‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 13 sur 38 · LE STYLISTE · texte numérisé non relu

LE STYLISTE

Il est incontestable que Fauteur de Sous Vœil des Barbares^ du Jardin de Bérénice et des Déracinés soit un des plus parfaits stylistes de notre temps. Le génie même de la langue française le pénètre. Chose merveilleuse, son style n'est précisément d'aucune époque : les tournures en faveur au XVII^ ou au XV^ siècle lui sont aussi familières que les plus récentes de ce qu'on appelle notre décadence. (Il dit, par exemple : « Un publiciste a écrit des couver-

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IX i NOTRE MAITRE MÂLFHICE BAUBÈS

saliùu^ de Gœtht avec Eckermann que^ si ellcH aavaienl pas été tenues réellement^ il faudrait les inventer. ït Ou encore : a Je te supplie que, par uue suprême tutelle^ tu me choisisses le sentier on i^'uccompUra ma destinée. » Etc. . .

Et je ne pense pas que ces belles façons démodées soient des recherches d'érudit, — pas même des ressouvenances ; Il les rencontre simplement parce qu'il a la tradition de la langue française, et parce qu'il a la plume élégante. Nul ne mérita moins l'épithète de décadent que lui prodiguèrent comme une insulte ses adversaires littéraires. . . et politiques !

Ses phrases sont gonflées d'idées comme les beaux fruits rebondis, bien colorés de maturité, ont leur épiderme craquelée par la pulpe atondante. Et son œuvre est bien un verger coquet où les arbres sont disposés en agréables et ingénieuses promenades, mais robustes et envahissants, abandonnés par le jardinier aux forces de la nature luxuriante.

Sa langue Qst à la fois souple et so-

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nore, éminemment euphonique, d'un rythme plein et souvent imprévu. Jamais d'expressions banales : il a Thorreur du cliché ; et dans cette musique rien d'inutile : tous les mots portent. On éprouve à le Ure le même frémissement de joie qu'à contempler une jolie créature ou un monument d'un art irnposant et délicat.

Que nous aurions tous à profiter si nous prenions le temps de disséquer la phrase de Barrés, tant au point de vue de la pléni^ tude du rythme que de la variété des images et de la propriété des mots (car plus qu'aucun contemporain il a le don du mot juste et pittoresque) !

Etudier les pages de Sous l'œil des Barbares et des Déracinés, quel salutaire exercice pour les jeunes gens qui veulent « écrire »!

d Je possède encore, dit-il dans sa brochure sur Stanislas de Giiaita, les cahiers d'expressions où j'ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d'Aubigné pour

m'enrichir de roots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m'a pas été inutile . . , y>

Dernièrement je l'interrogeais au sujet de l'influence qu'avaient pu avoir sur son style ces cahiers d'expressions.

« Qu'ils l'aient doté d'éléments nouveaux, dit-il, je ne crois pas, car en les feuilletant je n'y retrouve aucune de mes expressions familières. Leur influence fut tout indirecte et c'est surtout, en ce travail, l'exercice d'assouplissement qui m'a servi. On se forme un style d'après son tempérament :

les trucs sont toujours grossiers. . . y>

Et comme j'insistais, il me dit avec un soupçon de sourire :

(a La vérité est que je fus fort en version latine. t>

En dépit du sourire, je crois qu'il parlait sérieusement.

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