‹ Notre-Dame de Montaigu [microform] monographie religieuseChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

OTRE DAME DE MONTAIGU ! Quels SOU-

venirs benis rappelle ce nom ! Que de bonnes pensees il apporte a Tame !

Le temple de Montaigu est le sanctuair/e prefere de la Belgique du Nord. Aux jours de 1'enfance se levant sur la vie avec la fraicheur des aurores ; dans I'mquiete adolescence ; aux heures de felicite comme aux heures d'angoisse; pour nous-memes ou pour ceux que nous aimons, combien de nous ont pris le chemin de la sainte Montagne ! Que de fois le Seigneur nous a parle sur ces dalles creusees par'les genoux de millions de pelerins, sous ce d6me surnaturel ou Ton

eprouve je ne sais quel vital sentiment de 1'Infini! Et qui done, en revenant de la, n'a trouve la vie moins amere, 1'esperance plus facile? Quelque chose comme une calmante vision de paix etait descendu sur 1'esprit : un charme fortifiant enveloppait tout I'riomme d'une serenite qui n'est pas de ce monde.

C'etait tout ensemble une joie et un regret : une melancolie pareille a celle du Prophete- Roi, lorsqu'au retour de Sion, la bien aimee de Dieu, sa bouche s'ecriait : Que vos tabernacles me sont chers, 6 Seigneur des vertus! Mon ame se sent defaillir et se

consume du desir de vos demeures! Le

passereau s'est trouve un asile, et la tourterelle un nid pour y abriter sa couvee. Pour moi, je n'ai que vos autels, 6 Dieu des vertus....! Un seul jour dans vos parvis vaut mieux que mille des jours profanes! (Ps. 83.) N'est- il pas vrai qu'entre la nature et Tame humaine il y a des affinites mysterieuses?La terre est notre complice, a dit le poete. Est-ce sa maniere a elle de secouer son indifference

natale, de se meler aux emotions de I'homme, a ses plaisirs, a ses tristesses ?

Par son site, deja, Montaigu semblait predestine a devenir un lieu de religieuse contemplation. Son territoire appartient aux regions de la basse Belgique. Ces restes de marecages et de tourbieres, ces sables affleurants ferment 1'extremite occidentale de la longue zone traversant en echarpe la Hollande et le Hanovre, et courant jusqu'au Jutland, pour plonger profondement en haute mer, a une distance considerable des dunes.

Dans la bonne saison, surtout, le paysage general est assez pittoresque dans sa simplicite, et d'un aspect qui tantot appelle le cantique joyeux, tant6t la grave meditation. Des coteaux voisins, comme de la tour terrassee de 1'eglise , on voit , du cote de 1'ouest , les meandres du Demer se perdant par de vastes prairies, irregulierement bordees d'ormes penchant au hasard leurs grosses tetes chauves soudees a des troncs noueux. En carres inegaux s'etendent les champs de trefles, de

bles et de colza. Des bailments a moitie ecroules de petits convents autrefois prosperes, maintenant envahis par la mousse et les graminees ; les nombreux moulins tournant dans les vapeurs eclairees du matin ; des vergers en pente et de blanches fermes se detachant sur 1'ombrage des aunes et des chataigniers ; les maisonnettes des cultivateurs assises au flanc des routes profondes ; et, sur le parcours des sources, quelques vannes bavardes ecumant entre de vieilles roues a auges; tout cela forme un tableau varie, etplein de cette grace naive qu'aimaient a reproduire nos vieux maitres flamands.

D'un cote de la petite riviere se dessinent les versants du Hageland, la region des haies, longtemps oseraies steriles, aujourd'hui champs cultives et de franc rapport. Du bord oppose se profilent, comme des dunes, les premieres ondulations du sol campinien.

Le long- du Demer, voila Sichem avec ses paturages superbes et sa celebre Tour de Marie (ZMarientorn, Maegdentorn), curieuse

ruine, jadis phare et bastion, dernier vestige de la prosperite de la petite ville avant les troubles religieux du xvi e siecle. La belle fleche gothique percant les talus gazonnes des fortifications environnantes, c'est le clocher de Saint-Sulpice de Diest. La bas, au-dessus des aiguilles des sapins, s'apercoivent la tour de 1'eglise abbatiale d'Averbode, les clochers d'Aerschot, de Lierre, d'Anvers, de Malines, les six tourelles de I'h6tel-de-ville de Louvain. Au dela de Diest, ces parallelogrammes rouges, etincelants au soleil, sont les baraquements du camp de Beverloo. De quelque cote que 1'oeil s'egare, il ernbrasse un vaste cirque de bois, de coteaux, de plaines; on dirait d'un ocean de verdure et de sable, ou se dressent de loin en loin, ainsi que des mats de navires, lesfaites de quelques eglises villageoises. Nous sommes en pays de sapinieres. Elles forment, par intervalles, comme une suite continue d'amphitheatres, dont les nuances vont du vert noiratre jusqu'aux teintes opalines et chatoyantes de 1'aigue-marine. Au

.premier plan, les arbres nains couvrent les monticules de leurs panaches circulates, sur lesquels les rayons se dispersent en cascades de bronze et d'or; puis, ce sont de larges eventails attaches a une tige flexible, et continuellement oscillants sous le souffle des brises. Au-dessus, les sveltes futaies semblent des nefs vegetales : le jeu de la lumiere et des ombres varie a chaque instant les arabesques des rameaux, vivement estompes sur le ciel profond, entrevu aux percees des branches. Ces feuillages fermes et nettement decoupes se marient bien avec le sol ferrugineux ouverdatre. A ces arbres, qui ontquelque chose de rigide et de metallique, convenaient ce terrain mineral, ces escarpements hardis, subitement mines en dessous, sillonnes de crevasses, et que baignent parfois des criques limoneuses, herissees de quelques touffes de roseaux roussatres.

Un peu plus loin Ton decouvre la bruyere, avec sa vegetation violacee et glauque. Tantot les sables d'ocre s'enfoncent entre les brous-

sallies; tant6t ils s'aventurent parmi les ornieres humides et les sentiers nes a l-'improviste, et tout de suite disparus dans 1'enlacement des petits joncs, des mousses et de la flambe des marais. Deja aux confins de Montaigu, dans la direction de Schoonderbueken, commencent Tisolement, 1'envahissante tristesse des prochains deserts. Aux pelouses humides des anciens polders du Demer succede une terre moins grasse, presque rocallleuse, dure au pied, apre a 1'oeil. A peine, entre les sapins, la petite fleur grisatre de I' Erica cinerea et quelques renoncules blanches egayent la monotonie des plaines. Des amas de tourbe, disseminee a fleur de sol, attestent qu'aux temps prehistoriques, la mer avait pousse sur toute cette partie de la Belgique un golfe avance.' Elle ne s'en retira, sans doute, que'vers la periode comparativement moderne ou se rompit la bande etroite de sable qui joignait la France a 1'Angleterre, de 1'avis de geologues celebres.

Apres la devastation de la conquete romaine,

le prefet des Gaules, Agrippa, avait jete a travers les bois et les marecages le premier reseau des anciennes voies militaires, dont quelques vestiges subsistent encore. Ce ne fut qu'au xn e siecle, toutefois,que les solitudes de la basse Belgique devinrent moins sauvages.

Jusqu'alors, disent les annalistes, la Toxandrie ou la Campine, cornme elle fut appelee au xm e siecle, n'offrait que marnieres sans bornes, brulees par le soleil, infestees de brigands.

Dans ces steppes arides, on reconnaissait les marais.ou, sans doute, s'etaient refugies les rares survivants des Eburons, apres la victoire sanglante de Cesar. La s'etaient fixees plus tard les tribus germaniques des Toxandres qu'avec les Tongres, les Suniques et les Bethases, les empereurs avaient appelees dans la Gaule decimee, pour y fonder des colonies nouvelles. La, enfin, se serait cantonnee une autre confederation portant le nom de Francs-Saliens, du vocable latin de Sala, 1'Issel, fleuve Saxon pres duquel ces barbares s'etaient d'abord etablis. Reunis aux Beiges et

aux Remains, pour repousser 1'avalanche des emigrants d'outre-Rhin, les Saliens s'etaient bient6t constitues en ligue independante , avec les Toxandres et les peuplades voisines. Vers 422, ils auraient tenu, dans les plaines qui s'etendent aujourd'hui entre Halen et Herckla-Ville, une grande assemblee, pour decider du mode de gouvernement. Le regime monarchique y aurait ete adopte. Des chroniqueurs voulaient que Pharamond fut le premier de leurs rois, appeles chevelus pour leurs longs cheveux ftottants. Quoi qu'il en soit de ce personnage legendaire, on a pretendu que les Saliens se seraient construit un peu plus tard le camp retranche de Dispargum, non loin de 1'emplacement actuel de Diest. Cest. le sentiment d'historiens illustres, contredits, il est vrai, par des erudits d'une egale autorite. De 1'avis des premiers, les Francs se seraient elances de la, vers 439 ou 442, pour envahir Tournai et Cambrai, et etendre leur domination jusqu'a 1'embouchure de la Somme. Ce jour fut la fin de la dictature des Remains dans la

Gaule : elle avait durepres de cinq cents ans(i).

Ainsi, la region ou devaient un jour s'elever des villes prosperes etait encore, dix siecles apres la conquete romaine, un desert mal fame.

En 1136, Arnold I, seigneur de Diest, fonda a Averbode 1'abbaye de Premontres, florissante encore aujourd'hui. Les enfants de Saint Norbert firent a Averbode ce qu'ils avaient fait a Postel et a Tongerloo. Us defricherent les marais, convertirent en viviers les eaux stagnantes, feconderent la foret vierge. Sans les hommes blancs du monastere, la Campine serait une fondriere, cachant une fievre dans chaque marais, une embuche sous chaque taillis.

Plus qu'aucune localite du pays, Montaigu doit tout a la religion du Christ. Ici encore, de

(i) Voir la belle notice de M. Edward van Even, archiviste de Louvain : Geschiedenis der stad Diest. Diest, Havermans, 1847, p. 52 sqq. Schayes. La Belgique avant et pendant la domination romaine, 2 e edition, MuquanJt, 1877, tome III. Raeymaekers. Het kerkelyk en liefdaedig Diest, p. 223 .

1'autel est sortie la cite; de la maison de Dieu, la maison citoyenne.

Au commencement du xvn e siecle, la future petite ville n'etait qu'un plateau inculte, seme de cailloux et qu'a peine, de distance en distance, surplombaient quelques maigres peupliers. Le concours croissant de pelerins accourant en foule aupres dune statuette de Marie, qu'on y venerait depuis des siecles, fit donner au hameau la qualite de ville en 1606. Sur Tordre des archiducs Albert et Isabelle, elle fut, a cette epoque, munie de trois portes fortifiees, dont le souvenir s'est perpetue dans le nom des rues de Louvain, de Sichem et de Diest, baties sur leur emplacement. La forme de la cite rappelle sa consecration a la Reine du ciel, dont elle porte 1'image dans son blason. En 1607, 1'archiduc Albert fit batir Montaigu sur le plan d'une etoile a sept pans. Dans leur candeur, les historiens du temps observaient a ce sujet que le nom hebraique de {Marie signifie Etoile de la mer'! Les avenues qui figuraient les rayons furent

plantees d'une double rangee d'ormes. En 1620, sur la requete du conseil de Brabant, les archiducs entourerent 1'enceinte de fosses et de remparts. Comme les portes de la ville elles-memes, ces modestes travaux de defense furent demolis vers la fin du siecle dernier. Montaigu presentait ainsi 1'image d'un jar din ceint de murs (Hortus conclusus), ainsi que 1'appela un jour 1'archiduc Albert, lui donnant avec bonheur un titre poetique de la Vierge sainte.

C'est assez de considerer le beau plan grave sur cuivre, en 1660, par Conrad Lauwers de Malines, pour se convaincre que la physionomie de la petite ville a peu change depuis cette epoque. A 1'ouest s'etendent de vastes terrains voues a la culture : ils appartenaient jadis aux fermes des Oratoriens, desservants de 1'eglise (Hortus orator it). Ces champs confirient a des allees naguere encore plantees de frenes, de sapins et d'acacias, mais que 1'indifference du public a condarrinees a perir. Du sommet, Toeil embrasse

presque toute la lisiere de la Campine brabanconne. Une porte spacieuse en pierre blanche ; un avant-corps de ferme ; les solides murs d'enceinte, et une citerne abritee par un pavilion delabre, voila tout ce qui reste du monastere. Le touriste heurte a chaque pas les enormes caves voutees, maintenant effondrees, ruines de 1'oeuvre humaine, sitot decrepite a cote de la nature eternellement jeune et feconde !

Sur la colline, vers le sud, Ton voyait du temps de 1'historien Sanderus, un ermitage entoure d'un bosquet d'ormes et d'une chapelle assez spacieuse (tMons cum eremitagio et sylvula). Ces retraites solitaires autour des monuments sacres etaient nombreuses, autrefois, dans notre religieuse patrie. Involontairement, le voyageur evoque du souvenir 1'oratoire, la fontaine et 1'atelier de I'humble reclus qui, sans doute, fabriquait la ces menus objets de devotion qu'aiment a emporter avec eux les pieux pelerins. Un chemin profond a pris la place du petit ermitage.

Des chaumieres basses dont le toit de mousse retombe comme un capuchon jusqu'aux carreaux verdatres; des huttes de planches, chaque jour plus rares, y abritent les pauvres habitants, constructeurs de balais et de petites brosses de racines qu'ils vont couper dans les bois d'alentour. Du cote oppose, 1'aspect est plus gai : le pensionnat des Dames Ursulines offre aux regards sa blanche facade a clocheton. Le refectoire et la chapelle faisaient jadis partie du college ou les Oratoriens professaient les humanites. Maintenant encore montent des jardins de frais rires d'enfants, et les cris animes des jeux reportent a Tame le songe sitot disparu des premieres annees.

Plus loin s'alignent les maisons particulieres. Leur physionomie est bien celle des^ anciennes habitations de nos petites villes : pignons en escaliers, tantot larges, tantot aigus ; portes lardees de gros clous ou s'ouvrant a hauteur d'appui ; fenetres glissant entre des- coulisses et disposees suivant le

caprice de la plus fantasque geometrie.

D'apres le savant archiviste de Louvain, M. E. van Even, la plupart de ces constructions remonteraient au xvn e siecle. Le badigeon et la banalite froide des batisses modernes ont efface peu a peu le caractere des maisons d'autrefois.

Parmi celles-ci, Ton distingue I'hotellerie de la Toison d'or, en face du portail de 1'eglise. C'est une propriete de la noble famille d'Arenberg. La maison de 1'Ange (den Enghele, des chroniqueurs) existait deja en 1604, au rapport du Greffier Numan, le premier narrateur flamand des graces accordees par le Seigneur dans le Temple de Montaigu.

Dans les rues late-rales, devant le seuil d'un assez grand nombre de demeures, Ton voit s'etendre, en ete, de larges litieres de paille. Elles servent a secher les pommes de pins ramassees dans les bois. La chaleur fait epanouir les ecailles de ces combustibles excellents, et leur vente constitue

une ressource importante pour une partie des habitants.

Des h6telleries et des restaurants de bonne apparence offrent aux pelerins une hospitalite qui n'est pas sans confort. Avec un tact parfait, le clerge de Montaigu s'ingenie a epargner aux voyageurs les exactions dont assez souvent les pelerinages deviennent 1'occasion. Qui ne connait cette boheme vagabonde de quemandeurs et de mercenaires. pullulant aux abords des eglises celebres, et harcelant les fideles avec leur quincaillerie apocryphe et leurs infirmites de commande? D'accord avec les magislrats, le clerge de Montaigu a pris d'energiques mesures pour combattre un abus qui ravale la dignite des manifestations les plus saintes du culte.

Ainsi, a la faveur de la religion, Montaigu a perdu peu a peu sa sterilite primitive, mais c'est comme a regret que le labeur de 1'homme a transforme la nature, que la plaine a remplace la steppe. Par endroits, 1'inclemence native du sol reparait. Du me-

lange de la glebe et du chaume nait une nature austere en ses teintes fauves, en ses declivites bizarres. Peut-etre le touriste regrettera ici les rochers altiers des bords de la Meuse et les rives romantiques de la Lesse ou de la Semois, les riches cultures du Brabant, les vues marines de la West-Flandre !

Mais 1'intense solitude, la vaste etendue des sapinieres et des petites collines voilees de brume ont quelque chose de saisissant et de recueilli : Hmmobilite, le silence commandent la meditation, concentrent la pensee.

Dans les vagues teintes des feuillages et des campagnes reverdies s'offre a la reverie le

symbole de 1'universel renouvellement : dans 1'eclatante lumiere des etes ; sous les rayons melancoliques du soleil d'automne entre les rameaux palis, il doit faire bon s'asseoir la, a 1'ecart de la foule, dans.le calme des pensees et rintimite des souvenirs.

Comme cette paix du monde exterieur invite a la paix du dedans! Suivant notre etat d'ame, la serenite de ces campagnes trouble

ou apaise, approuve ou censure. II sort cTinfaillibles verdicts de cette impassible nature, clairvoyante comme Dieu, implacable comme la conscience. Tout coeur sensible eprouve ici la verite des beaux vers de Victor de Laprade :

C'est Dieu dans ces claries, c'est Dieu qui nous invite ;

Aliens sur les hauteurs lui rendre sa visite.

Dans 1'ombre et dans le bruit nous vivions agites ;

Montons ! loin des rumeurs et des obscurites,

La campagne sourit, lumineuse et tranqtiille,

Et son calme fait honte aux rumeurs de la ville ;

La paix de ces beaux lieux envahit tous les cceurs :

II n'est, devant ce ciel, ni vaincus, ni vainqueurs.

Qu'il est bon d'ecouter, au sortir des querelles,

Ces mille voix des champs, si bien d 'accord entre elles ;

D'entendre la nature aux pieds de son auteur,

Parler sans interprete et sans contradicteur !

C'est la qu'il faut s'enfuir pour se trouver soi-meme,

Libre de qui vous hait, libre de qui vous aime,

Accompagne du juge et du temoin secrets

Et docile a subir leurs intimes arrets.

Venez ! elevons-nous assez loin de la plaine

Pour perdre du regard la fburmiliere humaine ;

Et, d'un esprit plus calme, allons sur la hauteur,

Voir sous ses grands aspects 1'oeuvre du Createur.

A 1'air libre des champs vivons cette journee ;

De rayons et de fleurs qu'elle soit couronnee,

Et que son souvenir, dans les mois sans soleil,

Brille au fond de nos coeurs tout plein de bon conseil.

Abrites dans ces bois du souffle de la haine,

Faisons sur la montagne une halte sereine ;

Et qu'enfiu derides par ce printemps joyeux,

Nos fronts soient sans nuage aussi bien que les cieux.

Si calme est depuis longtemps la plaine de Montaigu, que Ton j oublie volontiers les luttes dont autrefois fremirent ses alentours. Le siege de Sichem saccagee le 22 fevrier 1578 par le due de Parme; et, en cette meme annee, le sac de Diest par les Gueux, dont un temoin oculaire Godefroid van Thienwinckel, citoyen et cure de Sichem, a decrit les horreurs; puis, les represailles des armees espagnoles; plus tard, le passage des armees de Louis XV ; la chevaleresque revolution brabangonne; les deux guerres d'invasion de la Republique francaise , toutes ces convulsions du terrible jeu des batailles semblent n'avoir laisse qu'une trace ephemere dans 1'esprit des generations. Une loi providentielle etend-elle sur les scenes de

desolation le voile d'un oubli precoce, comme, au lendemain des boucheries. renaissent sur la fosse des morts les fleurs arrosees de leur sang? Ce qui est sur, c'est qu'a Montaigu une impression domine toutes les autres : c'est la pensee de la douce Vierge dont la montagne garde le sanctuaire. Depuis longtemps, les fumees de la. gloire militaire se sont dissipees ; le fantome epique du chateau des Francs- Saliens, qui aurait ete, suivant les recits des chroniqueurs, le berceau de la premiere monarchic franque CRegnum Francice), a disparu dans la nuit des ages. A peine de ce passe la contree a conserve quelques noms topographiques dans le voisinage du Demer, comme ceux de Pres des Francs, de Pres Saliens, de Bourg et de Mont Saliens, comme rappellation de Petite-France (Klein Frankryk) donnee aux plaines qui separent Haelen de Herc^la-Ville et virent, peut-etre, monter sur le pavois le premier des Chevelus. Inhabitant a oublie le sens de ces termes, aujourd'hui simple curiosite d'erudits. Les urnes franques, les tuiles,

les poteries retrouvees a Schaffen pres de Diest; les monnaies merovingiennes, et les tumulus deterres a Lummen, a Zellick, en divers autres points du pays, n'ont pas beaucoup accru la popularite des belliqueux Saliens. Mais par chacune de ces routes, jadis pleines du tumulte des camps, se pressent de toutes les villes, de tous les hameaux de la Belgique des milliers de pieux suppliants. La maison de la priere a survecu, dans son pacifique triomphe, aux monuments de la guerre. L'image de Marie, plus d'une fois en fuite devant des hordes brutales, chaque fois ramenee par des mains fideles, leve encore son sceptre de Mere et de Reine sur les peuples agenouilles a ses pieds.

De fait, c'est un palais autant qu'un temple que la piete du peuple et des souverains de la Belgique lui a bati a Montaigu (i). Peut-etre,

(i) Les premiers dessins corrects du Sanctuaire de Montaigu figurent dans Sanderus : Chorographia Sacra Erabanti<z t sur le frontispice du livre d'Erycius Puteanus : Diva Virgo Aspricollensis, Louvain, 1822, et sur le plan de 1660.

Ton aimerait voir s'elever la un sanctaaire gothique. Cest bien ['architecture des races du nord qui convient le mieux au culte catholique. Ces edifices rattach.es au sol par leurs solides assises, mais emportes dans linfini par leurs ogives, leurs lancettes, leurs clochetons, n'expriment-ils pas, dans une meilleure harmonie, la double nature spirituelle et terrestre de rhomrne ? Les nefs profondes ou flottent les ombres, les colonnes montant d'un seul jet aux voutes, les vitraux que colorent de leurs lueurs changeantes les aurores et les crepuscules, ne sont-ils pas I'image de Tame, cherchant le reflet de I'eternite, sous la lumiere mobile de nos jours mortels? Le style de la Renaissance pourrait paraitre un peu mondain pour une basilique ou s'assemblent les pelerins. Eh ! qu'importent ces considerations, dans les effusions victorieuses de la piete? L'amour transfigure les formes, comme il exalte les pensees. II salue dans le sanctuaire ogival la personnification plastique de ses elans, de ses luttes, de ses reves d'ideal. Mais

dans la richesse et le luxe des monuments plus profanes, il trouve rembleme de 1'exuberante ardeur, empruntant toute 1'opulente variete de 1'ornementation, pour glorifier TEtre dont aucun symbole n'egale la plenitude.

C'est de ce point de vue qu'il faut juger du temple de -Montaigu. Wenceslas Koeberger, de Bruxelles, architecte et peintre d'Albert et d'Isabelle, en dessina le plan et dirigea les premiers travaux de la batisse.

L'eglise est en pierre blanche du pays. La nef circulaire est couronnee d'un vaste dome a lanterne constelle de grandes etoiles dorees, et arc-boute a de puissants contre-forts en colimagon, appuyant sur la toiture des chapelles laterales leurs larges volutes. La tour est situee derriere le chceur auquel elle est reliee par un escalier en fonte. Elle forme un carre massif a fenetres^ masquees. Bien qu'inachevee, elle est d'un effet assez pittoresque. A letage se trouvent la salle des archives et le riche tresor, dont les boiseries de chene antique sont tres remarquables.

L'ensemble du Temple, des fondements a la coupole, figure un autel immense. Le dome surmonte de la croix represente le tabernacle. Sur le sommet de chaque contre-fort se dresse une torchere.

Le portail, en hors d'oeuvre, est eleve et spacieux. II porte an pignon, entre deux candelabres, une grande statue de la Vierge Reine tenant dans ses bras le divin Enfant.

Sous 1'image, on lit ces mots du cantique de Marie : Toutes les generations m'appelleront bienheureuse ! (Ecce beatam me dicent omnes generationes). N'est-ce pas a Montaigu que chaque jour se verifie excellemment la douce prophetic? Une large fenetre occupe le milieu du fronton : elle est entouree de deux petits obelisques encadrant le nom de la Vierge.

A 1'interieur du portail, on remarque les statues des Evangelistes. Du cote droit, derriere une balustrade de pierre, Ton admire d'assez curieux fonts baptismaux (i). Le cou-

(i) La provenance de ces fonts nous semble incertaine. On a

vercle de la cuve est surmonte d'une statuette en cuivre de Marie. Un peu plus loin est un autel de marbre bleu, representant en basrelief le Bapteme du Christ, et couronne de la statue de Saint Roch, Tun des saints les plus veneres dans nos provinces.

L'autel qui fait pendant au baptistere passe pour une oeuvre d'excellente facture. Le bas-relief du retable figure le jugement dernier : les emblemes symboliques du grand jour sont vantes des amateurs. Au sommet se trouve la statue de Sainte Barbe, patronne de la bonne mort, dont le culte est si populaire en Belgique.

Au sortir du portail qui donne acces a 1'entree principale, le regard est attire par la mosai'que du pavement. Elle rayonne en forme d'etoile de marbre, du centre du temple jusqu'aux extremites. On attribue

pretendu qu'ils out etc donnes a 1'eglise de Montaigu par Albert et Isahelle. D'antre part, M. Raymaekers, le docte investigateur des antiquites religieuses de Diest, pense que le present princier serait devenu la propriete de 1'eglise Notre-Dame, en cette ville, vers 1630.

un rare merite a ce travail de curiosite et de patience. Les foules innombrables des pelerins, dont un grand nombre font a genoux le tour du choeur, ont fait perdre aux incrustations une partie de leur eclat.

Un chronogramme place pres du seuit du maitre-autel indique que ce pave, unique dans le pays, a ete renouvele en 1'annee 1825, par les soins eclaires de M. le cure Aertgeerts (i).

Six grandes fenetres correspondant a celles du dome repandent dans la rotonde une vive lumiere, que temperent, en Tembellissant encore, les six verrieres historiees et la decoration polychromee de la nef du milieu. Au dessus de la corniche, des pilastres, des cartels sculptes en saillie portent des devises de nos livres saints et le nom des principales vertus de Marie. Le lanterneau lui-meme est perce de sept petites fenetres lanceolees, symboles des sacrements divins.

(l) ECCE ISTA PAVIMENTA CURA AERTGEERTS REVERENDI NOSTRl PASTORlS RENoVATA.

Au fond du choeur s'eleve jusqu'a la voute le maitre-autel. II est de marbre precieux, et construit en style de la renaissance. A son sommet, un chene du plus beau galbe profile ses feuilles et ses glands de bois sculpte.

La tradition veut que 1'autel occupe precisement 1'endroit ou, jadis, se trouvaient 1'arbre tutelaire et 1'image de Marie. Au-dessous du chene, on remarque une arcade assez large en marbre. C'est, parait-il, 1'ancien reposoir de la statue veneree. A la place de celle-ci se lit a present cette inscription biblique, que 1'Eglise applique a Marie : J'aime ceux qui m'aiment. Ego diligentes me diligo. Fidele et chere promesse ! Que la clemence a noblement repondu a 1'amour, et la consolation a la tristesse, dans le sanctuaire de Montaigu!

Aux deux cotes du chene sont placees la statue de S. Philippe-de-Neri, fondateur de TOratoire, et celle de S. Gregoire-le-Grand, Pape et Docteur de 1'Eglise. Ces deux statues appartenaient aux Oratoriens qui desservirent Teglise jusqu'a la revolution francaise.

A droite, sur une credence de marbre noir se detache un Ecce homo en p'rofil, medallion attribue au celebre Duquesnoy, de Bruxelles.

Les artistes louent les merites de cette ceuvre d'art, que les soldats de la Republique tenterent en vain d'arracher de son massif support. Le chef ceint d'epines de Jesus est toujours la pour enseigner que le juste ne triomphe que par la patience,' et que cette vie terrestre est une lutte sans merci.

Le vaste tabernacle d'argent est plus precieux qu'elegant (i). La porte represente le bon Pasteur ramenant la brebis perdue.

Combien d'ames egarees, attirees loin du bercail par le vain mirage des seductions terrestres, Marie n'a-t-elle pas, en ce lieu beni, ramenees a Jesus, au devoir, au courage de vivre, a la joie d'esperer! Le cenacle interieur est forme de couronnes et de

(i) Du poids de cent vingt-sept livres et d'une hauteur de douze pieds, ce tabernacle a coute sept annees de travail al'habile orfevre de Malines P. Maes. II a etc paye par les offrandes des pelerins.

festons entrelaces. Au milieu, des coeurs reunis forment une guirlande, dont la partie superieure, surtout, est d'une grande richesse. C'est une serie de roses et de Us d'argent emailles de pierres precieuses et de diamants. Le long du tabernacle, des gradins d'argent supportent des candelabres d'un travail ingenieux et des vases d'epis et de raisins du meme metal. Comme le tabernacle, ces ornements sont d'un prix considerable, mais d'une forme un peu lourde.

Tous, d'ailleurs, ^sont de facture moderne.

C'est au-dessus du tabernacle que repose, maintenant, sur un petit trone d'or massif, 1'image miraculeuse de Marie portant son divin fils dans ses bras. La sainte madone n'a pas un demi-metre de hauteur ; le temps 1'a un peu noircie, mais Fexpression des traits est restee douce et gracieuse. Le nom de la Vierge se dessine en caracteres de diamant, sur un'soubassement d'argent. Les couronnes des augustes statues etincellent de pierres de prix, et de somptueux bijoux parent leurs

vetements de drap d'or. Un grand crucifix d'argent, entoure de deux seraphins en priere, achieve la decoration du tabernacle.

Le tableau du maitre-autel est une Assomption de Martin De Vos. C'est une des meilleures toiles de ce maitre renomme, et la plus estimee, dit-on, de toutes celles que renferme 1'eglise de Montaigu.

Sous le maitre-autel s'ouvre un caveau. La est la sepulture des religieux oratoriens et des anciens cures de Montaigu (i). Dans la chapelle du milieu de la nef gauche, Ton enterrait autrefois les freres du couvent et les bourgeois de la ville (2).

(1) Le registre des inhumations porte les noms suivants des anciens cures de Montaigu, avec la date de leur deces : Jacques De Coninck, 14 novembre 1654; Andre Florent Waterloop, 1656 ; Michel Wendelin, 16 aout 1658; Adrien De Vos, superieur, 1685; Joseph Jonarts, cure, 1754; Pierre De Vryter, superieur et cure, 1726 ; Pierre Wauters, sacristain de 1'eglise,. 13 mai 1759.

(2) On cite parrrii les sepultures privees celle de la famille De Mai, vis-a-vis de la grande porte de 1'eglise ; celle de la famille De Vos au cote gauche ; et celle de la famille Boschmans, au cote droit. (Voir Notice de M. 1'abbe Deckers, P- 97-)

Les petites nefs laterales autour du d6me renferment, separes par des piliers de cuivre et de larges arcades de marbre, six autels.

Ceux-ci forment autant de chapelles enrichies de tableaux de Theodore Van Loon, Tun des plus habiles peintres bruxellois du xvii 8 siecle. Ces toiles sont dues a la munificence des princes Albert et Isabelle.

Concues a la maniere de Maratti, les compositions de Van Loon allient 1'eclat de la couleur flamande au mysticisme de 1'ecole espagnole, dont elles n'egalent pas cependant le sentiment religieux. C'est, parfois, la suavite de Murillo avec des coups de pinceau derobes a Rubens. En six toiles de vaste dimension, Tartiste a rappele les grands evenements de Thistoire de Marie. Zacharie revelant a Elisabeth la prochaine naissance de Saint Jean-le-Baptiste; Marie aux cotes de sa mere ; la presentation de la celeste Enfant au temple; Marie adolescente, lys entre les epines ; la Naissance du Sauveur et la Purification : tels sont les sujets traites par Van

Loon. Les deux derniers sont peints avec une hardiesse pleine de vigueur et un realisme qui n'est pas sans originalite. La scene de la Purification presente des tetes d'adolescents ravissantes d'expression et de beaute. Dans le premier des tableaux, le mouvement des draperies, la pose du grand pretre, encore sous le trouble de 1'extase et annoncant a sa femme le secret de 1'avenir, 1'attitude d'Elisabeth, sont d'un effet tres puissant.

A cote de ces toiles remarquables, les connaisseurs admirent, dans la chapelle voisine du maitre-autel, le grand tableau de M. Hendrickx, d'Anvers, representant la ceremonie du dernier couronnement de la sainte Image de Montaigu, le 25 aout 1872. L'artiste a choisi le moment ou Mgr I'archeveque de Malines pose sur la veneree statue de Notre- Dame du Chene le diademe d'or. La largeur de la facture, la correction du dessin, aussi bien que la grace des poses et 1'entente des groupes, dont les personnages sont autant de portraits fideles, font honneur au maitre

eminent que recommandent deja des oeuvres celebres. On reconnait la 1'auteur de Tadmirable Chemin de Croix de la cathedrale d'Anvers.

Entre les autels lateraux sont appendus des trophees de bequilles et d'instruments de souffrance, des cierges gigantesques, des milliers d'ex-voto et d'ecussons, portant jusqu'au sommet des voutes les temoignages de la bonte de Marie et de la gratitude de ses enfants.

A 1'entour du choeur, des niches gardent les statues des prophetes, avec des inscriptions tirees des sacres oracles en 1'honneur de la liberatrice des fils d'Adam. Ce sont la encore des presents de leurs Altesses Serenissimes.

Le buffet d'orgue au-dessus de la porte d'entree, flamboie de grands feuillages dores, d'une hardiesse puissante (i). Les confes-

(i) .C'est 1'oeuvre de maitre Van Genechten de Meerhout. L'orgue lui-meme passe pour 1'un des plus puissants qui soient sortis de la celebre maison Van Petegliem, de Gand.

sionnaux sont d'un modele austere et imposant (i). La chaire de verite appartenait jadis a Tin monastere de Louvain (2) ; elle detonne par ses proportions mesquines sur la majest6 des autres ornements.

Au rebours des constructions nues et banales de certains batisseurs d'eglises, nos peres aimaient a preter aux dependances du sanctuaire une decoration sobre et severe. Dans le symbolisme liturgique, la sacristie rappelle les mois de mysterieuse attente qui" precederent la venue du Redempteur. A Montaigu, cette partie de 1'eglise, bien qu'un peu exigue, est remarquable par ses boiseries de chene .chargees de bas-reliefs. Les bustes des docteurs de 1'Eglise enchasses dans des medallions et le tryptique de la porte, le Christ enseignant les foules, presentent d'excellentes qualites (3).

(1) Us ont etc sculptes par maitre Dieljens, de Grobben donk.

(2) Probablement i 1'eglise des Augustins, aujourd'hui demolie.

(3) Tout cela est 1'ceuvre du peintre anversois, M. J. Van Oolen.

C'est dans cette piece que Ton conserve 1'autel de la petite chapelle de pierre, dont le temple actuel a pris la place. II est en style de renaissance, de facture simple et correcte. A droite, on admire un tableau de la Nativite execute sur cuivre : on le dit fort ancien. A gauche, un petit Ecce Homo peint sur bois attire egalement les regards de 1'artiste. Ce sont des ceuvres de maitres inconnus.

Derriere la sacristie s'etend un double couloir, aujourd'hui hors d'usage. II servait de communication souterraine entre le sanctuaire et le couvent des Oratoriens qui le desservaient. L'on vante les guirlandes et les festons qui ornent ce reduit :.ils paraissent remonter a la fin du xvn e siecle.

Sous les murs du temple dorment les morts, comme sous le regard de Marie. Les pelerins voient se dresser a chaque pas les croix et les pierres tombales de ceux qui furent, avant eux, voyageurs sur cette terre

ou passent, comme des ombres, les generations rapides.

Dans les enclaves exterieures des contreforts ont ete construites six chapelles dont les autels offrent, en bas-relief, quelques scenes de la vie du Sauveur. Plus bas, sur la montagne, entre les ombrages des frenes, des ifs et des sapins, sont etagees les stations du chemin de la croix taillees en pierre blanche par un statuaire de renom, M. Geerts, de Louvain. L'on vante beaucoup la chapelle du Saint Sepulcre situee visa-vis de 1'ancienne porte d'entree de FOratoire. Le Christ couche au tombeau est cite comme un chef-d'oeuvre.

Rien de touchant comme 1'exercice de la Voie douloureuse a Montaigu : chaque vendredi, la clochette du soir appelle les fideles de sa voix connue. Sous les arbres de la colline se forme le cortege des croyants, que les Pretres conduisent en chantant aux emouvantes etapes du grand mystere d'amour.

Avant de descendre du calvaire, on se reu-

nit dans le Saint Sepulcre ; Tencens fume, la foule se prosterne et 1'officiant la benit avec la Relique de la Sainte Croix.

A 1'entour de Feglise et du cimetiere, sur de vastes gazons entretenus avec soin, les etrangers remarquent une jolie plantation d'acacias, de saules et de petits chenes. Elle est disposee en forme d'etoile, comme la commune tout entiere, et n'occupe pas moins d'un demi-hectare de terrain.

Tous les chemins convergent au temple.

Chaque sentier conduit a 1'autel du Chene.

Marie est bien vraiment le centre de cette terre consacree qui n'existe que par elle!

Aux jours des processions, quand affluent a Montaigu des milliers de pelerins, ceux-ci se dispersent par groupes sur les pelouses voisines de Teglise, pour y prendre un repas frugal et gouter quelques moments de repos. Le coeur se sent doucement emu a 1'aspect de ces nombreuses caravanes, reunies dans la fraternite cordiale qu'une piete commune engendre d'elle-meme.

L'enceinte de la plantation est entouree d'un grillage en fer battu aux lances dorees, digne de ce square gracieux.

Du cote gauche, a 1'entree principale, regne un ample reservoir, amenage avec beaucoup de gout. IL fait pendant a une citerne en forme de petit chalet, portant a son faite les jolies statues d' Albert le bienaime et de Saint Joseph. Rien d'agreable a 1'oeil comme les ombrages de cette source, cadre pittoresque du sanctuaire de Marie.

Quand on les contemple, par une fraiche matinee de Mai, involontairement on songe aux enluminures des Missels d'autrefois, ou quelque artiste fervent a retrace, dans la combinaison des nuances les plus suaves, la paix de 1'immortelle cite des saints, batie comme par la main des anges, au sein des palmiers, des roses et des lys, sur le bord des fontaines, dans 1'azur immacule.

Mieux encore que les autres edifices couronnes de la majeste des siecles, les monuments de la foi ont le don de transpor-

ter les ames. Ces chapelles, ces stations du Calvaire disseminees sur la montagne semblent penetrees des prieres, des larmes et des esperances de millions d'adorateurs.

Suivant 1'epoque et les saisons, le sanctuaire semble sourire ou pleurer, parler de joie, ou respirer la terreur et la penitence.

Ici de toutes parts, la piete deborde. Sur les murs d'enceinte on lit des initiales de pelerins, des noms de jeunes ecoliers venus la avec leurs maitres. L'homrne airne a tracer ainsi un point de repere dans sa vie errante et fugitive, a fixer pour un instant 1'incessant tourbillon qui 1'emporte, a travers mille deceptions, du berceau a la tombe. Puissent du moins, aux temps de 1'avenir, ces inscriptions des jours heureux n'apporter aux visiteurs de Notre-Dame-du-Chene d'autre tristesse que la melancolie des souvenirs, et le regret de cette belle jeunesse, que rhomme n'apprecie bien qu'apres son irreparable fuite!

Que Ton comprend bien a Montaigu la

raison du culte et le symbolisme eloquent de nos temples ! Tous les etres vivants, observent les sages, portent en eux un infaillible instinct, qui les porte a realiser leur destinee. Voila la plus certaine, la plus irrecusable loi de la creation. Or, quel est 1'objet des aspirations indomptees de Tame humaine? De 1'aveu des maitres, c'est 1'ideal, 1'absolu, sous la forme vivante de 1'infinie realite. Ce que 1'homme cherche, dans 1'ardente angoisse de ses desirs, c'est la communion avec la Divinite par le mutuel commerce de 1'amour, de la priere, et de la protection. Avec des erreurs et des ombres de detail, n'est-ce pas la le fond commun de toutes les religions, des systemes de la barbarie comme des croyances les plus elevees?

Le cri de I'humanite vers Dieu, vers une existence meilleure dans une duree sans terme, ne saurait etre une illusion! Autrement il faudrait admettre pour 1'homme, le plus parfait des etres vivants, une exception que rien ne justifie dans la nature harmonieuse, nous revelant dan's toutes les especes vivantes une

tendance certaine vers leur fin reelle. Des lors, le service du Dieu vivant vers lequel aspire 1'humanite, et rimmortalite heureuse dans la possession de 1'eternelle beaute, sont le supreme but de notre apparition ici-bas, la clef de voute de toute 1'existence spirituelle.

Quoi d'etonnant que la Divinite s'incline vers rhomme qu'elle a doue de cet invincible besoin d'elle-meme ? Quoi d'etrange qu'elle se decouvre au monde et dans les spectacles de la nature, et dans la lumiere plus radieuse de son propre temoignage, etendu par la tradition a tous les peuples, et aussi par des graces de choix accordees a des centres speciaux de vie - religieuse, que la ferveur des croyants a prepares a ce bienfait?

A Montaigu, la religion nous apparait a chaque pas, dans la plenitude de ses mysteres, avec sa complete et surnaturelle organisation. Dans la chaire sainte retentissent, plusieurs fois le jour, des exhortations a la conversion du coeur, a la joie en Dieu, a 1'amour des hommes. Les tribunaux de la misericorde

parlent aux voyageurs de pardon et de courage. La table du saint banquet les con-vie a s'unir au doux Sauveur, present sous les aliments symboliques de la vie.

A la vue des milliers d'etrangers reunis dans une meme foi, Tegoisme de la pensee individuelle s'efface, et devant la conscience surgit la magnifique image de la fraternite catholique.

Ah! c'est sous la coupole du temple brabancon de Marie que le plus eloquent des hommes aurait voulu prononcer son imperissable discours sur 1'union de tous les Chretiens dans le Christ : Oh ! faites silence ! j'entends au loin et tout proche, du sein de ces murailles, du fond des siecles et des generations ; j'entends des voix qui n'en font qu'une, la voix des enfants, des vierges, des jeunes hommes, des vieillards, des artistes, des poetes, des philosophes, la voix des princes et des nations, la voix du temps et de 1'espace, la voix profonde et musicale de 1'unite ! Je 1'entends ! elle chante le cantique de

la seule societe des esprits qui soit ici-bas; elle redit, sans jamais avoir cesse, cette parole, la seule stable, et la seule consolante : Je crois a 1'Eglise une, sainte, catholique, apostolique. Credo! (i).

Ainsi, d'une maniere complete, le catholicisme reunit la double manifestation du sentiment religieux. L'homme qu'une delicate culture d'esprit dispose a ces communications elevees, aime a s'unir avec la Divinite dans la contemplation des beautes creees, dans 1'austere effort de la conscience vers le devoir et vers le bien. L'Esprit de verite a consacre cette forme de la priere. Dans presque tous ses chants, le Prophete-roi invite les soleils lumineux, les oiseaux rapides, les fiers quadrupedes des forets et les habitants des mers a celebrer le magnifique Createur. Un mystique des ages de foi, resumant d'une parole energique la doctrine des Docteurs, appelle la nature 1'Evangile corporel de Dieu (2). Qui n'a

(1) Lacordaire. Conference 29.

(2) Heribert de Boscham.

lu les ravissantes poesies inspirees au doux Saint Francois d'Assise par le spectacle des images, trones flottants de llnvisible, des rossignols buvant dans la rose ou le lys les rosees du ciel, des agneaux bondissant le long des sources? Heureux celui dont Tin chaste enthousiasme ouvre Tame a toutes les ravissantes choses, a chaque harmonic de 1'art, a toutes les melodies interieures ! Plus heureux le coeur qui, sous le voile des creatures, entrevoit la main du Pere celeste, ornant avec une opulence sans rivale ce sejour terrestre que TEcriture appelle une tente voyageuse. Le site de Montaigu parle admirablement a 1'ame, suscite de-douces et vivifiantes pensees. Mais a c6te de ces paysages initiateurs, le Temple n'est pas de trop! Les temples, s'ecrie un sympathique et profond ecrivain, sont les lieux d'appel qui rassemblent les coeurs que les chagrins surchargent ou que les plaisirs du monde ne peuvent combler. II y a les champs, les bois, le desert, ou le religieux, agenouille sous le dome du ciei, s'incline

devant 1'amour infini, niais la solitude repugne aux hommes ; leur faiblesse les oblige a se reunir pour prier en commun, fraternellement (i).

Quoi de plus vrai !

Dlnstinct, 1'homme ne cherche-t-il pas a circonscrire, a delimiter, avec une sorte de preference, jalouse, les lieux auxquels 1'attachent des liens sacres? La tente du nomade et du patriarche, le foyer de la race civilisee n'enferment-ils point les chers objets de Taffection entre des barrieres qui les isolent du reste du monde? Toujours le cceur consacre, . separe ce qu'il aime ! Ainsi, dans i'immensite de 1'espace, nous elevens au Seigneur un sanctuaire qui, a certaines heures, epure la pensee en la concentrant davantage, en reunissant dans une meme enceinte les augustes souvenirs, les symboles veneres.

Partout, suivant la parole des Livres saints, le temple apparait comme Thabitacle priviiegie, ou le Dieu invisible s'incline vers Thomme

(i) O. Pirmez, i Heures de solitude . 3 edit. p. 36.

et converse avec lui. Rien de surprenant que le fidele se complaise a parer de riches tresors ces tabernacles cheris! Le Tres-Haut n'y repose-t-il pas ? Le chretien, dans Marie, ne salue-t-il pas la Mere terrestre de 1'eternel Fils de Dieu ? II purifte son ame pour ]a rendre digne de Jesus et de la Vierge immaculee, mais son coeur ne peut se contenter de cet hommage. A la pompe des ceremonies, aux merveilles des arts, a la nature entiere, il demande toutes leurs gloires, pour exalter le Maitre de 1'univers, pour honorer Celle dont sa foi proclame la grandeur inegalee !

La religion, si elle est autre chose qu'un vain mot, ne saurait etre un ensemble de regies et de maximes abstraites; autrement, elle se confondrait avec la science, avec la philosophie, et sa mission ne serait plus d'instituer entre les croyants et Dieu un lien de vivante federation.

Depuis Torigine, le Createur a communique avec 1'homme , non seulement par

le sentiment interieur et par la secrete ado-

ration, mais encore dans des rites corporels,

transfigures par 1'invisible idee qu'ils recou-

vrent. Dans le Testament ancien, des visions,

des propheties, apportaient a la terre les

conseils du cieL Aux jours de 1'Alliance nou-

velle, les manifestations surnaturelles pou-

vaient-elles manquer a 1'Eglise ? Dans chaque

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