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POURQUOI TOUT LE MONDE NE COMPREND PAS

Ceux qui ont décerné à Barrés Tépithète — qu'ils voulaient injurieuse, — de décadent, sont ceux qui furent incapables de le comprendre, car par décadent ils entendent généralement inintelligible.

Evidemment Fauteur des Barbares n'est pas appelé à devenir populaire à la manière de Marcel Prévost, mais il est inexact qu'il soit un « auteur difficile ». Les forts en thème et les négociants que leur état d'esprit (je généralise) éloigne de celui qui est étudié dans les manuels de la culture du Moi auront beau s'acharner à en creuser certaines pages, ils n'en saisiront pas le sens et c'est bien naturel. Ceux qui partagent intimement les façons de sentir de

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i02 NOTEE MAITRE MAURICE BARRÉS

rauteur ont bien^ eux aussi, des moments de ^ sécheresse ^ où renehaînemeût subtil des idées leur échappe...

Quelquefois j'ai entendu de braves gens, qui accidentellement fréquentèrent le Mal* tre, tenir des raisonnements tels que le suivant :

« N'y a-t-il pas là une contradiction fia-, grante ? Barrés qui, dans la conversation et dans les pratiques de la vie courante aime tant la précision, les situations nettes, les explications catégoriques, semble prendre soin, dans ses livres, d'envelopper sa pensée d'un nuage, d'éviter les mots explicites, les phrases précises qui la rendraient claire... Parfois on croit saisir le fil d'une expUcation, on s'attend à un mot qui va confirmer le soupçon et crac, une nouvelle clef s'impose, l'autre se perd, — tout est à recommencer ; finalement on se décourage, on n'y comprend plus rien. Il semble pourtant qu'il y aurait moyen d'exprimer toutes les choses qu'il écrit de façon claire et nette : la lecture en serait davantage passionnante... Certainement il ne le veut pas. Pourquoi ?. . . »

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BARRÉS LÏTTÉBATEÏJB 103

Pourquoi ? En deux mots Anatole France Fa dit excellemment :

<i II met partout de T inachevé et de rinachevable, car il sait que c*est un charme et il est fertile en artifices, d

Ce que Maurice Barres lui-même traduit :

« Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus. y>

On aurait tort, du reste, de croire que de telles subtilités d'écriture cèlent des idées difficilement accessibles. Quand on n'est pas habitué à sa manière (manière est ici un vilain mot et qui signifie mal ce que je voudrais) on se persuade aisément que ces phrases abstraites contiennent des pensées très malaisées à concrétiser et que probablement il n'est pas possible d'exprimer de façon bien positive.

La plupart du temps c'est une erreur :

l'idée diluée dans ces phrasés d'une musique si ferme et si délicate est la plus naturelle, la plus logique et l'on est tout étonné que tant d'élégantes abstractions

soient pour aboutir à un but si proche, si sensible.

Cette méthode, comme il le dit luimême, « a pour principal défaut de laisser inintelligibles pour qui ne les partage pas les sentiments qu'elle décrit )>. Tant il est vrai que la communion d'idées entre Fauteur et le lecteur est le meilleur moyen de rendre superflus les commentaires aux textes difficiles, et elle est d'autant plus indispensable quand il s'agit de Barrés que la plupart du temps il oublie — ou dédaigne — de jeter à ceux qui le veulent suivre la bouée de sauvetage.

« Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années, dit-il, n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussè-je expliqués ? »

En analysant une page de Barrés, on re-

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BABRÈS LITTÉRATEPR 1ÛÔ

marque une autre raison de la prétendue obscurité de ses écrits :

Cliaqae phrase renferme une idée, mais d'une phrase à la suivante le raisonnement a fait un tel progrès qu'entre les deux plusieurs autres seraient souvent nécessaires.

Il ne fait que poser des jalons : au lecteur de les relier ! Ces sauts imprévus rendent naturellement la lecture difficile.

M. Bywanck, d^tns son curieux volume Un Hollandais à Paris, raconte qu'accompagné de Jules Renard il alla interviewer Barrés sur la Trilogie du Moi dont le dernier volume venait de paraître. Au cours de la conversation, Fauteur d\i. Jardin de Bérénice en vint à parler de « cette obscurité qu'on lui reproche » et il dit :

« J'ai toujours fait de mon rnieux pour donner à chaque phrase le degré de clarté qu'elle comportait, et je crois bien y avoir réussi. Quant à poursuivre exactement la ligne logique de ma pensée par la haison des phrases, voilà où j'ai failli. La raison en est très claire pour moi. Aussitôt que

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je me mets à rédiger ma pensée, elle fait upe évolution dans un sens ou dans Fautre et tout ce qui sur Je papier se trouve fixé dans sa forme définitive, pousse Tesprit vers une direction qui n'était pas dans Tintention originale. Ainsi, à chaque instant, il y a un tournant dans le raisonnement et la conclusion ne correspond plus au début. Celui qui a pris la peine de suivre l'idée à travers cette transformation successive ne se récriera pas contre ce manque de logique, mais les autres jetteront le livre ...»

Toutes ces explications suffisent à montrer que le style de Barrés pèche non par obscurité, mais par excès de concision.

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