‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 66 sur 532 · TRISTESSE · texte numérisé non relu

TRISTESSE

En la forest d’ennuyeuse tristesse

Un jour m'avint qu'a par? moy cheminoye ; S'1° rencontray l’amoureuse deesse#,

- Qui m’appella, demandant ou j'aloye.

Je respondy que par fortune estoye

Mis en exil en ce bois, long temps aÿ,

Et qu'a bon droit appeller me povoye‘ L'omme esgaré qui ne scet ou il va.

En sousriant par sa tres grant humblesse Me respondit :°« Amy, se je sçavoye Pourquoy tu es mis en ceste destresse,

À mon povoir voulentiers t’ayderoye,

Car ja 7, pieça*, je mis ton cueur en voye De tout plaisir, ne sçay qui l’en osta.

Or me desplaist qu'a present je te voye L'omme esgaré qui ne scet ou il va. »

Helas! dis-je, souverainne princesse, Mon fait° sçavez : pourquoy le vous diroye ?

C'est par la mort, qui fait a tous rudesse 1°, Qui m'a tollu ‘* celle que tant amoye, En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,

- Qui me guidoit, si bien m'accompaigna En son vivant que point ne me trouvoye L'’omme esgaré qui ne scet ou il va.

[4. Ces vers, non dépourvus d’afféterie, sont une des rares poésies qui ont exprimé au moyen âge le sentiment de la nature.]

[2. À par moy, tout seul. —1{3. S'i— si (alors) i (la). — 4. L'amoureuse déesse : Vénus, — 5. Long temps a, depuis longtemps. — 6. Povoye, on pouvait (du verbe pooir), — 7. Ja (jam), déja. — 8. Pieça, il y a longtemps. — 9. Mon fait, mon histoire. — 10. Rudesse, cruauté, — 44, Tollu, enlevé (du verbe toldre, en latin tollere).]

Aveugle suy, ne sçay ou aler doye :

De mon baston, affin que ne fourvoye!, Je vois? tastant mon chemin ça et la.

Gest grant pitié qu il convient que je soye L'omme esgaré qui ne scet ou il va.

(Charles d'Orléans.)

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