‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 264 sur 532 · LA PRÉCIEUSE · texte numérisé non relu

LA PRÉCIEUSE

Mais qui vient sur ses pas? ? C’est une précieuse, Reste de ces esprits jadis si renommés

Que d’un coup de son art Molière a diffamés #.

De tous leurs sentiments cette noble héritière Maintient encore 1c1 leur secte façonnière *.

C'est chez elle toujours que les fades auteurs

S'en vont se consoler du mépris des lecteurs.

Elle y reçoit leur plainte ; et sa docte demeure

Aux Perrins 5, aux Coras f, est ouverte à toute heure. Là, du faux bel esprit se tiennent les bureaux ;

Là, tous les vers sont bons, pourvu qu'ils soient nouveaux ; Au mauvais goût public la belle y fait la guerre ; Plaint? Pradon opprimé des sifflets du parterre ; Rit des vains amateurs du grec et du latin ;

Dans la balance$ met Aristote et Cotin”° ;

M. Entendus, compr®.]

[2. Boïleau a fait précédemment le portrait de la femme savante. — 3. Diffamés, discrédités. — 4. Façonnière, qui fait des façons. — b. L'abbé Perrin (1620-1675), l’auteur d’une traduction en vers de L'EÉnéide et de trois volumes de vers, le fondateur de l’Académie royale de musique [l'Opéra] (voir p. 617 et 805). — 6. Coras, l’auteur d’un poème épique, Jonas (1663). — 7. Allusion à Mme Deshoulières, qui avait fait un sonnet contre la Phèdre de Racine. — 8. Souvenir du portrait de la pédante qu’a tracé Juvénal (Satire VI, v. 437) :

Committit vates et comparat; inde Maronem, Atque alia parte in trutina suspendit Homerum. 9. L'abbé Cotin (1604-1682), auteur de vers galants, souvent attaqué par Boi-

LE XVIIe SIÈCLE

Puis, d’une main encor plus fine et plus habile, Pèse sans passion Chapelain ‘ et Virgile,

Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés, | Mais pourtant, confessant qu'il a quelques beautés, Ne trouve en Chapelain, quoi qu'ait dit la satire, Autre? défaut, sinon qu'on ne le saurait lire ;

Et, pour faire goûter son livre à l'univers,

Croit qu'il faudrait en prose y mettre tous les vers.

(Boileau, Satire X, v. 438.)

1° Préciosité des manières.

Des quatre formes principales qu'a prises au xvu siècle la préciosité (préciosité des manières, préciosité du langage, préciosité de l'esprit, préciosité des sentiments), la première est la plus extérieure : elle consiste dans les raffinements de la coquetterie, dans l’affectation de la mise, : dans les démonstrations outrées de la politesse. Molière, dans Les Précieuses ridicules, l'a raillée à plusieurs reprises. Gorgibus dit à propos de sa fille Madelon et de sa nièce Cathos : :

« Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d’une douzaine de cochons, pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu’elles emploient. »

(Molière, Les Précieuses ridicules, Sc. 111.)

Et, parlant des deux marquis, qui étaient venus demander sa main et celle de sa cousine, Cathos s’exprime ainsi :

« Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans... ! Mon Dieu, quels amants sont-ce .Jà !... J’ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s’en faut plus d’un grand demi-pied que leurs hauts-dechausses ne soient assez larges. »

(Molière, Les Précieuses ridicules, Sc. 1.)

eau, qu'il attaqua à son tour dans La Satire des satires et La Critique désintéressée des satires du temps, où il l’appelle le sieur Desvipéreaux. Molière l’a représenté dans Les Femmes savantes sous le nom de Trissotin (d’abord nommé Tricotin).] [4. Chapelain (1595-1674), l’une des principales victimes de Boileau, l’auteur d’un poème épique La Pucelle et des Sentiments de l'Académie sur le Cid, — 2. Auire défaut : suppression de l’article (lour fréquent au xvne siècle).]

2° Préciosité du langage.

L’affectation du langage accompagne naturellement l'affectation des manières. [l s’agit de ne pas parler comme tout le monde, et, pour cela, d'employer des périphrases et métaphores, dont nous trouvons de nombreux exemples dans le Grand Dictionnaire des Précieuses ! ou La Clef du langage des ruelles (1660-1661), d'Antoine Baudeau, sieur de Somaize, l'historien et le défenseur des précieuses, qui avait répliqué à Molière par une pièce intitulée Les véritables précieuses. En voici quelques-uns :

les chers souffrants (les pieds)

la belle mouvante (la main)

les trônes de la pudeur (les joues)

les perles d’Iris (les larmes)

l’ameublement de la bouche (les dents)

l’affronteur des temps (le chapeau)

un bain intérieur (un verre d'eau)

la jeunesse des vieillards (/a perruque)

la mémoire de l'avenir (l'almanach)

le supplément du soleil (la chandelle)

l'empire de Vulcain (la cheminée)

la petite maison d’ Éole (le soufflet)

l'instrument de la propreté (le balai)

l’âme des pieds (le violon)

se délabyrinther les cheveux (se peigner).… il est d’ailleurs à remarquer qu’à côté de ces expressions, qui nous paraissent aujourd'hui ridicules, on en trouve d’autres, dans le vocabu-

laire précieux, qui sont entrées dans l'usage courant; telles les suivantes :

faire figure dans le monde (être apprécié) avoir l’âme sombre (être triste) avoir l'intelligence épaisse (ne pas comprendre) perdre son sérieux (rire) faire l'anatomie d’un cœur (analyser les sentiments) vous êtes un Pylade (un véritable ami) cette femme est une vraie Pénélope (une épouse vertueuse) cette personne a le masque de la générosité laisser mourir la conversation...

Le langage de la préciosité multiplie aussi les adverbes qui exagèrent la pensée sous prétexte de la renforcer :

MascariLze. — Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

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