‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 7 sur 29 · LES ROIS OUI S'EN VONT · texte numérisé non relu

LES ROIS OUI S'EN VONT

la loi comme d'une forteresse. Où sont-ils allés? se réunir à nos ennemis. » Les intentions de ce voyage étaient claires. Toute F Europe monarchique frémissait de colère contre la France. Les premiers actes de l'Assemblée nationale avaient jeté la terreur dans toutes les cours. Une armée d'émigrés s'était formée sur nos frontières. La vieille France s'était exilée; la famille royale s'exilait avec elle. « Passe encore, s'écriait-on, si Louis XVI et sa femme avaient quitté de bonne foi un pays dans lequel manque désormais l'air vital de la royauté; mais ils ne s'éloignent que pour revenir. Ils reviendront à la tête d'une noblesse exaspérée par sa défaite, à la tête des armées étrangères. La Révohition est menacée : aujourd'hui, demain peut-être, on la sommera de se rendre ou de subir les horreurs d'un siège. »

Si graves que fussent les conséquences de cette fuite , les faubourgs de Paris en prirent leur parti gaiement. S'il faut soutenir la guerre avec toute l'Europe et avec une partie de la France qui se déclare elle-même étrangère, on la soutiendra. L'invasion menace; on défie l'invasion, a A nous les piques! nous aimons mieux une déclaration de guerre que la trahison I Que l'Europe avance, si elle l'ose. Nous avons creusé dans les ruines le fossé qui nous sépare à jamais de l'ancien régime. Ce fossé-là vaut mieux que celui de la Bastille I »

A tous les points de vue, ce départ nocturne, furtif, clandestin, fut une faute irréparable. Le Roi avait essayé de sauver sa tête : il perdit le trône. L'avenir

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dira d'aillenrs qu'il ne sftuvail ri«B. Celte désertion volontaire devait être interprétée coausie une abdicatioB. Louis renonçait à k eouronne^ et il y renonçait dans les eirconstaoces les plu» funestes. Go n'était plu» le Roi constitutionnel de la France, c^ était le Roi des énoigréSy le Roi de la contreHrévolutioa^ le Roi de l'étranger. On s'accoutuma, pendant trois jours — trois, siècles alors, — à se passer de lui. Les Tuileries vides furent violées. Le peuple reconnut par lui-^nénie le néant que contiennent les denteures royales. Les insignes de la monarchie tombèrent anx nuiins de la foule, qui se les partagea avec dérision. Des> mots irréparables ftirent prononcés par une presse dont rien ne limitait plus l'audace. La déchéance du pouvoir royai était consommée. L'illusion de Louis XVI fut de croire qu'il y eût place en France, dans ce moment-là, pour une autre royauté que la royauté constitutionnelle. U fallait accepter le trône tel que la Révolution l'avait placé, ou en descendre. Reconquérir le passé, quel rêve! Déjà les terres du clergé et de la noblesse étaient passées entre les mains des paysans, vassaux hitf, propriétaires aujourd'hui, soldats demain. La coalition des rois de l'Europe pouvait peut-être forcer les cit»* délies, fouler et déshonorer le sol national, abattre les têtes des demi-dieux de la Constituante; ce n'était rien encore : il fellait ressusciter la vieille France. Ou oubliait que de par les philosophes les miracles n'étaient plus même permis à Dieu, et Dieu s'était tourné du côté de l'avenir.

L£S ROIS QUi S £N VONT.

tt Le Roi est arréié t » Cette nouvelle suivit de près la première y et couronna la victoire de la nation. Une petite municipalité, forte delà loi, avait mis la main sur le chef de l'État. Les gardes nationaux avaient désarmé les gardes du corps. Louis XVI, surpris, découvert, convaincu de tentative d'évasion, allait être ramené à sa prison des Tuileries par tout un peuple indigné.

Quelle humiliation jetée sur une échelle de quarante lieues! Les paysans accourent sur la grande route pour voir le Roi, je me trompe, le malfaiteur I Parmi ces paysans, il en est que la Révolution a enrichis; dans ce carrosse qui roule au milieu d'un flot de pouts&îère et de malédictions, ils voient passer l'ami des émigrés, le représentant du parti féodal, qui a pour ainsi dire transporté ses châteaux à la frontière. La t^re, nouv^efiftent dépecée, occupée par les mains kborieuses des nouveaux maîtres, — ses enfants, — la terre se soulève sous les pas de la contre-révolution qui vient de se démasquer. Le respect du rang, du malheur, de la vertu personnelle, la pitié pour une fenune et pour un enfant, tout est oublié. L'intérêt ne connaît point l'attendrissement : du jour où les masses campagnardes, égoïstes par instinct, par calcul, par habitude du dur travail, virent dans le Roi le hérmit de l'invasion

étrangère, le restaurateur de Fancien régime, rhomme qui voulait rétablir les dîmes et rendre les biens aux émigrés, l'indignation ne connut plus de bornes. 11 fallut boire l'affront jusqu'à la lie; il fallut courber la tête sous cet océan de murmures, de curiosité indiscrète, de sombre colère.

Ce n'est pas tout : la famille royale devait traverser Paris. Les grandes villes, plus éclairées que les campagnes , ont un sentiment plus délicat des convenances ; mais leur ressentiment n'en est que plus amer sous le calme. Traverser l'insulte, c'était affreux; mais traverser le silence ! Il le fallut pourtant.

Le peuple ne se découvre plus devant le Roi , devant la Reine. Le dernier artisan des faubourgs est devenu grand d'Espagne. Le Roi passe, nul cri, nulle émotion apparente. Qu'il aille! C'est ici le vrai Calvaire de la royauté.

Le chemin de l'échafaud sera moins hérissé d'épines. Accourez, ombres du dix-septième siècle I accourez, Bossuet , Saint-Simon , Condé , vous tous qui avez vu la royauté triomphante, et voyez maintenant ce qu'elle est !

On peut fuir le bagne, la prison, la potence ; mais le trône, non : les rois sont enchaînés au souverain pouvoir; le peuple les garde à vue; il surveille dans les Tuileries l'otage de la Révolution.

Un des torts de la conduite du Roi fut de susciter un parti qui jusqu'alors ne comptait pas dans la nation. Ce parti se réunit au Champ de Mars. 11 y trouve encore debout l'autel de la patrie. Sa puissance numérique est

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