CHAPITRE IV
Inconvénients déplorables des paroisses mixtes aux Etats-Unis, surtout pour les Canadiens.—Collecte faite immédiatement pour l'achat des vitements sacrés —Conseil de paroisse, —Attributions de ce Conseil.—La Salle d’Horticulture retenue pour l'office du dimanche et les réunions de la nouvelle paroisse canadienne.
Relativement au passé, jusqu’au moment où ils se détachaient ainsi de la paroisse Sainte-Anne, les Canadiens avaient-ils à se plaindre ? Les avait-on négligés ? Avait-on usé à leur égard de mauvais procédés ? Nous pouvons dire que non ; et nous devons cette justice et au clergé de Worcester, au Révérend J. J. Power, curé de Sainte-Anne, en particulier, et à nos compatriotes, qu'il ne fut proféré en effet aucune plainte. Nulle part on ne les avait mieux traités qu'ici; et il ne manque pas de colonies canadiennes qui eussent pu ou qui pourraient encore aujourd'hui envier leur sort. Ils appartenaient à la paroisse Sainte-Anne, avaient, comme nous l'avons dit, commencé l’œuvre, continué à y contribuer ; pouvaient y retenir des bancs, avaient été solennellement invités plus d’une fois à le faire avant que la population irlandaise ne se fût emparée de toutes les places disponibles. Pour l'avantage du plus grand nombre, on n'avait pas tardé à leur offrir une messe spécialement pour eux, tous les dimanches, à huit heures et demie. Un an et demi environ antérieurement à l'époque où nous sommes, on avait commencé à faire les annonces et à lire l'évangile du jour en français, tous les dimanches, exprès pour eux. Voici à quelle occasion : Un dimanche, le curé annonce au prône—én anglais seulement, bien entendu — que la collecte du jour va se faire en faveur des séminaristes du diocèse. Cette pratique, en usage dans tous les diocèses des Etats-Unis, croyons-nous, est très-louable, et le curé ne manqua pas d'accompagner l'annonce de quelques mots d'encouragement. Un bon vieillard, qui n'entendait pas malice à la langue de Shakespeare—le mème, justement, qui avait pleuré de bonheur à la vue du nouveau missionnaire canadien — sans rien soupçonner d’extraordinaire, avec la meilleure foi du monde, dépose dans la bourse son obole d’un sou. Nous ne savons pourquoi, pour une cause ou pour une autre, bien que ses coparoissiens irlandais eussent mieux compris que lui, il arriva que la collecte ne rap-
porta que trente-cinq piastres. Comme il convenait, le dimanche. suivant, le curé se plaignit. Il avait honte, disait-il, et à bon droit, d'aller présenter de la part de sa nombreuse paroisse, une si pauvre offrande à son évêque. Au sortir de l'église, notre vieillard, sur le qui- vive, finit par découvrir ce qui en était. Il va droit au curé :—“ Je suis un des coupables, lui dit-il ; mais si je vous eusse compris, j'aurais fait mieux. Plusieurs de mes compatriotes ont dû se trouver dans la même erreur que moi et commettre la même faute. S'il vous plaisait, monsieur le curé, de nous faire les annonces en français, nous pourrions peut-être agir aussi mal, mais à nos risques et périls. Il n’y a pas longtemps, ajouta-t-il, une famille canadienne que je connais—et malheureusement ce ne doit pas être la seule—a fait gras aux quatretemps, parce qu’elle n'avait rien compris au prône. C’est déplorable, monsieur le curé. Je vous apporte ma petite offrande, la voici.
—Vous avez raison, lui répondit fe curé. Désormais, je ferai les annonces et lirai l’évangile en français pour vous autres.”
Il le fit.
I fit plus.
Après la mission de Monsieur Dupuis, il annonça aux Canadiens que tous les dimanches, à l'avenir, il y aurait à Sainte- Anne messe à huit heures et demie, avec sermon en français. L'offre était généreuse. Elle attira d’abord, en effet, quelques brebis habituellement absentes ; mais au bout de trois semaines, l'auditoire reprit son ancienne proportion, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas plus de quarante personnes à l'office. — Voilà le grand tort des Canadiens des Etats-Unis, en général ; ce que nous pourrions appeler, comme s’exprimait quelqu'un, le péché canadien. On ne saurait le nier, et il est nécessaire de le flétrir, Les Canadiens des Etats-Unis n'ont-ils pas d'église à eux, de curé canadien ou français à leur tête, dès lors, ils se tiennent, trop souvent, pour dispensés d'aller à l'église : ; tomme si l’accomplissement des graves devoirs que la religion impose, la sanctification du dimanche et des fêtes d'obligation, dépendait aucunement de ces deux circonstances. De cette abstention coupable à l'indifférence, le passage est inévitable. Ils s’y engagent. Heureux quand ils ne descendent pas insensiblement jusqu'à l’abime où la foi elle-même se heurte fatalement ou fait naufrage.
Cependant, nous ne le cacherons pas non plus, il y a, dans les circonstances dont nous parlons, une grande tentation à laquelle nos compatriotes, quoiqu'on en dise, ne sont pas, malheureusement, les seuls à céder, Les Français, les Aïlemands n’y résistent pas plus qu'eux-—nous pourrions dire, pas
autant. Les pieux enfants de l'Irlande eux-mêmes, généralement si favorisés au point de vue de toutes les circonstances qui se rattachent à la religion, chez qui la foi semble nonseulement un don gratuit, mais encore un privilége providentiel, ont assez montré, et plus d’une fois, qu’il est heureux pour la piété et même pour la foi d’avoir son église, et un pasteur que l'on comprend.
Oui, la tentation est forte.
Représentez-vous un groupe de Canadiens, nous ne disons pas tout-à-fait isolé, loin de toute église catholique, presque inaccessible au missionnaire, non — cette condition désolante est très-rare aujourd'hui—-mais nous parlons de nos compatriotes déjà relativement heureux qui, sans église à eux et sans prêtre du pays, se trouvent dispersés dans un village ou dans une ville, au milieu de leur coreligionnaires irlandais ou allemands, en face d'églises catholiques.
Il y a là des prêtres catholiques, oui, mais étrangers, et souvent trop peu nombreux même pour répondre aux besoins de la poprlation qui leur appartient proprement ; plus souvent encore —nous devrions dire presque invariablement—aucun d'eux ne parle français.
Voilà un grand embarras pour un grand nombre.
On est allé à l’église d'abord, nous le supposons. Mais on n'y était pas chez soi; on s’y est senti étranger, embarrassé, mal à l'aise, complètement ignorant des mille particularités, des règlements, des habitudes ; quelquefois froissés à la perte, au seuil, dans le vestibule, à l'intérieur. Pas un mot de français n'y a été prononcé. Le prône, les annonces, l’évangile—qu'on y lit toujours—le sermon, tout a été inintelligible. Les moins à plaindre, ceux qui ont acquis quelques notions de la langue nouvelle, qui connaissent les termes usuels de leurs métiers, qui croient même la savoir, ont peine, pour dire le moins possible, à la reconnaitre sous la forme moins familière et plus soignée du sermon. Pas un mot qui éclaire ou qui console, pas une parole qui encourage. S'il y a collecte——ce qui n’est pas et ne peut pas être rare—ou taxe à la porte, l'esprit des Canadiens n’y est pas fait, leur cœur n'y est pas préparé. Accoutumés qu'ils sont au régime de la dime établie par la loi, à la payer comme une autre dette, une fois pour toutes, sans que jamais on en appelle à leur bourse ou à leur générosité, sauf en des circonstances graves et exceptionnelles, ils ont peine à comprendre qu'ailleurs il en soit autrement. Cela au moins demanderait une explication. Dans une église qui n'est pas Æwr, ce qu'ils donnent, à quelque titre que ce soit, ils croient aisément le donner au profit
des étrangers. Ceux-ci, de leur côté, se mettent volontiers à un point de vue semblable. Cela est si vrai, qu'advenant la séparation d'une paroisse mixte, chaque division fournit autant pour son église que donnait auparavant toute la paroisse réunie. De plus, le caractère est différent, comme la langue et le sang. On ne conduit pas une paroisse canadienne comme une paroisse irlandaise et réciproquement. De là, des paroles, des jugements, des manières, des procédés où les torts sont trop souvent de chaque côté, qui froissent, qui refroidissent, qui gênent et rendent naturellement les relations entre curé et paroissiens pénibles, rares, presque impossibles. On se tient donc à l'écart, à distance, pendant longtemps, le plus possible, et l’on a peine à reparaitre à l’église, même pour le baptème des enfants.
Le pasteur ignore ses brebis, et ses brebis l’ignorent.
Voilà le mal.
Nous avons dit : surtout pour les Canadiens. Ce n’est pas, comme on a voulu le prétendre, que le Canadien ait réellement moins de foi que ses frères d’autres nationalités, et qu’il incline trop à considérer dans le pasteur l'homme plutôt que le prêtre. Non ; mais c’est que les Canadiens, formant en général la minorité dans une paroisse mixte, se trouvent, par là même, plus facilement exposés à ces désagréments dans lesquels la raison du plus fort est toujours la meilleure. C’est surtout parce que les pasteurs français, belges, canadiens, parlent toujours volontiers l'anglais, trop volontiers quelquefois, prèchent à chaque peuple dans sa langue, tandis que les Canadiens ont très-rarement le privilége d'entendre parler la leur de la bouche d'un étranger. Il y a encore d’autres raisons à cela, sans doute ; mais celles-ci suffisent, et on nous permettra de nous y borner.
Quel sera le remède au mal ? Il est unique : c’est ladivision. Il faut que les paroisses mixtes se divisent, dès que cela devient possible. Il faut que les Canadiens aient, comme les Irlandais, comme les Allemands, comme tous les autres peuples, aux Etats-Unis ou ailleurs, leur paroisse, leur église, le pasteur qui vit de leur sang et qui parle ieur langue. C’est à quoi Monsieur le Grand-Vicaire Druon a donné toute son énergie ; c'est ce que Nos Seigneurs les évêques de la Province de New-York ont tàché de réaliser.
Plût au ciel qu'ils y rencontrassent moins d'obstacles, soit du côté du Canada, soit du côté des Etats-Unis.
Que chaque peuple soit évangilisé par les siens, c’est un principe qui tient au cœur de l’homme. On a beau faire, là-dessus le patriotisme a son mot à dire et il tiendra bon. — C’est encore l'esprit de l'Eglise. Que les prêtres du pays aillent évangéliser
leurs frères au-delà des frontières, ce n’est pas une faute, c'est un droit et un devoir.
Revenons à l'assemblée de Sainte-Anne.
Une église où l’on püt se réunir le dimanche suivant, n'était pas le seul objet important qui manquât à la jeune paroisse canadienne. Il n’y avait pas un seul ornement pour la messe, pas un seul sou en caisse. Monsieur À. Lamoureux, père, proposa donc, à la première réunion du matin, qu’il fût fait une collecte pour l’achat des ornements sacrés. Elle se fit à l'instant et rapporta $219.00.
Alors, Monsieur Primeau proposa qu'il fût établi un Conseil de paroisse, composé de cinq membres, dont trois seraient élus par l’assemblée elle-même, et deux nommés par le curé.
Quelles devaient être les attributions de ce Conseil? Les nouveaux paroissiens, accoutumés à l'institution des syndics d’églises et des marguilliers, avec un peu de cette inquiétude ombrageuse que les Canadiens tiennent de leurs aïeux, s’imaginaient volontiers qu'il dût être question d’un Conseil responsable, présidé par le curé, et dont chaque membre eût, aussi bien que lui, voix au chapitre. Sous la présidence du curé, auquel appartiendrait la voix prépondérante, le comité, à la majorité des voix, réglerait tout, et rendrait compte de son administration à la paroisse.
Or, il n’en était rien.
Le curé voulait bien un Conseil—il le demandait tout le premier—mais, bien entendu, un Conseil: c'est-à-dire un certain nombre de paroissiens, dûment élus, qui pussent toujours, librement, exposer leurs vues, celles de la paroisse, au curé, mais jamais les lui imposer. Il voulait bien s'inspirer de leurs lumières, mais non pas céder ni engager en quoi que ce fût sa liberté d’action.
Il déclara donc, à l'instant, que toute autre organisation que celle-ci rencontrerait le refus péremptoire de l’évêque du diocèse et le sien.
L'assemblée eût eu grand tort d’ins.ster, puisque, heureusement, tel est le droit dans l’église des Etats-Unis, comme nous le verrons. Elle se rendit de bonne grâce.
Elle procéda donc, sans discussion, à la nomination de trois conseillers, qui furent MM. P. A. LeBlanc, A. Lamoureux, père, et N. Guertin.
Monsieur Primeau nomma, de son côté, MM. P. H. Langlois et L. Allen, père.
Durant la seinaine, le Conseil, de concert avec le curé, s’occupa de trouver un lieu de réunion pour le prochain dimanche.
L'on essaya de louer et même d'acheter une église, mais inutilement. Il fallut tourner les yeux vers une salle, et l'on s'assura, moyennant six piastres par dimanche, de la Salle d'Horticulture (Horticultural Hall), destinée aux expositions publiques de fleurs, de fruits, etc., située sur la rue de Front (Front street), presque directement en face de ce qui est aujourd’hui Notre-Damedes-Canadiens. ; Ce parti, n'eût-il pas été imposé par les circonstances, était encore, après tout, le meilleur. Il évitait les grandes dépenses et donnait le temps de créer un fonds pour un prochain avenir. Mieux vaut toujours commencer humblement. Le curé lui-même, bien déterminé à bâtir la maison de Dieu avant la sienne, alla gaiment se mettre en chambre et retenir sa pension, à un prix modique, non loin de iéglise Sainte-Anne, rue Shrewsbery, chez M. Maxime Gagnon, un des cinquante associés d'autrefois.