CHAPITRE VII
L'église elle-m'me édifant l’église, — Les jeunes filles de l'Œuvre du Tabernacle, — L'œuvre des enfants, — La Première Communion, — Visite solennelle aux églises,
Quiconque n'attribuerait qu'à la vague espérance d'avoir une église, comme lieu de réunion, les nobles commencements et l’heureux avenir de la paroisse canadienne de Worcester, serait dans une grande erreur. Oh ! non : tant de zèle, de persévérance, tant de sacrifices, qui nous frappent déjà et nous étonneront plus tard, demandent une cause plus haute et plus puissante.
L'espérance vague ne va pas loin dans la voie rude des sacrifices. Elle n'a jamais affronté d'obstacles ou atteint le but au delà des barrières.
Il faut à l'espérance forte et généreuse, devant elle, en face, un but connu et adoré ; autour d'elle, ou plutôt à sa racine même, dans l’âme, lumière et chaleur. Alors, l'espérance a du sang dans les veines et du nerf dans le bras.
Qu'est-ce donc qui anima celle de nos amis de Worcester ? Qui leur fit connaître et aimer l’église ? Qui mit dans ieur poitrine dévouement pour elle ? — Je réponds sans hésiter: — l'église elle-même. C'est à elle à se faire aimer, à elle à distribuer la grâce : c’est elle seule qui le peut.
L'église édifie l’église.
On le voit à Notre-Dame.
L'église, en effet, dans ce qu'elle a d’essentiel, existait déjà au sein de la nouvelle paroisse ; elle faisait son œuvre. Tous les dimanches, chaque jour de la semaine, s’offrait le sacrifice ; tous les jours, le tribunal de la réconciliation était ouvert. Elle prêchait la parole, éclairait les esprits, remuait les cœurs, distribuait le pain de vie, instruisait l'enfance, bénissait les-alliances, visitait les malades, les préparait au grand voyage, consolait leurs derniers moments, bénissait la tombe de ceux qui n'étaient plus. En un mot, à l’'humble centre où elle avait fixé sa demeure temporaire, l’église avait déjà allumé son foyer ardent, dont les rayons salutaires portaient jusqu'aux extrémités encore froides du corps une chaleur bienfaisante. (C'est ainsi que l'église réunissait les cœurs, les attirait à elle, se les attachait par les
liens sacrés du respect, de la vénération, de l'amour, comme une mère au milieu de ses enfants; créait et réchauffait dans toutes les poitrines la vive espérance d'un meilleur avenir.
Voilà le mystère.
Jamais le principe que nous venons d'énoncer ne fut mieux réalisé qu'ici. Il n'est pas jusqu'aux œuvres de zèle, accessoires en elles-mêmes et qui ne sont d'ordinaire que le fruit des années, qui n'aient surgi dès l’origine, comme par enchantement.
Le premier soin du nouveau curé, quand il arriva de Montréal avec les vases sacrés, les vêtements sacerdotaux, les garnitures d'autel, fut de pourvoir à l'honneur du sanctuaire. Pour cela, il réunit un certain nombre de jeunes filles remarquables par la régularité de leur conduite et leur bon goût, et les engagea à former entre elles une association dite de l'Œuvre du Tabernacle. Leur devoir serait le soin de l'autel et du sanctuaire ; leur ambition, l'honneur de la maison de Jésus-Christ. L'association avait son petit code de lois, que chacune s’engageait à observer fidèlement. En témoignage de reconnaissance, l'église accordait aux servantes généreuses du sanctuaire une grande faveur. Le jour de leur mariage, elles auraient droit à la parure des grandes fêtes —priviléges exclusifs que l’église n’accorde à personne autre dans la paroisse canadienne de Worcester—ou si elles mouraient non-mariées, à celle du grand deuil.
L'Œuvre du Tabernacle vit encore. Voilà ce qui explique pourquoi l’église canadienne de Worcester est toujours si propre, si bien parée.
Dieu a béni ces généreuses filles. Elles ont fait d’heureux mariages ; rien n'est venu jusqu'ici troubler la sérénité de leur bonheur ; aucune ombre n'a contrasté autour de leur foyer, avec la brillante solennité du premier jour.
L'œuvre du ministère sacré la plus chère au cœur du missionnaire canadien, fut celle des enfants. L'enfance est le principe de l'âge mür et l'espérance d'une paroisse. Il est donc naturel qu'elle ait une large part dans les affections du bon pasteur. Mais il est des circonstances où l’œuvre dont nous parlons devient une œuvre à part, s'élève à la hauteur d’une mission, et appelle, pour réussir, le zèle extraordinaire et même l’action vigoureuse des forces associées. Non, certes ——et nous en verrons la preuve à la fin de cet opuscule—ce n’est pas seulement en Chine que doit s'exercer l’œuvre de la Sainte-Enfance. Il s'ouvre devant elle, ici, aux Etats-Unis, un champ vaste. On le comprend assez déjà, si l’on songe à ces trois maux, presque partout réunis :— défaut de loisir et indifférence des parc: ts, — écoles catholiques rares ou manquant tout à fait,—ècnles publiques hérétiques ou
athées, — propagande effrayante du protestantisme à l'égard des enfants.
Le missionnaire canadien mit donc à l'œuvre des enfants tout son zèle. Chaque semaine, le mercredi, il les réunissait ; il les faisait lire, leur enseignait les prières du matin et du soir, le catéchisme ; leur apprenait même les premiers mots de leur propre langue, car quelques-uns d’entre eux ne parlaient pas le français; le tout s'entremêlait de chant, de quelques petits essais de déclamation, de récitation, d'exercices militaires, etc. Tous les dimanches, à huit heures et demie, c'était la messe des enfants, comme cela se pratique encore aujourd'hui. À cette messe, les enfants occupent le centre de la nef, et le peuple se range sur les côtés, en arrière ou dans les galeries. L'instruction, qui n’y manque jamais, s'adresse spécialement aux enfants. Ils ont tout monopolisé à cette messe, même la musique et le chant qui la rendent solennelle.
Enfin, un grand jour allait arriver pour nos jeunes amis de Worcester : Noël, la fête des enfants par excellence, l'époque heureusement fixée pour leur première communion.
Cette Première Communion n'était pas seulement première pour les enfants : c'était la première aussi qui se fit dans la jeune paroisse canadienne, la première même, dans un certain sens, pour tous les paroissiens, puisque, jusque là, on n'avait jamais distribué la sainte communion dans l’humble salle de la rue de Front, mais que chacun allait la recevoir dans l’une ou l’autre des églises de la ville. On avait fait de grands préparatifs, paré la salle du mieux que l’on avait pu. Tous les parents étaient invités, et tous les enfants, après plusieurs jours consacrés à la confession et à la prière, attendaient, dans un saint transport, l'aurore du lendemain. De bonne heure, ils arrivèrent, accompagnés de leurs parents et d'une grande partie de la paroisse. Ils se rangèrent avec ordre au milieu de la salle, sur deux colonnes : d'un côté, les petits garçons, en noir, avec bracelet blanc au bras gauche ; de l’autre, les petites filles, avec robes blanches et voiles blancs: tous modestes et recueillis comme des anges. Ils étaient au nombre de soixante-six. Combien de mères heureuses qui n'avaient jamais contemplé pareil spectacle ? Combien d’autres, dans la paroisse, parmi les assistants, qui remontaient dans leurs souvenirs, pour le retrouver, jusqu'aux années déjà bien reculées, des solennités religieuses de la patrie, et au jour à jamais resté cher qui leur avait donné à euxmêmes ce bonheur ?
Au moment de la communion, le curé adressa la parole aux jeunes chrétiens. Il leur répéta, en présence de l'autel où Jésus-
Christ les avait conviés, les touchantes réflexions dont leurs cœurs étaient déjà pénétrés. Mais ils devaient faire une profession solennelle de christianisme, avant d’être admis à la communion du grand sacrement et à l’accomplissemert de ce grand acte de la vie chrétienne. La foi en est le principe — le juste vit d'elle ; sans elle impossible de plaire à Dieu — mais la vraie foi. Quel est donc votre symbole, leur demanda le curé ? Et tous les enfants, d'une voix distincte et ferme, avec un accord parfait, répondirent : Te crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Fésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur etc. Voilà en effet le symbole des Apôtres, donné aux premiers chrétiens et transmis à tous les fidèles, l'abrégé de ce que nous devons croire. Mais il ne suffit pas de croire, il faut pratiquer. Vous avez des commandements à observer, des devoirs à remplir. Les connaissezvous ? Tous répondirent :—Oui, mon Père.—Eh ! bien, récitezles donc.—Et ils se mirent à réciter, posément et avec intelligence, chacun des commandements de Dieu et de l'Eglise.
On en fit autant pour l'Oraison Dominicale et la Salutation Angélique. Au moment venu de leur présenter le pain de vie descendu du ciel, on leur demanda de chanter tous ensemble la prière tant de fois répétée à l'approche du grand jour ; et ils chantèrent, avec l'accent d’une foi vive et d’un ardent désir :—
Oh! viens, Jésus, Ne tarde plus :
C’est par Marie Que je t'en prie.
Oh! viens, Jésus ; Ma joie, à moi, Tu le sais bien, Jésus, c’est toi.
L'émotion avait gagné tous les assistants ; les cœurs étaient attendris ; il y avait des larmes dans tous les yeux.
Enfin, la petite troupe rayonnante de piété commence à s'ébranler. Deux à deux, avec religion, ils montent les degrés qui conduisent au sanctuaire, s'agenouillent, reçoivent l'hostie sainte, et traversant le sanctuaire, ils descendent par le côté opposé, et vont se remettre à ieurs places.
Après l'action de grâces accompagnée de quelques paroles pleines d’édification, on offrit aux jeunes chrétiens le souvenir du plus beau jour de leur vie. C'était une image représentant la Première Communion, et portant ces mots tirés de l'Exode : —Ce jour vous sera un monument éternel, et vous le célébrerez par un culte perpétuel, comme une fête solennelle à la gloire du Seigneur.—L'après-midi, les nouveaux chrétiens se réunirent une seconde fois au pied de l'autel, d’abord pour rendre grâce à Dieu, et
ensuite accomplir un acte public de religion. À la suite de leur curé, deux à deux, formant une longue file, avec le costume solennel du matin, ils allèrent faire une visite à chaque église de la ville. Là, ils récitèrent à haute voix quelques prières et chantèrent, dans la langue de leurs pères, et sur les airs du pays, les cantiques :—
Il est né le divin Enfant...
La Religion nous appelle...
O Marie,
Vois ta famille chérie...
au grand étonnement et à l'admiration des étrangers.
Par là, nos jeunes chrétiens n'entendaient pas seulement rendre solennellement grâces à Dieu : ils voulaient surtout annoncer leur entrée dans la grande communion des fidèles et prenaient possession de leurs titres comme citayens de la cité chrétienne.
Aucune cérémonie religieuse n'a laissé dans l'âme des paroissiens de Notre-Dame une impression égale à celle de cette Première Communion. Aujourd'hui encore, après deux ans, et plusieurs fêtes qui ont eu leurs splendeurs, on parle de ce jour avec un enthousiasme aussi vif que celui du jour même.