‹ Notre voyage aux pays bibliques (volume 2)Chapitre 126 sur 216 · STAMBOUL · texte numérisé non relu

STAMBOUL

bonnets à poil, toques écartâtes, bérets fourrés, casquettes de cuir, passaient en haut tout à l'heure, sans parler de ceux qui passent avec rien. On a dit que c'était ici le grand pèlerinage des nations , et c'est vrai, car toutes les langues de la terre s'y font entendre, et chacun suit sa route, sans se préoccuper ni de l'étrange spectacle où il joue un rôle, ni des curieux qui, comme nous, s'amusent à le contempler.

Quittons maintenant le pont pour monter vers la Sublime-Porte, — un nom bien solennel pour une construction fort médiocre, — le plus étrange silence se fait aussitôt devant nous. Il devient même si universel, qu'on se croirait transporté dans une ville déserte et qu'on serait tenté d'avoir peur. Derrière les fenêtres grillées qui surplombent l'étroit carrefour, certainement quelque œil curieux nous observe, mais nous ne voyons ni n'entendons personne. La consigne est de faire le mort, et nul n'y manque dans le quartier. Si, à l'angle dune place déserte, quelque Turc fume, couché sous un figuier ou près de la fontaine, il cherche à se faire oublier et ferme à moitié ses yeux, comme Miraut, mon chien de garde, quand il dort, au bout de l'allée, à l'ombre des grands pins. Cet homme ne veut pas avoir l'air de nous voir passer.

Au reste, nous ne venons pas pour lui, mais pour la vieille ville des empereurs , qui fut ici avant celle des sultans. J'avoue qu'en principe je déteste ceux-ci, et n'ai jamais guère estimé ceux-là. A ma légitime curiosité se mêle donc un

sentiment d'hostilité pour les Turcs et de profonde pitié pour ces princes du Bas -Empire, sacristains ou histrions, sans cesse mêlés aux questions religieuses ou aux luttes du cirque, imposant leurs caprices à des patriarches tantôt indignes, tantôt héroïques, distribuant leurs faveurs au gré d'un cocher et selon le mérite d'un cheval, sacrifiant leurs meilleurs capitaines à la mauvaise humeur de leurs femmes, sans respect de l'humanité, cruels, fourbes, lâches, frivoles, et, à deux ou trois exceptions près, incapables de mouvements généreux, ne se défendant des barbares que parce que les Balkans et quelques places fortes les protégeaient, esclaves et tyrans de leurs peuples, trompant la loyauté des Croisés nos pères qui leur portaient secours, maintenant leur autorité par les plus vils moyens et méritant, comme suprême flétrissure, d'être désignés dans leur lamentable succession par deux mots qui hurlent ensemble, disant l'un l'autorité et l'autre l'avilissement. Pour mon compte, je ne prononce jamais sans dégoût ce mot de Bas-Empire. Et cependant il était chrétien.

Le seul grand prince qu'il ait eu, en dehors de Constantin et de Théodose, qui n'en font pas partie, c'est Justinien Ier, fils d'un cultivateur de Dardanie. Il a fait çà et là de belles œuvres, mais, n'eût-il qu'élevé Sainte- Sophie, il aurait suffisamment prouvé que son âme n'était pas vulgaire, car Sainte -Sophie est la réalisation d'une pensée sublime. C'est le seul monument sérieux de Constan-

tinople. Mais quel monument que celui-là! Nous venons d'y entrer, et nous ne contenons pas notre enthousiasme, bien qu'une émotion douloureuse ait brisé nos cœurs en le voyant aux mains des fils de l'Islam. Oui, sous l'antique narthex , il nous a fallu revêtir des chaussures turques et payer le baghchich réglementaire pour pouvoir entrer dans le vieux temple chrétien. Constantin l'avait bâti en l'honneur de la Sainte Sagesse. Saint Chrysostome y avait parlé. Dans une émeute, à l'occasion de l'exil de ce grand orateur, il fut brûlé. On le restaura pour l'incendier encore dans la lutte des Victoriats. C'est alors que Justinien fit construire l'incomparable église que nous venons admirer.

Extérieurement elle ne dit rien , entourée qu'elle est par des contreforts, quelques tombeaux, des bains, des écoles et des édifices de toute sorte, badigeonnée de blanc et de rose, flanquée de quatre minarets et d'un croissant doré sur sa coupole. Mais lorsque, ayant franchi l'immense péristyle orné de marbres et de mosaïques sur soixante mètres de long et dix mètres de large, le visiteur se présente au seuil de l'ancienne Porte-Royale , d'où , à travers l'ensemble le plus harmonieux de demicoupoles suspendues en l'air, de pilastres, d'arcs, de colonnes, de tribunes, de fenêtres, il croit voir un vide sans fin dans un simple rectangle de soixantequinze mètres sur soixante -dix mètres sans l'abside, il demeure en extase et se demande si, ici comme devant le panorama de Constantinople, il ne doit pas se contenter de regarder sans entrer,

pour n'avoir pas de désillusion. Mais non, il n'a rien à craindre, car la beauté de Sainte -Sophie n'est pas, comme celle de la grande ville, rien que dans des effets de lumière; elle résulte de la perfection de l'œuvre elle-même. Nous ne sommes pas ici devant l'apparence du beau, mais devant sa réalité. Tant que ces courbes demeureront échafaudées au-dessus de terre, quand même les Turcs badigeonneraient, pilleraient, mutileraient tout ce qui les décore, l'homme de goût ne cessera de s'écrier : ce Dieu, que c'est beau! » L'œuvre d'Anthémius de Traites et d'Isidore de Milet sera à jamais la gloire de ses auteurs.

Justinien s'était proposé de faire un sanctuaire digne de la Sainte Sagesse, et on peut dire que, dans les limites de la puissance humaine, il y a réussi. Partout où il trouva des colonnes, des marbres, des métaux précieux, à Éphèse, à Athènes, à Héliopolis, à Cyzique, à Délos, en Egypte, il les fit recueillir. A Rhodes, on pétrit des briques d'une telle porosité, qu'elles purent lutter de légèreté avec la pierre ponce et permettre d'élever, sans se préoccuper de son poids, l'immense coupole. A travers les assises on plaça par couches des reliques de saints. L'autel d'or, d'argent et de platine fut couvert de diamants. Le ciborium était plus rche encore. Des peintures et des mosaïques ornaient les murs. Les chapiteaux et les corniches furent polychromes; les candélabres, les vases sacrés et vingt- quatre grands évangiles étaient d'or massif. L'ambon, le trône du patriarche, les sièges des

i92 SAINTE -SOPHIE

sept prêtres avaient été sculptés avec un art infini . Quand l'empereur, ouvrant la marche triomphale, pénétra dans l'enceinte étincelante de richesses , d'harmonie et de lumières , il s'écria : « Gloire à Dieu ! Salomon, je t'ai vaincu ! » Et le peuple poussa des cris de triomphe.

Neuf siècles plus tard, le même peuple, cent mille citoyens, princes, esclaves, vieillards, enfants, jeunes vierges que la frayeur avait chassées de leurs monastères, prêtres, moines, seigneurs, étaient là enfermés, la pâleur au front, sans mot dire, attendant l'intervention d'un ange sauveur ou la mort, tandis que les bataillons Turcs se rapprochaient en jetant dans l'air des cris de triomphe. Bientôt leurs trompettes retentirent dans l'atrium , et les portes d'airain tombèrent sous l'effort des soldats. Quand les bêtes fauves se trouvèrent face à face de cette foule immobile de terreur et tristement suppliante, sous la voûte du temple orné de tant de trésors, elles jugèrent que la proie était belle, et rien ne les arrêta. Les hommes furent massacrés, les vierges violées, les enfants écrasés contre les colonnes du temple, l'autel brisé, les vases saints profanés. Or, tandis qu'ils se disputaient les trésors , les victimes et les esclaves , tout à coup un grand silence se fit. Mahomet, à cheval, s'avançait solennel et terrible. Quand il fut arrivé dans le chœur, se dressant fièrement sur ses étriers, il appliqua sa main sanglante sur la colonne où la trace se voit encore , en criant d'une voix formidable : (( Il n'y a de Dieu que Dieu , et Mahomet

est son prophète! » La légende dit qu'un prêtre, emportant le saint ciboire, entra par une porte miraculeusement ouverte dans un pilier delà vieille basilique, pour n'en sortir qu'au jour où l'islamisme sera chassé d'ici et jeté à la mer. Dieu veuille que ce soit bientôt.

Les mosaïques qu'on n'a pu détruire ont été en partie badigeonnées ; le trône du patriarche a fait place au mihrab, et sur le member, chaque vendredi, le khétib se présente un sabre nu à la main, pour lire à l'assistance quelques maximes du Coran. Mais comme ces hommes, ce culte, ces prostrations, ces préjugés fanatiques, ce formalisme de l'islam, jurent dans la lumineuse enceinte! Le temple a été fait sur une autre mesure que celle d'une religion tout humaine. Ce barbarisme ne saurait durer toujours.

Après cela, je suis peu disposé à écouter les sornettes que nous racontent les gardiens de la mosquée, et je les prie de nous laisser à notre recueillement et à notre tristesse. Du fond du cœur, j'ai crié à Dieu : Attende, Domine, et miserere! Ajouterai-je qu'une larme est tombée de mes yeux? Quelle âme chrétienne ne serait émue devant un si navrant spectacle? Hélas ! voilà la conséquence d'une série de fautes et d'une décadence nationale qu'un mauvais gouvernement se plut à précipiter. Quand on amuse le peuple à des spectacles, pour le désintéresser de sa liberté, on le tue. Les princes du Bas-Empire ont étouffé autour d'eux le dernier courant de vie nationale dans la poussière du

cirque. Allons voir ce champ du suicide d'un peuple, il est à côté de l'église, et il fut à côté du palais. Je ne suis jamais descendu dans l'arène du Golisée sans y sentir passer comme un arrièresouffle de ces effluves de vie qui firent l'Église chrétienne, et mon cœur d'homme et de prêtre battait d'une sainte fierté. Quand je foule la piste des Verts et des Bleus, je crois y surprendre encore l'empreinte de cette frivolité dégradante qui empêcha une succession d'empereurs chrétiens de jouer un rôle glorieux dans le monde, et j'en frémis d'indignation. Entre ses querelles théologiques et ses préférences du cirque, le Bas-Empire réussit à s'ensevelir dans la boue.

Oui, le voilà ce champ clos, long de trois cent cinquante mètres et large de soixante, où, durant près de dix siècles, un peuple s'est amusé à apporter ses plus vives préoccupations et à distribuer ses meilleurs applaudissements. C'est Septime Sévère qui avait fondé ce cirque sur le modèle de celui de Borne. Constantin et ses successeurs l'embellirent, et tout ce qu'on put enlever à l'Asie, à l'Egypte, à la Grèce, de statues et d'œuvres d'art, on le porta ici. Il en reste un obélisque de granit rose, venu de la haute Egypte pour marquer le milieu de la Spina. Le monolithe, haut de trente mètres et large de deux à sa base, repose sur des socles de bronze et un piédestal orné de basreliefs, où l'on voit Théodose, au milieu de sa cour, présider les courses de l'hippodrome sur le Cathisma. C'était la loge impériale qui, dépendant

directement du palais et inabordable du côté du cirque, mettait le prince à l'abri d'un coup de main, si le peuple venait à se soulever. Un peu au-dessous de lui, sur une estrade séparée de la foule, et qui avait la forme et le nom de la lettre grecque n, se tenaient en armes ses gardes et ses officiers. C'est dire que les empereurs s'attendaient à tout de la part de leurs sujets. Et en réalité, plus d'une fois, dans le cirque même, ils furent insultés et lapidés. Justinien II y eut le nez et les oreilles coupés. Andronic Comnène, arraché de sa tribune, y fut promené dans l'arène et ensuite pendu et éventré. Ainsi ces courses frivoles de chars n'avaient tué la tragédie que pour devenir elles-mêmes tragiques, toutes les fois que les passions brutales du peuple s'en mêlaient. Le génie grec, si exquis et si délicat, avait fait place à des instincts barbares et grossiers. Les cochers remplaçaient les poètes. Constantinople prenait parti pour les Bleus ou pour les Verts avec plus d'ardeur qu'Athènes pour Eschyle ou Sophocle, et souvent l'assistance, partagée en deux camps, descendit dans l'arène et y livra bataille. Sous Justinien Ier, quarante mille cadavres jonchèrent les rues de la ville. Si l'empereur se prononçait pour une des factions, c'était un événement plus grave dans l'empire qu'une invasion de Parthes ou de Goths. Et tandis qu'à Rome les papes, dégageant fièrement la majesté de l'Église des passions populaires qui auraient voulu l'asservir, faisaient prévaloir leurs droits contre les rois barbares et leurs armées, les patriarches

Page 1