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LES SIÈËCLES BARBARES DT

diocèse eut un évêque. L’évêque prit la place du « flamine », le grand prêtre païen qui présidait jadis au culte. Il advint de plus qu’on lui confia souvent la charge élective de « défenseur de la cité » instituée par l’empereur Valentinien. Le peuple qui. l’élisait à ce poste par défiance de l'aristocratie et de ses coteries s’accoutumait ainsi à solliciter l’arbitrage épiscopal plutôt que d'en appeler aux tribunaux. Enfin la libéralité des fidèles commençait à enrichir les sanctuaires et à accroître par là leur prestige. Si bien qu’ayant pénétré dans le moule de ladministration romaine, l'Eglise était prête à se substituer à elle le jour où cette administration venait à faire défaut.

Le calcul des évêques en faveur de la monarchie franque faillit être faux en ce sens que la civilisation sembla devoir périr définitivement entre les mains grossières e6 malhabiles auxquelles ils osaient confier ses destins. Malgré le concours des Gallo-Romains lettrés qui, « attristés de la chute de l’empire, inquiets de l’anarchie barbare » (Rambaud), s’empressèrent autour des rois francs, ceux-ci se montrèrent constamment impuissants à restaurer l'ordre et la paix. Aucun de ces souverains barbares ne sut s'élever à la notion essentielle de lunité. Clovis s'était taillé en peu d'années (496-508) un royaume inespéré. Grâce à l'Eglise, il avait abattu Burgundes et Wisigoths et, fier de se parer des titres de patri e e: de consul, il régnait de fait sur presque toute la Gaule. Or, il détruisit lui-même son œuvre en,la découpant à sa mort (511) en quatre parts au profit de ses fils. Cinquante ans plus tard, Clotaire à qui le hasard, aidé par le crime, avait permis de re-

constituer l'héritage, retomba dans les mêmes. errements ; la guerre civile éclata entre ses fils ; la Provence, l’Aquitaine furent dépecées ; dy eut même des villes qui restèrent « indivises » : Paris, puis Marseille... A deux siècles et demi de là, c’est encore cette obstination à partager qui détruira l'empire de Charlemagne.

La tentative carolingienne (687-884)

C’est qu’en effet les deux dynasties sont, à cet égard, similaires. Des Mérovingiens aux Carolingiens la compréhension du pouvoir n’a point. changé. Les seconds sont seulement plus forts, moins corrompus que les premiers et ils béné-. ficient du prestige dont l’un d'eux, Charles Martel, revêt sa race en barrant à Poitiers (732) la route à l'invasion arabe montée du sud à travers l'Espagne. Au début, les princes mérovingiens s'étaient montrés débauchés, traîtres, pillards ; à la fin, ils avaient mérité le sobriquet de « rois fainéants » laissant tomber le pouvoir aux mains des « maires du palais ». Î/un de ces fonctionnaires, Pépin d’Héristal, ayant pris le titre de duc des Francs (687) exerça dès lors un pouvoir absolu. Son fils, Charles Martel, fut roi de fait; son petit-fils Pépin Île Bref fut roi de droit (752). son arrière-petit-fils Charlemagne devint empereur (890).

Dans un document, Alcuin, conseiller de Charlemagne, attribue à son maître les titres de roi de Gaule, de Germanie et d'Italie. C’est bien là ce qu'il aurait dû être et ce quil ne sut pas être. Charlemagne s’obstina à se dire « roi des Francs » sans tenir compte des réalités géogra-

phiques. S'il « organisa » la Germanie et rétablit un peu d'ordre en Italie, le fait d’avoir dès 180 donné à son fils Pépin le titre de roi des Aquitains et plus encore le singulier partage prévu dans son testament de 806, indiquent qu’il n'eut jamais l'ambition et ne comprit jamais la nécessité de réédifier l’unité de la Gaule. Lorsque la force des choses eut conduit les successeurs du grand empereur à ce fameux traité de Verdun (843) qui eût pu être si fécond, ce qui rendit le partage stérile, c’est que le royaume attribué à Charles-le-Chauve n'était qu'une Gaule déformée et amputée de ses membres essentiels. Le long règne de ce prince (843-877) fut handicapé par cette circonstance bien plus que par les incursions des Normands. La Provence et ce qui correspond au Dauphiié et à la Franche-Comté étaient soustraits à son pouvoir comme l'étaient déjà la Bretagne et l’Aquitaine. Ainsi la monarchie franque avait défait la Gaule ; des siècles allaient être nécessaires pour la refaire.

Qu’était devenu le peuple sous de tels chefs ? Il se sentait désemparé ; il avait vu les arts et les lettres dépérir autour de lui ; ses horizons s'étaient rétrécis et assombris ; surtout, il vivait dans une insécurité presque quotidienne. Et c'est pourquoi ce grand naufrage le jetait vers une force nouvelle, la féodalité. Habitant des campagnes appauvries ou des villes dépeuplées, il n’y avait plus d'autre ressource que de se lier à l’homme de guerre qui consentirait à protérer, à défendre celui qui se recommanderait à Jui et achèterait, par le sacrifice d’une part de son indépendance, la sécurité relative impossible à fobtenir autrement. « Une société paisible,

heureuse, écrit J. de Crozals, dans son Manuel d'histoire de la civilisation, une société demandant ses ressources au travail libre n’eût jamais songé à chercher son salut dans des combinaisons politiques aussi étranges. Mais, au milieu des circonstances tragiques qui lui avaient donné naissance, le régime féodal, en multipliant indéfiniment les centres d'action, en rétrécissant la sphère où devait s'exercer linfluence protettrice de chaque petit souverain se justifia par ses services ». Remarquons comme tout s’enchaîne ; le seigneur a des hommes à son service qu'il peut mettre à la disposition d’un seigneur plus puissant et celui-ci va le récompenser — à défaut d'argent qui n’abonde pas — par des concessions domaniales. Voilà le fief créé en quelque sorte automatiquement. Dès que le fief existe, son possesseur cherchera à le rendre héréditaire afin d'en assurer la possession à ses enfants. Il voudra aussi l'agrandir aux dépens de ses voisins et par conséquent s’attribuer le « droit de guerre privée». Toute la féodalité est là. Dès 587 le pacte d’Andelot avait préparé en fait le caractère héréditaire des « bénéfices > qu'on appellerait plus tard des fiefs. Les édits de Mersen et de Kiersy rendus en 847 et 877 par Charles le Chauve, confirmèrent et généralisèrent ces caractéristiques de la féodalité. « Au IXe siècle, dit A. Rambaud, il n’y à plus en Gaule un seul petit propriétaire qui obéisse directement au souverain ». C’est qu’en effet, et depuis longtemps, « l’homme libre, qui ne veut être le vassal de personne, mène une vie insupportable. Celui qui n’a pas un protecteur risque fort de perdre sa terre et celui qui n’a plus de terre tombe nécessairement dans la servitude ».

Le même édit de Mersen consacra le droit de guerre privée lequel, à vrai dire, existait depuis longtemps. Sous les Mérovingiens comme sous les Carolingiens, les guerres particulières furent incessantes.

L’anarchie monarchique (884-987)

L'édifice élevé par Charlemagne avait été moins solide encore que celui de Clovis. À partir de 884, le droit héréditaire cessa pratiquement d'exister en France. Les seigneurs féodaux élurent Charles le Gros qui n’était pas l’héritier. Puis, l'ayant déposé, ils lui donnèrent pour successeur Eudes, comte de Paris, qui venait de s’illustrer en. défendant contre les Normands la ville dont il portait le nom. A la mort de ce prince un Carolingien, Charles le Simple devint roi, puis on élut Robert, frère d’'Eudes, et ensuite le gendre de ce dernier, Raoul. Après quoi, on revint aux Carolingiens (954-986). L'indécision de Lothaire, leur dernier roi, et la disparition de son jeune héritier Louis V, secondèrent l’habileté d'Hugues le Grand, duc de France, petitfils d'Eudes, qui avait su préparer l’avénement définitif de sa maison. Et l’an 987, à Senlis, écartant Charles de Lorraine, le prétendant carolingien, les seigneurs se laissèrent convaincre par l’archevêque de Reims, et élurent Hugues Capet, fils du duc de France. Il fut proclamé en qualité de « roi des Gaulois, des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Vascons ». La formule vaut d’être relevée ; le nom des Francs n’y figure plus.

La période à laquelle nous sommes parvenus se divise Ont bien que de façon très inégale, en huit chapitres que nous intitulerons la monarchie capétienne, la guerre de cent ans, le retour à la politique capétienne, les guerres d'Italie, les guerres de religion, là monarchie absolue, la révolution, l'effort de reconstruction.

La monarchie capétienne (987-1328)

Le système de l'élection royale, s’il avait continué, eût fait de la France une république nobilaire vouée à l’anarchie comme le fut plus tard la Pologne. Or, ce système, les seisneurs féodaux y tenaient précisément parce qu'il les laissait maîtres du royaume. A la fin du Xe siècle, vingt-neuf provinces ou fragments de province constituaient en France sous des ducs, - comtes ou vicomtes, des manières de petits Etats quasi indépendants, eb un siècle plus tard on en comptera « jusqu'à cinquante- cinq d'inégale importance depuis les duchés jusqu'aux minuscules baronnies ». (J. de Crozals). Or, pour exercer le pouvoir suprême, les Capétiens ne disposaient ni d’armées permanentes ni d'impôts publics. « En fait de sujets, ils n'avaient que quelques paysans. Parmi leurs électeurs, ils comptaient des souverains plus puissants qu’eux-

mêmes » (Rambaud). Hugues Capet, populaire par les exploits de son aïeul Eudes, se trouvait être le frère du duc de Bourgogne, le beau-frère des ducs de Normandie et d'Aquitaine, circonstances qui avaient grandement favorisé son élévation. Maïs parmi ceux qui avaient voté pour lui, aucun assurémént ne s'était proposé de fixer de facon définitive la couronne dans sa famille.

Différentes étaient les arrières-pensées ‘ de l'Eglise. L’archevêque de Reims, Adalberon, l’évêque d'Orléans et le moine Gerbert, qui devait devenir pape sous le nom de Sylvestre II, avaient été, si l’on peut dire, les zélés « agents électoraux » du nouveau roi, parce qu'ils éprouvaient combien l'Eglise avait intérêt au rétablissement de la doctrine romaine de l’indivisibilité monarchique. Grandement enrichie par les barbares qui pensaient racheter leurs crimes au moyen de donations pieuses, l'Eglise s'était corrompue. Au clergé des Ve et VIe siècles que ses vertus et les services rendus à la chose publique avaient illustré, s'était substitué un clergé peu respectable et encore moins lettré. Puis les pratiques féodales envahissant aussi le domaine ecclésiastique, on avait fini par voir les abbayes, les évêchés devenir des sortes de fiefs. L'honnéteté des mœurs et le goût de la culture s'étaient réfugiés dans les monastères d’où sortit aussi l'énergie nécessaire à la réforme. En 910 avait été fondé le célèbre ordre de Cluny qui devait donner au Saint-Sièce le pontife rénovateur, Grégoire VII. Ainsi les idées romaines d'unité, d'administration, d’universalité reprenaient vie en face du mercellement féodal qui avait failli les étouffer.

Les premiers Capétiens eurent cette grande habileté de savoir se servir alternativement des droits féodaux et de la conception ecclésiastique et romaine de la royauté. Ils eurent d'autre part le temps pour eux. Hugues Capet ne régna que dix ans, mais son fils Robert en régna trente-cinq, son petit-fils Henri If, vingt-neuf et son arrière petit-fils Philippe I, quarante-buit. Discrètement, obscurément, mais sans se lasser, ces princes que les chroniqueurs ont souvent calomniés, affermirent leur situation et travail- : lèrent à agrandir leur domaine et à s’émanciper de leurs vassaux. Louis VI (1108-1137) avait commencé dès 1101, du vivant de son père, à lutter contre ceux-ci® les armes à la main.

Soldat infatigable, il chevauchait sans cesse, « prompt à détruire les repaires féodaux et à faire cesser les souffrances du peuple » (Lavisse et Rambaud). Sans mériter le titre de créateur des communes qu’on lui donne à tort, ce prince n’en concéda pas moins nombre de chartes émancipatrices. S'il laissa sans solution la question normande ®), Louis VI, en mariant son fils avec l’héritière du duché d'Aquitaine avait préparé heureusement l’avenir.

Le règne de Louis VII (1137-1180) marque un recul de l’entreprise capétienne. Le recul eût été complet sans l’habileté et la fermeté de

(1) Les premiers Capétiens associèrent'leur fils aîné au trône en le faisant élire et sacrer de leur vivant. Ce ne fut pas toujours sans peine. A partir de Philippe-Auguste, cette précaution devint inutile ; Le droit héréditaire s'était assez affermi pour s'imposer à tous. |

(2) Posée par le tait que le duc de Normandie, vassal du roi de France et conquérant de l’Angleterrs (1066), se trouvait maintenant pour son suzerain un terrible rival.

l'abbé de Saint-Denis, le célèbre Suger, qui administra le royaume en l'absence du roi, parti pour la croisade d’où il ne rapporta d’ailleurs ni illustration, ni avantages. Malheureusement, après la mort de Suger, Louis VII réalisa son fâcheux dessein de divorce. La reine Eléonore contractant aussitôt un second mariage, porta son vaste héritage à Henri Plantagenet, duc de Normandie et, dès l’année suivante, roi d’Angleterre. Si bien qu’à l’avènement de Philippe- Auguste, non seulement toute la partie occidentale de la France, de Rouen à Bordeaux, se .

trouvait sous l'autorité britannique, mais que — les instincts d'indépendance féodale s'étant réveillés — le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Champagne s’unirent contre le jeune monarque. Philippe- Auguste les battit l’un après l’autre, imposa au comte de Flandre la cession de l’Amiénois et du Vermandoïs, puis se tournant contre l’Anglais, lui enleva la Normandie, la Touraïne et l’Anjou (1202-1206). Une formidable coalition se noua tout aussitôt contre le roi de France. Les barons des régions flamande, belge, lorraine, les seigneurs anglais et allemands ayant à leur tête l’empereur d'Allemagne Othon IV vinrent se faire battre à Bouvines (27 juillet 1214). « La joie populaire qui éclata dans toute la France capétienne, à la nouvelle de ce grand. succès permet de constater le progrès immense accompli par l’idée monarchique et la dynastie qui la représentait » (Lavisse et Rambaud). « Ce fut, à écrit un contemporain, la même allégresse dans les villes, dans les villages, dans les chàteaux ; une seule victoire provoquait mille triomphes ».

Entre temps, la croisade prêchée par le pape Innocent III contre les Albigeois hérétiques apporta au roi la possibilité de prendre pied en Languedoc. Quand Philippe-Auguste mourut en 1223, après un règne de quarante-trois ans, laissant derrière lui l’Université de Paris déjà célèbre, les libertés municipales étendues à nombre de bourgs et de cités, la protection du commerce et de l’industrie esquissée, la réforme administrative en voie d'organisation, on peut dire que l’œuvre de réfection française était presque à mi-route et l’avenir de la nation assuré.

Louis VIII, qui réalisa quelques-unes des annexions préparées par son père, eut le tort de mourir prématurément, n'ayant régné que trois ans et laissant pour successeur un enfanc de douze ans. Il eut le tort plus grand de constituer au profit de ses autres fils des apanages détachés du domaine royal. Ce retour aux coutumes barbares eût pu être gros de conséquences.

Louis IX, d’abord soûus la régence de sa mère, Blanche de Castille, puis par lui-même, régna quarante-quatre ans (1226-1270). Quelque contradictoïires que soient les jugements portés sur beaucoup de ses actes, il est un point sur lequel tous les historiens sont d'accord, c’est là puissance morale qui réjaillit sur là France du fait des vertus privées du saint roi. « Dans tous les pays où l’on parle français, c’est-à-dire de l'Angleterre à la Palestine, le souverain aux fleurs de lys apparaît comme le chef temporel | de la chrétienté ». [Il est arbitre ; l’émpereur et le pape, le roi d'Angleterre et ses barons lui défèrent le jugement de leur querelles. Si Louis IX, de la sorte, n’a pas élargi le territoire de son pays, il en a accru le prestige extérieur en

même temps qu'il orientait l'exercice du pouvoir dans la voie de la justice et de l'intérêt public. Ses ordonnances concernant l’administration des villes, la protection du peuple contre les empiètements des fonctionnaires, le cours de la monnaie, etc... sont les assisses premières d’une législation respectable et forte, C’est qu’autour du roi se tiennent des « légistes » qui, déjà influents sous Philippe-Auguste, le sont. plus encore sous son petit-fils ét le seront surtout sous Philippe IV le Bel (1285-1314).

« Le règne de Philippe le Bel, a-t-on dit, est le règne des légistes. C’est avec des procès qu’il brise toutes les grandes puissances du temps ». Sortis parfois des rangs du clergé, les légistes de ce temps appartenaient, en général, à la bourgeoisie. Passionnément attachés à la double tâche de fortifier le pouvoir royal et d’abaisser la noblesse féodale, ils s’appuyaient sur le droit romain dont la faveur renaïissante & allait croissant. Des écoles de droit romain avaient été fondées à Orléans et à Angers et saint Louis avait fait traduire en français le Digeste. La féodalité, affaiblie par les croisades et par les autres entreprises lointaines dans lesquelles s'était émoussée et dépensée sa terrible turbulence, trouvait en ces hommes les plus redoutables adversaires de ses prétentions. Ayant échoué en 1242 dans un vigourcux effort pour

(1) » Malgré la variété infinie de formes, presque toutes les chartes municipales du Midi dénotent chez leurs rédacteurs une grande culture d'esprit, une véritable éducation politique et la connaissance du droit romain... on retrouve dans ces communes les éléments essentiels de l’ancienne cité gallo-romaine. » (Rambaud).

reconquérir la suprématie qui leur échappait, les seigneurs se sentirent plus impuissants encore sous Philippe le Bel. Non seulement le domaine royal était fortement accru par lacquisition des comtés de Champagne, de Blois, de Chartres, du royaume de Navarre, de la ville de Lyon... mais le trône était appuyé sur un Parlement d’où les prélats et nobles étaient à peu près exclus et sur des Etats Généraux ® aux travaux duquel le Tiers Etat participait avec ardeur. Il n’y avait plus seulement le roi désormais ; il y avait l'Etat — conception nouvelle ou renouvelée, anti-féodale et contenant en germe toute l’évolution moderne.

La guerre de cent ans (1337-1452)

Avec Philippe le Bel la fortune des Capétiens s’'évanouit. La chance qui si longtemps leur avait été favorable tourna. En quatorze ans, les trois fils du défunt roi se succèdèrent sur le trône, disparaissant prématurément sans laisser d’héritiers mâles. Ainsi, la couronne se trouva échoir

(1) Le Parlement était l'ancienne Cour de justice du roi ;! les sessions en étaient irrégulières. Philippe le Bel les rendit régulières et en fixa le siège à Paris ; 1l le « laïcisa » en quelque sorte en 1239. Quant aux Etats Généraux, leur première réunion date de 1302. Saint Louis, en 1262, avait bien convoqué en même temps que les représentants de la noblesse et du clergé, ceux du Tiers Etat, mais Jamais encore les trois ordres n'avaient reçu mandat de délibérer en commnn. La plus grande liberté parait avoir présidé à la désignation des députés du Tiers, en 1302 ; le suffrage fut à très large base sinon « universel » et en certains cas, des femmes même exercèrent un droit de vote.

à un cousin, Philippe de Valois, qui régna sous le nom de Philippe VI (1328-1350).

On à dit de lui et de son fils Jean II le Bon (1350-1364) qu’ils étaient « entichés d’une fausse chevalerie ». Leur chevalerie en tout cas cadrait fort mal avec les nécessités du moment. Il faut néanmoins reconnaître que nul prince n’eût réussi à empêcher le conflit franco-anglais d’éclater. La conquête de l'Angleterre par les Normands, le mariage d'Henri Plantagenet avec la femme divorcée de Louis VII, en avaient pour ainsi dire posé le lointain principe. Philippe- Auguste apercevait si nettement ce péril que « pendant les quarante-trois ans de son règne il ne laissa point passer deux printemps sans guerroyer contre les rois d'Angleterre ou leurs barons » (Lavisse et Rambaud). Malgré ses tendances pacifistes, saint Louis avait dû, lui aussi tirer l’épée contre l'ennemi héréditaire d’alors. A la mort du dernier fils de Philippe le Bel, Edouard III d'Angleterre eût pu être l'héritier reconnu s’il n’y avait pas eu la loi salique. La loi salique excluait l’héritage par les femmes. Philippe de Valois fut donc proclamé, maïs on pouvait craindre que cette circonstance ne précipitât les hostilités. Il en fut ainsi. Ce que nul par contre n’eût, prévu, c’est qu’une période deffroyables calamités allait commencer pendant laquelle on verrait des princes français trahir et ruiner la France, la guerre civile mêler ses horreurs à celles de la guerre étrangère, des bandes de pillards ravager le pays, un roi dément réduit à accepter la plus honteuse des capitulations... jusqu’au jour où Jeanne d’Arec, la merveilleuse héroïne (1429-1431) viendrait

éveiller le patriotisme 4) et dresser da nation contre l’envahisseur. * Quiconque veut bien comprendre code extraordinaire époque ne doit pas négliger certains faits qui ont été trop souvent maintenus dans Pombre ; et avant tout la réunion des Etats Généraux de 1356, où siégeaient huit cent députés dont plus de la moitié étaient des gens du Tiers Etat. En sortit la « Grande ordonnance de 1357 ». L’adhésion donnée par les Etats pro-. vinciaux aux réformes proposées en même temps que le vote des subsides demandés par la royauté prouvent que si, dans l’entreprise du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, la violence se mêla fâcheusement à la sagesse &), il y avait dès lors dans le pays une opinion populaire prête à l’unanimité, en vue de supprimer les abus, aussi bién que de repousser l’ennemi. Charles V (1364-1380) n’osa pas se mettre à la tête d’un mouvement si hardi, mais il en recueillit les enseignements et grandement en profita. Les seize années de son règne réparateur restaurèrent l’équilibre et eussent suffi à tirer 1a France de l’ornière, si la folie de son successeur, Charles VI (1380-1422), le luxe et les dépenses d’une cour assoiffée de plaisirs, les indignes rivalités des membres de la famille royale,

(1) On dit trop volontiers que le patriotisme n'existait pas avant Jeanne d'Arc. La lJiesse qui avait accueilli la victoire de Bouvines aussi bien que le deuil général mené autour du cercueil de saint Louis attestent l'existence antérieure, bien que parfois confuse encore, du sentiment patriotique.

(2) Le mouvement auquel Etienne Marcel a donné son nom lui survécut. Les ordonnances rendues en 1389 puis en 1404, 4407, 1409 indiquent la force persistante de ce mouvement. fl se manifesta encore aux Etats Généraux de 1413.

la coupable complicité de la reine Isabeau de Bavière n'avaient facilité aux Anglais la reprise de leurs desseins ambitieux. Quand Jeanne d'Arc parut, ils tenaient la moitié du royaume.

Le retour à la politique capétienne (1452-1483)

Le roi Charles VIT ayant recouvré la presque totalité de ses Etats, entreprit — quelque peu assagi par le malheur et l'expérience — de remettre son royaume en « bonne police, paix et justice » ©, mais c’est à son successeur Louis XI qu'était réservée la satisfaction d’en finir avec ce duché de Bourgogne dont le titulaire, oncle de Charles VI, avait trahi sa race en s’alliant aux Anglais. Louis XI réunit à sa couronne, -avec la’ Bourgogne, la Franche-Comté, V'Artois, le Roussillon, l’Anjou, le Maine et la

Provence. Il le fit en retournant — par des procédés personnels et pas toujours recommandables — à cet opportunisme capétien qu’on

pourrait définir : l’art de profitez des circonstances et d'utiliser en vue d’un plan arrêté des forces contradictoires en sachant attendre et en évitant d'intervenir au dehors sans nécessité certaine. Il est à remarquer qu’au cours de l’histoire de France, cette formule à toujours été celle qui procura les succès solides. Les gouvernants ont toujours perdu à s’en écarter et se sont bien trouvés d’y revenir.

(1) Des auteurs compétents estiment que la France, fort peuplée au moment où éclata la guerre de Cent ans perdit, au cours de cette triste période, près de la moitié de sa population.

De l'héritage capétien, Louis XI répudia pourtant un élément essentiel : le concours des Etats Généraux. Charles VII, en 1439 s'était fait reconnaître — temporairement sans doute aux yeux des députés et définitivement à ceux du roi — le redoutable privilège de lever les « aides et tailles » (c’est-à-dire l'impôt) sans recourir à leur entremise. Ainsi sombraient les grands principes posés en 1355 et 1356 à savoir que « nulle taxe ne pourrait être levée qu'avec le consentement des Etats et que les trois ordres seraient soumis aux mêmes impôts ». On peut se demander si la Révolution française ne tire pas sa plus lointaine origine de l'acte de 1439 ®,

Lowus XI, de nature ombrageuse et jalouse, se garda de revenir sur ce point aux saines traditions et lorsque aux premiers temps du règne de Charles VIII (1483-1498) se réunirent à Tours, les Etats de 1484, ce fut en vain que les députés tentèrent un nouvel effort pour obtenir les réformes désirées. L'assemblée se montra digne de celles du XIV°- siècle « par la précision avec laquelle elle formula les principes du droit national ». On entendit un député de la noblesse de Bourgogne rappeler que « la royauté est un office, non un héritage », que « PEtat est la chose du peuple et le peuple, l’universalité des habitants du royaume », qu'un édit « ne prend force de loi que par la sanction des Etats Généraux ». Depuis plus d’un siècle, lesprit public tendait à s'orienter vers ces doctri-

(1} C'est l'opinion de Tocqueville. Philippe de Commines l'avait su prévoir en disant que par l'obtention de ce privilège, Charles VII faisait « à son royaume une plaie qui. longtemps saignera ».

nes, mais la royauté, après les avoir encouragées, s’en écartait maintenant.

Les guerres d’Italie (1491-1547)

La géographie politique autant que leur sagesse réfléchie avait empêché les Capétiens d’entrer en contact direct avec l'Italie, dont la Provence les séparait. Ainsi, le « mirage italien » qui déjà agissait sur les Gaulois ne s'était point exercé sur eux. Le roi Robert, fils de Hugues Capet, avait décliné l’offre des seigneurs lombards prêts à lui offrir la couronne. Maïs un des fils de Louis VIII, à qui son père avait donné l’Anjou en apanage, se fit investir par le pape du royaume des Deux-Siciles, fondé par les Normands de France. Ainsi était née cette interminable rivalité qui mit aux prises à (Naples les princes d’Anjou et leurs descendants avec des prétendants d’autres nationalités. Or, Charles VIII, par le testament du dernier descendant de la dynastie angevine se trouvait hériter de droits illusoires sur le royaume napolitain. Il ne sut pas résister au mirage. Ludovic le More, régent du duché de Milan, qui y avait intérêt, persuada au roi de France de faire valoir ses droits. Celui-ci, pour acheter sa liberté d'action, rétrocéda le Roussillon à l'Espagne, l’Artois et la Franche-Comté à l'Autriche. Ainsi, avant d’avoir rien rapporté, l'aventure coûtait à la France trois provinces.

Elle se déroula sous trois règnes. Charles VIII, Louis XII, François Ie dépensèrent là le meilleur des forces nationales. Aux prétentions

primitives sur le royaume de Naples, Louis XI joignit ses prétentions personnelles sur le Milanais, en qualité de petit-fils de Valentine Visconti. François [I y ajouta l’ambition d'arriver à l'empire, ce qui le mit en rivalité directe avec Charles-Quint. Ces cinquante et une années ne laissèrent en somme au point de vue politique que des causes d’inquiétudes, des haines à eultiver, des germes de conflits futurs. Au point. de vue du progrès de l’esprit, les guerres d'Italie ne furent point, certes, sans résultat. Toutefois, il faut reconnaître avec E. Gebhart (Les origines de la Renaissance), que la France du XIE et du XIIIe siècle se trouvait prête à servir de berceau à l’inévitable éclosion rénovatrice. Ce sont les misères de la guerre de Cent ans qui forcèrent les Français d’ailer quérir en Italie, plus tard, les fleurs de l’arbre qui avait failli s'épanouir chez eux.

La prospérité intérieure et l’affabilité du souverain rendirent heureuses aux yeux du peuple. les dix-sept années du règne de Louis XII (1498- 1515). Mais comment oublier ce traité de Blois, par lait le roi, pour obtenir le Milanais, accepta un moment de fiancer sa fille avec le petit-fils de l’empereur allemand et lui promit en dot la Bourgogne, la Bretagne et le comté de Blois. Quant à François Ier (1515-15#7), si lon se souvient qu'il établit la vénalité des. charges publiques, il est impossible de ne pas. estimer que les contemporains ont été bien indulgents à ses folies et, parfois, la postérité à sa mémoire. Ces deux actes sont fâcheusement symptomatiques de la politique intérieure et de la politique extérieure des Valois.

En affranchissant au XIVe siècle le pouvoir politique des Etats de la juridiction temporelle de Rome, en suscitant la véritable révolution qui « avait ruiné sous Boniface VIIT la suprématie absolue du Saint-Sièce, fondée par Grégoire VII » (Mignet), Philippe le Bel avait en quelque manière facilité la voie aux réformateurs, Lorsque Luther eut donné le signal de la révolte, la France, restée comme la Gaule « curieuse des nouveautés » et placée tant géographiquement que politiquement à mi-chemin des deux doctrines qui $’opposaient, la France se trouva mêlée au conflit. La pente de son caractère eût incliné François Ier à la tolérance, mais n'ayant aucun intérêt à soutenir la Réforme G), il se laissa tourner contre elle. L’affreux massacre des « Vaudois » eut lieu sous son règne. Sous Henri II des édits successifs préparèrent les violences armées. Sous François II, les «huguenots », assez forts pour résister à la persécution, tentèrent par la Conjuration d’Amboise d'enlever le roi. Les règnes de Charles IX et d'Henri III furent ensanglantés ; on compte quatre guerres religieuses sous chacun de ces deux princes. Les factions n’obéissaient plus qu'à leur intérêt propre. Les huguenots demandèrent du secours à l’Angleterre et lui livrèrent

{1} Les sécularisations qui jouaient un si grand rôle en Allemagne ne pouvaient intéresser le roi de France qui avait le droit de nomination aux bénéfices. D'autre part, la suprématie romaine réduite au spirituel n'était pas alors une gêne pour lui.

Le Havre ; plus tard, ils ouvrirent la frontière de l’est aux Allemands. Les papistes appelèrent Philippe II et cherchèrent à porter au trône un prince espagnol. « La royauté subit la même éclipse que l’idée de patrie » et contre elle, on commença « à formuler des théories républicaines >». (Rambaud). Le chancelier Michel de l’'Hospital, après s’être épuisé en efforts pour établir la notion de la liberté de conscience, mourut de chagrin après l’odieuse journée de la Saint-Barthélemy (1572), mais l'esprit qu'il incarnait ne mourut point. Henri IV (1589-1610) allait en être l’illustre représentant. Longtemps égaré, l'esprit public, reconnaissant en ce prince l'héritier des saines traditions nationales, groupa autour de lui des partisans de plus en plus nombreux et dévoués. On à justement considéré l'Edit de Nantes (1598) comme l’acte par lequel « la France, devançant les autres peuples chrétiens, entrait dans les voies de la société nouvelle qui sépare l'Eglise d’avec l'Etat, le devoir social des choses de la conscience et le croyant du citoyen » (Aug. Thierry). C'était là paix religieuse après quarante années de luttes sanglantes et stériles.

La monarchie absolue (1624-1774)

La période à laquelle nous sommes parvenus prend son point de départ naturel à l’accession au pouvoir du cardinal de Richelieu. La monarchie absolué, Richelieu l’organisa (1624-1642) ; Louis XIV, au cours de son long règne (1645- 1715), en porta le système à l’apogée ; Louis XV

enfin (1715-1774) l’ébranla et la ruina. Cette période avait été préparée et en quelque sorte rendue fatale par ce qui l'avait précédé. Néanmoins, en étudiant le règne d'Henri IV, on aperçoit que la mort prématurée de ce prince abattu par le poignard d’un fanatique, apporta aux destinées du pays une modification radicale.

Th y a là comme un tournant décisif de l’histoire de France. Quinze années de plus eussent sans doute suffi au roi pour réorienter de façon définitive le pays dans cette voie du progrès, du libéralisme et de l’union où il avait su l’engager. Digne successeur des grands Capétiens comme aussi du sage Charles V, il se révèle tout entier dans le discours qu’il tint à Rouen, lors d’une assemblée de notables, invitant ses sujets à « participer avec lui » à l’œuvre de paix comme ils l’avaient fait à l’œuvre de guerre. Car, nul ne sut mieux que lui faire alterner l’épée et la charrue, la prudente économie et la dépense opportune, la concentration et l’expansion. La mort d'Henri IV apparaît ainsi comme une rupture irréparable dans l’application d’une politique qui, à la différence de celle de Louis XIV, « n’eût jamais lassé l’Europe ni épuisé la France ».

Les Etats Généraux qui s’assemblèrent en 1614 sous la régence de Marie de Médicis firent éclater encore une fois la valeur du Tiers Etat « si patriote, si dévoué au roi, d’une éducation politique déjà si avancée » (Rambaud). Mais, jamais la noblesse ne lui avait témoigné pareïlle hostilité et pareil mépris. Les seigneurs déclaraient insolemment « qu'il y avait autant de différence entre eux et le Tiers qu'entre maître et valet ». Ce fut la dernière réunion des Etats Généraux avant 1789.

Richelieu trouva l’ordre troublé par la turbulence et l’égoïsme vaniteux des grands, par les intrigues du « parti protestant » ef, pourraiton dire, d’une facon générale par cette longue désaccoutumance du dévouement au bien public qui était le résultat des désordres du siècle précédent. Il ne $auraît être question de résumer ici le règne de Louis XIII et l’œuvre de Richelieu, non plus que les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Aussi bien l'objet de ce travail n’est point, comme le lecteur l’a bien compris, de présenter un tableau d'ensemble de l’histoire de France, maïs plus simplement d'aider à l’étudier en la divisant convenablement et d’y faire, par là, saisir le remarquable enchaînement des formules, des aspirations et des instincts. Le XVIIe et le XVIIIe siècle qu’on à le tort de vouloir interpréter isolément, s'’éclairent dès qu'on cherche à les rattacher aux siècles ne dents.

La monarchie absolue se trouva aux prises avec des difficultés extérieures découlant de la . politique interventionniste inaugurée par les ambitions italiennes de Charles VIII ét de Louis XII et par le rêve impérial de François I« et fortifiées par les rivalités internationales issues des guerres de religion. Elle eut contre elle la malchance de trois régences successives : celles de Marie de Médicis, d'Anne d'Autriche et de Philippe d'Orléans, pendant les minorités de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV — et, pour elle, le concours des hommes les plus éminents : Richelieu, Turenne, Louvois, Colbert, Väuban, Dupleix et tant d'autres. Sa dominätion coïncida avec un merveilleux essor de la pensée et trouva en Louis XIV le monarque qui, selon

Vexpression de Michelet, sut le mieux « animer et encourager le génie Œ),

Ce qui lui manqua, ce fut de pouvoir s'appuyer sur des institutions nationales appropriées à son principe. On avait détruit les anciennes et on ne s'était pas inquiété de les remplacer. Or « il n'y à pas de système qui puisse durer autrement que par des institutions. Les institutions sont une garantie non seulement de la sagesse des gouvernements mais de leur durée » (Guizot).

C’est pourquoi il est probable que, même sans la corruption et le gaspillage des forces qui ont deshonoré le règne de Louis XV, le régime de la monarchie absolue était condamné à n'être dans l'histoire « qu'un fait puissant mais sans racines » (Guizot).

La révolution (1774-1814)

Ces dates ne sont point, d'ordinaire, celles que l'on assigne à la période dite révolutionnaire, mais c’est à tort. Cette période englobe aussi bien le règne de Louis XVI (1774-1792) qui inauœura la Révolution que le gouvernement de Bonaparte (1799-1814) qui la confisqua. L’intervalle entre ces deux pouvoirs est rempli par les violences qui ont compromis la République naissante et en ont rendu la confiscation possible, sinon inévitable.

De même que la conception Lover nee

(1) M. de Falloux a dit non moins justement en parlant de Louis XIV : « Ce qui manquait à son génie personnel dis-

parut sous les dons que la Providence avait prodigués à son règne ».

définie par Louis XIV en une parole mémorable : l'Etat, c’est moi — avait fait lentement son chemin à travers certains des règnes antérieurs, de même les germes du mouvement révolutionnaire doivent être recherchés dans un lointain passé. Les persistantes propositions des Etats Crénéraux, la tentative impatiente d’Etienne Marcel se relient de façon directe et suivie aux exigences formulées en 1789. En étudiant ces temps troublés, on est exposé à négliger des parties essentielles et à laisser l’attention se concentrer autour de certaines figures ou de certains événements dont le caractère accentué s'impose trop exclusivement. C’est ainsi que les débuts du règne de Louis XVI et les premiers temps du Consulat demeurent volontiers dans l’ombre, tandis que les journées dramatiques de la Terreur et les gloires éclatantes de l’Empire se trouvent en plein relief.

La période révolutionnaire dans son ensemble

est au moins aussi militaire que politique. Ce

qui la distingue, c’est d’abord l’ambition de créer un Etat modèle sur des données inédites et sans tenir grand compte du passé. C’est, ensuite, l'effort en vue d’extérioriser les idées d’émancipation. La guerre d'Amérique (1778-1783) qui commença dès les premières années du règne de Louis XVI participe déjà du caractère des guerres révolutionnaires et quand, en 1814, les Alliés entrant à Paris, déclarent qu'ils en veulent à Napoléon et non à la France, c’est bien contre l’empereur issu ‘de la révolution qu'ils dirigent leur action. Ainsi une même caractéristique se maintient de 1774 à 1814 à travers l’histoire intérieure aussi bien qu’à travers l’histoire extérieure. |

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LES SIÈCLES FRANÇAIS : 54 L'effort de reconstruction (1814-1914)

Le siècle suivant fut tout entier consacré à des essais successifs de réorganisation en vue de réaliser enfin cette stabilité politique que ni la monarchie absolue ni la révolution n'avaient pu atteindre. Le peuple français avait l'instinct que, selon la parole de Guizot citée plus haut « 11 n’y à pas de système qui puisse durer autrement que par des institutions ». Comme il était naturel, il retourna d’abord à son antique royauté en lui démandant de se moderniser. Le comte de Provence, frère de Louis XVI, fut appelé au trône (1814). Mais, au bout de quelques mois, Napoléon, échappé de l’île d’Elbe, reparut inopinément. L'aventure dite des Cent jours qui prit fin à Waterloo (1815) se trouva, dans sa brièveté tragique, peser sur toute la période suivante. Malgré les efforts éclairés de Louis XVIII, l’essai de restauration monarchique en fut compromis dans son principe initial ; les conditions favorables de 1814 ne se retrouvèrent plus en 1815 et le règne tout entier s’en ressentit. Plus encore que les initiatives imprudentes de Charles X (1824-1830), l'absence d'esprit politique des assemblées conduisit à un échec définitif. L’utopie et. l’effervescence se manifestaient perpétuellement dans les intentions et dans les gestes. On croyait à l'absolu, on manquait de sang-froïd pour estimer la portée réelle des événements. La magie de quelques formules dispensait de tout opportunisme ; on comptait sur les principes ou sur l’éloquence pour résoudre les difficultés quotidiennes.

A la Restauration succéda par surprise une

« royauté populaire » que Louis-Philippe d’Orléans parvint à faire vivre dix-huit ans (1830- 1848) en en modifiant peu à peu le caractère. La fragilité de cette royauté la plaçait néanmoins à, la merci de la moindre secousse. On le comprit en 1848, mais la « république sociale ». proclamée alors était prématurée. Au bout de, quatre. mois, le pays saisi d'alarme se jeta dans les, bras d’un dictateur. Louis Napoléon, d’abord président (1849-1852), se fit empereur sous. le nom de Napoléon IIL (1852-1870).

fut le régime du « despotisme éclairé » ; il ne dura. guère. Louis-Philippe, sorti de l’émeute, avait dû, pour consolider sa couronne, évoluer vers le .« droit divin » ; cette fois, il advint que Napoléon III élu pour être despote, se vit forcé d’incliner vers le libéralisme. En 1869, la transformation semblait s’accélérer , l'empire tournait à la monarchie constitutionnelle. Rien ne souligne plus clairement que ces changements d'orientation le caractère accidentel des derniers règnes. La guerre de 1870 emporta le trône impérial et les frêles appuis que lui constituait un parlementarisme sans racines.

En fait, la solution républicaine date virtuellement. de 1830. Dès que la vieille monarchie restaurée n'avait pu se maintenir, la république . était, vouée à ‘hériter d'elle. L'expérience chèrement acquise tendait à faire comprendre aux Français que leur premier besoin désormais était d'assurer la durée pratique du gouvernement plutôt que d’en rechercher la perfection théorique.

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