Même exercice que plus haut
Lettre de Gargantua à son fils (suite et fin).
Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecz, arabes, et latins sans contemner les thalmudistes et caballistes ; et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du jour commence a visiter les sainctes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Tes-
tament, et Epistres des Apostres; et puys, en hébrieu, e Yieulx Testament. Somme, que je voye ung abysme de science : car doresnavant que tu deviens homme et te fays grand, il te faudra yssir de ceste tranquillité et repous d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes, pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires, contre les assaultz des malfaisans. Et veulx que, de brief, tu essayes combien tu as proufficté, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout sçavoir, publiquement envers tous et contre tous; et, hantant les gens littrezqui sont tant a Paris comme ailleurs.
Mais, parce que, selon le saige Salomon, sapience n'entre point en ame malivole, et science sans conscience n'est que ruyne de l'ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes 'tes pensées et tout ton espoir ; et par foy formée de charité, estre a lui adjoinct, en sorte que jamais n'en soys désemparé par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur a vanité : car ceste vie est transitoire : mais la parolle de Dieu demoure éternellement. Soys serviable a tous tes prochains, et les ayme comme toy mesme*. Révère tes précepteurs, fuy les compaignies des gens esquelz tu ne' veulz point ressembler, et les grâces que Dieu t'a données, icelles ne receoips en vain. Et quant tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye, et donne ma bénédiction davant que mourir.
Mon tilz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy, amen.
Rabelais (1485-1553).