OBJET ET BUT DE CET OPUSCULE
Quand on a vécu un temps séparé des siens, isolé, sur une terre lointaine, sous une ciel étranger — nous allions presque dire^ en exil — tomber tout-à-coup au milieu d’un peuple de frères, retrouver, avec les traits sacrés de la religion, cette physionomie, cette langue, ce caractère, ces allures, ces mœurs, à jamais restés chers, et toujours regrettés, — est-il vraiment bonheur pareil ? Est-il beaucoup d’instants, du moins dans la vie, qu’on puisse préférer à cet instant ?
Si ce n’est là la patrie, c’est son ombre sacrée, dans ce qu’elle a de plus noble et de plus généreux. Vous le voyez, vous le sentez partout, autour de vous. Plus de poids qui pèse sur vos épaules fatiguées et presse sur tous vos membres ; l’air froid qui pénétrait jusqu’à la moelle de vos os, et glaçait le sang du cœur, a fait place à une chaleur douce et bienfaisante. L’atmosphère le ciel, la terre, tout s’est transformé, a pris une teinte, revêtu des couleurs connues et familières. L’œil est satisfait, vous respirez à l’aise, vous êtes libre. — Ce n’est pas une illusion. — Vous êtes ravi.
Une curiosité que rien ne gêne, s’attache au moindre détail comme aux points les plus importants. On demande à chacun son nom, le lieu de sa naissance, en quels endroits il a vécu, combien d’années se sont écoulées depuis l’heure suprême des adieux ; on s’informe de la nature, de la valeur du travail. Il faut compter les familles, examiner de ses propres yeux les conditions générales de prospérité ou de malaise, voir surtout à quel degré s’élève où a pu s’abaisser le niveau intellectuel ou religieux
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de ces colonies aventureuses qui ont osé s’implanter dans un sol étranger, et essayer de vivre de leur vie sous un soleil nouveau, dans une atmosphère réputée délétère et empestée.
Y a-t-il une église autour de laquelle sont venus se grouper ces enfants détachés de mille points différents du pays, et un prêtre à leur tête qui parle leur langue, qui les comprend et qu’ils comprennent ; qui vit, en un mot, du même sang qu’eux, alors, le travail d’investigation devient facile. En peu de temps, vous saurez tout. Le groupe vous apparaîtra avec tous ses traits, sous toutes ses faces ; et si des ombres viennent çà et là s’attacher au vivant tableau, il y aura, soyez sûrs, assez de couleurs brillantes et de traits généreux pour contenter l’œil et faire du bien au cœur.
Un tel bonheur nous fut ménagé au mois de mars dernier, après un an et plus de ministère sacré, passé au milieu d’une population exclusivement étrangère. C'était au centre du Massachusetts, au sein de la florissante colonie canadienne de Worcester. Là, et tout autour de nous, nous revoyions des confrères, des amis d’autrefois, un peuple connu, en un mot la patrie absente. Les détails se multipliaient dans d’agréables entretiens répétés souvent, prolongés à loisir. A mesure que nous pénétrions plus avant dans la vie intime des paroisses canadiennes, nous sentions l’estime que nous avons toujours gardée pour l’émigrant canadien, grandir et s’élever par instants jusqu’à l’admiration.
Un soir, à Worcester, chez le révérend messire J. B. Pritneau, curé de Notre-Dame-des-Canadiens, la conversation s’était prolongée presque à notre insu, jusqu’à une heure avancée de la nuit, avec un intérêt toujours croissant : — “ Enfin, lui demandons-nous, n’avez- vous pas pris note de tout cela ? ” — Le temps avait manqué à la tâche ; et, si l’on excepte quelques rares documents consignés aux archives de la paroisse, rien n’existait que dans le souvenir. Quelques jours nous séparaient de l’ouverture de la retraite ; quelques autres s’offriraient après elle : plusieurs personnes intelligentes et de bonne volonté, se feraient
un plaisir de fournir les détails, restés frais dans leur mémoire. — Donc,, à l’œuvre !
Les documents abondèrent.
Ce qui ne devait être qu’un recueil documentaire aux archives de Notre-Dame, devint un opuscule, presque une histoire, que nous offrons aujourd’hui à tous nos compatriotes, sous le titre de Notre-Dame-des-Canadiejis. Mais nous ne pouvions, parlant de ceux-ci, oublier ceux-là. Le cadre a dû s’élargir, et embrasser, d’une manière générale, tous nos frères des Etats-Unis, et le titre s’est complété en ajoutant : Et les Canadiens aux Etats-Unis.
Ce dernier sujet est immense.
On trouvera sans doute que justice ne lui est pas rendue, et on aura raison. Mais ce que nous disons est vrai, c’est déjà beaucoup. Plus tard, le travail que nous commençons s’achèvera, nous l’espérons, par nous, ou par un autre, sans qu’il y ait lieu de nous contredire.
Maintenant, si l’on ne veut pas croire à priori, supposé qu’il ne s’agisse que d’elle, que Notre-Dame-des-Canadiens, avec 2,200 âmes et 1,400 communiants, en moyenne, après deux ou trois années de vie, puisse fournir matière à un livre, quelque humble et étroit qu’on le suppose, nous n’en serons pas surpris. Telle fut en effet, nous l’avouons, notre première impression, à nous-même. Maintenant que l’expérience a modifié nos vues, nous remettons volontiers au lecteur, sans discussion, le soin de dire laquelle de nos deux pensées fut en effet la meilleure.
Il est permis cependant d’observer d’avance qu’il s’agit ici de commencements. Or, souvent, c’est au commencement que se font les efforts vigoureux, que surgissent les grandes œuvres ; c’est là, aux origines mêmes, que se cachent et le secret de l’avenir et l’histoire de toute une époque.
De plus, les circonstances où naissent les œuvres ne sont pas toujours les mêmes. Au Canada, par exemple, la formation d’une paroisse, la construction d’une église ne présente rien généralement d’original ou de remarquable. Elle rentre dans le cours
ordinaire des choses. C’est l’érection canonique, l’érection civile, la répartition qui s’impose à une population déjà forte et organisée d’avance. Ici au contraire, une paroisse est une création : c’est l’unification d’éléments libres et isolés ; c’est une œuvre généreuse de prudence, de calcul, de zèle, d’enthousiasme.
La question de temps n’est plus rien.
Dès que l’œuvre est debout sur des bases larges et solides, elle a une vie. Vous y verrez des sueurs, des luttes, des joies, des douleurs, des traits héroïques, des triomphes. C’est le temps, ou jamais, de recueillir la moisson déjà mûre ; car les souvenirs sont vite effacés, quand les heures sont rapides et la population mouvante. Nous voudrions que chaque paroisse canadienne des Etats-Unis eût ses annales. Elles ne dépareraient ni l’histoire générale de l’église Américaine, ni les fastes héroïques de la Patrie. — Mais n’allons-nous pas encourager l’émigration. — Non, sans doute ; qu’on se rassure. — Sur le terrain où nous sommes, on doit en être convaincu enfin, la parole a trop bien prouvé sa complète impuissance. Dans un drame immense qui dure depuis plus de cinquante ans, un simple épisode, quelque brillant qu’il soit, ne brise pas la fatale unité des faits, ne modifie pas les caractères, ni ne crée d’illusion. Ce n’est pas à l’humble voix du voyageur que le torrent ralentit sa course ou se précipite. Du reste, on trouvera une réponse dans ces pages mêmes, et l’objection reparaîtra ailleurs.
En attendant, qu’on nous permette une dernière observation. — Soit en-deçà, soit au-delà des lignes qui séparent le Canada de l’Amérique, au milieu d’idées justes, qu’il faut garder, il y a aussi, on ne peut le nier, malheureusement, et en grand nombre, des préjugés qu’il faut se hâter de faire disparaître. Ils sont faux, injustes envers l’immense majorité de nos compatriotes émigrés, fatals à tous, au cœur même de la patrie attristée. S’il y a une croisade à faire, une grande cause à promouvoir, un effort suprême à faire triompher, écartez ces fantômes, aplanissez les colli-
nés, comblez les vallées. Nous voudrions, dans la mesure de nos forces, contribuer à cette œuvre de réparation et d’honneur.
A ce point de vue, essayer de faire mieux connaître à tous, sous leurs vraies couleurs, les colonies émigrées du Canada, nous paraît un but, — et c’est le nôtre, — qui ne manque ni d ’àpropos, ni de justice, ni d’honneur, ni de patriotisme.
L’opuscule qui paraît aujourd’hui devant le public canadien, nous le présentons humblement à notre ami de cœur, le Révérend Jean-Baptiste Primeau, curé de Notre-Dame-des-Canadiens.
Il lui appartient plus qu’à nous, puisque c’est lui qui a planté la vigne et l’a arrosée de ses sueurs, tandisque nous ne faisons que constater les fruits déjà nés. Nous l’offrons aussi à ses chers paroissiens de Notre-Dame, en souvenir de la retraite de 1872, en signe de vive amitié. Puisse-t-il resserrer les liens déjà formés, et garder toujours cher, au foyer de la famille et dans tous les cœurs, le souvenir de la salutaire visite de Dieu.
Braves paroissiens de Notre-Dame, ce petit livre est votre histoire, telle que vous l’avez tracée sous l’inspiration de votre vénéré et bien-aimé pasteur. Nous n’avons voulu ni déparer ni flatter le tableau. Tel qu’il est, nous en sommes sûr, vous ne rougirez pas de le montrer dans vos maisons, de le remettre souvent aux mains et sous les yeux de vos enfants.
Mais ce tableau n’a rien d’exclusif. Les groupes heureux de nos compatriotes qui, comme leurs frères de Notre-Dame, ont fait l’œuvre de Dieu généreusement, y trouveront, en quelque sorte, leur propre histoire ; ceux qui sont à l’œuvre ou qui songent à s’y mettre, verront un noble exemple, qui ne saurait manquer de leur inspirer force, courage et confiance.
A tous nos compatriotes du Canada ou des Etats-Unis, nous dirons franchement, sans nous occuper des défauts de la forme, que nous n’avons ni le temps ni le talent d’éviter : — S’il vous plaît de lire ces pages, vous verrez qu’elles honorent un peuple, et réjouissent le cœur de tous ceux qui aiment à la fois la Religion et la Patrie.