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III. — Nos JOURNAUX ET NOS ÉCOLES

La revue que nous venons de faire de la production livresque récente (littéraire, historique, sociale ou scientifique) du Canada français nous a permis de nous rendre compte dans une certaine mesure du mouvement intellectuel de notre classe instruite ou supérieure Mais il est un aspect de la question beaucoup plus important que celui-là par ses effets sociaux : c’est le mouvement intellectuel de la classe populaire Afin de pouvoir juger de l’activité et de la direction de ce mouvement, considérons deux de ses manifestations les plus saillantes: le journal et l’école.

Nos JOURNAUX. — Nous ne manquons pas de journalistes habiles, polémistes vigoureux, économistes renseignés, chroniqueurs ou chroniqueuses alertes. [1 me suffira de donner quelques noms : Dansereau, Tarte, DeCelles, Royal, Fréchette, Sulte, Pacaud, Bernier, Chapais, Nantel, Barthe, Helbronner, Stanislas Côté, Tardivel, Chicoyne, Langlois, Sauvalle, Marion, Prince, Masson ; Tonnancour, Laflamme, Famelart, T. Saint-Pierre (aux Etats-Unis) ; Mme Dandurand, Léon Ledieu, Sylva Clapin, Chartrand, Mlle Barry, Flavien Moffet, Tremblay, Picard, Prévost, Gascon, d’Hellencourt, Magnan, Mlle Bélanger, Jean Dumont, Amédée Denault, Montigny, Hector Garneau, Omer Héroux, Mlle Gleeson.

Le caractère de nos journaux est en train de se modifier. Dans les villes, notamment, des anciens organes de parti, à format réduit, à faible tirage, vivant de la politique, de l’annonce locale, du fait-divers local, les uns sont morts d’inanition, les autres ont dû se transformer. Chez ces derniers la politique tient encore une large place, maïs de plus en plus ils tendent à devenir de grands organes de publicité et de renseignements, embrassant les sujets les plus variés, journaux à départements qui s’adressent à toutes les classes de lecteurs. C’est ainsi que les feuilles importantes de Montréal et de Québec ont toutes aujourd’hui leur colonne ou leur page de matières particulièrement destinées aux femmes. Et ç’a été une des nouveautés de notre journalisme en ces dernières années que son envahissement par nombre de femmes écrivains.

D’autre part nos grands quotidiens paraissent avoir renoncé pour le moment à cette recherche du fait-divers sensationnel dont se repaissait jadis la curiosité puérile ou morbide d’une certaine catégorie de lecteurs. La part est faite de plus en plus large à la bonne littérature, aux renseignements utiles, à l’agriculture. Bien que les violences de langage et les diatribes personnelles y tiennent encore trop de place, ou peut dire que la forme, comme le fond, s’est améliorée ; le langage est plus correct, l'expression plus claire, plus directe, plus française.

Mais notre peuple lit-il assez les journaux? Si vous ouvrez lIndicateur des journaux canadiens pour l’année 1901, compilé par l’agence McKim, de Montréal, répertoire le plus complet que je connaisse, vous constaterez que nous sommes loin d’avoir notre quote-part des publications trimestrielles et mensuelles, des feuilles hebdomadaires ou quotidiennes publiées dans le pays. Ainsi dans la province de Québec, sur un total de 194 journaux, 97 sont de langue française et 97, de langue anglaise. Songez, les 300 mille Anglais de notre province ont le même nombre d'organes que nous qui y sommes 1,300 mille. Mais, me direz-vous, si nos journaux ne sont pas plus nombreux, au moins ont-ils un plus grand nombre de lecteurs. ÆEncore ici, détrompez-vous. Il est vrai que c’est un journal canadien-français, la Presse, de Montréal, qui de tous les quotidiens du Canada fait montre du plus fort tirage. Mais dans l’ensemble le tirage des journaux anglais de la province dé Québec excède d’à peu près un tiers celui des journaux français.

Prenez maintenant la province anglaise voisine de la nôtre, VOntario. Avec une population de 2,180,000 habitants, dont 162,000 de langue française, elle compte 67? journaux, dont 4 seulement de langue française. La population française de Québec, grossie du groupe français de l'Ontario, s’élève à près de 1,500,000 âmes et soutient 101 journaux. La population anglaise de l’Ontario, grossie du groupe anglais de Québée, s'élève à un peu plus de 2,300,000 âmes et soutient 770 jour-

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naux. Les Anglais des deux provinces réunies n’excèdent que d’un tiers le nombre des Français, et pourtant ils ont sept fois plus de journaux que ceux-c1. Les Anglais comptent un journal pour un peu moins de 3,000 habitants ; les Français, un journal pour un peu moins de 15,000 habitants.

Si nous examinons séparément les diverses classes de journaux, nous dégagerons quelques considérations intéressantes. Dans la classe des périodiques littéraires, artistiques, des revues de médecine, de droit, et autres semblables, nous tenons bien notre rang. On compte, en effet, dans Québec 22 ou 23 publications françaises de cette classe, contre 8 de langue anglaise dans la même province et 28 de langue anglaise dans l'Ontario. Déjà dans la classe des publications religieuses, nous faisons moins bonne figure. Nous avons 11 périodiques religieux; les Anglais de l'Ontario et de Québec en ont 64, c’est-à-dire de 5 à 6 fois plus. De même ils ont 4 à 5 fois plus de journaux d’agriculture, ? fois plus de journaux d'éducation, 10 fois plus d’organes de la catégorie politiquepublicité-annonces, et enfin, presque 20 fois plus de journaux de la spécialité commerce-finances-industries-transports. Des 15 journaux quotidiens de la province de Québec, les Anglais en ont 8 ; et des 55 journaux quotidiens de la province d’Ontario, les Anglais en ont 54 Des 97 journaux de langue française de la province de Québec, 48 sont publiés à Québec ou à Montréal.

La conclusion c’est que, en comparaison des groupes qui nous entourent et nous font concurrence, nous ne lisons pas assez, que notre classe ouvrière, rurale, principalement, ne lit pas assez, que surtout elle ne lit pas assez les journaux d’agriculture et de commerce, qu’elle ne se tient pas assez au courant du mouvement des affaires et de la marche des événements dans le monde.

Et si notre classe populaire lit peu, si elle néglige par-dessus tout ce genre d’écrits qui lui enseigneraient comment améliorer ses conditions de vie et l’aideraient à soutenir la concurrence des autres races, c’est que sans doute elle y a été mal préparée par les influences diverses de son milieu. social, et notamment par la petite école.

Nos ÉCOLES. — Vous vous rappelez sans doute que le recensement de 1891 (tome LI, chapitre x111) donnait la statistique des illettrés. Il donnait cette statistique non seulement pour l’ensemble de la population, mais pour les divers âges: 10 à 19 ans, 20 à 29 ans, 30 à 39 ans, 40 à 59 ans, 60 ans et plus. On y trouvait aussi le nombre des illettrés à la fois pour l’ensemble du pays, pour chacune des provinces prise séparément, et, à l’intérieur des provinces, pour chaque comté ou ville. De ces statistiques officielles deux constatations principales se dégageaient relativement à la province de Québec. En premier lieu, à la

simple comparaison des chiffres donnés pour les diverses catégories d’âges, on était frappé de la diminution rapide et continue dans la proportion pour cent des illettrés à mesure que l’on passait des anciennes générations aux nouvelles. On avait ainsi la preuve palpable que l’évolution commerciale et industrielle ne s’était pas faite en vain, que le travail de l’administration depuis quelque cinquante ans n’avait pas été en vain, que les jeunes générations de la province de Québec étaient sensiblement en progrès sur leurs aînées.

D'autre part ces statistiques nous mettaient vivement sous les yeux cette vérité très dure que, de toutes les provinces de la Confédération (à l’exception de la Colombie-britannique dans certaines catégories d’âges), Québec était celle qui renfermait de beaucoup la plus forte proportion d’illettrés. Aïnsi, par exemple, pour le groupe des adolescents (10 à 19 ans), la proportion d’illettrés dans Québec était d’à peu près 17 pour 100, tandis quelle n’était que de 4.5 pour 100 dans l'Ontario, de 7.6 pour 100 dans la Nouvelle-Ecosse, de 4.2 pour 100 dans l’Tle-du- Prince-Edouard et de 5 pour 100 dans le Manitoba. La publication de ces faits fut le signal d’une discussion très vive dans la presse, et la question de l'instruction populaire, occupa quelque temps l'attention publique.t

La compilation du recensement de 1901 est à peine commencée et nous ne savons pas exactement à l’heure présente. quel est le degré d’instruction des divers groupes de la population canadienne. Mais il est fort probable que ce recensement, comme celui de 1891, tout en constatant une avance sur la période précédente, montrera que nous sommes encore assez loin en arrière des groupes anglophones en ce qui est de la diffusion de l’instruction élémentaire. Il ne paraît pas, en effet, que l’'Habitant, ces années dernières, se soit corrigé dans une mesure appréciable de son indifférence et de sa parcimonie à courte vue pour la petite école, indifférence, parcimonie, qui sont l'obstacle fondamental à tout progrès en la matière. T’arrêté récent du conseil de l’instruction publique dont l’objet était de fixer un minimum d’appointements de cent dollars par année pour tout instituteur ou toute institutrice dans la province de Québec, a dû être révoqué, les autorités reconnaissant après coup qu’il ne leur serait pas possible d’obtenir l’exécution de la mesure. De toute cette agitation, de cette bruyante discussion, qui s’étaient faites au sujet des écoles, il n’est en somme sorti rien de tangible ou de pratique.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis et dans les parties anglaises du Canada, on travaille activement, efficacement, à l’amélioration des écoles ne RE PO TE RS TN A AN et ENS RD

* Pour de plus amples détails, voir trois articles de nous parus dans la Science Sociale, juin et novembre 1897 et juin 1898, sous le titre: La Loi naturelle du Développement de l'Instruction populaire; les Causes sociales de la Répartition des Illettrés au Canada. |

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communes. L'initiative, les dons de particuliers riches et clairvoyants, viennent seconder, stimuler, féconder le zèle des commissions scolaires et des fonctionnaires publics. On introduit des procédés nouveaux et énergiques de développement intellectuel, comme le Manual training (éducation de la main et de l’œil), les Nature studies (étude et observation des phénomènes naturels les plus simples). On y prépare la Tusion et la concentration des écoles rurales en vue de les mettre sur un meilleur pied.

Certes, l’amélioration des petites écoles chez nous n’est pas sans présenter de sérieuses difficultés. Il faudra lutter contre l’apathie populaire, le manque d’esprit public, la mesquinerie et dans certains cas la pénurie des contribuables. Toutefois, il n’est aucun de ces obstacles qu’il ne soit possible de surmonter, aucun de ces défauts qui ne puisse être corrigé par un travail patient de propagande. Les pessimistes déclarent qu’il est bien inutile de chercher à réformer nos écoles, puisque cette réforme ne pourrait se faire que moyennant une plus forte dépense de deniers publics et que l’Habitant ne consentira jamais à se taxer plus qu’il ne le fait aujourd’hui pour cette fin. Mais cette double proposition est assez contestable. I’habitant se taxera de toute la somme requise pour la construction et l’aménagement de bonnes écoles ainsi que pour le subventionnement d’instituteurs ou d’institutrices habiles, le jour où ses conseillers ordinaires, et notamment le curé, lui auront fait comprendre toute l’importance de la chose. Et puis, est-il bien sûr qu’il faille plus d'argent? Ne pourrait-on pas se contenter au début de tirer meilleur parti des cotisations que l’habitant paie actuellement ? Ne pourrait-on, par exemple, dans certaines localités, déterminer la fusion des arrondissements, qui aurait pour effet de remplacer cinq ou six écoles médiocres par une école centrale mieux aménagée, sous la direction d’instituteurs mieux rémunérés et plus compétents ?

Maïs cette réforme ne pourra s’effectuer qu’à deux conditions : la première c’est qu’il y ait à Québec, sous la haute direction du conseil de l'instruction publique, un homme (le surintendant ou tout autre) qui, chargé d’une large part de responsabilité et disposant d’une certaine liberté d’action, ait pour fonction spéciale d’accélérer le mouvement. La seconde condition, c’est que cet homme ait la coopération active et sympathique du clergé. Après le curé fondateur de collèges classiques, après le curé colonisateur et défricheur, nous aurions le curé apôtre de l’instruction usuelle, de l’éducation populaire. Ne serait-ce pas un fleuron de plus pour l'Eglise du Canada ?

Résumons en quelques lignes les conclusions principales qui se dégagent de cette étude trop longue peut-être. Nous avons vu que le mouvement intellectuel de notre classe supérieure (suffisamment actif)

n’est pas parfaitement équilibré, ne se fait pas dans le sens le plus utile. Abstraction faite des ouvrages professionnels ou officiels, notre production écrite est presque toute de sentiment, d'imagination et de légèreté. Elle touche, elle flatte, elle charme, elle amuse, plus qu’elle n’instruit, plus qu'elle ne forme l'esprit, plus qu’elle ne fortifie la volonté, plus qu’elle ne porte à l’action. D’autre part, le mouvement intellectuel de notre classe populaire n’est pas suffisamment actif. La proportion d’illettrés, même chez les jeunes gens, est encore trop forte. Notre peuple ne lit pas assez, ne se lient pas assz au courant par la voie du livre et du journal. Et pourtant dans les conditions actuelles d’existence, la diffusion des connaissances usuelles au sein de la classe populaire serait un facteur beaucoup plus puissant de stabilité et de prospérité sociale que la formation d’un groupe de littérateurs ou d’hommes de professions libérales.

Sachons, messieurs, regarder la situation bien en face, sachons la voir telle qu’elle est, sans nous en exagérer inutilement le danger, mais aussi sans nous en dissimuler la gravité. N’imitons pas la folie du négociant qui refuse de faire son bilan, de crainte d’y lire la banqueroute. N’ayons pas le faux patriotisme de ceux qui voudraient faire le silence sur ces questions, ou nous bercer d'illusions. Nous avons la légitime ambition de nous perpétuer comme groupe distinct de langue française sur ce continent. Mais ce n’est pas la vaine complaisance de nous-mêmes qui nous aidera à atteindre ce but. Observons ce qui se fait autour de nous. Ne craignons pas au besoin de nous inspirer des méthodes qui réussisent à nos compatriotes de langue anglaise. Ne fermons pas les yeux sur nos défauts ; travaillons hardiment plutôt à nous en corriger. Nous le pouvons, nous le devons.

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