vénération enthousiaste des autres.
Elle s'agenouilla humblement, appuyant l'une de ses mains sur un cierge bénit qu'elle avait apporté ou qu'on lui donna, tenant de l'autre le chapelet.
A peine l'enfant se fut-elle prosternée que l'ineffable Beauté dont elle invoquait si ardemment le retour se manifesta à ses yeux et la ravit hors d'elle-même. L'auguste Souveraine du Paradis arrêta sur l'enfant de ce monde un regard plein d'une inexprimable tendresse, paraissant l'aimer encore davantage depuis qu'elle avait souffert. Elle l'appela par son nom, de cette voix harmonieuse [dont le ^charme profond ravit 'oreille des anges.
— Bernadette ! disait la divine Mère.
— Me voici, rtîpondit l'enfant.
— J'ai «\ vous dire pour vous seule et concernant vous seule une chose secrète. Me promettez-vous de ne jamais la r^ipdter à personne en ce monde ?
— Je vous le promets, dit Bernadette.
Et maintenant, ma fille, dit-elle à Bernadette, allez dire aux prêtres que je veux que l'on m'i^lève ici une chapelle." — Et en prononçant ces mots, sa phj'sionomie, son regard et son geste semblaient promettre qu'Elle y répandrait des grâces sans nombre.
Après ces paroles. Elle disparut.
La multitude se pressait autour de l'enfant, naguère encore transfigurer par l'extase. Tous les cœurs étaient émus. On l'interrogeait de toutes parts. On ne lui demandait point si la Vision avait eu lieu ; car, au moment de l'extase, tousavaient compris, avaient eu conscience que l'Apparition était là ; mais on voulait savoir les paroles qui avait été prononcées Chacun faisait effort pour approcher de l'enfant et pour l'entendre.
— Que vous a-t-Elle dit ? Que vous a dit la Vision ? était une question qui partait de toutes les bouches.
— Elle m'a dit deux choses, l'une pour moi seule et l'autre pour les prêtres, et je vais tout de suite vers eux, répondait Bernadette, qui avait hâte de reprendre le chemin de Lourdes pour remplir son message.
Elle s'étonnait ce jour-là comme précédemment, que tout le monde n'entendit pas le dialogue et ne vit point la " Dame." " La vision parle assez haut pour qu'on l'entende, disait-elle ; et, moi aussi, j'élève la voix comme à l'ordinaire." Or, durant l'extase, on remarquait bien les lèvres de Tenfant qui s'agitaient, mais c'était tout : on ne distinguait aucune parole.
Quel avait été cependant cet étrange et intime entretien, ce secret particulier dont Bernadette parlait sans en vouloir dire la nature ? Entre la Mère du Créateur tout-puissant de la Terre et des Cieux et l'humble fille du meunier Soubirous, quel secret pouvait-il y avoir ? assurément nous n'essayerons point de le deviner.