PARIS SOUS HENRI IV
Parlerons-nous maintenant des calamités qui accablèrent la ville de Paris, après la mort de Henri 111, jusqu’au jour où Henri IV , triomphant , put relever sa propre fortune et rendre, en quelque sorte, l’existence à la nation? — On sait que les Parisiens, catholiques ardents , soutinrent un long siège contre le roi de Navarre , prince protestant , appelé par la loi salique à devenir roi de France. Trente
mille personnes périrent de faim et de misère , quoique les soldats assiégeants du Béarnais fissent passer des vivres aux bourgeois de la ville assiégée. Le travail des fossoyeurs était si considérable qu’ils ne pouvaient plus y suffire ; en sorte que les rues demeuraient pleines de mourants et de cadavres. 11 y avait alors peu de maisons entières, dit l’auteur du Discours véritable et notable du siège de Paris ; presque tous les faubourgs étaient détruits; et l'herbe croissait dans la plupart des quartiers, comme dans les champs.
Aux souffrances générales du peuple succède , grâce à la sollicitude et à la magnanimité du roi , un bien-être presque universel. Aidé de François Miron , prévôt des marchands, Henri IV fit sortir Paris de l'état de ruine où il le trouva lorsqu’il en prit possession, le 22 mars 1594. Après avoir rétabli l’ordre en réorganisant la police , la garde bourgeoise et le guet royal , et confié la grande voirie à la vigilance de Sully, son premier soin fut de donner un nouveau lustre à la capitale par d’importantes constructions. À cet effet, il abandonna aux officiers municipaux la moitié des amendes et confiscations qui étaient dues à la couronne, et ne leur imposa d’autres conditions que celles de réparer, de fortifier, d'embellir sa bonne ville de Paris.
Le Louvre et les Tuileries furent restaurés , agrandis , et reliés entre eux par la galerie du bord de l'eau ; la place Royale fut commencée.; l'hôtel de ville et le pont Neuf furent terminés , ainsi que la place Dauphine et la rue du même nom, établissant une communication avec le bourg qui s’était formé autour de l’abbaye Saint-Germaindes-Prés et avec la foire de Saint-Germain, alors très-populaire. Sur le pont Neuf s'éleva la Samaritaine, machine hydraulique qui lit longtemps l'admiration des Parisiens, et qui, jusqu’en 1813, distribua les eaux sur la rive droite de la Seine.
Les autres établissements que l'on doit au règne de Henri IV sont : les hôpitaux de Saint-Louis , de la Charité et de Sainte-Anne ; les couvents des Récollets , des Petits-Augustins, des Capucins , de Pfcpus. On construisit le quai des Orfèvres, la rue de Ilarlay, ainsi que l'hôtel des premiers présidents au parlement de Paris, qu'ont habité les Ilarlay, les Molé, les Lamoignon, et qui est aujourd’hui la préfecture de police.
Le roi établit â Cliaillot la manufacture de tapis de la Savonnerie, aujourd’hui réunie aux Gobelins, des fabriques royales de soieries et plusieurs verreries. Le quartier du Marais fut commencé sur des terrains mis en cultures potagères. Les premières maisons de la place Royale s'élevèrent sur l'emplacement où l’on pouvait trouver encore les derniers débris du palais ou hôtel des Tournelles. Paris eut pour la première fois des rues droites, larges , appropriées aux besoins de ses habitants. Enfin l’Arsenal, où demeurait Sully, fut agrandi. C’est en sortant de ce palais que llenri IV mourut , assassiné par Ravaillac, dans la rue de la Ferronnerie, le 10 mai 1G10.
Grâce â toutes les métamorphoses qu’il avait opérées durant son règne; grâce aux plaisirs dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d’ètre le centre et le théâtre, grâce enfin à l'industrie et au commerce développé par le luxe de la cour , Paris devint , peu après les guerres civiles du xvi* siècle, un séjour de délices, qui justifia ce (pie Montaigu disait de cette ville vingt ans auparavant :
« Paris a mon cœur dèz mon enfance, et plus j’ay veu depuis d’autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l’ayme tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité , graude en peuple , grande en félicité...; la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en citasse loing nos divisions! »
PARIS SOLS LOLIS Mil.
Sous Louis XH1, Paris se contient, s’accroît et commence à devenir uon pas seulement une ville moderne, mais encore la capitale scientifique et littéraire du royaume, tout en restant sa capitale politique. Effectivement , c’est alors que furent fondés l’Académie française (1635), l’Imprimerie royale et le Jardin des plantes. Marie de Médicis fit bâtir le palais du Luxembourg en mémo temps qu’elle faisait planter le cours la Reine. Le Palais-Royal fut construit par Richelieu. La rue Richelieu s’ouvrit; le Pré-aux-Clercs, on faubourg Saint-Germain, se couvrit de maisons, ainsi que le quartier du Marais ; et Elle Saint-Louis , appelée auparavant ile Notre-Dame, se mit en communication avec les deux rives de la Seine , par le pont Marie et le pont de la Tournelle.
Deux nouvelles églises paroissiales s’élevèrent • Saint- Roch et Sainte-Marguerite ; deux églises succursales : Sainte-Elisabeth et Saint-Louis-en-l’lle. Dans aucun temps on ne vit surgir à Taris un aussi grand nombre de communautés religieuses. Il ne s’en établit pas moins de 55, dont les plus célèbres sont l’abbave de Port-Royal , les pères de l’Oratoire , les prêtres de la Mission et de la Doctrine chrétienne, le couvent du Val-de-Grâce, les Petits- Pères, les Capucins, les Minimes de la place Royale , les filles de Saint-Thomas. N’oublions pas de mentionner la fondation des hôpitaux de la Pitié, des Incurables et des Convalescents, ainsi que la création de la Manufacture royale des glaces.
Pour la première fois les places publiques furent décorées de statues. Celle de Henri IV orna le terre-plein du pont Neuf; et celle de Louis Xlll, la place Royale.
Les seigneurs, affluant à Taris, y tirent bâtir de magnifiques hôtels. Déjà , sous Henri IV, on avait vn s'élever d’opulentes demeures aristocratiques, entre autres les hôtels de Soubise, de Carnavalet, d’O, d’IIercule, d’Angoulôme , de Mayenne , de Montmorency , de Verthamont. Sous Louis XIII, on bâtit ceux de Condé, de Longueville, de Bouillon, de Nivernais, de Toulouse, et une partie de ces grandes et belles habitations des rues Saint-Antoine, Saint- Louis, du Temple, Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres voisines du Palais-Cardinal, comme celles des rues de Grenelle, de Saint-Dominique, de l’Université, etc. Mais la plus illustre de ces maisons du ivir siècle était l'hôtel Rambouillet, rue Saint-Thomas-du-Louvre; véritable palais d’honneur, suivant Bayle, et où se réunissait tout ce qu'il v avait d'illustre par la beauté, le rang, les dignités, l’enjouement, le savoir, « tout ce qu'il y avait, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus poli parmi les beaux esprits. C’est là que naquit cet art de la conversation qui a été pendant plus de deux siècles l’une des gloires de la France, et qui donna à Paris le sceptre incontesté du goût, de l’esprit et de la civilisation. » L’accroissement de la population et des constructions de toute sorte rend insuffisante la vieille enceinte de Paris. F.n 1626 , sur la proposition de Froger , secrétaire de la chambre du roi, on commence à bâtir autour de la partie septentrionale de la ville une nouvelle muraille qui suit la ligne actuelle des boulevards , depuis la porte Saint- Denis jusqu’à la porte Saint-Honoré. Cette muraille est garnie de fossés et de bastions avec courtines plantées d'arbres. L’ancienne porte Saint-Honoré disparaît ainsi que l’ancienne porte Montmartre, qui est replacée presque en face de la rue Neuve-Saint-Marc, tandis que l’on construit, près de la rue Richelieu, la porte de ce nom , qui subsistera jusqu'en 1710.
Au dehors de la nouvelle porte Saint-Honoré , les plus riches particuliers font bâtir un si grand nombre de maisons, que le faubourg de ce nom se trouve joint aux villages du Roule et de la Ville-l’Évèque. En même temps, la franche maîtrise dont jouissaient les ouvriers établis dans la censive de l'abbaye de Saint-Antoine, leur donne les moyens de construire la grande rue de ce faubourg et les rues adjacentes , qui se réunissent bientôt aux villages de Popiucourt et de Reuilly. Quant à la partie méridionale de Taris, ou y conserve encore l’ancienne muraille ; mais le progrès n’eu est pas moins très-sensible également de ce côté , les prairies et les jardins du Préaux-Clercs ayant, comme nous l’avons dit, fait place à de nombreuses constructions.
L’ensemble de la ville offrait alors un aspect bizarre, mais pittoresque. A côté des bâtiments nouveaux qui s’étaient élevés de toutes parts, on voyait encore le vieux Louvre, fier de garder ses fossés toujours remplis par les eaux de la Seine.
La tour de Xeslc, le grand et le petit Châtelet, le Temple, la Rastillc, les tours et les portes de 1 enceinte méridionale présentaient aussi le caractère de l'architecture féodale ; et la Seine, bordée de quais sur une partie de son cours, semblait respecter ces monuments, tandis que, plus join , ne rencontrant aucun digue , elle allait battre la grève en toute liberté, baigner souvent les pieds des maisons, et même envahir quelquefois les rues voisines.