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CHAPITRE XXVI

Des associations en général : — Qu’est-ce qu’une société ? — Pas d’union, pas de société. — Quand une société est-elle bonne ? quand est-elle mauvaise, absolument? — Avantages et périls des bonnes sociétés. — Sociét s secrètes. — Grèves.

Voici un sujet important, qui ne manque pas de difficultés.

Il ne s’agit pas ici — nous n’avons pas besoin de l’observer— de considérations philosophiques ou d’aperçus généraux qui appartiennent à l’histoire.

Notre ambition est plus humble et à la fois plus chère à notre cœur. Nos regards n’embrassent que nos compatriotes des Etats-Unis, notre but se limite à leurs intérêts. Le champ est assez vaste pour nous, le but digne de toute notre attention. Si donc nous avons dit Sociétés en général , c’est uniquement pour indiquer que nous voulons parler de toutes les associations qui peuvent exister parmi nos frères émigrés, sans faire d’allusion à aucune en particulier.

Quant à ce qui est de principe général ou de théorie, nous n’y ferons appel qu’autant qu’il sera nécessaire pour appuyer notre pensée ou la rendre plus claire.

Voyons d’abord ce que c’est qu’une société.

Dès que plusieurs hommes se réunissent pour atteindre, par un effort commun, de concert, à l’aide des mêmes moyens, un but unique, sous la direction d’une autorité, on dit qu’ils forment société.

Une société suppose donc :

— Une réunion d’hommes: — membres.

— Lesquels concourent : — unité d’action.

— A l’aide des mêmes moyens : — unité de moyens.

— Vers un même but : — unité de fin.

— Sous la direction d’une seule autorité qui applique les actions aux moyens et les dirige vers le but : unité d’autorité ou de chef.

Ces cinq éléments sont essentiels. Dès qu’ils existent tous, il y a société ; en manque-t-il un seul, pas de société. Ils peuvent varier plus ou moins ; les moyens, par exemple, seront de telle ou telle nature, l’autorité S'exercera par un seul ou par plusieurs, mais il faut que tous ces éléments soient réellement sous une

forme ou sous une autre. Us. font la constitution, l’essence de toute société.

L’autorité dirige au moyen de lois.

Enfin, les hommes qui composent la société apporteront là leurs pensées, leurs opinions, leur volonté libre, la diversité de leur caractère. Rien n’enchaînera absolument cette vive et subtile puissance, ni le but, ni la loi ; et ainsi l’esprit des membres influera sur tout, plus ou moins profondément.

C’est ce que nous appelons X esprit de la société.

Donc, trois choses en toute société : — Constitution, loi, esprit.

En outre, chaque société aura ses membres, son action, ses moyens, son but, son autorité à elle ; en un mot, sa constitution à elle ; ses lois à elle ; son esprit à elle. C’est ce qui la fait ellemême et la distingue de toute autre.

Seconde question Une société est-elle nécessairement bonne ou mauvaise ?

La question est bien posée ; car quoiqu’il en soit de la spéculation, il est certain que de fait, une société n’est jamais en réalité une chose indifférente ; elle est bonne ou mauvaise.

—Elle est bonne, lorsque ses membres, son action, ses moyens, son but, sa direction, — en un mot lorsque sa constitution est bonne ; lorsque son code de lois est bon ; son esprit, bon.

En dehors de ces conditions, elle est mauvaise.

Cela se comprend de soi.

Il est un point cependant sur lequel nous insistons : c’est l’esprit. On s’imaginerait peut-être qu'une société est bonne dès que sa constitution et ses lois le sont. C’est à tort. La constitution et les lois ne sont pas tout dans une société. Ce n’est là même que la partie passive, inerte, morte. L’élément actif, la vie de la société, c’est son esprit. Avec un esprit droit et un cœur généreux, une société fera du bien, en fera beaucoup même, en dépit de sa constitution et de ses lois. L’esprit est alors à la société ce qu’une âme forte est à un corps malade. Mais si c’est l’esprit de la société qui est malade, en vain la constitution sera irréprochable et les lois modèles. Elles seront lettres mortes, et le souffle fatal qui s’échappe du cœur même de la Société gâtera et flétrira tout.

Cela est évident.

L’expérience l’a aussi trop souvent et trop fatalement prouvé.

Donc, que tout soit bon dans une société : et la constitution et les lois et l’esprit, la société sera bonne.

Qu’un seul de ces éléments soit mauvais, la société sera mauvaise, et d’autant plus mauvaise qu’elle sera d’ailleurs plus vaste, plus active et mieux organisée.

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Troisième question : — Quand la constitution, les lois, l’esprit d’une société seront-ils bons ?

— Nous répondons encore catégoriquement : quand tout y sera conforme, que rien n’y sera opposé au droit naturel, aux lois de l’Etat, aux lois de l’Eglise. Dans le cas contraire, ils sont mauvais.

Mais puisque, d’un côté, nous parlons à des catholiques, et que de l’autre, l’Eglise Catholique, en vérité, reconnait tous les droits, soit de l’Etat, soit de la nature, et les protège aussi tous, nous pouvons répondre d’un seul mot qu’une société est bonne, dès que tout en elle s’harmonise avec la doctrine et les lois de l'Eglise, et qu’elle est mauvaise dès qu’elle s’en écarte en un seul point.

Or, ne l’oublions pas, hEglise Catholique se retrouvant en petit dans chaque église particulière, qui en est une portion, nous devons trouver partout la partie enseignante, et la partie enseignée, la partie gouvernante et la partie gouvernée ou subordonnée. Montrez-nous donc une société qui fasse profession de soumission à ses pasteurs légitimes tout aussi bien que le plus humble fidèle, nous la saluerons : elle est bonne. Nommez-nous-en une autre, quelle qu’elle soit, autrement disposée, — prétentieuse, indocile, hargneuse, ombrageuse, inquiète, raisonneuse, — nous la repoussons : elle ne fera jamais que du mal.

Avons-nous rencontré jusqu’ici la pensée de tout le monde ? Nous le croyons fermement, celle du moins de tous les esprits catholiques et de tous les vrais amis du peuple.

Mais voici venir les questions de fait, de pratique, d’expérience.

Première question : — Une société, dira-t-on, telle que vous la supposez, — avec une constitution des lois, un esprit vraiment, franchement catholiques, — est bonne, oui, — nul doute, — en soi. Mais autre est la théorie ou l’absolu, autre le fait. En fait, une telle société, quand la trouverez-vous ?

— Oh ! quant à cela, oui, nous l’avons trouvée et plus d’une fois et sur plus d’un point, Dieu merci, parmi nos compatriotes des Etats-Unis, les seuls, encore une fois, dont il s’agisse pour le moment. Nous avons constaté le fait de nos propre yeux, et nous le tenons des personnes les mieux posées pour en juger, quelles que soient d’ailleurs leurs opinions sur d’autres points.

Nous devons à nos compatriotes cet honneur, — quoiqu’on puisse dire d’un certain passé, — qu’ils ont connu et accompli franchement ce devoir suprême : catholiques sur tout, catholiques avant tout.

Nous ne voulons pas insister là-dessus, et nous refusons de prêter l’oreille à aucune objection.

Soit, dira-t-on — et c’est la deuxième question qui arrive — les

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associations canadiennes des Etats-Unis sont aussi catholiques que vous le dites. Nées à l’ombre du clocher ou déjà grandes, s’étant rangées, sans hésiter, avec amour, sous le signe salutaire de la croix, dès qu’il s’arbora, elles ont bien mérité ce témoignage.

Mais, vous le savez, les meilleures choses, entre les mains des hommes, ont leurs inconvénients aussi bien que leurs avantages, leurs périls et leurs espérances. Or, quand il s’agit d’œuvres libres, comme toutes les associations secondaires dont vous parlez, la sagesse veut que l’on compte, et pèse les uns et les autres, qu’on les compare. Faites-le donc. Vous verrez alors, de quel côté penche la balance. Mais vous serez conséquent. Si les avantages l’emportent en réalité sur les inconvénients, les espérances sur les périls probables, applaudissez, car déjà ces sociétés sont nombreuses et il en surgit chaque jour de nouvelles sur tous les points. Si, au contraire, ce sont les inconvénients et les périls qui l’emportent en pratique, n’est-il pas temps de modérer cette ardeur imprudente, réellement fatale, de mauvais augure pour l’avenir ?

— Voilà qui est juste, tout le monde en conviendra. Et nous, pour montrer notre bonne volonté, nous allons faire passer sous les yeux du lecteur, l’un après l’autre, ces deux cortèges de biens et de maux et les présenter à tous de la même manière qu’on nous les a présentés plus d’une fois à nous-même.

Ecoutons d’abord les adversaires des Associations. Notons bien chacun des inconvénients qu’ils signalent. S’ils se trompent en certaines rencontres, c’est une erreur de bonne foi ; et si leurs motifs ne nous convainquent, du moins ils nous avertissent et nous aideront à éviter les écueils dont personne ne nie l’existence.

Ils disent donc : —

i° L’Union ! voilà le grand mot de toutes les sociétés. Il résonne dans toutes les poitrines, sur toutes les lèvres, brille sur toutes les bannières. L’union, toutes les sociétés la veulent et la promettent. Que donnent-elles en effet ? — La division, les disputes, les animosités, les rancunes. En peu de temps les partis se forment, les luttes commencent et se poursuivent, les minorités opprimées se détachent, l’amertume au cœur. On voulait une société ; — en voilà déjà deux, trois, nées de la discorde. Seront-elles émules ? Non. — L’émulation demande une surabondance de forces, et un champ vaste que l’on n’a pas. A moins de cela, jamais elle ne compensera la faiblesse, inséparable de la division. Mais, n’en doutez pas, les sociétés nées de la discorde, ne seront pas émules, mais rivales. Leur attitude réciproque sera d’hostilité ; leur ambition, celle de se nuire ; leur but de se contrecarrer l’une l’autre.

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Arrive une idée généreuse, une œuvre d’unité à faire, une démonstration publique, une fête nationale, qui appellent sur le même point tous les esprits, tous les cœurs ; l’impossible ne sera pas de réunir les citoyens isolés, ce sera de vaincre le point d'honneur de ces groupes malheureusement formés.

2° Les sociétés ont une seconde ambition : la bienfaisance-

Mais, d’abord, la division paralysera les plus nobles efforts ; car comme l’union fait la force, la division fait la faiblesse. Puis* qu’arrive-t-il trop souvent ? C’est qu’une société veut paraître, figurer en public* parader, attacher son nom à toutes les grandes fêtes, il faut insignes, drapeaux, bannières, voyages, mille choses. Qu’en résulte-t-il ? C’est que les fonds destinés aux secours dûs en justice, s’épuisent en objets de luxe, et la bienfaisance n’est plus qu’un mot.

3° Nous ne disons pas qu’il en est toujours ainsi et que toutes les Associations manquent aussi gravement leur but, ou y renoncent de gaîté de cœur : mais on ne peut nier que cela n’arrive plus d’une fois. Et encore, n’est-ce pas là le seul mal.

Une société a nécessairement des exigences : il faut, par exemple, qu’elle réunisse ses membres tous les mois, toutes les semaines, plus souvent même, à certaines époques. Voilà donc le père de famille, occupé tout le jour loin de sa maison, appelé souvent le soir pour affaires importantes ; le voilà obligé de laisser une fois, deux fois de plus chaque mois, le sanctuaire qui réclame sa présence, son autorité, sa tendresse.

4° Ajoutez à tout cela les fêtes publiques, — et quelle société n’a pas les siennes ? — qui n’ont pas et ne peuvent avoir lieu le dimanche. Voilà donc une journée entière, sinon deux, ravie au travail. Or, un jour de travail, c’est au moins $2,000.00 pour une population quelque peu nombreuse. Nous ne comptons pas ici les dépenses accidentelles que cette journée coûte à chacun ; nous fermons les yeux sur les désordres qu’elle cause ou occasionne.

5° Mais voici qui est plus grave encore en pratique. C’est un fait qu’une société résume facilement tous les défauts de ses membres, rarement leurs qualités. Une fois Associé, on se croit tous les droits, dispensé des plus impérieux devoirs. On a des prétentions, on est plus susceptible, plus ombrageux. On se croit compétent en toute cause, et l’on cite volontiers l’autorité elle-même à son tribunal. S’il y a un mauvais esprit dans une paroisse, c’est là qu’il se réfugiera de préférence. Pourquoi ? Peu importe. Le nombre incline, comme par instinct, à se prévaloir de la raison du plus fort, l’Association adopte les idées fausses

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plus facilement que les bonnes. C’est insensé, c’est ridicule, mais c’est un fait.

6° Divisée pour le bien qu’elle ne fait pas, la Société offre un auditoire tout prêt au premier agitateur venu de près ou de loin, un théâtre toujours dressé pour le colporteur des mauvaises doctrines. Sans doute que ces sortes de gens n’y auront pas toujours, ni éternellement, droit de cité ; mais souvent, à la faveur d’un ami, sous les dehors de la politesse, ils arriveront à y faire leur chemin, à s’y créer un rôle.

7° On réussira difficilement, soyez en surs, à éorriger tous ces maux. L’expérience prouve que nulle part, chez aucun penple, les Sociétés n’ont fait un grand bien. Grâce à des circonstances extraordinaires d’isolement et d’abandon, les associations canadiennes, nous l’admettons, ont fait du bien. Elles ont heureusement réveillé le sentiment national, créé un mouvement vers un meilleur avenir. Mais aujourd’hui que les divers groupes se connaissent, que les journaux volent de l’un à l’autre, que les églises surgissent partout, les Associations n’ont plus ni la même, ni une autre raison d’être. Pourquoi essayer de prolonger un rôle qui n’est réellement que de transition ?

Voilà ce que disent les adversaires. On voit que nous n’avons rien augmenté ni diminué.

Ecoutons maintenant les amis des Sociétés :

i° Partant du point solide qu’elle sont bonnes, ils considèrent les Associations comme une puissance pour le bien. Tout y concourt, tout y entraîne : les idées, l’exhortation, l’exemple, l’action, le sacrifice pécuniaire même, lequel, hors de l’Association, ne se ferait pas. Se fit-il dans une certaine mesure, vous n’y trouveriez ni cet ordre, ni cette régularité qui le rendent efficace.

2° Par leur nature même, les sociétés établissent entre leurs membres des relations d’intimité. Si quelques - uns se séparent, ceux qui restent n’en tiendront que plus à serrer leurs rangs. Les animosités sont rares et vivent peu ; l’entente peut subir quelques échecs, mais elle tient bon, tant que la Société elle-même vit et marche. Or quoi de plus nécessaire que l’intimité à des hommes qui ont besoin de s’entre-aider, de se défendre contre l’action incessante d’éléments hostiles, nombreux et puissants ?

3° Dans chaque centre populeux, là surtout où se produit une certaine variété de talents et d’emplois, il y a surabondance de vie. Il faut un aliment à cette flamme populaire. Ouvrez une voie au torrent, une issue à l’élément subtil. Si vous fermez celle des Associations, il s’en ouvrira d’autres, ou plutôt, elles sont tout ouvertes ; car le monde est partout. Il ne s’agit pas

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d’empêcher le danger de naître, mais d’éviter le gouffre déjà creusé. Aimez donc ces réunions graves, sérieuses, calmes, libérales, bienfaisantes, dévouées au soulagement du prochain.

4° Par la même raison, offrez aux intelligences, aux jeunes gens surtout, ces récréations littéraires qui élèvent le niveau des esprits, inspirent le goût des nobles choses et retirent des sentiers vulgaires et souvent mal-sains. Faites que l’on s’instruise et non pas que l’on se perde en se récréant.

5° Regardez autour de vous. Quel peuple n’a pas ses Associations? Parmi elles, combien n’y en a-t-il pas de mauvaises ? Ces Sociétés, vous ne les tuerez pas. Pourquoi donc les Canadiens n’auraient-ils pas les leurs ? S’ils ne les ont pas, ils inclineront vers les cercles étrangers, ils lieront société avec les Philistins ; et pour obvier à quelques inconvénients qui vous ont trop frappés, vous aurez mais trop tard le regret d’avoir poussé vos frères à l’abîme.

6° Que sont encore les Sociétés au sein des populations où elles se meuvent ? Elles sont lame de leurs jours de fête, de leurs réjouissances, l'ornement de toutes les manifestations publiques. Or des réjouissances, il en faut à tous les peuples, à toutes les cités, à tous les villages. Vous les voyez partout, dans les villes les plus chrétiennes, au centre même de la catholicité. Vous calculez ce que donnerait le travail mis au lieu du chômage ; mais vous ne songez pas qu’en vue de tel jour de fête populaire, la famille a mieux calculé qu’à l’ordinaire et fait ici et là des économies qui sont un bien pour elle, une expérience, un encouragement pour l’avenir. Le peuple, comme l’individu, a besoin de récréations qui délassent et remettent le corps aussi bien que l’esprit. Ce n’est donc pas là un temps perdu, puisqu’il est utile, à sa manière, il est vrai, mais non moins efficacement que le travail, au bien-être et au bonheur du peuple.

7° Mais il y a des considérations d’un ordre encore plus élevé.

Chaque société, chaque membre est un personnage sur le chandelier. — Or, noblesse oblige. — Un membre se sentira obligé devant ses collègues, chaque Société, devant ses sœurs. De là, un heureux point d’honneur, le respect de soi-même, une émulation salutaire. Ne méprisez pas cet élément de bien : il est bon, chrétien chez des chrétiens, et presque toujours nécessaire.

8° L’union qui existe entre les membres d’une même Société, vous la verrez se produire entre les Sociétés elles-mêmes. Elles se connaîtront l’une l’autre, s’aideront. Ainsi la population canadienne se connaîtra. Or se connaître, c’est beaucoup, c’est nécessaire. Jamais d’action sans cela, ni entente, ni aide, ni protection, ni encouragement, ni unité d’efforts, ni espérance. D’où est venue pendant longtemps l’extrême faiblesse de la

population canadienne des Etats-Unis ? — De l’isolement. Qu’estce qui paralyse encore aujourd’hui plus ou moins ses forces ? — L’isolement. Voyez tous ces groupes séparés, dispersés, disséminés dans l’espace immense. Donnez-leur donc l’union morale, intime, forte, qui effaçant l’espace physique, les rende tous un moralement. Ils vivront. Il y a des églises...— -Oui ; mais y en a-t-il partout ? Combien de groupes n’en ont pas ? Vous en trouvez encore deux contre un. L’église, cela est vrai, est le premier signe de ralliement ; mais quel mal y a-t-il à ce que des Associations louables du reste, sous ses ordres, unies à elle, concourent au triomphe de cette cause suprême : l’union ?

9° Il est une fête, la plus sacrée de toutes les fêtes populaires. Un peuple, s’il est petit surtout, doit y tenir ; s’il est exilé, il en a encore plus besoin pour son cœur. — C’est, pour nous, la fête de la Saint-Jean-Baptiste, notre fête nationale. En ce jour au moins, permettez aux tribus assises aux bords des fleuves étrangers, puisqu’elles ne sont ni conquises ni esclaves, comme l’étaient les Hébreux, de se lever bravement, de chanter ensemble les mots de leurs hymmes : verba cantionum , de répéter le cantique du Seigneur ; cantabimus canticum Domini ; laissez-nous, une fois l’année, — ce n’est pas trop, — placer notre Jérusalem au sommet de nos joies : proposuero Jérusalem in principio lætitïæ nu ce. Qu’on nous laisse la fête nationale, car c’est du canadien émigré qu’il a été dit

“Jamais pour consoler sa morne rêverie,

Il n’a devant les yeux le ciel de sa patrie,

Et le sol sous ses pas, n’a point de souvenirs.”

Vous voulez jeter l’eau froide sur le feu qui s’allume, éteindre la flamme qui aime l’espace, le grand air et les hauteurs. Mais songez que le foyer qui s’allume au cœur des peuples a besoin de cette expansion. Sa place est au grand jour comme ceile du peuple même. — S’il ne brille là, il s’abaisse et s’éteint. Que le Canadien oublie sa nationalité, voilà un immense malheur. Si vous voulez qu’il soit digne d’elle, rappelez-lui souvent, solennellement, la patrie. Faites mémoire publique d’elle : ce sera l’honneur et de la mère et des enfants. Que les Canadiens puissent jurer solennellement comme les Hébreux : — “Que notre main droite se paralyse, si nous t’oublions, Jérusalem, si nous ne te mettons au faîte de nos joies.” — Le plus noble, le plus précieux héritage d’un peuple, c’est son histoire. Est-ce trop d’un jour par année pour en jouir ensemble ? Rien n’élève comme la mémoire et le culte des ancêtres, quand ils furent chrétiens, braves, héroïques comme les nôtres : car on peut les appeler avec l’Ecriture des hommes glorieux, viros gloriosos, — hommes

grands et riches en vertu, homines magni , divites virtute ; — ils ont laissé un nom à louer, reliquerunt nomen narrandi landes eornm ; — hommes de charité, viri misericordiæ, — féconds en bonnnes œuvres, quorum pietates non defuerunt. — Leurs biens sont les nôtres, cum semine eorutn permanent bona.

10° Enfin — et ce sera notre dernière considération — les Sociétés sont la base des Conventions Nationales Canadiennes. Sans elles, ces Conventions n’existeraient pas et ne sauraient se maintenir. Voilà un fait incontestable. L’œuvre d’unification que les Conventions s’efforceront de couronner, les Sociétés garderont le mérite de l’avoir commencée et soutenue jusqu’au bout. Cette considération, nous en sommes sûrs, ne sera pas du goût de nos adversaires. Ils voudront être conséquents et mettre à néant les Conventions elles-mêmes.

Voilà ce qu’on dit de part et d’autre, pour et contre les Sociétés.

Nous ne prétendons pas imposer notre opinion à personne, ni offrir des arguments qui tendent à modifier des partis pris. Mais nous avons une voix comme tout autre, et nous la donnons de tout cœur aux Sociétés. Il est un fait que personne ne nie, — adversaires ou amis, tous le reconnaissent, — c’est que les Associations ont fait du bien, uni et relevé à ses propres yeux, devant la patrie et devant l’étranger, le peuple émigrant du Canada. — Il en est un second, c’est que leur esprit catholique, loin de s’éteindre avec le temps, s’est accru sensiblement et se forlifie de plus en plus tous les jours. Eh ! bien, en face d’inconvénients qu’il n’est pas impossible d’éviter et d’avantages réels . que seules les sociétés promettent et peuvent donner, nous sommes contre le mal, et pour le bien. Nous n’aurons jamais le triste courage de dire à un peuple faible, dispersé, plus d’une fois victime d’injustes procédés, qu’il a tort de serrer ses rangs, de se grouper à côté, en face, au sein des peuples unis, qui le pressent de toutes parts et l’enveloppent. Jamais nous ne pousserons la prudence jusqu’au point de lui dire : n’allez pas conférer de vos intérêts, vous occuper de vous-même. Nous ne sommes point de ces hommes qui ne voient en toute œuvre que le danger, en toute institution que le côté faible, qui veulent prévenir le mal accidentel en étouffant la cause même du bien. Les Conventions ont eu leurs défauts. Soit. Mais qui n’a pas eu les siens ? Leurs commencements ont eu leurs souffrances. Nous l’admettons ; mais qui ne sait que les essais n’ont jamais la perfection du temps et de l’expérience ? Oh ! s’il fallait 'condamner toute institution qui naquit imparfaite et dont l’enfance eut des faiblesses, quelle immense razzia l’on ferait des plus grandes choses !

Institutions puissantes, consultez donc un peu vos annales. Hommes de bonnes œuvres, voyez donc le sable qui s’attache à l’or pur de vos grandes entreprises, l'ivraie qui croît dans votre propre héritage, et que vous n’arrachez pas. N’est-ce pas un droit que celui de faire le bien tout en permettant le mal ? Estce le temps, quand une institution s’ennoblit, que son but est bon, que son œuvre est patriotique, que le champ s’ouvre encore immense devant elle, est-ce temps de lui dire : halte !....

Sociétés de nos frères, allez votre chemin.

Soyez toujours catholiques, toujours bienfaisantes, toujours dévouées au bonheur des vôtres.

Sociétés secrètes. — Autant nous aimons les sociétés catholiques, qui sont toujours publiques, autant nous détestons les sociétés secrètes.

Le seul titre de secrète est une honte pour une association volontaire, et il n’est pas nécessaire qu’elle en ait d’autres pour mériter l’anathème de l’honnête homme. Se cacher pour faire le bien, est d’un poltron ; organiser le mal dans les ténèbres est un crime que le bon sens des peuples païens mêmes, a classé à part et flétri d’un nom spécial.

Certes, nous ne ferons pas à nos compatriotes émigrés, l’injure de croire qu’il faille les détourner de telles Associations, dont les moins mauvaises, suivant l’expression du deuxième Concile Plénier de Baltimore, sont pleines de dangers. Nous n’avons pas besoin de leur dire, avec le même Concile : “ Fréquentez plutôt ces sociétés de fidèles qui fleurissent dans l’Eglise catholique, où rien n’est caclié, où les lois sont visibles à tous, où se montrent au grand jour les œuvres qui s’exercent en conformité avec l’Evangile. Les enfants de la lumière font des œuvres de lumière ; ils n’aiment pas les ténèbres, au contraire, ils les haïssent et les abhorrent.. Ne vous laissez pas tromper ; sous l’apparence du bien, ne vous livrez pas à la pire des servitudes, marchant dans les ténèbres et l’ombre de la mort, vers le mépris des lois les plus saintes.”

Aurions-nous donc besoin de détourner de là nos compatriotes ?

Nous avons à ce sujet, sous les yeux, de belles et nobles paroles, prononcées par un homme que la République Américaine regarde à juste titre comme une de ses plus grandes gloires. L’on remarquera que cet homme était protestant, par conséquent dans l’erreur en fait de religion, et que lui-même, de son propre aveu, ne trouvait dans son église, de satisfaction ni pour son esprit, ni pour son cœur. Cet homme est YV. H. Seward.

Voici comment il a jugé solennellement devant ses collègues, les sociétés secrètes : —

“ J’appartiens à une Association volontaire d’hommes, qui a à s’occuper des affaires spirituelles. C’est l’Eglise Chrétienne, — cette branche de l’Eglise Chrétienne, laquelle, tout imparfaite que je la crois, au point de vue de mes propres idées, contient cependant le plus complètement les enseignements de l’Evangile. Cette association est une association publique ; elle accomplit tous ses rites et donne toutes ses instructions avec publicité ; et elle invite chaque homme, dans le langage de son divin fondateur, à venir à elle, à participer à tous les privilèges dont il l’a investie et aux bénédictions qu’il promet.

J’appartiens à une Société temporelle d’hommes, et ici, c’est encore le parti politique qui, suivant mes idées, résume le plus complètement et avec le plus de vérité, quoique, je le confesse, comme dans le premier cas, d’une manière très-inadéquate, les principes de la Déclaration de l’Indépendance et de la Constitution des Etats-Unis. Cette association dont je viens de parler, est aussi publique. Toutes ses opérations se font à la lumière du grand jour ; et elle invite tous les citoyens, et tous les hommes qui deviennent sujets du Gouvernement de cette Puissance, à quelque race, ou climat, ou couleur qu'ils appartiennent, à entrer dans ses rangs, à prendre part à ses labeurs, à coopérer à maintenir un bon gouvernement, et à avancer la cause du genre humain.

Ces deux Sociétés, l’une spirituelle et l’autre temporelle, sont les seules Associations volontaires auxquelles j'appartienne aujourd’hui, ou auxquelles j’aie jamais appartenu, depuis que je suis devenu homme ; et à moins que je ne sois un jour privé de raison, elles sont les seules Associations d’hommes auxquelles je me permettrai jamais à moi-même d’appartenir.

Sociétés secrètes, messieurs ! Avant de consentir à joindre ma main à celles d’autres hommes, dans une loge secrète, ordre, classe ou conseil, et à plier le genou devant eux, à entrer en pourparler avec eux pour quelque objet que ce soit, personnel ou politique, bon ou mauvais, je prierais Dieu que cette main et ce genou fussent paralysés et que je devinsse un objet de pitié, et même la moquerie de mes semblables. J urer, Messieurs ! moi, homme, citoyen américain, chrétien ; jurer de me soumettre moi-même à la conduite et à la direction d’autres hommes, confiant mon propre jugement à leur jugement et ma propre conscience à leur garde ! Non, non, messieurs. Je sais fort-bien que mon jugement est faillible et que je suis sujet à

l’erreur et à la tentation. Mais ma vie a été consacrée à briser les

chaînes de l’esclavage des hommes. Je sais par conséquent trop bien le danger qu’il y a à confier le pouvoir à des mains irresponsables, pour me faire moi-même un esclave volontaire.”

Grèves. — Ici encore, nous allons citer les paroles d’un écrivain excellent, d’un penseur, d’un patriote sincère : M. Etienne Parent. Si nous pouvions exprimer nos souvenirs personnels, nous aurionsà lui offrir ici avec respect l’expression de notre vive reconnaissance.

Voici donc ce qu’il disait à ses compatriotes de la classe ouvrière, devant la Chambre de Lecture de Saint-Roch de Québec, le 15 avril 1852 “ Nous avons laissé le travailleur sous la

protection du corps clérical ou monacal, au moyen âge : c’était alors le seul protecteur qu’il pouvait avoir contre la grande puissance du temps, la féodalité. Peu à peu le foyer de la lumière, rallumé au fond des monastères, rayonnant au dehors, fit éclore au sein du peuple la classe importante de la bourgeoisie, qui, bientôt, sous le souffle des idées d’émancipation qui se firent jour avec la presse, disputa, et souvent même arracha l’empire aux rois et aux barons. Alors commença l’ère de cette industrie moderne, qui par ses immenses développements, a, pour ainsi dire, greffé une société nouvelle sur le vieux tronc humain, modifié considérablement au moins les conditions d’existence et les relations sociales. La mécanique, aidée de la science, a renouvelé, de nos jours, le prodige mythologique de Deucalion, à qui il fut donné de faire des hommes avec des pierres, avec cette seule différence que c’est avec du fer qu’elle fait les siens. Et ces hommes d’acier, montrant autant d'intelligence et d’adresse que ceux de chair et d’os, mais infatigables et sans besoins aucuns à satisfaire, inondent le monde de leurs produits, à des prix qui auraient paru plus que fabuleux aux fabriquants de jadis. Il en est résulté d’abord un surcroit d’aisance surtout pour les classes ouvrières ; mais aussi un accroissement de population correspondant. D’un autre côté, les grands centres manufacturiers ont, par l’appas de bons gages, attiré de tous côtés des masses considérables d’ouvriers, qui vivent à l’aise dans les temps de prospérité commerciale ; mais qui aussi sont exposés à une grande misère dans les temps de gêne et de dépression. Dès lors, on le voit, le sort des ouvriers a dépendu des opérations heureuses ou malheureuses des maîtres, des fluctuations commerciales indépendantes de leur volonté, qu'ils sont absolument hors d’état de prévoir, et contre lesquelles ils n’ont pu penser à se prémunir. Puis il se trouve toujours ues hommes, ignorant les lois du monde industriel, ou animés d’intentions perverses, qui prêchent à ces multitudes d’ouvriers

affamés des doctrines subversives de tout ordre social, ajoutant ainsi aux souffrances physiques les souffrances morales de l’envie et de la haine, et poussant ces malheureux à des violences, qui ne font que creuser davantage l’abîme de misère où ils sont plongés.

C’est ici l’occasion de vous signaler une des plus graves erreurs que commettent quelquefois les classes ouvrières, en se coalisant pour faire augmenter le prix de la main-d’œuvre ; fatale erreur qui ne peut qu’empirer leur sort. Entrons dans quelques détails sur ce point important.

Il y a une science qui a été mise en corps de doctrine par un anglais, Adam Smith, mais qui a reçu de la plume d’un français, Jean-Baptiste Say, les perfectionnements, l’extension, la portée, dont elle était susceptible. Cette science, c’est celle de l’économie politique, qui explique le mécanisme, jusqu’à ces deux grands hommes assez incompris, du travail et de la production t elle nous fait voir que l’industrie a ses lois que l’on n’enfreint jamais impunément ; lois dont la violation emporte des peines certaines, irrémissibles ; lois dont les violateurs, peuples ou individus, doivent boire le calice jusqu’à la dernière goutte. Ces lois, comme toutes celles de la nature créée, sont indépendantes de l’homme, ont été décrétées par le créateur pour le gouvernement du monde social, et elles ne sauraient être changées, non plus que les peines qui en sont le complément et la démonstration, sans un miracle, sans une nouvelle création, pour ainsi dire.

Ces lois, nous les subissons volontiers tous les jours, jusqu’à ce qu’elles viennent à froisser nos intérêts. Alors nous nous révoltons, et nous les foulons aux pieds. Mais tous les efforts que nous faisons pour briser nos chaînes, ne font que consumer nos forces dans une lutte inutile et insensée. Bien mieux vaut pour nous reconnaître ces lois immuables, et employer notre intelligence et notre énergie à les bien comprendre, et à marcher courageusement dans la voie qu'elles nous tracent. C’est surtout à l’homme de travail qu’il importe de bien connaître les lois qui règlent le salaire, lui à qui l’erreur est bien plus fatale qu’à tout autre ; lui qui travaille non pas pour accumuler des capitaux, mais pour donner du pain à une compagne et à ses enfants ; lui qu’un faux calcul, un aveugle entraînement n’aura pas seulement l’effet de priver de quelques objets de luxe, mais du plus strict nécessaire, de ce qu’il attend pour vivre lui et les siens. On lisait dernièrement, dans les journaux, que les ouvriers mécaniciens, employés dans les manufactures d’armes de guerre, en Angleterre, ayant suspendu leurs travaux pour avoir de plus

hauts prix, des commandes considérables venant du continent ont été retirées et envoyées en France.

Les derniers journaux annoncent que 9,000 à 1 0,000 de ces ouvriers sont retournés à leur ouvrage, après avoir perdu plusieurs mois de travail. Il y a quelques années, les ouvriers de Pittsburg, en Pensylvanie, ayant eu recours au même moyen, perdirent, à ce qu’on calcula, la somme de vingt et quelques mille piastres par un chômage de quelques jours, sans obtenir un sou de gages de plus. Si j’ai bonne mémoire, nous fûmes témoins de quelque chose de semblable ici, il y a une douzaine d’années, parmi les charpentiers de navires. Plus récemment, certaines classes de nos ouvriers, non contentes des prix fort raisonnables qu’elles recevaient, voulurent en avoir de plus élevés encore. La conséquence en fut que les maîtres demandèrent et obtinrent que les soldats de la garnison donnassent tout le temps dont ils pouvaient disposer, à différents genres de travail. Ce surcroît de travailleurs fit baisser les prix, comme de raison, et les ouvriers trop exigeants furent bien aises d’accepter de l’ouvrage à des prix plus bas que ceux qu’ils avaient refusés.

Le prix du travail, comme de tout ce qui est dans le commerce, se règle par la concurrence, ou, ce qui revient au même, par la demande et l’approvisionnement. Y a-t-il peu d’ouvrage et beaucoup d’ouvriers, beaucoup d’approvisionnement d’un article sur le marché et peu de demandes, les prix du travail et de cet article seront peu élevés. Ce sera tout le contraire s’il y a peu d’ouvriers et beaucoup d’ouvrage, peu de produits et une grande demande. Et cela viendra tout seul sans que l’on s’en mêle, et quoique l’on s’en mêle. La concurrence entre les ouvriers et les vendeurs dans un cas, entre les maîtres et les consommateurs dans l’autre, établira l'échelle des prix. Toutes les coalitions d’hommes pour la changer ne pourront avoir d’autre effet que de déranger pour le moment, tout au plus, l’équilibre naturel des choses. Mais, comme je l’ai remarqué plus haut, on ne viole jamais impunément une loi de la nature : la nature est impitoyable, il n’y a pas de miséricorde ni d’adoucissement à attendre d’elle.

Mais la nature est donc une marâtre, qui défend aux hommes de pourvoir de leur mieux à leur bien-être, qui les condamne à se soumettre sans mot dire à l’exaction, à l’exploitation, à l’avidité d’un petit nombre de ses favoris. Non, Messieurs, la nature n’est pas une marâtre, elle est le code de Dieu, et elle apparaîtra une bonne mère â quiconque voudra l’étudier. Le monde ne serait pas l'œuvre d’une intelligence suprême, au moins il ne

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serait pas la preuve de l’existence de cette intelligence, s’il n'était pas régi par des lois fixes et immuables.

Dieu a créé le monde avec ses lois, en môme temps il a créé l'homme avec la raison, et lui a livré le monde pour en jouir selon l’ordre qu’il a établi. C’est notre faute, c’est la faute de notre ignorance, de notre paresse, de nos passions désordonnées, si nous tournons le dos à l’ordre établi de Dieu, pour nous jeter dans la voie opposée. L’ignorance même n’est pas une excuse, puisque, s’il nous a doués d’une intelligence, c’est pour la cultiver ; et les malheurs qui accompagnent partout l’ignorance sont une leçon que Dieu fait sans cesse résonner à nos oreilles.

Mais revenons à notre sujet, et voyons à quelle illusion funeste se laissent aller ceux qui veulent régler le prix du travail autrement que par la loi de la concurrence, et qui croient améliorer leur sort par de folles coalitions pour faire hausser les prix. Prenons pour exemple une de nos classes ouvrières, disons celle des charpentiers de navires, classe si importante dans notre ville : toute autre répondrait aussi bien à notre objet.

Un bon jour donc nos charpentiers se mettent en tête de forcer les entrepreneurs ou constructeurs à leur donner de plus hauts prix. On se rassemble, on se concerte et l’on en vient à la résolution de présenter un ultimatum : tel prix ou point d’ouvriers. Il arrive dans ce cas, de choses l’une, ou les maîtres cèdent ou ils résistent. S’ils résistent, les ouvriers restent des semaines sans ouvrage. Or c’est là une mauvaise affaire pour des gens qui se plaignent de ne pas gagner assez pour vivre. Il faut donc se résigner à manquer de pain, ou retourner humblement à l’ouvrage aux anciens prix. Mais, dit-on, si les maîtres cèdent, le point est gagné. Point du tout, il est perdu encore plus que dans l’autre cas, comme nous allons vous en convaincre. Les prix, que vous obtenez par la coercition, laisseront aux chefs d’industrie un retour suffisant ou non. Dans le premier cas, vous croyez être en sûreté n’est-ce pas ? Vous vous abusez. Vous ne pouvez jamais empêcher les maîtres de faire tous les profits que le marché leur permet de réaliser. Vous avez profité d’un moment où les ouvriers étaient rares à proportion du travail ; eh bien ! les maîtres se mettront immédiatement à l’œuvre pour faire tourner la balance en leur faveur ; ils feront venir des ouvriers d’ailleurs, ils multiplieront les apprentis, ce qui est fort facile lorsque les prix sont élevés; et un bon jour, au moment où vous vous y attendrez le moins, et après vous être habitués à vivre largement, on vous dira qu’on va décharger une partie des ouvriers. Alors commencera la réaction, la punition d’une fausse démarche, qui aura fait augmenter le nombre

des ouvriers au-delà des besoins de la place. Alors il faudra se résoudre à aller chercher fortune ailleurs, ou offrir son travail à vil prix. C’est là que les maîtres vous attendaient, et c’est maintenant qu’ils vont vous faire la loi à leur tour, et vous faire rembourser avec intérêt les profits que vous leur aurez arrachés. Qui niera qu'il eût été bien mieux pour l’ouvrier de se contenter des prix antérieurement établis paisiblement et régulièrement par la concurrence ? Ce qu’il faut à l’ouvrier c’est un cours uniforme dans les affaires : les grandes fluctuations lui sont pernicieuses, car ses pensées et ses habitudes ne l’y ont pas préparé.

Nous venons de voir le résultat d’une hausse forcée dans les gages, lorsqu'elle laisse encore certains profits au chef d’industrie. Voyons maintenant ce qui arrivera dans le cas où une pareille hausse serait ruineuse pour eux. D’abord ils mettront tout en usage pour augmenter le nomb • e des ouvriers sur la place, afin de faire tourner par là l’avantage de leur côté. S’ils n’y réussissent pas, vous en ruinez quelques-uns, et vous forcez les autres à diminuer, sinon à cesser la construction ; c’est-à-dire vous diminuez la concurrence entre les maîtres, qui est tout à l’avantage des ouvriers ; ou vous faites cesser l’ouvrage, ce qui est bien pis encore ; car le grand point pour les ouvriers, c’est qu’il y ait toujours beaucoup d’ouvrage proportionnellement à leur nombre.

Si telles sont les lois qui règlent la récompense du travail, il faudra bien s’y soumettre, me direz-vous. Il me semble cependant vous entendre murmurer en vous-mêmes : “ Mais il faut avouer que le sort des classes ouvrières est bien misérable.

Subir toutes les exigences d’un maître avide et hautain, le voir s’enrichir des sueurs de pauvres mercenaires, et n’avoir pas le droit, la- satisfaction de résister. Ah ! il est bien triste le lot que la Providence a fait à' l’homme de travail.” Ne murmurons jamais contre la Providence, messieurs, si nous ne voulons recevoir la leçon que reçut l’homme de la fable, qui s’étonnait que Dieu n’eût pas fait croître la citrouille sur le chêne. Pendant qu’il critiquait l’œuvre du Créateur, un gland lui tomba sur le nez. comme vous savez, et cela le guérit pour toujours de la manie de critiquer la création, car il se dit que s’il y eût eu une citrouille à la place du gland, son nez s’en fut trouvé encore bien plus mal. Lorsqu’il nous arrive de rencontrer quelque chose qui nous parait étrange dans la création, soyons persuadés que c’est la faute de notre intelligence, qui ne peut voir assez loin dans les secrets de Dieu, et ne nous exposons pas à nous faire tomber sur le nez non plus le gland, mais bien la citrouille. C’est ce qui nous arriverait peut-être, si nous concluions à la légère, que l’ouvrier est tout-à-fait laissé à la merci du maître qui l’emploie, et que la

main de Dieu s’appesantit sur lui. Détrompons-nous, l’ouvrier n’est pas à la merci du maître, et son sort n’est pas aussi mauvais qu’il paraît, à en juger d’après les apparences et les idées communes. On s'exagère beaucoup le bonheur des classes élevées, de ceux qu’on appelle les heureux de ce monde. On voit de beaux dehors, et l’on s’imagine que tout est joie au dedans. On oublie que ce sont les hauts lieux que la tempête tourmente davantage.

Que l’homme de travail ferme son cœur à l’envie ; il y a pour lui des compensations. Dites-moi, où trouve-t-on le plus communément le rire franc et joyeux, et l’air soucieux et préoccupé ? Le premier n’est-il pas l’hôte familier des humbles habitations et l’autre n’est-il pas l’habitué des salons dorés ? La santé, la force et la vigueur, où les trouve-t-on le plus communément, si ce n’est dans les classes laborieuses ? Au reste, les avantages dont paraissent jouir quelques-uns, viennent de qualités, de talents que Dieu a distribués selon qu’il l’a jugé à propos, dans sa sagesse et pour ses propres fins, et ici il faut bien se soumettre. Tout ce qu’on a droit d’attendre, c’est que les lois des hommes n’aillent pas au-delà des lois de Dieu, en traitant la richesse comme si elle appartenait uniquement a ses possesseurs, et non pas aussi un peu à la communauté entière. Ce n’est pas du socialisme que je prêche là, mais bien du bon et pur christianisme. On obtenait autrefois par la force du sentiment religieux, ce que je demande, aujourd’hui que ce sentiment s’est affaibli, à la force de la loi : voilà tout.

Je disais aussi que l’ouvrier n’avait pas été laissé à la merci de son maître ; car s'il y a une loi pour régler les rapports de l’ouvrier avec le maître, il y en a une aussi pour régler les rapports du maître avec l’ouvrier ; et cette loi est encore celle de la concurrence. Il y a aussi une loi qui pose des bornes à l’avidité des maîtres, et des punitions pour eux lorsqu’ils la violent.

Il existe nécessairement entre les maîtres ou chefs d’industrie une certaine rivalité, de la concurrence. Chacun cherchera de son côté à attirer les meilleurs ouvriers dans son chantier ; et pour y réussir, il lui faudra offrir les plus hauts gages possibles. Cette concurrence sera toujours un moyen assuré de protection pour l’ouvrier, dans le cours régulier et ordinaire des choses. Mais supposons que les maîtres fassent eux-mêmes la folie de se coaliser, pour produire ou maintenir, dans le prix de la main-d’œuvre, une baisse que ne commandent pas les circonstances, voici ce qui arrivera immanquablement : ils verront s’élever de nouveaux ateliers qui leur feront concurrence, et les forceront à payer de plus hauts prix, leur infligeant par là une peine permanente, en

venant partager avec eux les profiits de leur industrie. C’est une vérité que l’expérience de tous les jours démontre à quiconque sait observer ce qui se passe dans le monde. Qu’une industrie donne de plus grands profits qu’une autre, vous voyez les gens s’y jeter, souvent même avec une imprévoyance et un entraînement qui préparent bien des mécomptes. A cet égard craignons plutôt l’excès qu’autre chose. C’est une loi bien établie que l’intelligence et les capitaux se portent toujours du côté où se trouvent les grands profits.

Pour éclairer davantage les ouvriers sur leurs intérêts et leur position, signalons un autre phénomène du monde industriel : c’est que, lorsqu’un genre de travail quelconque n’est pas assez rétribué, ceux qui s’y trouvent engagés diminuent progressivement en nombre, soit par l’éloignement de ceux qui laissent la place pour aller ailleurs, soit par l'absence de nouvelles additions. Il se trouvera donc, au bout d’un temps plus au moins court, que le nombre des travailleurs ne sera plus proportionné aux besoins de la place. Alors de toute nécessité les prix hausseront, jusqu’à ce que de nouvelles circonstances viennent donner un autre cours aux objets de cette industrie.

Des considérations précédentes, fruit d’études approfondies des lois et phénomènes sociaux, par des hommes d’un grand génie il faut conclure :

Que l’ouvrier méconnaît ses intérêts bien entendus lorsque, par des coalitions avec ses compagnons ou autrement, il force celui qui l'emploie à lui donner un prix plus élevé que celui résultant de la concurrence.

Que le maître méconnaît aussi ses vrais intérêts, lorsqu’il ne donne pas à son employé le prix qu’il a droit d’attendre, d’après la même règle.

L’un et l’autre dans ces deux cas, amènent dans l’industrie des perturbations, des secousses qui leur nuisent à tous les deux, mais au simple ouvrier d’une manière bien plus sérieuse, puisque pour lui, c’est son strict nécessaire qu'il met en danger. Leur intérêt commun exige donc que la plus parfaite bienveillance règne dans leurs rapports entre eux, et le meilleur axiome d’économie politique sera toujours ce beau précepte de l’Evangile: “aimez-vous les uns les autres.”

A cela, monsieur Etienne Parent ajoute plusieurs observations importantes, et il prononce un mot que l'on ne saurait répéter trop souvent aux ouvriers. — “ Le grand nombre, dit-il, dans les temps de prospérité, pensent à se procurer des objets de luxe ; on augmente ou on rafraîchit la toilette ; on pousse jusqu’à la délicatesse dans le pot-au-feu ; enfin, l’on vit bien. Pour moi, je

voudrais de tout mon cœur que le travailleur pût mettre la poule au pot, non seulement tous les dimanches comme le voulait le bon Henri IV, mais même tous les jours de l’année. Mais cela ne se peut pas, et il arrive toujours un temps où, pour avoir trop souvent mis la poule au pot, on ne peut plus y mettre le petit morceau de lard.”

Prenons donc aux jours de prospérité, des mesures contre les mauvais jours : Economisons et mettons à la caisse d’épargnes.

Nous n’avons pas besoin de rappeler la grande loi du travail, promulguée à l’homme dès le principe, au sein de l’Eden, sous la forme bénigne de vigilance et d'action, et renouvelée, après le péché, dans la colère divine. Alors le travail reçut pour compagnes la peine et les sueurs ; mais il est resté noble. Son but, si on le considère immédiatement, n’en est devenu que plus pratique icibas, parce qu’il est devenu plus nécessaire : “Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.” Tant que brillera à la porte de l’Eden l’épée flamboyante, la loi du travail aura son cours pour tout homme venant en ce monde. N’allons pas croire qu’elle ne s’impose qu'à une classe : elle est générale de droit et de fait. La fortune elle-même réclame, avec l’économie sévère, activité et travail. Si elle n’a pas toujours les ambitions insatiables, elle a souvent ses revers accablants, toujours ses sollicitudes et ses anxiétés. La renommée, la gloire, l’influence, l’autorité qui commande, ont aussi leur cortège obligé de sollicitude, de prudence, de travail. Le sol est partout mouvant, le terrain glissant, le sentier abrupte, difficile. A tous, pauvres ou riches, faibles ou puissants de ce monde, il a été dit : “ Tu gagneras ton pain.” Où est le sol, aujourd’hui, dans toute l’étendue de cette terre maudite, qui s’améliore de lui-même et ne requiert pas une culture soigneuse et incessante ? Où est le bien, matériel ou moral, qui ne tende de soi à se corrompre et à périr ? Et s’il en est ainsi du pain qui est de toute nécessité pour la vie, comment en serait-il autrement des objets simplement utiles, ou des fruits qui dans l’ordre moral n’ont jamais cessé detre défendus ? Malheur à ceux qui ne veulent pas comprendre cette grande vérité ! Sans doute, il y a équité à ce que le travail jouisse de sa juste rémunération ; mais la répartition mathématique du travail manuel est une fatale utopie.

Il serait inutile de pousser plus loin ces considérations. Prenons notre part du fardeau que la Providence impose à l’humanité en général et à chaque homme en particulier. Considérons dans le travail le but plutôt que la peine. Ici-bas, le travail, c’est le compagnon de nos heures. — Que ferait-on du temps sans le travail qui exerce nos forces vives ? C’est le fournis-

■seur de la famille, la vie de nos femmes et de nos enfants, notre vie. — C’est le feu ardent qui réchauffe et réjouit le foyer domestique ; c’est la joie et l’abondance de nos appartements, les mêts sains et succulents de nos tables ; c’est le père du doux et paisible repos, la garantie de nos espérances.

Embrassons donc le travail ; qu’il soit au dedans le protecteur de nos familles, le pourvoyeur du brasier qui réchauffe nos membres ranimés, la source qui jaillit à la vie du temps. Nous disons plus : considéré comme il doit l’être, chrétiennement, le travail jaillit jusqu’à la vie éternelle. Il est à la fois une expiation et un hommage : une expiation du péché qui souilla notre origine •et des autres péchés non moins mortels venus «à la suite ; — un hommage à la suprême autorité de Dieu, et à sa justice.

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