LIVRE DEUXlliMt
Bien qu'il eût été impuissant contre les réponses simples, précises, sans contradiction, de Bernadette, M. Jacomet avait remporté, à la fin de cette longue lutte, un avantage décisif. Il avait fortement effrayé le père de la Voyante, et il comprenait que par ce côté il était, pour le moment du moins, maître de la position.
François Soubirous était un fort brave homme, mais ce n'était point un héros. Devant l'autorité officielle il était timide, comme le sont habituellement les gens du menu peuple et les indigents, pour lesquels la moindre tracasserie est un désastre immense, à cause de leur misère, et qui sentent leur entière impuissance contre l'arbitraire et la persécution. Il croyait, il est vrai, à la réalité des Apparitions; mais, ne comprenant point ce que c'était, n'en mesurant pas l'importance, éprouvant même une certaine terreur au sujet de ces choses extraordinaires, il ne voyait pas grand inconvénient à s'opposer au retour de Bernadette à la Grotte. Il avait bien peut-être une vague crainte de déplaire i la « Dame » invisible qui se manifestait à son enfant; mais la peur d'irriter un homme en chair et en os, d'engager la lutte avec un personnage aussi redouté que le Commissaire, le touchait de plus près, et agissait bien plus puissamment sur son esprit.
— Tu vois que tous ces messieurs du pays sont contre nous, dit-il à Bernadette, et que, si tu reviens à la Grotte, M. Jacomet, qui peut tout, te fera mettre, toi et nous, en prison. N'y retourne plus.
— Père, disait Bernadette, quand j'y vais, ce n'est
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pas tout à fait de moi-môme. En un certain moment il y a quelque chose en moi qui m'y appelle et qui m'y attire.
— Quoi qu'il en soit, reprit le père, je te défends formellement d'y aller désormais. Tu ne me désobéiras certainement pas pour la première fois de ta vie.
La pauvre enfant, prise de la sorte entre la promesse faite à l'Apparition et la défense expresse de l'autorité paternelle, répondit :
— Je ferai alors tout mon possible pour m'empêcher d'y aller et résister à l'attrait qui m'y appelle.
Ainsi se passa tristement la soirée de ce même Dimanche qui s'était levé dans la glorieuse et bienheureuse splendeur de l'extase.
Le lendemain matin, 22 février, à l'heure habituelle des Apparitions, la foule qui attendait la Voyante sur les rives du Gave ne la vit pas venir. Ses parents l'avaient, dès le lever du soleil, envoyée à l'École ; et Bernadette, ne sachant qu'obéir, s'y était rendue, le cœur tout gros de larmes.
Les Sœurs, que leurs fonctions de charité et d'enseignement , peut-être aussi les recommandations de M. le Curé de Lourdes, retenaient à l'Hôpital ou à l'École, n'avaient jamais vu les extases de Bernadette et n'ajoutaient pas foi aux Apparitions. En ces ma-J tières d'ailleurs, si le peuple se montre parfois tro] crédule, il se trouve que, par un phénomène qui surprend d'abord, maïs qui est incontestable, les Ecclé> Biastiques, les Religieux et les Religieuses sont trèî sceptiques et très-rebelles à croire, et que, tout en ad-