CHAPITRE XI
Elan nouveau. — Nouvelle manière de f ter la Saint-Jean-Baptiste, ou Le 24 Juin 1870 à Notre-Dame. — Offrandes généreuses affluant de tous côtés.
Si l’on veut tenir compte des circonstances déjà indiquées, et des dépenses nécessaires que réclament tous les jours les conditions d’une église nouvelle, l’on imaginera facilement que nos amis de Notre-Dame ne fussent pas tentés, malgré les choses déjà accomplies, de considérer comme superflus de nouveaux efforts pour l’avenir.
Supposer que l’argent coule à flots dans une paroisse par le fait seul qu’elle vit aux Etats-Unis, et que rien par conséquent ne saurait peser à ses épaules ou coûter à ses moyens, serait une pensée aussi contraire à la vérité qu’à la justice. Nous ne saurions faire à la jeune paroisse canadienne, non plus qu’à beaucoup d’autres, un tel compliment, peu conforme à sa condition matérielle, et gravement injuste au côté moral de sa noble et généreuse entreprise. Du zèle, des sacrifices, il en faudra pour mener à bonne fin l’œuvre commencée. Les Canadiens de Notre-Dame le savent, ils l’ont prévu ; mais ils ont accepté leur tâche avec la ferme détermination de la poursuivre avec honneur jusqu’au bout.
Ils ont ce mérite.
Au mois de juin 1870, où nous sommes, il entra en caisse un montant de plus de $5,000.00, provenant de diverses sources ; de souscriptions, de rentes de bancs, etc.
Le 24 de ce mois ramenait la Saint-Jean-Baptiste. Accoutumés depuis longtemps à célébrer noblement la fête nationale, les paroissiens de Notre-Dame avaient déjà, en vue de son prochain retour, tenu leurs assemblées préliminaires. Les plans étaient faits, proposés, presque arrêtés d'avance. L’on avait en perspective une solennité extraordinaire, à laquelle Notre-Dame devait cette année, pour la première fois, donner un caractère et un éclat inconnus jusqu’à ce jour.
Tout alla ainsi jusqu’au dimanche qui précéda immédiatement le 24.
Ce jour-là, le curé de Notre-Dame arrive à son tour, on eût dit à la onzième heure, mais avec un programme tout nouveau, soigneusement tenu secret jusque là, n’ayant rien de commun, pouvons-nous dire, avec les réjouissances ordinaires
d’une fête nationale, et auquel personne que lui, à coup sûr, n’avait songé. Tout étrange qu’il fût, ce programme ne manquait pas pourtant de patriotisme, ni d’originalité, ni de poésie même, pour des hommes plus amis des grandes œuvres que des beaux discours et des brillantes processions.
Enfin, c’était une idée ; on la discuterait librement.
Le plan en question partageait la paroisse en deux sections. D’un côté c’étaient les enfants inoccupés, les jeunes filles restant à la maison, les femmes journellement livrées aux soins du ménage ; de l’autre, les journaliers, les gens de métier ou d’industrie, hommes ou femmes ou jeunes filles, les hommes de profession ; enfin, pour tout dire en un mot, toute la population de la paroisse, travaillant et gagnant salaire.
Le matin de la Saint-Jean-Baptiste, il faut se réunir quelque part. Aucun rendez-vous n’était désigné. Mais de bonne heure, chacun devait se tenir chez soi, prêt à marcher.
Bannières, drapeaux, insignes, musique, chariots, représentations, caricatures ou fantasmagories — puisqu’elles figurent quelquefois — maréchaux, commissaires, rien de tout cela. Tout devrait se mouvoir à la pensée seule et sans éclat extérieur.
Voici le mot d'ordre : — Première section, droit à Notre- Dame. Là, s’agenouiller pieusement, l’enfant à côté de sa mère, prier, entendre la messe avec dévotion.
— Seconde section, à l’ouvrage, au poste de tous les jours, mais le salaire du jour devant être au bénéfice de Notre-Dame.
Dans les rues, en procession, sous les drapeaux, au Pic-nic, personne.
Le soir, réunion générale à la Salle de Musique ; drames, chant, discours ; puis offrande faite à Notre-Dame du salaire de la journée.
Nous nous trompons, c’est le matin même que devait se faire la première réunion générale, aux pieds des autels, où la mère, l'épouse, la sœur, l’enfant, viendraient prier pour leurs chers absents, portant déjà le poids du jour et de la chaleur, et offrir leurs sueurs à Notre-Dame.
Tous, à cette proposition, n’eurent qu’un cœur et qu’une àme.
Le 24, à onze heures A. M., le curé de Notre-Dame télégraphiait à Montréal : — “ Tous les Canadiens de Worcester à l’ouvrage. Salaire du jour réservé pour l’église. Ce soir, grande fête."
La fête eut lieu en effet et fut belle. Tous les visages étaient gais, tous les cœurs contents d’eux-mêmes et glorieux. Aux
discours et aux représentations dramatiques, se mêlaient les chansons nationales et populaires : —
Comme le dit un vieil adage,
Eien n’est si beau que son pays,. , . .
Un Canadien errant,. . . .
A la claire fontaine, ....
Canadiens, fils de soldats,. . .
Souvent de la Grande-Bretagne, ....
Vive la Canadienne,. . .
Et les enfants, avec ensemble et entrain, ravis d’enthousiasme, répétaient : —
O Canada ! mon pays, mes amours, .
A tout préférons la patrie, .
Avant tout soyons Canadiens, .
MM. F. Gagnon et le Dr. N. Jacques se rappelleront toujours avec bonheur qu’ils furent, avec Monsieur le curé de Notre- Dame, les orateurs de cette soirée.
On y avait donc gagné en fait de jouissances réelles, et personne n’avait rien perdu, puisque, en tous cas, la journée devait appartenir à la fête.
Heureuse journée ! Elle déposait aux pieds de Notre-Dame le cadeau de $1,403.00.
Il existe de cette fête, que nous appellerons héroïque, une carte commémorative.
Cette carte porte à ses angles supérieurs une simple croix. Au centre se dessine le castor. On y voit, élégamment tracé en lettres d’or : —