LIVRE TROISIÈME
vait peut-être ce secret, et, mieux que personne, connaissait le mot de l'énigme.
Donc, si par un de ces hasards comme il s'en rencontre parfois dans les affaires de police, le très-retors Commissaire apprit le soir même les détails de cette scène entre Bernadette et ce mystérieux étranger, il dut se dire que les pièges et les tentations étaient aussi inutiles contre cette enfant extraordinaire , que les paroles captieuses et les menaces violentes. Le nœud de cette situation devenait de plus en plus inextricable pour ce personnage, si profondément habile pourtant , et si expert dans les choses purement humaines. Si l'impossibilité de faire naître la moindre contradiction dans le récit de Bernadette l'avait surpris, son désintéressement absolu, sa fermeté à repousser une bourse d'or ne pouvaient que le plonger dans la stupeur.
Une telle conduite se fût expliquée à la rigueur pour la sagesse policière, si la demande d'une preuve visible, d'un Miracle, de l'impossible floraison du rosier sauvage, faite par le Curé, n'eût montré avec la dernière évidence que le Clergé n'était point caché derrière la Voyante. Mais Bernadette et ses parents, réduits à eux-mêmes^ pauvres, dans le besoin, manquant de pain, et ne tirant aucun profit de l'enthousiasme et de la crédulité populaires, c'était là un événement entièrement inconcevable.
La petite fdle avait-elle inventé son imposture pour attirer autour d'elle un vain bruit? Mais, outre que de telles ambitions paraissent peu pfobables dans une rustique gardeuse de brebis, comment expliquer l'indestructible unité de son récit, comment expliquer que son désintéressement s'étendît jusqu'aux membres de sa famille, tous si indigents, et por conséquent très-
ientés sans doute d'exploiter la foi aveugle des multitudes?
M. Jacomet n'était pas homme à reculer pour quelques objections insolubles, et il attendait avec confiance les événements, ne doutant nullement qu'ils ne lui réservassent un triomphe d'autant plus glorieux qu'il aurait été plus hérissé, dès l'abord, de difficultés et d'obstacles.
YI
La nuit avait mis fin aux agitations de tant d'esprits si divers, les uns croyant à la réalité de l'Apparition, les autres restant dans le doute, un certain nombre niant résolument. L'aurore allait se lever, et l'Eglise universelle, sur toute la surface du globe, murmurait au fond des Temples, dans le silence des Presbytères déserts, dans l'ombre peuplée des Cloîtres, sous la voûte des Abbayes, des Monastères et des couvents, ces paroles du Psalmiste dans l'office des Matines : Tti es Deus qui facis mirahilia, Notam fecisti in populis virtutem tuam... Yideruntte aquœ. Deus, videruntte aquœ, et timiierunt, et turbatœ siint abyssi. «Vous êtes le Dieu « qui faites des merveilles. Vous avez montré votre (( puissance au milieu des multitudes... Les eaux vous ({ ont aperçu, Seigneur^ les eaux vous ont aperçu; et elles « ont tressailli en votre présence, et les abîmes en (( ont été troublés *. »
Bernadette, arrivée devant les Roches Massabielle, venait de s'agenouiller.
i. Ordo de 4858, 25 février. Jeudi de la \^^ semaine de Car<^me. Office de Matines. Ps. lxxvi.