CHAPITRE XVIII
Mesquins ! Irréligieux —Exemple, sagesse de direction à Notre-Dame.—Encore quelques traits dignes de mémoire,
Il à longtemps, nous l’avouerons, que nous refoulons, sans cesse, à mesure que nous traçons ces pages, et comprimons au fond de notre âme les deux nobles épithètes qui ouvrent ce chapitre. Ce n'est là, nous le savons trop bien, qu'une partie du compliment que certains hommes ont pris l’habitude d’adresser à nos compatriotes émigrés. Nous ne cacherons pas le reste de ce compliment. Nous réservons même à ces deux traits-ci, le privilége de reparaître plus loin dans le tableau complet, à côté des autres, afin que le portrait qu’on s’est plu à faire de nos frères émigrés ne perde rien ni de sa vigueur ni de sa grâce. Nous ne faisons que les marquer d’un signe en passant et les vouer à la poussière d’où ils sont sortis. Ils y retourneront. Les faits que nous avons racontés de Notre-Dame, le témoignage solennel de Monseigneur de Springfield, que nous venons d’entendre, suffisent déjà pour justifier notre andace.
Vous allez dire, nous le savons : Notre-Dame de Worcester n'est qu’un fait.—Oui, répondons-nous, c'est vrai, mais un fait entre mille. Ce n’est pas seulement à Notre-Dame que les Canadiens émigrés ont fait des prodiges. Ouvrez les yeux et voyez, partout autour de vous, sous vos yeux.
Regardez Sainte-Marie de la Visitation de Putnam, diocèse de Providence ; — Regardez Saint-Jean-Baptiste de Troy et Champlain, diocèse d'Albany ;—regardez Marlboro, diocèse de Boston ; — regardez Saint-François-Xavier de Winooski Falls, Diocèse de Burlington ; — regardez Southbridge, Webster et Ware, diocèse de Springfeld ;—regardez Nashua et Manchester, diocèse de Portland.
Quand on a fait, malgré l’exiguité du nombre, de telles choses, en deux ans, comme à Notre-Dame ; en quatre ans, comme à Winooski; en très peu d'années, partout ailleurs; quand on a souscrit, comme à Nashua, $6000.00 en une heure et demie, $8000.00 en deux jours, avec une population de 1800 âmes ; que des femmes, des filles, des enfants ont souscrit jusqu’à 10, 25, 100 piastres, on peut n'être pas fortuné cependant—et ce n'est pas nous qui le reprochons à des hommes arrivés sur la
terre étrangère sans autre ressource que des dettes pesantes à payer au pays—mais assurément on n'en mérite que moins le reproche de mesquinerie ou d'irréligion.
Mesquins, irréligieux !
Mais, de grâce, que demande-t-on ? Que les Canadiens soient toute ardeur et tout feu, malgré la médiocrité de leur fortune, pour une église où ils se trouvent et sont en effet regardés comme étrangers, sinon comme intrus ; où rien n'est pour eux, où ils ne comprennent rien et ne sont compris de personne, pas même du curé? C'est cela qu'on veut ?—Eh! bien, l’on se trompe : c’est là trop exiger, non seulement des Canadiens, mais de tout autre peuple, soit allemand, soit irlandais, à leur place.
Veut-on que les groupes canadiens prouvent leur générosité et leur zèle pour l’église ?—Qu'on leur donne ce qu'ont leurs frères, ce qu'ils ont droit d'attendre, ce qu'ils ont eu à Worcester, dans plusieurs endroits que nous avons nommés, en plusieurs autres qu'il nous faut omettre, savoir : un prêtre — encore une fois—qui les comprend et qu'ils comprennent, avec la faculté d’avoir /Æwr paroisse, et que ce prêtre leur apporte exemple et direction. Alors ils feront des prodiges.
Voilà ce qu'attendaient, depuis longtemps, nos compatriotes de Notre-Dame. Ils l'ont eu enfin ; et voyez ce qu’ils ont fait en moins de deux ans.
Puisque nous avons parlé d'exemple et de sage direction, nous pouvons bien, sans sortir de notre sujet, indiquer brièvement ce que l’un et l’autre furent à Notre-Dame. Cela n'est pas nécessaire, il est vrai, puisque cela se voit et se sent partout, dans les pages que nous venons de tracer ; mais il y a certains traits importants que nous aurions tort de laisser tout-à-fait dans l'ombre.
Avant tout, à Notre-Dame, ce fut l’œuvre du ministère, la base essentielle, le principe vital d'une paroisse.
Puis autant de solennité que possible dans les cérémonies de l’église.
Œuvres de zèle.
Dévotions bien ménagées.
La première maison à élever ou à se procurer fut celle de Dieu.—Quand au curé, une modique pension lui suffisait.—Il n’a eut souvent d'autre logement que la sacristie. C’est même là qu’il a couché quelquefois, jusqu’à ce que des amis mieux pourvus que lui, vinssent le presser d'accepter chez eux un meilleur logement. Ce n'est qu'au mois de novembre, 1870, qu'il put songer à aller chercher sa mère, et à lui permettre de partager le peu qui ne devait guère suffire à peine qu'à lui-même.
Aujourd’hui encore que Notre-Dame, libre de dettes, favorisée
du côté de revenus, est prête à ajouter à son histoire, le curé, satisfait de l'étroit logement qu'il s'est fait au rez-de-chaussée de son église, médite, pour la première occasion qui s'offrira, d'autres œuvres de bien, au profit de ses chères ouailles,
S'agissait-il de contributions, il y prenait part tout le premier, tantôt deux cents, tantôt trois cents piastres lesquelles représentaient quatre mois, six mois de son salaire.
L'on donnait beaucoup à Notre-Dame, mais volontairement, de bonne grâce, généreusement et librement.
D'abord l’on avait su prévoir un point bien important, savoir : proportionner les dépenses aux moyens. Ce qu’on voulait faire on le pouvait. Rien d'extravagant, rien d'exagéré dans l’entreprise ; rien de ces plans à prétention, hors de proportion avec les moyens dont on dispose ; aucune de ces exigences qu'une fois adoptées, il faut ensuite à tout prix pousser jusqu’au bout, en pressant sur le peuple. De tels plans ont souvent coûté bien des larmes, et n’ont pas attaché un seul cœur à l'Eglise.
A Notre-Dame, grâce à une sage prévoyance, tout se fit aisément, tout parut facile. Jamais de la part de l’église rien de ce qui pouvait sentir l'exaction ou la pression.—Au contraire.—Un souscripteur tombait-11 dans la gêne, volontiers on lui accordait le délai convenable, volontiers on lui faisait remise entière des versements qu'il lui restait à faire. Ce n’est pas à Notre-Dame, grâces à Dieu, qu'on se plaindra d’avoir été taxé pour entrer à l'église ou pour recevoir les sacrements.
On a mis partout cette délicatesse de charité.—La collecte de Noël ou de Pâques, destinée au soutien du curé, laquelle est juste et raisonnable, omise au moins une fois, à Notre-Dame, en faveur de l’église, ne fut jamais faite qu'aux offices propres de Noël et de Pâques, et jamais par d’autres que par les citoyens de la paroisse eux-mêmes.
Il en est résulté qu'à Notre-Dame, non seulement on ne s’est jamais plaint; non seulement on ne croit pas assez dire quand on proclame que donner à l’église n’appauvrit pas, mais encore,—ce qui fait la force morale d’une paroisse, —que l'on sent pour l’église un attachement d'amour, une piété vraiment filiale.
Nous rapporterons ici un certain nombre de faits édifiants que nous aurions pu mettre à côté de ceux qui ont paru plus haut, mais qui ne démentiront ni ne dépareront rien de ce chapitre.
Une famille très à l'aise a projeté une promenade au pays, — on sait ce que signifie ce mot pour chaque canadien retenu aux Etats-Unis,—et affecté d'avance telle somme à la toilette :— c'était en hiver.—Mais la pensée de l’église vint se mêler à tous
ces calculs. L'on renonça au voyage et l’on vint offrir à l'église à côté du sacrifice imposé au cœur, une des meilleures souscriptions, augmentée des 100 piastres destinées au voyage.
Une femme mourante, avait conservé depuis longtemps une pièce d'or de $5.00, qu'elle tenait de sa mère. Elle la prend et la présente, pour l'église, au curé qui venait de lui conférer les bienfaits de son ministère.
Bien des fois, et en grand nombre, les ouvriers de Notre- Dame, qui avaient déjà payé leurs généreuses contributions, dès qu'ils s'étaient trouvés obligés de travailler une fête d'obligation, venaient, sans retard à l’église déposer le salaire de cette journée.
Souvent ‘de jeunes filles, obligées de pourvoir elles-mêmes, par le travail de chaque jour, à leur nourriture, leur logement et leurs vêtements, sont venues offrir jusqu’à quarante ou cinquante piastres pour l’église.
Quand l’église était encore pauvre de décorations, nous avons vu les paroissiens, presque chaque semaine, y apporter des tableaux, des images, des meubles, qui servent encore ou qui n'ont pas peu contribué à enrichir le grand bazar dont nous avons parlé.
De leur côté, tous les officiers de l’église : chantres, gardiens, etc., ont regardé comme un honneur de faire le service gratuitement à Notre-Dame, aussi longtemps qu'on le trouva convenable,—ce qui dura jusqu'au mois de février 1871.
Un exemple touchant et que nous souhaitons à tous nos jeunes compatriotes d’imiter, c'est qu'ici à Notre-Dame, si les jeunes gens partent pour voyage, pour la Californie ou ailleurs, ils viennent—et c'est de tradition—au moment de dire adieu à la paroisse, faire leur offrande à Notre-Dame. Cela console leur cœur et anime leur espérance.
— Un jeune homme qui attendit une place pendant six mois, promet, dès qu'il l'aura trouvée, de donner le dixième de ses revenus à l'église pendant deux ans. La place fut trouvée, et il tint parole.
Du reste, le dixième du revenu, c'est ce que beaucoup donnaient, en souscrivant de cinquante à trois cents piastres.
Nous fermons la série de ces faits admirables, qui est loin pourtant d'être terminée ; et nous inscrivons au front de la paroisse canadienne de Notre-Dame, sans crainte qu'on vienne l’effacer :—" Héroïque de dévouement envers son église.”