SCÈNE I JOSEPH, PAUL
0 Paul (à Joseph accoudé sur la table, la tête dans les mains).
Allons I — allons ! — m'sieu Laterre faut
pas s laisser abattre comme ça !....Du courage, que
diable! Vot' chagrin s' pass'ra P't'être ben
ben vite! sans vous offenser et vous serez
encore t'hureux ! Vot' mal est pas sans remède! ....
Joseph {levant la tête).
Ah ! m'sieu Raisin, vos paroles sont bonnes,
mais voyez-vous, a' peuvent rien me faire!
C qui est décidé, est décidé, et ben décidé y a
pas de r'venez-y ! Et p'is quand même que j'
voudrais offrir des arrangements à ma vieille,
créyez-vous qu'elle les accepterait ? Ah !
non ! j' la connais trop ! (Il soupire.)
Paul.
Si vous essayiez, pour voir? qui sait? ça
Trait peut-être ?
Joseph (secouant la tête).
Non! y a pus moyen! Ah! il y a longtemps que ça s1 ramasse, m'sieu Raisin! Si j'
su' obligé aujourd'hui de m' séparer d' ma femme,
c'est qu'il y a pus moyen de rester ensemble
Comment s' que ça a commencé, je s'rais ben en
peine de V dire ! (Un silence de quelques secondes.)
D'abord, faut vous dire, on est têtu tous les deux.... et pis on a commencé par des p'tites contradictions...
ensuite, par d'autres plus fortes et enfin, on en
est v'nus à s' dire des bêtbes des gros mots, qu'
la vie à la maison est pus endurable ! et faut s'
séparer ! — %
Paul.
Pauv' m'sieu Laterre, comme je vous plains!
Joseph.
Marci ! vous êtes ben bon ! La première chose
que j' me rappelle ousqu'on s'est chicané, c'est en parlant du ciel !
Paul.
Comment? Du ciel?
Joseph.
Ça vous surprend, eh ? Moé j' disais, que dans
1' ciel on se r 'connaîtrait et qu'on s'rait z'heureux
de se r'voir ! ma vieille soutenait le contraire
c'est-à-dire que si on se r'connaissait, là-haut, ça
nous f'rait pas un pli ! qu'on serait comm*
des étrangers.
Paul.
Ben ! en voilà une idée !
Joseph.
Et pis ensuite, quand on a perdu not' vache !. . . Ma femme disait qu'elle était morte de d'ci, et moé
j' disais de d'ça ! Pas moyen de s'accorder, et à
la fin on était enragé tous les deux! Une nut'
fois on a commencé à s'étriver en riant, pis ça a fini
en chicane ! un aut' fois c'était pour une boite
qu'elle avait cassée ! ...... un aut' fois mais j'en
finirais pus s'il fallait tout dire! A la fin des
fins, c'est insupportable! pis c'est pas rien
qu'une séparation qui' m' faut; c'est le divorce
pour tout d' bon ! J'en ai assez d' la tapette à ma
vieille!
Paul.
Ah ! mais qu' c'est don' d' valeur tout ça !....
Joseph.
Ah ! si c'était à r'faire si j'avais su d'quel bois
sont faits les nœuds du mariage!
Paul.
Hélas ! m'sieu ! beaucoup d' chêne et peu d'
charme !
Joseph.
Vous avez raison ! (se levant). A présent faut
qu' j'aille voir mon avocat ! Voulez-vous m' dire
ousqu'est V bureau de m'sieu(l)
Paul.
Su' la rue(2)
Joseph.
Quel liméro?
Paul.
J' sais pas, mais vous l' voirez, il est su' la porte !.... Joseph.
C'est ben vrai! marci ! J' sors, mais je
r' viendrai b'étôt ! {Il sort à gauche.)