ACTE PREMIER
il faut absolument que nous soyons rentrés à Besançon lundi prochain.
^ CHARTIER
Pourquoi faire ?
LUCIEN
Tu es étonnant!... Mais j'ai mille besognes dont tu ne le doutes pas, une surveillance continuelle à exercer... Ni mon père, ni moi, n'avons pu prendre un jour de repos depuis peut-être six ans. Penses-tu qu'une maison comme la nôtre aille loute seule?...
CHARTIER
Ce n'est pas une absence de quelques semaines, que diable!... J'ai connu des industriels, je connais Serquy... C'est un industriel sérieux, je suppose, celui-là?... Et cela ne Tempêche pas de rester un mois par an h Trjuville, de voyager, de s'amuser... de vivre. . !
LLXIEN
Tu me cites un amateur, en tout c^s un
8 NOTUE JEUNESSE
monsieur qui a hérité de capitaux énormes et qui n'est pas obligé de travailler lui-même... 11 est donc ici, Sorquy?
CUARTIER
Tu vas dîner ce soir avec lui...
LUCIEN
Ah! je serais curieux de le voir...! C'est magnifique d'avoir cette puissance et celte fortune. Je n'ai jamais pu approcher ces gens-là sans émotion.
CUARTIER
Ah! ça, ne dirait-on pas que tu es un pauvre hère sans feu ni lieu...? Tu as une industrie en pleine prospérité, Serquy luimême me l'a dit quand je lui ai parlé de toi; et il est au courant des choses, je t'assure... Tu es un des grands métallurgistes de l'Est, on voit de tes produits partout... Tu habites un château, tu occupes des centaines d'ouvriers, et ma parole ! à te regarder et à t'entendre, on te croirait à la recherche d'une
■wry
position sociale! Tu n'dtais pas comme ça autrefois, il me semble? Tu étais jovial...
Qu'est-ce qui t'est donc arrivé depuis le tçmps? Tu n'es pas heureux...?
LUCIEN
Je n'ai aucune raison particulière d'ôtre malheureux.
CHARTIER
Il n'y a pas d'aulre définition du bonheur... Tu t'entends toujours avec ton père...?
LUCIEN
Oh! toujours...
CHARTIER
Tu as une femme exquise... Tu n'as pas d'enfant, c'est vrai, mais enfin, tu peux en avoir.
LUCIEN
Je l'espère.
CHARTIER
Alors, ne fais pas une figure pareille et
prends de la distraction, surtout quand tu te rencontres avec ton plus vieux et ton meilcamarade d'école.
LUCIEN
Ah! mou bon ami...! Mais tu ne comptes donc pour rien les préoccupations de toutes sortes, Fincertitude du lendemain, tous les risques, tous les dangers de ma situation?
Nous sommes en pleine crise industrielle et commerciale... Oui, oui, ces mots-là ne signifient pas grand'chose pour toi qui es oisif, qui vis dans un monde d'insouciance et de fantaisie... Tu es un consommateur, je suis, moi, un producteur... Pourvu qu'on te fournisse le luxe et le confortable dont lu as besoin, tu es tranquille et tu te dis que tout est pour le mieux... Mais, moi, qui suis obligé de te les fournir, je ne suis pas aussi rassuré... Je sais que par le temps qui court, l'industrie la plus florissante peut se trouver ruinée du jour au lendemain, par suite d'une grève, d'une catastrophe quelconque ou simplement de la concurrence étrangère... Nous sommes à la veille de très graves événements.