‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 47 sur 238 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

entamer. Il était comme un animal qui voudrait mordre sur un diamant.

— C'est bien, dit-il enfin à Bernadette: je vais rédiger le procès-verbal et te le lire.

Il écrivit rapidement deux ou trois pages en consultant ses notes. Il avait à dessein introduit sur certains détails quelques variantes de peu d'importance , comme, par exemple, la forme de la robe, la longueur ou la position du voile de la Vierge. C'était un nouveau piège. 11 fut aussi inutile que tous les autres. A chacune de ces légères altérations de son récit, Bernadette, tandis qu'il les lisait et disait de temps en temps : « C'est bien cela, n'est ce pas ? » Bernadette répondait humblement, mais avec fermeté, aussi simple et aussidouce qu'inébranlable :

— Non, je n'ai point dit cela, mais ceci.

Et elle rétablissait dans sa vérité première et dans sa nuance le détail inexact.

La plupart du temps, Jacomet contestait :

— Mais tu as dit celai... Je l'ai écrit au moment même !..... Tu as raconté ceci de telle façon, à plusieurs personnes de la ville.. .., etc., etc.

Bernadette répondait :

— Non, je n'ai point parlé ainsi, et je n'ai pu le faire, car ce n'est point la vérité.

Et le Commissaire était toujours obligé de céder aux réclamations de l'enfant.

Chose étrange que l'assurance modeste et invincible de cette petite fille! M. Estrade l'observait avec une surprise croissante. Personnellement, Bernadette était et paraissait d'une extrême timidité ; son attitude était humble, un peu confuse môme, devanttoute personne inconnue d'elle. Et cependant, sur tout ce qui touchait à la réalité des Apparitions, elle montrait une force d'âme

et une énergie d'affirinaiion peu communes. Quand il s'agissait de rendre témoignage de ce qu'elle avait vu, elle répondait sans trouble, avec une impassible assurance. Toutefois, même alors , il était aisé de deviner cette virginale pudeur d'une âme qui eût aimé à se cacher à tous les regards. On voyait manifestement que c'était seulement par respect pour la vérité intérieure dont elle était la messagère parmi les hommes, par amour pour la « Dame » apparue à la Grotte, qu'elle triomphait de sa timidité habituelle. 11 ne fallait rien moins que le sentiment de sa fonction pour surmonter en elle le penchant intime de sa nature , craintive en toute autre chose et ennemie de l'éclat et du bruit. Le Commissaire revint à la menace :

— Si tu continues d'aller à la Grotte, je te fais mettre en prison, et tu ne sortiras d'ici qu'en me promettant de n'y plus revenir.

— J'ai promis à la Vision d'y aller, dit l'enfant. Et puis, quand arrive le moment, je suis poussée par quelque chose qui vient en moi et qui m'appelle.

L'interrogatoire, on le voit, touchait à sa fin. Il avait été long et n'avait pas tenu moins d'une grande heure. Au dehors la multitude attendait, non sans une inquiète impatience, la sortie de l'enfant, que l'on avait vue, le matin même, transfigurée dans la lumière de l'extase divine. De la salle où se passait la scène que nous venons de raconter, on entendait confusément les cris, les paroles, les interpellations, les mille bruits divers dont se compose le tumulte des foules. La rumeur semblait grossir et devenir menaçante. A un cei'tain moment, il y eut dans cette foule une agitation particulière, comme s'il arrivait au milieu d'elle un nouveau venu vivement attendu et désiré.

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