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I.— CEUX QUE NOUS VENONS DE PERDRE

Dans le cours de l’année dernière, la société Royale a perdu trôis de ses membres : George Mercer Dawson, Félix-Gabriel Marchand, Pabbé Hospice-Anthelme Verreau. Les lettres canadiennes-françaises ont perdu Arthur Buies. Fe

Dawson, géologue, naturaliste, ethnographe, explorateur, n’était pas de notre section ; mais l’éminence de ses talents, l'intérêt général qui s'attache à son œuvre, et le souvenir des bons rapports qu’il na été donné d’avoir avec lui en ces dernières années, me font un devoir de mentionner au moins son nom et de lui rendre ce dernier hommage.

Félix-Gabriel Marchand, notaire, journaliste, homme politique,

n’écrivit que peu, à de longs intervalles, et pour charmer ses loisirs. Sa.

psychologie littéraire se dégage nettement des conditions de sa vie

sociale et politique ; existence paisible et bien ordonnée, dans une petite

ville prospère, carrière faite de faciles succès. Fils d’un commerçant aisé de Saint-Jean d’Iberville, au sein de ce beau pays agricole de la rivière Richelieu, il effectua son entrée dans la vie sous des auspices singulièrement favorables. A la suite d’un cours d’études au collège de Saint-Hyacinthe, il retourna se fixer dans sa ville natale, où bientôt il trouva bonheur, biens et honneurs. Marié à vingt-deux ans (1854),

Sec. I, 1901. 10.

il était admis l’année suivante à l’exercice du notariat. En 1860, il fondait à Saint-Jean un journal politique, le Franco-Canadien. Colonel de milice en 1866, député à la chambre provinciale, 1867, il mettait au jour sa première œuvre littéraire, Fatenville, en 1869, puis Erreur n’est pas compte, trois ans plus tard. Ministre dans le cabinet Joly, en 1878-9, membre de la société Royale, dès l’année de sa fondation, 1882, il écrivait, en 1884, Un bonheur en attire un autre, et l’année suivante, Les faux Brillants. Puis il est président de l’assemblée législative de Québec de 1887 à 1892 ; chef de l’opposition, de 1892 à 1897 ; premier ministre de la province à partir de 1897, et président général de la société Royale, cette même année.

Or, voyez comme la vocation littéraire de Marchand fut favorisée, comme le caractère même de ses écrits fut en grande partie déterminé par les conditions de son milieu et par les influences de sa profession. La petite ville, le centre rural, où ses relations de famille lui faisaient de prime abord une situation assurée, lui donna, en même temps que l’aisance, certains loisirs et la tranquillité que ne lui aurait pas laissés le séjour dans la grande ville. La variété de ses occupations (notariat, journalisme, milice, politique) le mit en rapport constant avec toutes les classes de la société. Dès lors, lorsqu'il voulut écrire, ce fut naturellement pour peindre ces divers types qu’il trouvait sur son passage, qu'il voyait s’agiter devant lui. La forme dramatique qu’il adopta de préférence devait aussi se présenter naturellement à la pensée d’un homme d’action, familiarisé avec les combinaisons et les intrigues de la vie politique. Marchand connaît donc sur le bout du pouce sa société canadienne, et à ses moments de repos, il aime, pour son plaisir et pour l’amusement de ses amis, à la faire parader sous sa plume. Il raïlle les petits travers et les petits ridicules de cette société, maïs il le fait sans amertume. Comme l’écrit très justement M. DeCelles, dans sa préface aux œuvres de Marchand : “ Un souffle élevé traverse toutes ces pages qui témoignent d’une conception bienveillante de notre société et de ses travers, raillée avec une verve doucement ironique. On y chercherait en vain ces coups de fouet sanglants qui tombent impitoyables. ? En effet, la satire de Marchand n’est pas méchante ; il se moque sans déchirer, comme il convient chez un homme pour qui la vie a été douce.

Notez le contraste avec Buies. Celui-ci encore au berceau a été assailli par des malheurs de famille qui ont aigri sa jeune âme et frappé son tempérament d’un cachet indélébile. Au collège même il se signale par son humeur fantasque, son esprit réfractaire à toute discipline. Il va terminer ses études en France; il s’enrôle quelque temps à la suite de Garibaldi, et c’est au contact de la jeunesse des écoles de

Paris, et plus tard à celui des “chemises rouges ”, que se complète sa formation. |

Intellectuel doublé d’un condottiere, ce grand garçon à la chevelure ondoyante, à l’œil embrasé, revient au Canada, y lance un petit journal, la Lanterne, et pendant quelques mois (1868-9) crible de traits acérés les usages, les croyances, les institutions, la hiérarchie religieuse, de son pays. Dans les années suivantes, revenu quelque peu de son ardeur première, il fait paraître des chroniques, d’un esprit moins mordant et moins frondeur, pétillantes de verve et brillantes de style. Marchand fut avant tout homme de profession et homme politique; il ne fut écrivain que par occasion et par surcroît. Buies, au contraire, sacrifia tout aux lettres ; il voulut se faire une carrière de la littérature. Au Canada, c'était se condamner d’avance à la misère. A ce régime, ce fils de Voltaire et de Murger, égaré sur les bords du Saint-Laurent, devint un écrivain de race; il acquit un brio et une touche qui manquent à la plupart de nos hommes de lettres, mais ce fut au prix de son bien-être matériel : il resta désespérément bohême.

Buies n’eut pas seulement la veine légère et satirique; il eut aussi une veine sérieuse. Dès 1874, entre deux volumes de chroniques, il donne une conférence sur une entreprise de chemin de fer. Dans les années suivantes, il traite devant des auditoires québecois ou montréalais de la Presse canadienne-française, des Améliorations de Québec, de PAncçien et du Futur Québec, de la Question franco-canadienne. AÀ partir de 1880, il met au jour une série d’ouvrages descriptifs des pays de colonisation de la province de Québec, Le Saguenay et la Vallée du lac Saint-Jean, L'Ottawa supérieur, Le Portique des Laurentides. On y trouve de fort beaux tableaux, des descriptions tracées de main de maître, au cours desquelles, l’esprit satirique et léger des anciens jours éclate parfois inopinément. Ses derniers ouvrages sur La Province de Québec et sur Les Animaux à fourrure et les Poissons du Canada, furent préparés à la demande de nos gouvernements, à l’occasion de l’Exposition de Paris.

Entretemps, Buies, sous l’égide du brave curé Labelle, s’était réconcilié tant bien que mal avec les autorités religieuses et l’ordre social. Il s’était marié, même était devenu fonctionnaire ; et c’est à la manière du commun des bourgeois que s’est éteint notre Paul-Louis Courier, notre Rochefort canadien.”

L'abbé Verreau nous présente un troisième type différent à la fois de Buies et de Marchand. Il n’est pas tant écrivain (il a très peu

1 M. Charles Ab Der Halden a parlé excellemment de Buies dans une conférence très attachante sur la Littérature canadienne-francaise, faite à Paris, en mars 1900, sous les auspices de l’Alliance francaise, et reproduite dans la Revue

canadienne d'octobre suivant.

publié) que chercheur consciencieux, passionné de notre histoire. Nous lui devons la publication d’un volume de pièces relatives à l’Invasion du Canada, en 1775 (comprenant le Journal de Sanguinet, le Mémoire de Badeaux, des extraits du Mémoire de Berthelot, le mémoire de Lorimier, Mes Services; enfin une collection de lettres écrites pendant l'invasion américaine). Nous avons, en outre, de lui un rapport assez étendu sur les archives européennes relatives au Canada, des annotations à diverses publications de la société Historique de Montréal, quelque dix ou douze articles sur des sujets d'histoire, parus dans la Revue de Montréal, le Journal de l'Instruction publique et les Mémoires de la société Royale.

C’est assez peu, si l’on considère la grande réputation de l’auteur et son incontestable érudition en matière d’histoire du Canada. Le cas de l’abbé Verreau est assez semblable à celui de nombre d’hommes de lettres en ce pays, détournés de la poursuite de leurs études de prédilection par les exigences de la vie pratique, empêchés par le travail professionnel de donner à leur œuvre le développement et la perfection qu’ils avaient rêvés pour elle. Il écrivait en 1873: I] y aura bientôt dix ans que les premières pages de cette collection (Z/Invasion du Canada) ont été imprimées. Il serait peu intéressant pour le lecteur de connaître toutes les raisons qui peuvent justifier ce retard. La principale est que je n’ai pu économiser sur mes heures de repos assez de temps pour terminer mon travail tel que je l’avais compris. Placé à la tête d’une institution 1importante, chargé à la fois de la direction et d’une partie de l’enseignement, je n’avais pas la liberté de disposer de tous mes instants, même dans lintérêt. de la science. ......... Que les personnes étrangères à ces sortes de travaux ne soupçonnent pas toujours combien 1ls demandent de temps, on ne saurait en être très surpris. Ce qui étonne, c’est de voir que ceux dont les talents et les connaissances pourraient être utiles à notre histoire, sont les premiers à s’excuser sur leurs occupations pour ne rien faire. Cependant, ils blâment vivement ce qu’ils appellent les lenteurs de leurs confrères qui ont au moins le mérite de consacrer leur rares loisirs à faire quelque chose. ”

Ceux d’entre nous qui ont éprouvé la chaleur du jour comprendront toute la tristesse de cette plainte. Certes, libéré de ses fonctions d’éducateur et de la préoccupation absorbante de son école normale, l'abbé Verreau nous eût laissé bien d’autres monuments de son labeur et de son érudition. S'il a été empêché de le faire, ne le regrettons qu’à demi, puisque c’est au profit du développement de l’instruction publique que son activité a été ainsi détournée.

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