LIVRE PREMIER
nant son chapelet, elle conserva cette c-andeur absolue, cette pureté baptismale que le souffle du monde ternit si vite, même chez les meilleurs.
Telle était cette âme d'enfant, limpide et paisible comme ces lacs inconnus qui sont perdus dans les hautes montagnes et où se mirent en silence toutes les splendeurs du ciel, a Heureux les cœurs purs, dit l'Evangile : ce sont ceux-là qui verront Dieu ! »
Ces grands dons sont des dons cachés, et l'humilité qui les possède les ignore souvent elle-même. Si tous ceux qui approchaient par hasard cette petite fille se sentaient en eux-mêmes attirés vers elle et secrètement charmés, elle n'en avait point conscience. Elle se considérait comme la dernière et la plus arriérée des enfants de son âge. Elle ne savait , en effet, ni lire ni écrire. Bien plus , elle était tout à fait étrangère à h langue française, et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen. On ne lui avait jamais appris le catéchisme. En cela aussi son ignorance était extrême : Notre Père^ Je vous salue^ Je cr^ois en Dieu, Gloire au Père, récités au courant du chapelet, constituaient tout son savoir religieux.
Après de tels détails, il est inutile d'ajouter qu'elle n'avait point fait sa première communion. C'était précisément pour l'y préparer et l'envoyer au catéchisme que les Soubirous venaient de la retirer du village perdu, habité par ses parents nourriciers, et de la prendre chez eux à Lourdes, malgré leur excessive pauvreté.
Elle était depuis deux semaines rentrée au logis paternel. Préoccupée de son asthme, de sa frôle apparence, sa mère avait pour elle des soins particuliers. Tandis que les autres enfants de la famille allaient
nu-pieds dans leurs sabots, celle-ci avait des bas dans les siens ; tandis que sa sœur et ses frères couraient librement au dehors, elle était presque constamment utilisée à l'intérieur. L'enfant, habituée au grand air, eût aimé à sortir.
Donc ce jour-là était le Jeudi-Gras : onze heures avaient sonné, et ces pauvres gens n'avaient pas de bois pour préparer leur dîner.
— Va en ramasser sur le bord du Gave ou dans les communaux, dit la mère à Marie, sa seconde fille.
De même qu'en bien des endroits, les indigents avaient, dans la commune de Lourdes, un menu droit de cueillette sur les branches desséchées que le vent faisait tomber des arbres, sur les épaves de bois mort que le torrent déposait et laissait parmi les cailloux du rivage.
Marie chaussa ses sabots.
L'aînée, celle dont nous venons de parler, la petite bergère de Bartrès, la regardait d'un œil d'envie.
— Permettez-moi de la suivre, dit-elle enfin à sa mère. Je rapporterai, moi aussi, mon petit paquet de bois.
— Non, répondit Louise Soubirous : tu tousses, tu prendrais du mal.
Une jeune fille de la maison voisine, Jeanne Abadie, âgée d'environ quinze ans, était entrée sur ces entrefaites et se disposait également à aller à la cueillette du bois Toutes ensemble insistèrent, et la mère se laissa fléchir.
L'enfant avait en ce moment, comme c'est la coutume parmi les paysannes du Midi, la tête coiffée d'un mouchoir, noué sur le côté.
Cela ne parut pas suffisant à la mère :