‹ Notre voyage aux pays bibliques (volume 2)Chapitre 199 sur 216 · UN CHOEUR DE DANSE · texte numérisé non relu

UN CHOEUR DE DANSE

Une grotte abrite la fontaine de Lerné. On y voit les restes d'un escalier qui conduisait au sérail de Kiamyl, le dernier représentant de la domination turque à Gorinthe. Les Grecs n'ont pas voulu qu'il restât trace de son palais. Les orangers, les rosiers, tout fut brûlé ou détruit. Au lieu appelé les Bains de Vénus des souterrains nombreux semblent monter vers l'Acropole, mais tous sont obstrués. Il est évident que l'homme a fait peut-être autant ici pour détruire que pour édifier.

Avant de regagner notre voiture, le grave maître d'école veut nous faire goûter le vin du pays. Athénée a dit dans ses Soupers de Sophistes qu'il était mauvais. S'il avait bu du nôtre, il l'aurait qualifié d'exécrable. Pour mon compte, je ne connais rien de plus affreux que ce vin résiné.

La population est en fête, et sur la route qui correspond, d'après mes hypothèses, à l'avenue des jeux isthmiques , on exécute une de ces danses sérieuses et lentement cadencées qui ne ressemblent en rien à celles des prêtresses de Vénus. Les hommes sont en tête de la longue chaîne qui serpente gracieusement, et les femmes en queue. Seul le directeur de la danse se donne le luxe de hasarder quelques pirouettes et des ronds de toute sorte en agitant dans l'air un foulard aux voyantes couleurs. Les autres, se tenant par la main, sautent sur place et s'inclinent alternativement en avant et en arrière. Le pappas assiste à ces réjouissances, en esquissant un sourire de satisfaction dans sa belle barbe blanche. A notre vue, il se hâte de venir nous

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saluer en nous invitant à entrer chez lui. Nous le remercions de sa politesse. Un des danseurs se détache du groupe pour quêter une offrande au bénéfice des deux musiciens, tambourin et flageolet, qui comptent sur notre générosité.

Un enfoncement elliptique avec gradins, que nous rencontrons sur la route de Cenchrées, près d'une ancienne dervicherie turque, à un quart d'heure de la vieille Corinthe, a dû servir d'amphithéâtre, pour des combats de gladiateurs. Sur l'un des deux tombeaux qui sont à quelques pas de là, on croit retrouver les restes d'un autel qu'on abordait par des escaliers taillés dans la façade septentrionale du monument. La grande cité eut sa nécropole dans des carrières de pierre que nous suivons bientôt après. De ces innombrables excavations on tira, à l'époque romaine, des milliers de vases artistement travaillés et des antiquités diverses, que les riches patriciens et les Césars se disputèrent à prix d'or.

On arrive à Cenchrées par la route sur laquelle furent le temple de Diane et le monument érigé à Diogène le Cynique. Voulait- on, en glorifiant cet homme étrange, encourager le cynisme de ceux qui venaient à Corinthe satisfaire sans pudeur leurs brutales passions, ou, au contraire, rappeler à l'homme qu'il y a plus d'honneur à les réprimer qu'à les satisfaire? La seconde hypothèse n'est pas improbable, quand on se souvient qu'un des rois de Corinthe, Périandre, a dit ces belles paroles : « L'amour désordonné des richesses est une in-

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suite faite à la nature. Les plaisirs passent, et les vertus sont éternelles. Avoir la conscience pure, c'est être libre. » En tout cas, c'est dans le quartier aristocratique de Grânée que l'étrange philosophe, roulant son tonneau, aimait à railler les promeneurs vaniteux. C'est, je crois, dans un gymnase de cette partie de la ville qu'Alexandre le rencontra étendu au soleil. L'homme à qui le monde ne suffisait pas s'arrêta devant celui qui, ayant brisé son écuelle, vivait en se passant de tout, et, pris d'admiration, il dit au cynique : « Que veux-tu? je te le donnerai. » Et Diogéne, étendant la main, se contenta de répondre : « Ote-toi de mon soleil. » Le jeune conquérant, étonné et plein d'admiration, se serait écrié : « Si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène. »

Le site de Cenchrées est paisible et gracieux. D'innombrables collines ondulent vers le sud comme des tentes bleues et violettes qui vont, en s'élevant peu à peu, rejoindre les monts Oniens. Un petit village, Kékriès, représente l'ancienne ville. La baie, agréablement arrondie, a un phare bâti avec des tronçons de colonnes et des marbres sculptés. Le môle où fut jadis la statue de Neptune s'enfonce visiblement dans les flots. Des ruines, au nord de la baie, marquent la place d'un temple élevé à Vénus. Peut-être y en eut- il un autre d'Esculape vers le sud. Les énormes blocs de granit qui subsistent sur la rive sont ceux-là même qui virent arriver et partir le grand Apôtre. L'eau chaude et salée des Bains d'Hélène tombe toujours sortant

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