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Nouveau langage des fleurs

Quand le printemps s'avance, le front couronné de lilas, que les prés ont revêtu leur manteau de verdure constellé de pâquerettes, et que les bourgeons s’entr’ouvrent sous les tièdes haleines d’avril, ne dirait-on pas que la nature s’éveille pour la première fois à la vie, et qu’elle laisse enfin échapper de son sein, longtemps fermé, ses trésors de fécondité et d’amour?...

Tout aime alors cl tout jouit!...

Les brises folâtres courent de buissons en buissons, les oiseaux babillent sous les feuilles vertes des arbres, les ruisseaux chantent sur leur lit de sable fin et de cailloux blancs, et les fleurs, ces étoiles du jour, font comme un éblouissant diadème au front de la Saison nouvelle !

Tous les poètes les ont chantées, tous les peuples les aiment et les cultivent, y

Dès les temps les plus reculés, les femmes en ornent leurs cheveux, la religion en pare ses autels... Velléda était couronnée de verveine, et le triomphateur des jeux olympiens n’ambitionnait d’autre récompense qu’une couronne de lauriers...

Les fleurs, sont comme la poésie de la nature ; nous les trouvons mêlées, à tous nos souvenirs... elles n’ont manqué à aucune fête du cœur... Après avoir embaumé le berceau de l’enfant, elles répandent encore leurs suaves senteurs sur la tombe du vieillard!...

Qui de nous ne s’est senti profondément attendri en revoyant certaines petites fleurs aimées de notre passé ? qui n’a versé de douces larmes aux émotions que leurs parfums nous rappellent ?

C’est l’histoire de tous, — point n’est besoin de la raconter.

Chaque jour, nous retrouvons une pétale fanée, aux feuilles d’un livre oublié. — Cette pétale, c’est un poëme.

Nous avions vingt ans alors... nous entrions à peine

dans la vie... tout chantait en nous et autour de nous!... et comme nous étions jeunes, et comme nous aimions!...

Premières joies de Pâme, chastes ivresses, douces émanations d’un cœur qui s’ouvre à l’amour, — qu’êles-vous devenues ?

Flétries comme cette pétale...

C’était.le printemps, et déjà l’hiver est venu...

Si les fleurs parlent encore au souvenir, quand elles sont mortes, quel langage que le leur, quand elles sont vivaces et parées de leurs plus riches couleurs !

C’est en Orient surtout, qu’on a commencé à les entourer d’une sorte de culte : mille allégories ingénieuses y furent devinées ou inventées : à une époque où l’art de correspondre n’avait point encore été découvert, le Sélam était déjà mis en pratique, et servait de messager discret aux amoureux.

C’était le langage des fleurs à sa naissance.

Depuis, il a subi de nombreuses modifications :

« D’abord, dit un auteur, en raison de la grande quantité de fleurs inconnues à nos pères, et ensuite, à cause de la propriété mieux appréciée de beaucoup d’entre elles. »

Toutefois, il ne faut pas croire qu’il soit nécessaire d’être un savant botaniste, ou seulement un horticulteur couronné, pour traduire toutes les charmantes choses qui peuvent se dire dans cet idiome.

Défiez-vous, a dit un sage, de quiconque n’aime ni la

musique ni les fleurs... Dieu s’est trompé en le créant...

J1 suffit donc, pour comprendre de suite leur langage, d’être amoureux, ou d’avoir Tante tendre et délicate.

Le récit qu’on va lire démontre tout à la fois l’utilité et les dangers du Sélam; — c’est à ce double titre que nous l’avons choisi.

Ce conte a, de plus, l’avantage d’être parfaitement historique, et malgré Musset, nous soutenons que cet avantage en vaut bien un autre.

Nous aimons à croire que le lecteur sera de notre avis.

Il y avait une fois dans cette belle ville d’Ispahan, que tant de poètes ont chantée, un sultan qui ne ressemblait guère à ceux dont les voyageurs nous ont transmis.les portraits et l’histoire.

Rokneddin Karschàh avait de singulières habitudes ; c’était un assez bon diable au fond, et même dans la forme; c’est tout au plus s’il faisait trancher,.par an, cinq ou six cents têtes; il n’avait jamais signé aucun firman attentatoire aux droits ou à la liberté de ses sujets, et nul ne pouvait dire qu’il l’eût jamais vu travailler avec ses ministres ; il se couchait tôt et se levait tard. Le remords

et l’injustice n’avaient jamais troublé sa conscience et il se laissait bercer par cette molle quiétude qui s’élève à tout instant du cœur satisfait.

Le bon sultan que cela faisait!... 1

Et comme tous ses sujets l’aimaient ! comme ils auraient donné de leurs jours pour ajouter aux siens !

Rokneddin était un philosophe de la bonne espèce. Il jouissait de la vie avec toute la simplicité d’un bon bourgeois retiré des affaires; il aimait les arts, protégeait ceux qui les cultivaient, et recevait à sa cour, avec une attention toute particulière, les poètes, les historiens, les hommes de lettres, tous ces hommes, enfin, qu’une même aspiration attire vers l’art, cette patrie idéale des âmes élevées.

Notez que le sultan Rokneddin n’était pas vieux, et que la vigueur éclatait encore dans toute sa personne en signes non équivoques.

Petit, vif, maigre, il portait une longue barbe blanche qui lui descendait jusque sur la poitrine, montait à cheval comme un centaure, et chassait le tigre avec une intrépidité vraiment héroïque.

Il y avait déjà une dizaine d’années environ, que le sultan régnait sur son peuple, et ces dix années s’étaient écoulées sans qu’aucune plainte se fût jamais élevée sur son gouvernement.

A cette époque, c’est-à-dire vers l’année 18.., il arriva dans la ville d’Ispahan un jeune Français du nom de Georges de Raincy. Celui-là était un artiste dans toute

l’acception du mot. Il avait quitté la France depuis près de cinq années, poussé par cet esprit aventureux qui fait les héros, les bandits ou les vagabonds; il était parti de Paris à la recherche de l’inconnu. Il avait visité successivement toutes les parties du monde et était venu échouer à Ispahan, tout ébloui encore des souvenirs qu’avait laissés dans son cœur jeune et enthousiaste la lecture de ce poëme merveilleux qu’on appelle les Mille et une Nuits. L’amour des voyages, l’ardent désir de l'imprévu l’avaient conduit dans ces parages lointains, mais Georges, malgré l’audace de ses rêves, s’était arrêté devant les enchantements que la réalité lui avait offerts sur sa route.

Georges était peintre : amant de la nature, il avait trouvé sous le beau ciel de l’Asie toutes les satisfactions que pouvaient demander son esprit et son cœur. —La résidence de Rokneddin était notamment un vrai chefd’œuvre de l’art.

Des jardins immenses, des parcs grands comme des forêts, des lacs, des kiosques, des jets d’eau, des fontaines, des palais de marbre et d’or, des bassins aux proportions gigantesques et comme Martinn aurait seul pu les peindre... Georges n’avait pas l’idée d’une pareille civilisation, il se sentit troublé dans son admiration, et comme s’il eût été touché par la baguette d’une fée invisible, une source d’enthousiasme nouveau jaillit de son cœur ému.

Tous les jours on était certain de le rencontrer là.Il

allait et venait, fumait et dessinait alternativement, et ne s’en retournait à son logis que longtemps après que le soleil avait donné le signal de la retraite.

Quinze jours se passèrent de la sorte.

Notre artiste était assez familier de sa nature ; il avait d’abord commencé par dessiner quelques arbres, plusieurs kiosques, certaines perspectives baignées d’ombre et de soleil ; puis, comme sa présence quotidienne attirait les regards des passants et des gardes du palais, il avait fini par se prêter assez complaisamment aux demandes qui lui étaient faites, et s’était amusé à reproduire les traits des personnes qui l’entouraient. Toutefois, au lieu de se borner à reproduire fidèlement la physionomie de ses modèles, le malin artiste prenait parfois plaisir à l’exagérer, pour en faire ce qu’en terme d’atelier, on appelle une charge.

Or, parmi les curieux qui stationnaient habituellement à ses côtés, et suivaient ses travaux avec un vif intérêt, se trouvait une sorte de gros homme, court, trapu, replet qui remplissait au palais du sultan les très-honorables fonctions d’eunuque. Cet homme, qui se nommait Ahmed, avait, comme les autres, demandé son portrait à Georges ; mais, moins spirituel ou plus vaniteux, il entra dans une grande colère, et jura de se venger, quand il vit la manière perfide dont l’artiste l’avait défiguré.

Il est vrai de dire que celui-ci ne l’avait pas épargné...

Dès le lendemain donc, Ahmed exposait son affaire

au sultan, et lui mettait sous les yeux les pièces du procès.

Heureusement, Rokneddin aimait à rire au moins autant qu’il aimait à boire, et il n’eut pas plutôt jeté un regard sur la charge exécutée par l’artiste, qu’il se confondit en un immense éclat de rire, lequel dura, dit-on, trois jours, et ne s interrompit qu’aux heures des repas.

Rokneddin alla plus loin,, il voulut voir le peintre qui venait de reproduire les traits de son eunuque avec tant de malice, et comme Georges avait beaucoup voyagé, que sa conversation ne manquait ni de charmes, ni d’esprit, il plut singulièrement au sultan, qui conçut pour lui la plus vive sympathie.

Le jeune peintre fut donc immédiatement installé dans un des kiosques du palais, et dès ce moment, il put se considérer comme un des hôtes de cette résidence merveilleuse.

De dix heures à midi, on lui apportait dans des bassins de métal précieux, quelques raisins secs, du laitage et des confitures ; vers la fin du jour on lui servait un potage fait aux fruits et aux herbes, quelque volaille rôtie, des œufs, des légumes et du pilau , mélange de viande cuite et de riz, dont les Persans sont très-friands.

La nuit, sa table était abondamment fournie de café, de sorbets, d’eau de rose, de toutes les liqueurs qui, sous le ciel d Orient, rendent la vie plus agréable et portent l’esprit à la rêverie.

Georges ne s’était jamais trouvé à pareille fête!

Le soir, quand les premières ombres descendaient dans le parc, et commençaient à ramper sous les allées, il aimait à fumer sa longue pipe, la fenêtre ouverte, nonchalamment allongé sur de soyeux tapis indigènes, et à laisser son âme s’envoler vers les mondes infinis de l’imagination.

Il y a dans les mille bruits qui s’élèvent de la terre, à cette heure de paix et de recueillement, une harmonie qui berce doucement le cœur et l’endort.

Rokneddin venait souvent le visiter dans son retrait charmant, qui se voilait aux regards derrière un épais rideau de platanes, de saules, de sapins et de cornouillers.

Us causaient de toutes choses : Georges ne cherchait pas à retenir sa pensée ; il disait les pays qu’il avait visités ; les peuples qu’il avait connus ; la patrie qu’il avait quittée.

Souvent même, en parlant de la France, l’émotion le gagnait ; le regret amer du passé jetait un voile sur son cœur, et quelques larmes mouillaient ses yeux.

Mais ces émotions duraient peu, et Georges revenait bien vite à celte belle et spirituelle gaieté qui était le fond de son caractère.

Depuis qu’il était installé au palais du sultan, notre artiste n’était pas resté inactif.

Rokneddin avait une femme qu’il aimait, et dont il avait tait sa sultane favorite; bien que la polygamie fût autorisée par les mœurs persanes, et qu’il eût pu, comme ses

prédécesseurs, donner ce dangereux exemple à son peu pie, il ne s’était jamais départi de sa sage réserve, et vivait, en bon époux, dans le cercle sacré que traçaient autour de lui, sa femme unique et ses enfants.

Son harem n’était donc, à ses yeux, qu’un pur objet de luxe.

Toutefois, et peut-être même en raison de ces dispositions, Rokneddin s’était senti pris d’un singulier désir, en trouvant un beau jour, sous sa main, le peintre Georges de Raincy.

Le harem se composait des plus belles femmes de la Perse ; chaque jour il en entrait de nouvelles, toutes charmantes et chastes, surprises, pour la plupart, aux baisers tremblants de leurs mères, éloignées, par la violence, de leurs familles, et qui allaient cacher, derrière les murs de cette étrange habitation, leur jeunesse et leur beauté.

Rokneddin proposa donc au jeune peintre, de repro duire sur la toile, celte galerie d’un nouveau genre, qui, en même temps qu’elle montrerait la beauté de ses emmes, ferait éclater le mérite de sa continence.

Cette proposition allait permettre à Georges de pénétrer un des mystères les plus voilés de l'Orient, il n’eut garde de refuser.

Mais, attendu qu’un pareil travail ne pouvait s’effectuer en un jour, il crut devoir s’adjoindre, à titre d’aide, un jeune Persan, d’une physionomie intelligente et vive, qu’il avait trouvé un soir, rôdant autour du palais.

Ce Persan se nommait Alkendi, et il n’était à Ispahan que depuis quelques jours.

Alkendi ne savait ni peindre, ni dessiner ; mais il parut, dès les premiers jours, si dévoué à Georges, si attentif à lui plaire, si désireux de s’attacher à sa personne, que le peintre en tira bientôt un excellent parti. Il l’employait à broyer ses couleurs, à nettoyer ses pinceaux, à allumer sa pipe, à faire enfin toutes les commissions nécessaires.

Alkendi ne témoignait jamais le moindre mécontentement; il allait et venait sans murmurer, et acceptait avec la même soumission la bonne comme la mauvaise humeur de son maître.

Georges ne pouvait que se féliciter d’avoir mis la main sur un tel serviteur.

Ajoutez à cela, qu’Alkendi était bien fait de sa personne; il avait vingt ans à peine; son œil était vif et doux à la fois ; ses cheveux d’un noir d’ébène, faisaient ressortir la belle pâleur de ses joues ; et toute sa physionomie respirait un air particulier d’élégance et de distinction.

Il y avait déjà deux semaines que Georges travaillait dans le harem ; les premiers jours, Rokneddin l’avait accompagné, mais il est vraisemblable que la sultane favorite s’en montra jalouse, car, à partir de la seconde semaine, le peintre fut laissé absolument libre, et il put y entrer et en sortir, sans être soumis à aucune surveillance.

Une grande salle avait été mise à sa disposition, et chaque femme y venait poser à son tour.

Pour rester fidèle à l’histoire, nous devons dire que, dans le commencement, Georges s’était senti un peu ému. Le spectacle de toutes ces femmes à demi vêtues, l’avait bien un peu troublé, mais ii réprima facilement ces premiers mouvéments, et bientôt, tout entier à son art, il ne songea plus qu’à activer l’exécution du travail qui lui était commandé, et à faire une œuvre digne de son talent.

D’ordinaire, il entrait le matin dans le harem, et n’en sortait que le soir, rapportant soigneusement au kiosque le travail de la journée. Il trouvait là son fidèle Alkendi, avec lequel il passait le reste de la nuit, quand le sultan ne venait pas se mettre en tiers.

Georges aimait Alkendi; le jeune Persan n’était pas seulement pour lui un serviteur, c’était presque un ami. Tous deux, assis près de la fenêtre, fumaient des heures entières, buvant du vin de Chiraz, ou des sorbets glacés, et s’oubliant dans des causeries intimes, où Alkendi n’était jamais en reste d’esprit et de gaieté.

Un soir, Georges était revenu plutôt que d’habitude, rapportant le portrait de l’une des femmes du harem, qu’il n’avait pas eu le temps d’achever. En jetant les yeux sur la toile, Alkendi avait paru éprouver une certaine satisfaction, et comme son maître lui en demandait la cause, le jeune Persan avait souri, et levé ses regard» vers le ciel.

— Que votre bonté me pardonne, répondit-il avec naïveté, mais celte ébauche me semble être la plus belle que vous ayez faite.

Georges sourit à son tour.

— C'est qu’en effet, répliqua-t-il, la femme dont j’ai voulu reproduire les traits, est la plus belle que j'aie encore vue...

— Vraiment!

— Elle est jeune, grande, élancée ; sa taille a la flexibilité du saule; ses grands yeux sont noirs et vifs, sa démarche nonchalante et paresseuse; ah! mon ami, que le sultan est heureux !

— Prenez garde, maître, prenez bien garde; car s’il soupçonnait...

— Bah !... interrompit le peintre avec gaieté, Rokneddin ne se soucie guère de son sérail ; d’ailleurs, il ignore la présence de la jeune femme dans le harem; elle y habite depuis un mois au plus... et je ne vois pas...

Alkendi regarda son maître avec tristesse, et lui prit la main.

— Maître, dit-il d’un ton sérieux et grave, pardonnezmoi, si mes paroles vous offensent; mais il me semble que, dans ce moment, vos actions ne sont pas marquées au coin de la véritable sagesse.

— Explique-toi... fit Georges étonné.

— Vous dites, d’une part, que cette jeune femme est d’une grande beauté...

—■ Certes...

— Et de l’autre, que le sultan ignore sa présence.

— Sans doute...

— Et cependant, maître, poursuivit Alkendi, vous allez apprendre à Rokneddin qu'il possède un si désirable trésor... Par l’effet que la jeune femme a produit sur vous, jugez de celui qu’elle pourrait produire sur le sultan.

Georges partit d’un éclat de rire.

— Par ma foi, tu as raison, dit-il avec gaieté.

— Vous comprenez ?

— Si je comprends... rien n’est plus simple... c’est-àdire que le sultan ne verra jamais ce portrait... que ce portrait ne sera jamais achevé, qu’il n’entrera jamais dans la galerie du vieux... Alkendi, tu viens de me rendre un signalé service, et, comme cela se pratique dans les contes de fées, je te promets de t’accorder la première faveur que tu me demanderas.

En écoutant parler ainsi son maître, Alkendi sourit doucement.

— Vous aimez donc cette jeune femme? demanda-t-il avec une certaine timidité, et en baissant les yeux.

— Je le crois, du moins.répondit Georges.

— Vous lui avez parlé?...

— J’ai fait mieux...

— Quoi donc?

— J’ai obtenu d’elle qu’elle me donnât un charmant bouquet qu’elle portait à la main.

Alkendi pâlit.

— Est-ce possible!... répéta-t-il avec un battement de cœur.

— Regarde plutôt.

Et Georges tendit à son rapin un bouquet qu’il venait de tirer de sa poitrine.

Alkendi s’en empara et l’examina rapidement.

Le bouquet était composé des fleurs les plus étranges, et dont les couleurs ne paraissaient pas, au premier coup d’œil, se marier très-heureusement. C’était un mélange un peu confus, fait à la hâte, d’œillets, de lychnis des champs, de feuilles de sorbier, de verge d’or et de tamier.

Quand Alkendi rendit le bouquet à son maître, son visage était soucieux.

— Vous êtes plus heureux que vous ne le croyez, ditil enfin à Georges après quelques instants de silence.

— Et pourquoi cela? demanda le peintre.

— Parce que ces fleurs ont été réunies avec une intention non équivoque.

— Quelle intention?

— Connaissez-vous le Sélam, maitre?

— Pas le moins du monde.

— Vous ignorez alors ce que veulent dire ces fleurs que l’on vous a données.

— Je n’en sais pas le premier mot.

— Eh bien ! désirez-vous que je vous en explique le sens caché?

— Cela me ferait plaisir.

— Ecoutez donc, et suivez avec attention.

Alkendi reprit alors le bouquet des mains du peintre, et, désignant une à une les fleurs dont il se composait :

— Cet œillet, dit-il en mesurant ses paroles, signifie amour pur , ce lychnis des champs veut dire penchant invincible , le sorbier, rudence, la verge d’or, prolégez-moi, et le tamier, f implore votre appui. En d’autres termes, le bouquet que l’on vous a remis est comme un billet sur lequel on aurait écrit ces mots : J’éprouve pour vous un penchant invincible, mon amour est pur, soyez prudent, mais protêgez-moi . J’implore votre appui.

Dire l’étonnement de Georges serait impossible; il regardait alternativement le bouquet et Alkendi, et se demandait s’il devait croire ou douter.

— En vérité, dit-il avec vivacité, voilà qui est merveilleux; ainsi, au moyen du Sélam, on peut correspondre aussi facilement qu’avec des enveloppes de la papeterie Marion.

— Vous voyez.

— C’est charmant, la poste est supprimée, et l’on ne craint pas au moins de compromettre sa signature...

Georges réfléchit un moment, puis il reprit presque aussitôt, comme frappé d’une idée soudaine :

— Mais j’y pense, s’écria-t-il, ce billet, est-ce bien à moi qu’il est adressé?

— Sans doute.

— En France, il est d’usage de répondre à toute lettre que l’on reçoit.

— En Perse également...

— Si j’envoyais à mon tour un bouquet à ma belle amoureuse?

— Vous le devez.

— C’est qu’il y a une difficulté.

— Laquelle?

— J’ignore le langage des fleurs, moi.

— Mais moi, je le connais, objecta Alkendi.

— Au fait, tu as raison, et je ferai mieux de m’en remettre à toi du soin d’écrire ce billet.

— Donc, c’est convenu.

— C’est convenu; demain tu m’apporteras un bouquet, par lequel tu feras savoir à Kamil que je l’aime, qu’elle a touché mon cœur, que je n’ai pas de plus chère ambition que d’en faire ma femme, et qu’elle peut compter sur mon dévouement.

Alkendi ne répondit Fien; mais le lendemain, dès l’aube, il apportait à son maître un bouquet composé de jonquilles, de roses jaunes, de véronique et d’ipoméa pourprée. Ce qui voulait dire : Je languis d’amour ; je vous veux pour femme , je vous offre mon cœur; comptez sur mon dévouement.

Georges se dirigea un moment après vers le harem. Il

portait son bouquet caché sous son habit. Il avait le

ciel dans le cœur.

A quelques jours de là, le jeune peintre était dans le kiosque qu’il devait à la munificence du sultan, et, accoudé pensif à la fenêtre, il laissait son regard plonger sous les allées ombreuses du parc; il rêvait !...

Georges était ému...

L’intrigue qu’il avait nouée avec Kamil marchait rapidement; Kamil se défendait à peine ; et, grâce au concours d’Alkendi, le jeune peintre composait chaque jour de nouveaux bouquets par lesquels il exprimait tout l’amour dont il se sentait épris.

Il faisait une consommation considérable de fleurs.

A vrai dire cependant, Georges eût été fort embarrassé d’expliquer ce qui se passait en lui, et quel sentiment le portail à se rapprocher de Kamil.

Etait-ce de l’amour ? était-ce simplement l’intérêt bienveillant que lui inspiraient sa jeunesse et sa beauté? — Il n’eût pu le dire.

Kamil avait dix-sept ans à peine; elle était grande, élancée, et ses grands yeux noirs avaient un reflet velouté qui faisait rêver et désirer à la fois.

De plus, Georges possédait au suprême degré l’art du physionomiste, et le plus simple examen lui avait suffi pour se persuader que la jeune fille conservait encore sa pureté native.

Tout se réunissait donc pour exalter son amour... Jamais il n’avait vu de jeune fille aussi belle, et tout autre à sa place eût été heureux de la conduire à l’autel et de la nommer sa femme !

Et cependant, Georges ne sentait point à son approche ces tressaillements ineffables qui sont, dans tout pays, les symptômes sacrés de l’amour. II restait presque froid auprès d’elle, ou n’éprouvait que ce besoin de protéger et de défendre, qui est au fond du cœur de tout homme généreux.

Mais l’amour-propre avait fait ce que l’amour vrai eût peut-être hésité à faire ; le jeune peintre s’était engagé étourdiment dans une entreprise où des dangers sérieux l’attendaient, et maintenant il se serait fait tuer plutôt que de reculer d’un pas.

Le Sélam avait suivi sa marche régulière et naturelle ; le matin même, Kamil avait fait remettre à notre artiste un bouquet dont les fleurs annonçaient une résolution décisive et courageuse, celle de fuir le harem et de se confier à son honneur et à sa loyauté.

Quand on adresse un pareil appel à un homme jeune, il n’y a pas d’hésitation possible. Georges avait donc tout disposé pour une fuite prompte et secrète, et comme le soir était venu, il attendait avec une anxiété facile à comprendre l’heure fixée pour le départ.

Alkendi devait l’aider dans cette entreprise qui avait bien son danger. — Il n’était point encore de retour.

Georges rêvait donc, et son regard sondait vaguement les vertes et sombres profondeurs du parc.

Il se sentait sourdement inquiet.

Non qu’il eût peur ! — Dans ses voyages à travers le monde connu, Georges avait affronté plus d’un péril sans trembler; bien souvent il avait considéré la mort sans pâlir.

Mais le jeune artiste pensait avec une certaine appréhension aux dangers qui menaçaient sa compagne, si leur fuite venait à être découverte, et dans ce cas, il comprenait qu’il serait impuissant à la protéger.

Des lois sévères, un châtiment redoutable. Il y allait de la mort pour tous les deux.

Mourir à dix-sept ans, quand on est jeune, belle, souriante ; mourir, quand on est sur le point de confier sa main à la main d’un époux !

Georges tressaillit.

En ce moment, il vit courir quelques lumières effarées à travers les allées du parc : des gardes couraient çà et là d’un air empressé; il régnait, de toutes parts, un mouvement inusité.

Est-ce qu’en effet, quelque chose d’extraordinaire se passait dans le palais du sultan? — N’était-ce pas plutôt une hallucination produite par les craintes et les appréhensions de Georges?

— Ne prenait-il pas les fantômes de ses terreurs pour la réalité.

Dans le premier moment, il ne sut que penser, et cher-

cha à se tromper lui-même, tant il avait besoin de douter de ee qu'il voyait, et de ce qu’il entendait... Il se dit que les mesures avaient été bien prises, le secret bien gardé ; qu’il était impossible que le sultan eût eu connaissance de ses projets... Mais le mouvement qu’il avait remarqué prenait peu à peu de l’importance, et bientôt, il ne lui fut plus possible de se faire la moindre illusion.

Une sueur froide coula le long de ses tempes qui battirent, et il s’assit accablé sur un sofa.

Le sultan venait de pénétrer dans le kiosque, accompagné d’une garde nombreuse.

Il avait été trahi, — cela n’était plus douteux, — mais quel avait été le traître !...

Alkendi, peut-être. — Son cœur se serra.

Il était attaché au jeune Persan; il avait découvert mille qualités en lui... Il lui répugnait d’avoir à l’accuser de ruse et de déloyauté...

Quand llokneddin entra dans la chambre occupée par Georges, son visage était sombre, une colère sourde grondait dans sa poitrine.

Il alla droit au peintre.

Ce dernier s’était levé, et essayait de faire bonne contenance ; mais une terreur indicible s’était emparée de lui, et tout son être frémissait, quand il venait à songer à l’infortunée Kamil.

— Mon ami, dit alors le sultan, après quelques secondes d’un silence anxieux, je suis heureux de vous ren-

contrer, car il m’arrive en ce moment une affaire de la dernière gravité.

— Qu’y a-t-il donc"? répondit Georges en feignant un étonnement profond.

Rokneddin s’assit, et Georges en fit autant.

— La vie d’un sultan est semée de ronces et d’épines, reprit le premier avec un accent pénétré, je croyais avoir donné, jusqu’ici, l'exemple de la sagesse à mon peuple, mais j’ai été cruellement trompé, et aujourd’hui même, dans mon palais...

— Que s’est-il passé?... insista Georges, qui multipliait ses questions, pour détourner l’attention de son interlocuteur.

Mais Rokneddin ne paraissait pas prendre grand intérêt à lui.

— Ce qui s’est passé... poursuivit-il, j’ai honte de le rapporter. — Ecoulez, mon ami, et jugez vous-même... — Il y avait, dans mon harem, une jeune fille du nom de Kamil...

— Kamil!... murmura le peintre.

— Vous la connaissez?

— Ah! poursuivez.

— Celte jeune fille était, dit-on, d’une grande beauté ; et, fidèle à la réserve que je me suis imposée, j’avais,

jusqu’à ce jour, respecté son innocence et sa pureté.

Elle est jeune, dix-sept ans à peine.Elle aurait dù,

plus que tout autre peut-être, se laisser toucher par les égards qui lui étaient témoignés, et cependant...

— Cependant?

— Elle m’a trompé.

— Est-ce possible !

Rokneddin soupira.

— Il paraît, répondit-il, que, malgré son innocence, la jeune Kamil avait été élevée dans l’art de composer des bouquets.

— Des bouquets... balbutia Georges.

— Oui... mon ami... Ah! vous ignorez, vous, le parti que les jeunes filles savent tirer des fleurs dans ce pays... Vous ne connaissez pas les mœurs et les usages de l’Orient... et les connaitriez-vous d’ailleurs, que votre probité et votre honneur hésiteraient à employer de pareils moyens.

Georges se mordit les lèvres, et baissa les yeux.

— Sans doute... sans doute... dit-il avec embarras, mais Kamil... cette jeune fille...

— Eh bien !

— Que lui est-il arrivé?

— Kamil avait tout préparé pour fuir Ispahan, cette nuit même.

— Seule?

— Non.

— Et son complice?

— Vous le connaissez.

— Moi !

— Il se nomme Alkendi !

— Alkendi !...

Georges jeta un cri de surprise et d’effroi, et fit un saut en arrière.

— Alkendi !... répéta-t-il avec stupéfaction.

Puis, comme si une pensée nouvelle avait tout à coup traversé son cerveau :

— Ah! Monseigneur, ajouta-t-il vivement, on vous Irompe, j’en suis sûr. — Je connais Alkendi, moi, il est incapable d’une pareille action, je m’en porte garant: vos soupçons se sont égarés en se portant sur lui... Nul

n’est mieux convaincu que moi de son innocence.et

j’engage ma foi...

Rokneddin sourit et haussa les épaules:

— Alkendi aura la tête tranchée cette nuit, répondit-il gravement.

— Mais quel crime a-t-il donc commis?

— Il vient d’être surpris à la porte du Nord, tentant de fuir avec Kamil.

— Lui !

— Lui-même.

— Avec Kamil?

— Vous en doutez !...

Georges était en proie à mille agitations, et ne savait à quel parti s’arrêter. Il ne pouvait se résoudre à laisser punir un innocent à sa place, il savait bien qu’il n’y avait pas d’autre coupable que lui-même, et vingt fois, l’aveu de sa faute avait été près de lui échapper.

Enfin, il n’y tint plus, et se jeta résolûmenl aux pieds de Rokneddin :

— Que faites-vous ? s’écria ce dernier.

— J’implore votre pardon, répondit Georges.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, ô lumière de l’Orient, qu’il n’y a, ici, qu’un seul coupable... et que ce coupable, c’est moi...

— Vous devenez fou, mon ami.

— Non, je ne veux point accepter le généreux sacrifice d’Alkendi, et je subirai moi-même le sort que j’ai mérité.

Georges se releva sur ces mots, et raconta à Rokneddince qui s’était passé... et ses premières entrevues avec Kamil, et les bouquets échangés, tout, jusqu’à ce projet de fuite, qu’il n’avait pu mettre à exécution.

Rokneddin écoutait avec une profonde attention; plusieurs fois, le jeune peintre le vit sourire ironiquement, et hausser les épaules; quand il eut achevé son récit, le sultan lui prit les mains avec bonté, et le fit asseoir à ses côtés.

— Mon fils, lui dit-il alors, cet Alkendi est le plus perfide des serviteurs: je le connais maintenant tout entier; Kamil et lui s’entendaient pour vous tromper.

Georges essaya un sourire d’incrédulité : son amourpropre se révoltait à la pensée d’avoir été la dupe de son rapin.

— Croyez-moi, poursuivit le sultan, Alkendi amaitcette jeune fille avant qu’elle eût été enlevée à ses parents, il voulait en faire sa femme... Il l’a suivie à Ispahan... il a rôdé pendant plusieurs jours autour du sérail, et n’est entré à

votre service, que dans le but de l’approcher plus facilement, ou de correspondre avec elle... Vous voyez s’il a réussi... C’est lui qui composait les bouquets que vous portiez à Kamil, et l’amour que la jeune fille vous témoignait, c’est à Àlkendi qu’il s’adressait... comprenezvous ?

— Parfaitement... répondit Georges, qui eût voulu tenir Alkendi entre ses mains.

— Vous avez été leur jouet.

— Je le crains...

— Mais Dieu soit loué, leur ruse est découverte, les* deux coupables sont en notre pouvoir, et je puis me

venger.

— Comment ?

— Oh ! d’une manière fort simple.

— Laquelle?

— En vous donnant la jeune fille qu’Alkendi voulait

enlever.

— Kamil !

— Cela vous déplairait-il?

— Nullement.

Eh bien... des ordres vont être donnés à l’instant, et

avant quelques minutes, Kamil sera à vous.

Rokneddin serra encore une fois les mains du peintre, et s’éloigna escorté de ses gardes, après avoir promis de nouveau à Georges de lui envoyer Kamil et Alkendi, afin qu’il prononçât lui-même sur leur sort.

Georges le vit partir avec une pénible agitation.

Ce n’est pas qu’il tînt précisément à Kamil ; il ne l’aimait pas ; il l’avait désirée tout au plus ; mais la conduite de cette jeune fille l’avait blessé au vif, il éprouvait une humiliation profonde, d’avoir été pris pour dupe; lui aussi, voulait se venger.

Ainsi que l’avait annoncé le sultan, un quart d’heure après son départ, Kamil était introduite dans le kiosque.

La nuit était venue depuis longtemps ; Georges était seul... la jeune fille s’avança en tremblant auprès de lui.

Quelque ignorante qu’elle fût, Kamil savait cependant, qu’elle allait se trouver à la merci de celui qu’elle avait offensé... elle savait aussi combien les hommes de son pays apportent, d’ordinaire, peu de délicatesse et de discrétion dans les relations d’amour, elle connaissait, en outre, la rigueur des lois, et pouvait croire qu’Alkendi était déjà condamné ; elle s’avança donc vers Georges, émue de toutes ces pensées, pâle, tremblante, confuse, baissant le front et les yeux, sans chercher même à attendrir celui qui pouvait désormais disposer de sa vie et de son hon neur, et attendant la mort, comme la seule issue par laquelle elle pouvait sortir de cette fatale impasse.

En la voyant, dans cette attitude accablée et morne, Georges se troubla. — Il était disposé à être cruel, et malgré lui, l’émotion de la jeune fille le gagnait; il lui prit les mains avec bonté, et la conduisit à un sofa, sur lequel il la fit asseoir.

— Kamil, lui dit-il alors, d’une voix qui tremblait, vous avez été bien imprudente, etfeut-êtrebien cruelle aussi...

— Moi ! fit la jeune fille.

— Sans doute... mon enfant, poursuivit le peintre, l’amour est un sentiment sacré, avec lequel il ne faut jamais jouer... ne savez vous pas cela... vous ne m’aimiez pas, et vos regards, votre attitude, tout, jusqu’à ces bouquets charmants que je recevais de vous, me laissait croire à votre amour... Ah! c’estmal, cela, Kamil...

Et comme la jeune fille ne répondit pas, Georges continua :

— Et, si je vous avais aimée cependant, ajouta-t-il, si

cet amour que vous paraissiez éprouver, je l’avais partagé, si je m’étais abandonné confiant, à l’espoir d’un bonheur impossible, ne serais-je pas aujourd’hui, le plus malheureux des hommes?... vous auriez éveillé en moi, un désir que vous ne pouviez pas satisfaire ; vous auriez jeté un regret amer dans ma vie, vous auriez changé en désespoir, toutes les aspirations saintes de mon cœur... Kamil, Kamil, vous avez été bien cruelle.

Georges avait prononcé ces paroles d’un ton de doux reproche ; la jeune fille sentit son âme tout entière s’ouvrir au repentir et au remords, et elle se laissa tomber à ses genoux.

— Pardonnez-moi ! s’écria-t-elle, en sanglotant, pardonnez-moi... j’ai eu tort... je vous ai trompé... Alkendi seul avait mon amour... je n’ai songé qu’au bonheur de le revoir... si vous saviez... nous nous aimions depuis longtemps... pauvre fille, il%i’avait choisie pour être sa

compagne... pardonnez-moi... le ciel m’a déjà punie cruellement... car me voilà en votre pouvoir, et celui que j’aime, a peut-être cessé de vivre. . O mon Dieu... je suis bien malheureuse !

En parlant ainsi, la pauvre enfant pressait les mains du jeune peintre dans les siennes, et ne cherchait plus à cacher ni son émotion ni ses larmes...

Georges la releva avec attendrissement.

— Relevez-vous, Kamil, lui dit-il, et ne vous abandonnez pas ainsi au désespoir... d’ailleurs, vous vous effrayez à tort, car tout peut encore être réparé.

— Que dites-vous ? fit la jeune fille souriant à travers ses larmes.

— Le sultan a remis entre mes mains votre destinée et celle d’Aikendi...

— Ciel !...

— Vous tremblez?...

— Oh ! ce n’est pas pour moi...

— Et vous avez raison, Kamil.Alkendi mérite une

leçon...

— Il m’aime tant! balbutia la jeune fille.

— Est-ce une excuse?...

— C’est pour moi qu’il a tout osé.

— Mais vous l’aimez aussi ?

—- Oh ! plus que ma vie.

— Eh bien!... dit Georges, en faisant un effort pour combattre les mille sentiments contraires qui se disputaient ses résolutions, ayez confiance en moi, mon en-

font ; Dieu me garde de vous arracher jamais par la violence ce que j’aurais voulu devoir à l’amour... Soyez sans crainte... dans un instant je serai près de Rokneddin, et j’espère vous rapporter moi-même une heureuse décision.

Kami! remercia le jeune peintre avec effusion, et ce dernier se hâta d’aller trouver le sultan.

Georges n’avait plus dans la pensée la moindre hésitation ; il ne songeait plus aux blessures de son amourpropre ; il voulait sauver Kamil, et la rendre pure à son amant. Ce rôle de générosité convenait à son caractère aventureux et chevaleresque, et ce fut avec chaleur qu’il plaida la cause des deux amoureux auprès de Rokneddin.

Ce dernier se fit bien un peu prier : il ne comprenait pas que Georges renonçât à la possession d’une femme aussi charmante que Kamil ; il l’eût comparé volontiers à Scipion l’Africain ; — le renoncement du jeune peintre était presque de l’héroïsme à ses yeux, surtout après la conduite d’Alkendi ; — l’oubli des injures n’est pas généralement pratiqué en Perse et Rokneddin se sentait lui-même fort irrité contre ce dernier.

Toutefois, un sultan qui se pique de sagesse, ne se laisse pas facilement dépasser en générosité. Rokneddin voulut faire voir qu’il avait au moins l’âme aussi bien placée que son peintre ordinaire, et il pardonna aux deux coupables.

Kamil et Alkendi partirent heureux, enivrés d’amour

et de reconnaissance, et Georges se remit avec une nouvelle ardeur à l’exécution de sa galerie.

Il n’y mit pas moins de quatre années !...

C’est beaucoup de temps sans doute... mais Georges ne fit-il que cela ?

L’histoire ne le dit pas d’une manière précise.Seu¬

lement, Kamil n’était pas la seule femme jolie que renfermait le sérail... et grâce, à Alkendi, le jeune peintre connaissait l’art de composer des bouquets...

Nous n’en savons pas plus long, — honni soit qui en penserait davantage !

Les aventures de Georges de Raincy et celles d’Alkendi ne doivent pas cependant nous faire perdre de vue le but de celte introduction.

Quelques lignes encore, et nous finissons.

La raison de notre livre est tout entière dans les variations infinies qu’ont subies, depuis peu de temps, les nomenclatures des fleurs connues; cette lexicographie avait besoin d’être refondue entièrement, et nous avons apporté à ce travail toute l’attention patiente qu’il exigeait.

Les fleurs sont partout aujourd'hui : le goût s’en est considérablement répandu, et de la mansarde de Jenny

l'ouvrière du salon de la Dame aux Camélias , elles régnent maintenant en souveraines.

Leur langage avait donc besoin d’être fixé d’une manière précise. — Nous avons tenté de le faire. — Grâce à notre livre, aucune hésitation ne sera plus possible, et les lecteurs les moins versés dans la connaissance des fleurs, y trouveront tous les documents qu’ils voudront y chercher.

Nous aurons rendu ainsi un véritable service aux âmes délicates et tendres, et la lacune regrettable que nous signalions, se trouvera naturellement comblée.

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