I. — AVANT LA PLÉIADE
i° Les Grands Rhétoriqueurs:.
Sous l'influence d'Alain Chartier (voir p. 70) s'était formée une savante école de poètes, qui fleurit d’abord à la cour de Bourgogne et un peu plus tard dans les Flandres, à la cour de Malines, autour de Marguerite d'Autriche : ce sont les Grands Rhétoriqueurs, qui remplacèrent en poésie la sincérité de la pensée ou du sentiment et la spontanéité de l'inspiration par les raffinements du mauvais goût, les artifices du style et les acrobaties de la versification. Cette école compte, parmi ses plus fidèles représentants, Georges Chastelain (1403-1475), Jean Meschinot (1420 ou 1422-1491), Jean Molinet (mort en 1507) et Guillaume Crétin (mort en 1525), dont voici quelques vers en guise de spécimen :
Pour vivre en paix et concorde, qu’on corde?
Guerre, et le chant qu’accord d’elle cordelle ? Qui pour chanter à sa corde s’accorde,
Mal prend son chant : amour telle est mortelle.
Elle eut pour théoriciens Jean Molinet lui-même, qui publia en 1493 son traité L’art et science de rhétorique *, et surtout Pierre Fabri, l’auteur
main : Poètes et amoureuses, portraits littéraires du XVI° siècle (1877, 2 vol.). — Darmesteter et Hatzfeld : Le XVIe siècle en France. Tableau de la littérature et de la langue (Delagrave, 1878). — E. Faguet : Seizième siècle. études littéraires (Lecène et Oudin, 1893). — Pierre Villey : Les sources d'idées, XVIe siècle (Bibliothèque française, Plon, 1912).
A signaler également La Revue de la Renaissance, organe international des amis du XVIe siècle et de la Pléiade (Directeur : Léon Séché ; paraît depuis rgor) et La Revue du XVIe siècle (suite de La Revue des Etudes Rabelaisiennes, depuis 1913, Édouard Champion).
- A4. À consulter. — H. Guy : Histoire de la poésie française au XVI siècle. Tome I : l'Ecole des rhétoriqueurs (Champion, 1910).
[2. Qu'on lie avec une corde, qu'on enchaîne. — 8. Que la musique tresse, . compose à son sujet.]
4. Qu'on avait faussement attribué à un inconnu, Henri de Croy, et qui a lc restitué à son véritable auteur par Ernest Langlois : De artibus rhetoricæ rythmicæ (Paris, Bouillon, 1890).
du Grand et vrai art de pleine rhétorique (1521). Parmi les rhétoriqueurs quelques-uns ont eu cependant des accents plus personnels : Octavien de Saint-Gelais (1466- 1502), le père de Mellin de Saint- Gelais ; Jean Marot 1 (1463-1523), le père de Clément Marot ; et celui qui déjà annonce la Pléiade, Jean Le Maire de Belges (voir p. RE 29), plus connu il est vrai par son ouvrage en prose Jllustrations des Gaules et singularités de Troie que par son œuvre poétique (Temple d'honneur et de vertus, Plainte du Désiré, Regrets, Épitres de l'amant vert?...)
2° Clément Marot.
Clément Marot* se rattache encore à la tradition poétique du moyen âge (ne pas oublier qu’il a donné une édition du Roman de la Rose en
4. À consulter. — Louis Theureau : Ætude sur la vie et les œuvres de Jean Marot (Gaen, 1873).
2. L'amant vert est un perroquet qui meurt du chagrin d’avoir quitté sa maitresse, la princesse Marguerite, et qui des Champs-Élysées, où il est admis, lui adresse le récit de son voyage aux enfers.
3. Biographie. — Clément Marot est né à Cahors en 1496 ou 1497. Son père Jean Marot, devenu en 1507 secrétaire de la reine Anne de Bretagne, l’amena avec lui à Paris, et, poète lui-même, lui donna les premières leçons de poésie. D'abord clerc de la Basoche, Clément Marot quitta vite le Palais pour devenir page et poète de cour, au service de Marguerite de Navarre, puis au service du roi qu'il suit en 1525 dans son expédition d'Italie (il est blessé et fait prisonnier à Pavie). A son retour en France commencent pour lui toutes sortes de tribulations. De caractère insouciant, léger, amoureux du plaisir, il se laissa entraîner vers la Réforme par esprit d'indépendance et goût de la nouveauté. Accusé d’hérésie en 1525, il est enfermé au Châtelet (ce fut l’occasion de son épître à Lyon Jamet) ; mis en liberté par François Ier, il est encore emprisonné pour avoir avec des compagnons rossé le guet dans une bagarre nocturne (1527). De nouveau libéré par le roi, il vit désormais à la cour. En 1531, atteint de la peste, il est dévalisé par son valet, qui lui vole les cent écus d’or qu'il avait reçus à l’occasion du mariage de François Ier avec Éléonore d’Autriche. En 1532, convaincu d’avoir mangé du lard en carème, il faillit être une fois de plus mis en prison. Compromis en 1535 dans l'affaire des placards (pendant le séjour du roi au château d’Amboise, des affiches injurieuses pour la religion catholique avaient été collées sur les portes de ses appartements), il se réfugie dans le Béarn, à la cour de Marguerite, puis en Italie, chez la duchesse de Ferrare. Il est autorisé à rentrer en France en 1537, mais il est obligé d’abjurer solennellement à Lyon, où il séjourne un mois, fréquentant Maurice Scève et les autres poètes de l’École Lyonnaise. A peine revenu à Paris, il est attaqué comme poète par un pédant obscur, François Sagon, contre lequel il
1527 et une édition des Poésies de Villon en 1532). Il a commencé par
subir l'influence des rhétoriqueurs : cultivant, comme eux, les petits
genres de poésie traditionnels, rondeaux, ballade chansons, madri-
gaux... ; comme eux, abusant dé Vallées et des procédés artificiels de style et de versification. Témoin ces quelques vers extraits de la Com- Plainte de Madame Louise de Savoie, mère du roi, en forme d’églogue (1537) :
Rien n’est çà bas! qui cette mort ignore :
Cognac s’en cogne en sa poitrine blême ; Romorantin sa perte remémore ;
Anjou fait joug ?, Angoulème est de même.
Amboise en boit une amertume extrême ; Le Maine en mène un lamentable bruit ; La pauvre Touvre 3, arrosant Angoulême, À son pavé de truites tout détruit.
Après l'influence des rhétoriqueurs il subit celle de la Renaissance. Il fit plusieurs traductions d'œuvres grecques et latines (la première églogue de Virgile, 1512; le Jugement de Minos de Lucien; les deux premiers livres des Métamorphoses d’Ovide, 1529 ; l'Histoire de Léandre et Héro de Musée, 1541). Et les souvenirs de l’antiquité se trahissent en ses vers par de nombreuses allusions mythologiques. |
Enfin avec le temps et sous l’action du malheur sa personnalité peu à peu se dégagea ; et dans ses poésies, qui sont presque toutes des poésies
obtient d’ailleurs gain de cause ; maïs par sa traduction des Psaumes, en 1530, il s’attire de nouvelles persécutions de la part de la Sorbonne. En 1543 il se retire à Genève, où il eut des démêlés avec les protestants rigoristes ; obligé de
quitter cette ville, il erra quelques mois en Savoie, en Piémont et mourut à
Turin en 1544.
Œuvres, — L'œuvre poétique de C. Marot comprend : l’A dolescence Clémenline (1532), son premier recueil contenant ses poésies de jeunesse; des pièces diverses (Temple de Cupidon, 1515 ; l'Enfer, 1526); Églogue au roi sous les noms de Pan et de Robin, 1539 ; 65 épiîtres, dont les plus connues sont celle à Lyon Jamet (1525), celle au rot pour le délivrer de prison (1527) et celle au roi pour
avoir été dérobé (1532) ; 27 élégies ; 15 ballades; des rondeaux, des chansons,
des épitaphes, des épigrammes, des étrennes..
Editions. — La première édition ie des œuvres de CG. Marot est de 1538. Les plus récentes sont : OEuvres complètes de C. Marot, éd. Pierre Jannet (1868-1872, Marpon et Flammarion, 4 vol.); éd. Guiffrey (inachevée, 3 vol. parus sur 6; tomes IT et IIT, 1876-1881 ; tome I contenant la vie de Marot, 1911, Quantin). — OEuvres choisies, éd. E. Voizard (1890).
A consulter. — H. Guy : De fontibus Clementis Maroti poelæ : antiqui et medii aevi scriptores (1898) ; Histoire de la poésie française au XVI siècle. Tome II : Clément Marot et son école (Champion, 1926).
[4. Cd-bas, ici-bas. — 2. Fait joug, se soumet. — 3, Affluent de la Chi
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de circonstances, on vit fleurir son « élégant badinaget », mélange de grâce et d’esprit, d’ironie et d'émotion. |
* A l’école de Marot — si tant est qu'un écrivain aussi individuel ait pu avoir des disciples — se rattachent quelques poètes, comme Charles Fontaines (1513-1588), l’auteur de plusieurs recueils de vers (La Fontaine d'amour, 1546 ; Les Ruisseaux de Fontaine, 1555 ; Odes, énigmes et épigrammes, 1597) êt du Quintil Horatian? (1554), qui fut une réplique à la Défense et illustration de la langue française ; et surtout Mellin de Saint- Gelais # (1491-1558), fils d'Octavien de Saint-Gelais, qui eut le mérite d'importer en France le sonnet italien et l’honneur d’être probablement visé par J. du Bellay dans sa satire du Poète courtisan. Le groupe poétique de Marot eut même son théoricien : Thomas Sébillet(1512-1589), dont l’Art Poétique français pour l'instruction des jeunes studieux et encore peu avancés en poésie française # parut en 1548, un an avant le mamifeste
de la Pléiade.