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RÉPONSE A M. H. FERRY DE PIGNY

A Monsieur le directeur du Figaro.

Cher monsieur,

Je lis dans votre numéro d'aujourd'hui une lettre de M. H. Ferry de Pigny, propriétaire à Brie, près Versailles (Seine-et-Oise). Celte lettre tend à insinuer que mon père pourrait bien avoir... puisé le sujet de sa comédie : la Jeunesse de Louis XIV, dans une pièce en vers de l'illustre historien Ernest Charrière, pièce que celui-ci aurait communiquée sur le conseil du Théâtre-Français, à l'auteur de Mademoiselle de Belle-Isle.

NOUVEAUX ENTR'àCTES.

Puisque M. H. Ferry de Pigny, beau-frère de feu Charrière, est dépositaire de tous les papiers de ce dernier, il doit avoir entre les mains le manuscrit de la pièce de son beau-frère. Il n'avait plus alors qu'à se procurer chez Michel Lévy, 3, rue Auber, ou boulevard des Italiens, au coin de la rue de Grammont, la Jeunesse de Louis XIV. représentée à Bruxelles en 1854, imprimée quelque temps après, à une époque où teu Charrière lui-même était peut-être encore vivant. En tous cas, son héritier et protecteur aurait pu comparer les deux textes et s'assurer tout de suite s'il avait le droit de réclamer quelque chose.

Cette combinaison, bien simple et à la portée de toutes les intelligences, eût été plus logique, plus prudente, et plus courtoise que l'hypothèse de M. Ferry de Pigny. Celui-ci aurait pu encore s'adresser à moi dont le nom est peut-être arrivé jusqu'à lui, ne fût-ce, ainsi que celui de mon père, que comme argué de complicité dans ce dévergondage moderne, et je me serais empressé de lui répondre directement.

Maintenant, cher monsieur, permettez-moi à mon tour et à ce propos, une réflexion et un renseignement qui regardent feu M. Charrière^ aiosi que tous ceux qui ont la prétention de faire du théâtre.

A distance, rien ne paraît plus facile que notre art, et nombre de gens, les uns pour occuper leurs loisirs, les autres pour gagner leur vie, écrivent des ouvrages dramatiques, la renommée, quand on peut l'obtenir, y étant très rapide et très fructueuse. Une fois sa pièce écrite, Fauteur nouveau cherche à la faire représenter.

Deux théâtres subventionnés s'offrent à lui : le Théâtre-Français et l'Odéon, et les administrateurs de ces deux scènes savent ce qu'on leur apporte de vulgarités et de redites au milieu desquelles , une fois par hasard , ils rencontrent une œuvre, sinon digne d'être représentée, du moins méritant d'être entendue. Les comités se réunissent avec le plus vif désir, quoi qu'on dise, de découvrir et de révéler un talent inconnu. Il est cependant bien rare qu'ils reçoivent d'emblée une œuvre nouvelle, parce que cet art du théâtre est un art tout particulier qui demande des facultés spéciales et tout à fait individuelles. On peut être un très bon historien, comme feu Charrière, un très grand poète comme Lamartine, ou un très grand romancier comme Balzac, et n'avoir aucune aptitude pour la scène. On peut ne pas savoir écrire le français, être le dernier des poètes, le plus piètre historien, être incapable de composer quoi que ce soit dans les autres formes littéraires, et être un auteur

dramatique de premier ordre, c'est-à-dire être doué de cette faculté naturelle et rare de mettre en forme et en action, en un mot de dramatiser ses idées à soi et même celles des autres.

L'auteur nouveau, avant d'être refusé par un théâtre ou après qu'il l'a été, s'adresse à l'un de ces hommes privilégiés, je l'admets, par la nature, mais enfin privilégiés, et lorsque ce privilégié a une grande notoriété, une grande réputation, imméritée, je l'admets encore, il reçoit à peu près quarante ou cinquante manuscrits par an, presque tous en cinq actes.

L'auteur nouveau vient ordinairement à lui avec deux sentiments bien contradictoires, mais facilement reconnaissables, à savoir : un vif désir d'utiliser à son profit la faculté particulière de l'auteur connu, et un grand mépris pour cette faculté qui lui paraît secondaire. Il est convaincu qu'il possède l'observation, la pensée, l'originalité; le style, et il est fort étonné, fort humilié même d'être forcé de subir les exigences implacables d'un métier auquel, au fond, il se figure que l'auteur connu doit tout son succès.

Lorsque l'auteur connu est bon, avenant, fécond, doué à la fois de la faculté de critique, de synthèse et d'assimilation, comme était mon père, il accueille le nouveau et lui fait lire sa pièce à. haute voix, ce qui le prépare, le nouveau, lors-

qu'il a quelque intelligence et quelque bonne foi, à se juger lui-même ; car, en s'entendant lire devant quelqu'un, il n'est plus seulement auteur, c'est-à-dire partial pour son ceuvre, il devient acteur, auditeur, spectateur, et il sent ses défaillances, ses longueurs, ses contradictions, ses obscurités. Quand il est orgueilleux et sot, ce qui est bien rare évidemment, mais ce qui enfin arrive quelquefois, il va tout droit devant lui, comme un sourd, et vous déclame la chose avec gestes et cris.

Quant au maître, au bout de deux ou trois scènes, il sait si son lecteur est né ou non pour la forme scénique, et il n'écoute plus le reste que par intérêt ou par complaisance. Si l'auteur nouveau est doué, on se comprend tout de suite de part et d'autre. En quelques mots, le maître met le débutant au courant, il lui apprend ce qui lui manque encore, et le débutant se tire d'affaire tout seul. Il entre un peu plus tôt, un peu plus tard dans la carrière, mais il y entre certainement. U devient un confrère, un rival; mais, comme il est intelligent, il reste un ami. L'ingratitude de Racine envers Molière est exceptionnelle, aussi exceptionnelle du reste que le génie de ces deux hommes.

Si le nouveau n'est pas doué, si la pièce est

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mauvaise, dans la conception et l'exécution, comme on est quelque peu agacé d'avoir perdu son temps, on le dit à l'auteur avec politesse, mais avec franchise, et on a un ennemi spontané. Si, à travers une mauvaise exécution qu'il sera incapable de rendre meilleure, le nouveau apporte une idée originale, une situation imprévue, l'homme de théâtre, loyal et bienveillant, ce n'est pas très rare non plus, encourage le nouveau, extrait le germe de tout ce qui l'enveloppe, le gêne et le dénature, se laisse entraîner par le désir d'être agréable et utile, par le plaisir de donner la vie et le mouvement à un embryon, explique à son élève, encore respectueux, clairement mais rapidement et par plans bien distincts et bien nets, ce qu'il faut enlever, ce qu'il faut ajouter, ce qu'il faut mettre dessous pour étayer son idée ou sa situation, ce qu'il faut mettre autour et dessus pour la développer et la résoudre. 11 lui dit : « Travaillez et rapportez-moi votre pièce refaite dans le sens que je viens de vous indiquer. » Le nouveau s'en va tout joyeux et reconnaissant, et au lieu de devenir, tout de suite, l'ennemi de l'ancien, il ne le devient qu'un peu plus tard. Et voici comment :

Une fois rentré chez lui, comme il n'a pas la

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faculté spéciale en question, il a beau se casser la tête, il ne trouve rien et fait encore plus mauvais. Il n'en apporte pas moins au maître un second travail, et quelquefois celui-ci, touché de la peine que le pauvre garçon se donne inutilement et des raisons, des bonnes raisons que la misère et l'impuissance énoncent si bien, il dit au jeune homme : « Laissez-moi votre manuscrit ; je vous arrangerai cela. »

C'est alors que la situation devient terrible — pour l'ancien. On ne sait pas ce que c'est qu'un homme qui a écrit une première pièce et à qui on a dit : « 11 y a quelque chose là dedans, laissez-moi ça, je vous l'arrangerai. » Cet homme, quelquefois né avec les meilleur^ sentiments, tendre pour sa famille, doux avec les enfants et les animaux, capable de dévouement pour ses amis, devient le plus acharné de vos persécuteurs. 11 vient vous voir, il vous écrit surtout; si vous le rencontrez, il vous dit : « Pensez-vous à moi ?» et enfin comme vous avez eu la maladresse de prendre un engagement avec lui, c'est-à-dire de lui constituer un droit, il arrive un jour où il vous somme très poliment, mais très nettement et très fièrement, de lui répondre oui ou non.

Si vous avez autre chose à faire, si vous n'avez pas le temps, si ce monsieur vous ennuie ;

et que vous répondiez : « Décidément, non », je n'ai pas besoin de vous dire quel sentiment pour vous cette réponse fait naître en Fauteur évincé... « Vous vous êtes moqué de lui, vous lui avez fait manquer sa carrière, vous n'avez pas de cœur, vous n'avez même pas de talent, vous n'êtes qu'un mauvais carcassier (sic) » et, un beau matin, vous êtes vilipendé dans le feuilleton d'un petit journal où le pauvre diable est parvenu à se glisser pour dîner quelquefois, ce qui est bien légitime, et pour se venger en même temps, ce qui est bien juste ; car vous n'avez que ce que vous méritez.

Si vous dites oui, et que, d'après le souvenir de votre première impression, vous vous mettiez effectivement à l'œuvre et que vous essayiez de remanier et de corriger cette pièce, savez-vous ce qui arrive ? A peine avez-vous mis la pioche dans cette bâtisse que tout s'écroule, non pas en morceaux, mais en poussière. Rien, absolument rien ne peut vous servir ; vous balayez tout cela et vous faites une tout autre pièce à côté, et qui n'a souvent aucun rapport avec la première, ni comme expression ni comme développement, ni comme caractère ni comme sujet. On vous a apporté un drame, vous rendez une comédie, et vice versa. Impossible d'adapter. On transforme, on détruit et on se substitue, par la force enva-

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hissante et irréductible de l'individualité. N'importe, la première donnée appartient à un autre; il devient donc votre collaborateur occulte ou public. Jusqu'à ce que la pièce soit représentée, il trouve que la sienne était meilleure ; la pièce une fois représentée, si elle réussit, il déclare qu'il a tout fait. Les amours-propres se dressent, les revendications commencent, la brouille surgit, et le tout se termine par une polémique ridicule, quelquefois par un duel plus ridicule encore. C est charmant.

La Rochefoucaud a dit : « Il y a de bons mariages, il n'y en a pas de délicieux. » Il aurait pu en dire autant de la collaboration ; mais elle n'existait guère de son temps, elle n existait même pas par le fait. On était sans doute retenu par ce mot de La Bruyère: « Il n'y a pas de chefd'œuvre à deux. » On n'avait peut-être pas beaucoup d'idées à cette époque, mais on les avait à soi seul, et on les exprimait, seul, le mieux possible. La collaboration est née de cette production à outrance qui est le caractère de notre temps, et qui épuise et amoindrit le producteur en le forçant à s'éparpiller et à se répéter. Lappât du gain facile y est bien aussi pour quelque chose. Est-ce à dire qu'en face des éventualités

que je viens de signaler, il faut refuser, quand on est arrivé, son appui et ses conseils à ceux qui se mettent eft route ? Non, certainement ; mais il est bon que conseilleurs et conseillés sachent à quoi ils s'exposent, et c'est ce renseignement que M. H. Ferry de Pigny me fournit l'occasion et le prétexte de leur donner ici.

Que ceux qui font une première pièce sachent donc bien que, même avec la protection et la garantie des auteurs les plus autorisés, rien ne sera plus difficile que de la faire représenter. Excepté le Théâtre-Français et l'Odéon, qui ne peuvent pas, naturellement, accueillir tous les ouvrages qu'on leur envoie, les théâtres sont des entreprises particulières, lesquelles ont besoin non seulement de faire leurs frais qui sont énormes, mais de faire des bénéfices, sous peine de faillite et de ruine. Les directeurs de théâtre qui s'enrichissent, ceux même qui arrivent à joindre les deux bouts, comme on dit vulgairement, sont rares. Nul n'a donc le droit de demander à ces négociants d'un ordre particulier de courir la chance d'une grosse perte d'argent en faveur d'un inconnu et d'un étranger. Pour qu'ils s'y décident, il faut ou qu'il y ait une grande disette ou qu'ils croient à l'œuvre elle-même. Il ne faut pas plus compter sur la seconde hypothèse que sur la première. En général, les di-

UNE LETTRE* Il

recteurs n'ont pas d'autre opinion que celle du public et ils tiennent à ne lui servir que ce qu'il aime. La question d'art et de poétique leur est parfaitement indifférente, ou, s'ils y sont accessibles, ils sont forcés de la sacrifier à leur» intérêts et au goût de la foule.

Le directeur qui, en son particulier, admire le plus le Misanthrope, ne le représenterait pas si on le lui apportait demain tel qu'il est et tout neuf, ou bien il dirait à l'auteur : « Faites remanier ça par X*** ou par Z***, qui ont autorité sur le public, et obtenez qu'il se nomme avec vous. »

Si, d'un autre côté, étant en position appaparente de le faire, vous allez trouver ce directeur et lui recommandez une œuvre que vous jugez valable, il vous répond : « • — Vous la trouvez vraiment digne d'être représentée? — Oui. — Eh bien, .signez-la. — Non, je ne veux signer que ce que je fais tout seul. — Alors, moii cher monsieur, faites-moi une pièce tout seul et je la reçois d'avance ; mais pourquoi voulez-vous que j'expose mon argent quand vous ne voulez pas exposer votre nom ? »

D'où il résulte que le seul moyen pour l'auteur connu d'être utile à l'auteur nouveau, c'est d'entrer en collaboration avec lui, et, sans parler encore des conséquences que j'ai indiquées plus

i2 NOUVEAUX ENTR'aCTES.

haut, tous les auteurs connus ne sont pas disposés à compromettre leur nom, à changer leurs habitudes de travail et à s'amoindrir par la collaboration.

Quel conseil donnerai-je donc aux débutants?

Je leur donnerai le conseil de commencer par le commencement, c'est-à-dire, au lieu d'attaquer le théâtre par de grandes pièces en cinq actes qui exigent une trop grande confiance et un trop grand sacrifice de la part des directeurs, de l'attaquer par des œuvres de proportion plus modeste, en un acte ou deux actes. Qui peut le plus peut le moins.

C'est ainsi que Scribe, Augier, Sardou, Meilhac et d'autres encore ont commencé. Meilhac et Halévy, dans ces derniers temps, ont montré quelle importance, quel attrait peut avoir et quel produit peut donner une pièce en un acte. Le tout, c'est d'avoir une idée originale et de l'inonder de mots d'esprit, comme disait le plus grand collaborateur de ce siècle, l'auteur de la Chaîne et de la Camaraderie.

Cela fait, le débutant s'adressera aux auteurs que je viens de nommer et même à celui qui écrit cette lettre. Il n'est pas un de nous qui ne sera heureux, si sa pièce est bonne, de la pa-

tronner, et les directeurs, pour qui une pièce en un acte peut être une bonne affaire quelquefois, sans jamais en être une mauvaise, seront plus accessibles et plus indulgents.

La pièce une fois représentée, la critique, qui a cent voix aujourd'hui et qui est encore plus heureuse de découvrir de nouveaux talents que d'acclamer les anciens, donnera son opinion, prônera le débutant. Il sera entré dans la carrière modestement, par la petite porte, sans déranger personne, mais il y sera entré. 11 ne devra rien ou presque rien à ses grands con frères ; il se sera fait tout seul ; les amourspropres seront intacts, les disputes seront inutiles, les duels resteront chez les armuriers, et l'héritier d'une pièce inédite en cinq actes et en vers ne viendra pas, vingt ans après qu'elle a été écrite et communiquée à cinq juges compétents qui ont dû la trouver mauvaise, soupçonner publiquement un des auteurs à qui elle a été communiquée et qui a un bagage de trois cents volumes et de soixante pièces en cinq actes, à peu près, d'avoir soustrait justement celle-là.

Comme dernier renseignement, j'indiquerai même ici le procédé bien simple pour faire du théâtre que je tiens de l'auteur soupçonné, qui fut mon père et mon maître. Il disait : « Si vous

voulez faire des pièces, n'oubliez pas ceci : le premier acte clair — le dernier acte court — et de l'intérêt partout. »

Croyez „ cher monsieur, à la nouvelle assurance de mes sentiments les plus affectueux.

Aujourd'hui 10 juin 1876, nous venons pieusement confier à ce petit coin de terre, presque inconnu et à jamais célèbre, la dépouille mortelle de la plus grande individualité féminine qui ait jamais existé. La postérité nous enviera l'honneur et la joie que nous avons eus de vivre dans le même temps que cette femme illustre, de l'avoir connue, de l'avoir entendue, de l'avoir contemplée, de l'avoir aimée et d'avoir été aimés d'elle; elle nous enviera jusqu'au chagrin que cette morte nous cause aujourd'hui.

C'est que les plus obscurs et les plus humbles paraissent plus grands aux yeux de ceux qui

leur succèdent, rien que pour avoir été contemporains de ces esprits et de ces âmes qui doivent retentir et rayonner dans l'éternité des siècles.

Ces contemporains sont plus grands, en effet, puisque c'est la mission des génies prédestinés de laisser après eux leur pays et leur époque plus grands qu'ils ne les avaient trouvés. A l'heure où je vous parle, des millions de bouches prononcent le nom de George Sand, l'immortalité définitive vient de naître de cette mort imprévue, le monde civilisé sent déjà que quelque chose lui manque et qu'il vient de perdre un de ses meilleurs amis. Tous ceux de l'Europe et du Nouveau-Monde qui entretiennent les peuples des véritables intérêts de l'humanité, leur parlent, à cette heure, et leur parleront longtemps encore de cette femme qui n'a eu d'égale dans aucun temps et dans aucun pays.

Aussi, messieurs, n'ai-je ni l'orgueil ni l'espérance de vous la rappeler comme il faudrait qu'on le fit. Ce n'est pas sous le coup d'une telle mort et pendant les quelques heures qui la suivent que l'on peut peindre, ni même esquisser une telle vie. Il faudrait bien des jours, bien des mois de recueillement et de travail pour arriver seulement à faire une étude à peu près digne du sujet. Cette étude, d'autres la feront, et bien mieux que moi, pour ceux qui n'ont pas connu

George Sand, pour ceux qui n'osent pas porter tout seuls un jugement sur les œuvres et les actes d'un penseur, d'un écrivain, d'un philosophe de cette nature.

Il y aura longtemps que nous serons morts à notre tour que l'on discutera encore les idées, les théories, les tentatives de cette vaste intelligence. Moi, je n'en ferai rien, surtout dans ce pays où elle est née, où elle a vécu, où elle a souffert, où elle a aimé, où elle venait oublier qu'elle était illustre, où son inépuisable bonté s'efforçait de cacher son inépuisable génie, dans ce pays où elle a voulu mourir, où elle a voulu reposer éternellement au milieu des siens et où il n'est pas un de vous qui ne la revoie en luimême, mieux que qui ce soit ne pourrait la montrer.

Si cette femme extraordinaire, à qui Paris eût fait des funérailles de reine, a toujours demandé à dormir son dernier sommeil dans ce petit cimetière, à côté des plus modestes et des plus obscurs de ses compatriotes, sous ces grands arbres qui vont la cacher et la défendre, à quelques pas de son berceau et du berceau de ses enfants et de ses petits-enfants, c'est qu'elle voulait, son œuvre faite, sa journée finie, se dérober le plus vite possible à sa propre renommée, et ne vivre sa vie éternelle que loin de tous les regards, dans

l'amour et le souvenir de ceux qui lui étaient chers.

Nous tous qui l'avons connue, ne nous semblet-il pas qu'elle nous dit en ce moment : « Mes bons et chers amis, je suis aise de vous sentir autour de moi si respectueux et si émus. J'ai accompli ma tâche, j'ai fait mon devoir jusqu'à ma dernière heure ; j'ai vaillamment accepté les conditions de cette terre, j'ai porté ma charge d'épreuves, de douleurs, d'amertumes aussi patiemment, aussi noblement que qui que ce soit ; je n'ai pas déposé, la mort seule m'a retiré des mains l'instrument de travail que Dieu m'avait choisi et confié. Je suis venue tous les jours à mon champ. J'ai labouré ma terre, j'ai semé mon meilleur grain, et je n'ai pris que bien peu pour moi sur la moisson que je vous laisse. J'ai lutté, j'ai combattu pour ce que j'ai cru être le bon, le juste et le vrai : si je vous ai de temps en temps consolés, ne m'en remerciez pas, j'en étais plus heureuse que vous ; si je me suis trompée quelquefois, pardonnez-moi, je n'étais qu'une créature humaine, sujette à l'erreur comme toutes les créatures humaines, et je l'ai bien expié. Je n'ai pas demandé le repos; j'étais prête à travailler encore pour les miens, pour ceux qui m'aimaient, pour ceux qui ne me connaissaient pas, pour ceux môme qui croyaient devoir me

combattre et me haïr, enfin, pour tous ceux qui souffrent, qui espèrent, qui cherchent, qui attendent.

» La nature veut que je m'arrête, rendez-moi à elle, doucement, simplement. Faites le moins de bruit possible autour de mon lit. Je n'ai pas plus demandé la mort que je n'ai souhaité la vie ; je les accepte toutes les deux comme des ordres du Dieu dont je viens et auquel je retourne. Mais puisque la mort me visite tout à coup, qu'elle soit la bien reçue. Elle a quelque chose à me dire de plus grand que tout ce que j'ai entendu et que tout ce que j'ai dit. Laissez-nous ensemble, ne nous troublez pas, surtout avec le bruit qu'a fait mon nom.

» Rappelez vous ce que je vous ai répété si souvent : Sur ce coin voilé- pour nous d'un ciel toujours pur par lui-même, il y a un mot écrit de toute éternité, le mot de la création incessante et du renouvellement continu. Je ne sais dans quelle langue il est tracé ; est-ce dans celle des métaphysiciens, des prêtres, des poètes, des philosophes, des naturalistes ? De quelque façou qu'on l'entende, il se traduira toujours par le mot : Aimer, et je vous ai bien aimés. Adieu, au revoir, et ce qui vous reste de moi, couvrez-le d'ombre, de fleurs et de silence. »

Voilà tout ce qu'il m'a semblé entendre pendant

cette longue nuit que je viens de passer sous le toit de cette grande morte. Je savais que j'aurais à parler d'elle ce matin, devant vous. J'invoquai d'abord toutes les immortelles créations de cet esprit si puissant et si varié; mais, après avoir répondu à mon appel, elles s'éloignaient en souriant et en me disant à leur tour : N'essaye pas de nous retenir ; n'essaye pas de nous compter ; ne nous nomme même pas. Nous sommes toutes nées dans cette maison, nous sommes toutes filles de ce pays. Notre mère nous a faites des parfums que tu respires, du chant des oiseaux que tu entends, de la brise qui court dans les feuilles des arbres, du rayon de soleil qu'elles abritent; tout le monde ici nous connaît. Tu n'as pas bes oin de parler de nous ; nous parierons éternellement d'elle *.

1. Ce dif cours n'a pas été prononcé sur la tombe de madame Sand. Je l'avais écrit pendant la nuit qui a précédé les obsèques, à Nohant, dans la chambre contiguë à celle où reposait la grande morte. Le lendemain, Paul Meurice étant arrivé avec un discours de Victor Hugo, je me suis respectueusement retiré devant' la parole du maître. Trois ans après, le Figaro a publié ce discours dont j'avais donné le manuscrit à un de mes amis. Je 11 m prime ici, comme un bien modeste mais bien sincère hommage à la mémoire de l'auteur d'Indiana et de la Mare au Diable.

ET

A Jules Claretie.

20 août 1880.

Mon cher Claretie,

Vous avez publié le 24 août un long article dans le Temps, sur les derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cetarticle contenait à la fin les lignes suivantes :

Je m'attendais à ce que M. Dumas prît la parole dans ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer

comme lui les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences. Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu'il voit que la vie, sévère comme un problème de mathématique, en rend la solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, la Princesse Georges a tout dit; mais f aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de Tilly — cette princesse Georges au vitriol — le philosophe du théâtre contemporain.

Chose curieuse, quand cet article m'est arrivé de votre part, j'avais, depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de moi, et j'en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette lettre, où je parlais de l'auteur de la Princesse Georges. 11 y avait là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles ; aussi, je vous demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce travail. Ce me sera, de plus, une occasion de vous témoigner publiquement toute l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre personne, votre caractère et votre talent.

Et puis, nous sommes tout à fait à l'aise pour causer de ce sujet, étant du môme avis, car vous dites encore dans le même article :

Il y a eu, comme toujours, débordement de

sympathie pour les exécutrices; et les victimes, selon l'usage, ont semblé fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale; car cet enthousiasme pour la brutalité serait ironique s'il n'était que le produit d'une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant au-dessus de la loi, ont l'audace de se faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une meurtrière, c'est que la femme, décidément, n'est pas suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une loi mâle, si je puis dire. L'auteur de la Princesse Georges l'a fort bien montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu'il nous présente l'épouse trompée s'adressant tour à tour à sa mère, c'est-à-dire à la famille, puis à la loi, c'est-à-dire à la société, pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n'y en a point ; de secours^ il n'en faut attendre de personne. Faut-il donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible i~uine morale? Que faut-il faire, enfin?

Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour tout dire, j'avais d abord pris la plume pour répondre à un article d'un de vos confrères, M. Racot, lequel, dans le Fi-

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garo, exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups: c'est à ypus que je m'adresse, et c'est à M. Racot et à ceux qui pensent comme lui que je réponds.

Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement, contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C'était vif; mais il résumait quelques-unes des idées que j'ai émises dans la préface de Monsieur Alphonse, et l'enchaînement de son idée concordait parfaitement avec l'enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes qui tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà fait dans la presse des jeux de mots que j'avais prévus; car, en annonçant la brochure à mon éditeur, je lui disais : « Recommandez bien à l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes qui, etc. »

J'ai donc déjà eu, à ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai eu plus tôt; c'est d'un excellent augure. Un ami à moi m'a écrit pour me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux! cela le popularisera; et puis

le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en temps, l'occasion de rire, en route, je vous le promets. Si notre esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide.

Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.

M. Racot, tout en s'étonnant et en s'alarmant de ces nouveaux symptômes d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous l'avons déjà fait, vous et moi, dans le passé; il reste toujours l'adversaire du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de vue de l'équité, de la justice et de la réparation, madame de Tilly aurait gagné à ce que le divorce existât. Il ajoute: «Supposons le divorce établi avant la scène du vitriol, le mari avait le droit de divorcer et était libre d épouser la femme qui faisait le désespoir de la premièfi % e. »

On peut avoir de très bonnes raisons personnelles, dans sa conscience, son idéal et ses traditions, pour être l'adversaire du divorce; mais il ne faut pourtant pas le combattre avec des propositions aussi facilement réfutables que celle-là, et nous ne pouvons, n'est-ce pas, laisser circuler cette première assertion, sans lui barrer le chemin.

Dans aucun des pays où le divorce existe,

même en Amérique où il jouit de facilités exceptionnelles, la loi n'eût autorisé M. de Tilly à divorcer d'avec sa femme, et à épouser ensuite mademoiselle Maréchal . Si la loi sur le divorce, même aussi étendue que M. Naquet Fa proposée, existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement interprété ou contourné qu'il fût par l'avocat le plus subtil ou l'avoué le plus retors, ne pourrait servir à un homme comme M. de Tilly pour répudier une femme telle qu'était madame de Tilly avant l'attentat qu'elle a commis, attentat que certaines raisons psychologiques peuvent expliquer, mais, disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale n'excuse, malgré cette sympathie un peu trop aveugle dont la coupable a le bénéfice et qui rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du cœur.

J'ajouterai : la loi sur le divorce existant, — pas plus après cet attentat acquitté par le jury, qu'auparavant, — M. de Tilly ne pourrait encore user du divorce, et, dans l'état actuel de la législation, il n'aurait même pas pu obtenir la séparation légale, puisqu'il n'avait rien à reprocher ni à la conduite ni au caractère de madame de Tilly comme mère et comme épouse, et qu'aujourd'hui même, puisqu'elle est déclarée, sinon innocente, du moins non coupable, il n'au-

rait pas encore le droit ni de divorcer ni de se séparer. A la demande de M. Racot, voilà la réponse à faire, et le premier venu aurait pu la faire comme moi; elle est claire, simple, irréfutable.

L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires vient de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilité du mariage, il aime à se contenter, un peu trop facilement, des arguments à l'aide desquels l'Église veut mettre les femmes de son côté. Elle leur dit, en effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de M. l'abbé Vidieu auquel j'ai répondu: « Le jour où le divorce sera rétabli, le mari pourra répudier sa femme quand bon lui semblera et contracter immédiatement d'autres liens. »

Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la foi féminines pour la croire et la propager. Si le divorce avait existé, non seulement M. de Tilly n'aurait pu s'en servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en servir contre lui, au lieu d'en arriver comme moyen suprême de garantie, à l'action lâche et dégradante qu'elle a commise. Elle aurait demandé une protection à la loi, au lieu de demander une

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vengeance à l'acide sulfuriquc, et le Code l'eût libérée d'un mariage qu'elle ne méritait pas, au lieu de la libérer de la prison qu'elle avait bien méritée. Je m'arrête là. Je n'ai nulle envie de recommencer une croisade pour le divorce. 11 sera toujours temps, si cela est nécessaire, de reprendre la parole quand le projet sera discuté à la Chambre. Mais si les crimes, les catastrophes de toute sorte, nés de l'indissolubilité du mariage, continuent dans la progression signalée par les dernières statistiques, la question aura fait toute seule de tels progrès, qu'il n'y aura plus besoin de rien dire et que la nécessité de la loi sera péremptoirement démontrée par les faits.

En attendant, nous sommes en vacances, les questions politiques sont momentanément ajournées, la controverse centrale n'existe pas, le gouvernement se promène et se repose : sénateurs et députés sont éparpillés sur les routes ; gens du monde et bourgeois sont à la campagne, aux bains de mer, aux eaux ; nul ne se soucie, en apparence, des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer, des assassinats et des éboulements. Pour moi, tout au contraire, ce moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions et tâcher de faire pénétrer quelques idées

soi-disant subversives ou tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non influencés par leur milieu habituel et disposés à la conciliation par une digestion lente et réparatrice. Pour parler sérieusement, la solidarité des intérêts, des passions, des habitudes, des traditions, des compromis, des ignorances est rompue; le grand seigneur, le millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le fonctionnaire, remployé, le rentier, le négociant redeviennent, par quarante degrés de chaleur, des hommes à peu près semblables les uns aux autres, dégagés de l'influence des groupes sociaux auxquels ils appartiennent, et, en se reposant en face de la nature dont l'impassible éternité les domine, ils sont, individuellement et à !eur insu, accessibles à ces mômes idées dont ils se seraient indignés quelques semaines auparavant. Il y a certainement alors une détente, un laisser aller, une complaisance réciproque tenant à plus de bien-être, à plus d'espace, à plus d'horizon, à plus de santé. Les journaux eux-mêmes trahissent plus d éclectisme, ils se montrent plus accommodants; les adversaires, du mois de février ou de mars, semblent tout près de s'accorder. « Après tout, entend-on dire çà et là dans les deux camps, après tout, ce républicain a du bon ; ce libre penseur n'est pas si méchant qu'on le croit. — Ce curé de campagne

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a une bonne figure; celte petite église, ce petit cimetière sont bien poétiques et bien touchants. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier définitivement les traditions du passé et les besoins de l'avenir, les souvenirs de l'enfance et la raison de l'âge mûr? Ce serait possible, certainement, s'il n'y avait pas cette question des jésuites ! Je vous le demande un peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jésuites? Ce sont de très braves gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais enfin tout pourrait s'arranger, avec quelques concessions mutuelles. C'est un peu la faute de M. Thicrs. S'il avait voulu, à un certain moment, en 1872, on ne demandait que ça en France ; mais aussi les d'Orléans ne bougent pas; et l'autre avec son drapeau blanc! AJi ! sans ça, les choses se seraient arrangées ! Ça aurait peut-être mieux valu. Nous verrons aux élections prochaines. Moi, je crois que ça marchera bien. Ah! il fait bon! La belle journée! » Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de façon de voir à la Pangloss, de justice inconsciente et d'indépendance d'esprit pour ainsi dire involontaire est tout à fait propice si Ton veut avoir quelque chance d'inculquer à tant de gens ordinairement distraits, hostiles, ignorants, les idées que l'on croit vraies et utiles. La nature elle-même n'a pas d'autre procédé à

l'égard du corps humain ; elle lui communique, pendant celte même période, les éléments vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique : les lois de l'un sont enchaînées et implacables comme les lois de l'autre . A cette heure où je vous écris, le vent de de la mer fouette les vitres de ma chambre ; il soulève en même temps les flots et enfle les voiles de ceux qui savent se servir de cette colère apparente; il pousse sur le continent les vapeurs qui retomberont en rosée ou en pluie ; il transporte et répand dans les champs des milliards de germes invisibles, fécondants ou destructeurs, selon la disposition particulière des sols où ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue les autres; rien ne l'arrête ni ne le détourne ; il fait ce qu'il a à faire, précipitant la mort de ce qui doit périr, créant, accélérant, prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de même des idées. Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles, fécondes pour les sociétés prêtes à les recueillir, mortelles pour celles qui les repoussent ou les dénaturent . Comment naissent-elles ? D'où viennent- elles? Comment se fait le vent? D'où vient-il? Des attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression, du vaet-vient incessant des esprits, établissant ainsi des

courants irrésistibles. Tout ce mouvement est une des conditions, une des lois de l'humanité, laquelle ne saurait rester immobile dans cet univers où tout se meut, évolue, se transforme et se combine autour d'elle. Tempêtes dans la nature, révolutions dans les sociétés, telles sont les conséquences immédiates et inévitables de la résistance inerte, inutile et finalement vaincue, à ces courants naturels traversant dans tous les sens le monde physique et le monde moral .

Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci : ces germes invisibles, transportés par le vent, prennent, un beau jour, une forme; la végétation se produit là où ils sont tombés; l'herbe pousse; l'arbre s'élève; la forêt s'étend. Même mécanisme pour les sociétés. Au bout d'un certain temps que des idées, nouvelles à première vue (tandis qu'elles ne sont jamais que des phénomènes consécutifs d'autres idées antérieures et du même ordre), au bout d'un certain temps que des idées nouvelles sont répan" dues dans l'air, discutées, niées, repoussées par les mœurs et les lois des peuples routiniers, elles se condensent tout à coup en une réalité palpable et visible, pensante et agissante ; elles prennent une forme humaine, elles deviennent une personne avec laquelle il faut compter parce qu'elle produit subitement une action matérielle et con-

tradictoire à un état social incompatible. Bref, quand une idée doit vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystère de l'incarnation.

Ceux qui haussaient les épaules ou qui pouffaient de rire quand cette idée était purement théorique, s'arrêtent étonnés et entrent bientôt en fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant à un but déterminé. On honnit d abord ce précurseur, cet apôtre, ce prophète ; on le tue souvent; mais il a fait immédiatement des disciples, il a suscité des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et la lutte commence. L'idée triomphe toujours, et, quand elle est enfin acceptée et consacrée depuis longtemps, quand elle est devenue officielle et banale, elle cherche à s'étendre encore, en raison de besoins nouveaux. On croit à une innovation quand ce n'est qu'une déduction logique et une conséquence fatale de l'idée première. Nouvelle résistance des masses stationnâmes, nouvelle incarnation, nouvelle lutte, nouveau progrès. Si une idée ne produit pas son homme elle est creuse; si une idée ne produit plus son homme, elle est morte. Les religions, les philosophies, les politiques, les sciences, les libertés ne se sont pas développées autrement. Regardez bien : où l'incarnation fait défaut, signe de dépérissement et de mort prochaine.

Sans nous aventurer ici dans les grands exem-

34 NOUVEAUX entr'àctes.

pies historiques, présents d'ailleurs à l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux personnages, hier inconnus, mis en lumière par de récents procès, mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de Tilly, que représentent ces personnages? Sont-ce des êtres isolés, séparés de la vie commune par leur tempérament, leurs mœurs, leurs crimes particuliers et purement individuels? Non. Ce sont des incarnations vivantes, effectives et inconscientes, en même temps, de certaines idées émises par des penseurs, des moralistes, des politiques, des écrivains, des philosophes, idées justes, logiques, tutélaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de réflexion, le temps est venu de faire droit.

Que répond la société française à ces idées présentées seulement sous toutes les formes théoriques et immatérielles? Que ceux qui les présentent sont des fous, des rêveurs, des révolutionnaires, des utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des dangers visibles, ils proposent d'indispensables réformes; ils disent aux législateurs : « Vous devriez faire des lois protégeanU'innocencede la jeune fille, la dignité de la femme, la vie de l'enfant, les droits de l'époux, et punissant quelquefois les coupables au lieu de punir toujours les innocents. » Les législateurs ne répondent même pas. Alors, au milieu des obser-

vations des uns, de l'indifférence des autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste au déplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de toutes les lois juridiques et morales. La victime devient odieuse, l'assassin devient intéressant, la conscience des jurés s'embarrasse, la magistrature se trouble, la loi hésite, la justice officielle désarme devant la foule qui s'impose comme dans une assemblée populaire ou dans un théâtre.

C'est l'incarnation de l'idée qui se dresse tout à coup en face des vieilles traditions obstinées et insuffisantes, et elle vient, par le feu et le sang, poser sa revendication personnelle et nécessaire contre des lois jadis excellentes, mais qui, les mœurs s'étant modifiées, apparaissent subitement comme des injustices et des barbaries.

Lé meurtrier a-t-il discuté ces questions comme nous le faisons ici? A-t-il lu ce qu'on écrivait sur ces matières avant qu'il commît son crime? Obéit-il à un raisonnement? Non. 11 obéit aveuglément à sa passion, ce n'est pas douteux.

Mais sa passion satisfaite vient, en plein tribunal, faire appel à un droit naturel, huihain, incontestable, dont la société aurait dû tenir compte et dont elle ne s'est pas souciée.

L'acquittement des coupables, prononce par

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le tribunal, imposé par l'opinion, est-il juste ? Non. Mais ce qui fait l'acquittement des coupables arrêtés, c'est que la loi ne peut pas sévir contre les véritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamnée elle, la loi, à n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien près de l'injustice.

Vous vous rappelez sans doute l'affaire Moram* bat, il y a trois ou quatre ans? J'écrivais à ce propos, dans Y Opinion nationale, une lettre comme celle-ci. J'y annonçais l'acquittement inévitable du meurtrier, et je demandais à la loi de protéger la virginité des filles, virginité que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup rire. Toujours ! En France, nous rions des choses sérieuses; c'est même de celles-là, je crois pou* voir l'affirmer, qu'on rit le plus. Moi, c'est un goût particulier, j'aime mieux rire des choses qui ne sont pas sérieuses, et qui n'en ont pas moins la prétention de l'être. Ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sûr d'avoir plus longtemps des sujets de gaieté et d'avoir finalement raison. Vive le rire ! mon cher ami, quand il ne se trompe pas.

Si j'évoque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider à montrer les incarnations successives, variées, de plus en plus rappro-

chées les unes des autres, de plus en plus menaçantes et triomphantes, de lTdée proposée de certaines réformes dans de certaines lois. Cette affaire se résumait en ceci (soyez tranquille, je serai bref) : Une jeune fille, ouvrière laborieuse et d'une conduite irréprochable jusque-là, s'était laissé, fautril dire séduire, disons plutôt entraîner par un jeune homme, commis dans le magasin où elle était en apprentissage. Elle était devenue enceinte, ce que voyant, le jeune homme l'avait abandonnée. Voilà le commencement et le milieu de l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu, le soleil aussi est vieux, banal, connu, et il reparaît toujours et on ne s'en déshabitue pas. Mais il passe tout à coup, par l'esprit, par le cœur, par la conscience du père \

de la jeune fille de modifier le dénouement traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et les débuts de l'histoire et oui consistait, pour la jeune fille, à se désoler, i cacher sa honte dans un coin, à élever son enfant avec ses seules ressources ou à lui tordre le cou, à se tuer elle-même ou à se prostituer, tout cela parce que le Code avait oublié de faire une loi qui protégeât le capital moral des femmes comme le capital matériel et qui condamnât un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle condamnerait le voleur

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qui leur aurait pris leur montre ou leur parapluie.

11 advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le père de mademoiselle Morambat se trouvait être un très honnête ouvrier; il adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la coutume. Il cacha un couteau sous son vêtement, s'en alla trouver le commis, lui demanda s'il voulait épouser sa fille, et, sur les refus réitérés de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune homme fut en danger; on arrêta l'assassin; grande émotion dans Paris; instruction; procès.

Si vous voulez bien donner un peu d'attention à ce cas particulier, mon cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce procès, prévenu, plaignant, victime, tout le monde était coupable, et, nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats possibles, la justice a dû s'avouer publiquement impuissante et inutile.

Voyons comment.

Nous voici daus la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour que le droit soit respecté, pour que l'équité rayonne, pour que la solennité soit imposante, pour que la leçon soit profitable. Foule énorme, avec sergents de ville, pour la contenir et au b2soin la disperser si elle

manque de respect au tribunal, si elle proteste ou si elle applaudit; gendarmes aux deux côtés de l'accusé, pour qu'il ne puisse ni s'enfuir, ni sauler sur les juges, si se tuer ; avocats réunis autour de la cause, pour s'éclairer dans leurs consciences et leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithéâtre d'anatomie ; conseillers en robe rouge, avocat général chargé de soutenir l'accusation et de venger la morale et la société compromises; avocat célèbre à la barre de la défense, ayant mission de défendre et de sauver le prévenu; jury choisi au sort parmi les citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures allégoriques représentants le crime terrassé, l'innocence protégée, Thémis en péplum bleu et blanc tenant en équilibre les deux plateaux de sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des témoins, du jury et des accusés, au-dessus des juges et de tous, le Christ mourant pour la justice et la vérité, et sur lequel témoins et jurés vont faire le serment, les uns de ne dire que la vérité, rien que la vérité, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que la justice.

Ceci posé, donnons en quelques mots le résumé philosophique et les conclusions morales du procès.

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LA LOI, représentée par le Présdent, s' adressant à la jeune fille !

Mademoiselle, vous étiez une personne honnête et laborieuse, tout le monde l'atteste.

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LA LOI

Vous avez été séduite par ce jeune homme ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LA LOI

Il vous avait promis le mariage ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LA LOI

Il vous a abandonnée ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LA LOI

Quand il a su que vous étiez enceinte ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LA LOI

C'est bien de lui que vous étiez enceinte ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur,

LA LOI

Vous le jurez ?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

LÀ LOI

- Vous avez causé lç désespoir et le crime de votre père. Vous allez mettre au monde un enfant sans père, sans état civil, probablement sans morale et sans instruction, puisque vous êtes sans ressources, enfant qui va être un danger ou une charge pour la société, tout cela parce que vous n'avez pas su résister à votre passion. C'est abominable ce que vous avez fait là ; mais nous n'y pouvons rien, rasseyezvous. — Qu'on amène le jeune homme.

LA LOI, au jeune homme.

Vous avez été l'amant de cette jeune fille?

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