VIVRE
Répandant l'ironie à flots, Zola, dans son tragique livre, Nous émeut, avec des sanglots, Sur la joie affreuse de vivre.
Je ne suis pas de son avis.
Non, la vie est robuste et saine J'en atteste mes yeux, ravis D'avoir vu l'éternelle scène!
Enfant, ignorant de l'affront Et de la trompeuse chimère, Sentir se presser sur son front Les divins baisers de sa mère;
Jeune homme, ébloui par le jour SI tout déchiré de blessures Par les dents folles de l'Amour, Chérir ses cruelles morsu:
Puis s'éveiller, penser, vouloir, Avoir des charbons sur la bouche Et quitter le doux nonchaloir Pour quelque tâche âpre et farouche;
Devenir plus fort et plus pur; Savourer la souffrance même Ouvrant pour nous un ciel obscur, Ainsi qu'un céleste poème;
Aimer, sentir auprès de soi La compagne chaste et fidèle Qui chasse le troublant effroi; Voir son bon sourire, et près d'elle,
Cependant que fouettant l'air bleu, Au dehors la bise soupire, Dans un fauteuil, auprès du feu, Lire le bienveillant Shakspere ;
0 bonheur! moment triomphant Qui lave toute ignominie!
Voir dans les yeux d'un cher enfant S'allumer l'éclair du génie;
Être un doux ouvrier soumis ; Entrevoir Dieu dans la nature Et causer avec ses amis De l'immortalité future;
Du doute qui nous désola Faire l'espoir qui nous enivre, Oh! croyez-le, mon cher Zola, Cela vaut la peine de vivre!
20 février 1884.