‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 16 sur 134 · Scènes terribles · texte numérisé non relu

Scènes terribles

Nous n’enlendons pas le terrible comme Chambers, que nous avons cité à la page 17. De nos scènes, on écartera ces gibets hideux et dégoûtans, que les Anglais acceptent dans leurs livres, il est vrai, mais ((u’ils repoussent dans la réalité de leurs compositions. On n’emploiera ni les plantes vénéneuses, ni les loups, ni lesjackals, ni les tigres, toutes choses qui ne sont bonnes qu’à faire des phrases ronflantes, où le sens court toujours après le mot sans jamais pouvoir l’atteindre. Il faut étonner le promeneur, le surprendre.

mettre n)ême son courage à de certaines épreuves, mais sans jamais semer l’effroi dans son cœur, car l’effroi est une douleur, et où il y a mal il ne peut y avoir de plaisir.

Vos tableaux doivent aussi avoir le caraclcre du grand et du sublime.Là des rocliers noirâtres élèvewt leurs têtes hé- ' rissées d’épines jusque près des nues (pl. 34 , fig. 5 ). Contre leurs masses qui s’élèvent perpendiculairement du fond des précipices, sont taillés des sentiers étroits, escarpés, où l'agile chamois hésiterait à passer. Des torreus mugissent au fond des abimes , et pour franchir ces gouffres profonds, il semble que l’on ne puisse passer que sur le tronc élancé d’un sapin jeté en travers. Mais un guide qui connaît les localités vous fera descendre par un sentier escarpé, mais sûr (fig. a ), jusque dans ce précipice dangereux.

Là, vous vous glisserez de roche en roche, et vous arri- i verez à la source mystérieuse du torrent. Il sort des flancs du rocher par l’ouverture d’une sombre caverne (pl. 26, fjg, 3 ), ombragée par de tristes sapins. Si vous êtes assez hardi pour pénétrer dans ses noires profondeurs, un guide, avant d’allumer sa torche résineuse, comptera le nombre des curieux et inscrira leur nom sur un carnet, afin de voir, en sortant, si personne ne s’est perdu dans les entrailles de la 1 terre. Il marchera devant vous, après vous avoir recommandé expressément de ne pas vous éloigner de lui, et d’une marche mal assurée, vous suivrez scs pas, éclairé par une lumière sinistre f|ui se reflète sur les angles de la ; roche. j

Vous vous étonnerez vous-même d’avoir eu la hardiesse < de confier votre existence à la bonne foi d’un guide qui vous | est inconnu, et à la lumière incertaine d’un flambeau. Vous j parcourrez en hésitant le labyrinthe effrayant de ces voûtes sombres et humides; mais vous admirerez la fécondité inépuisable de la nature qui les a parées d’une tenture merveilleuse de diamans et de rubis. Là des stalactites brillantes comme de la nacre de perle, éblouissantes comme des pierres précieuses, sont attachées aux voûtes comme des lustres de cristal; ici, comme ces lourds cylindres de glace qui pendent autour des cascades lorsque le froid de l’hiver a suspendu le cours des eaux. Le long des parois, des tubes éblouissans imitent par leur géométrique régularité les tuyaux d’orgue d’une cathédrale. Plus loin, des stalagmites s’élèvent du sol

eti forme de colonnes, de vases, de vasques, d’autel et de mille autres manières.

Et que le lecteur ne croie pas chargé le tableau que nous lui faisons ici, car nous l’avons copié trait pour trait dans l’intérieur de la grotte de Labalme, dont nous avons dessiné l’entrée pl. 26, fig. 3 .

Revenu à la lumière du jour, le promeneur veut reposer son imagination sur des objets moins étonnans, mais beaucoup plus gracieux; il se liâte de quitter cé paysage d’un aspect sauvage, et déjà il découvre dans le lointain les riants bosquets qu’il désire. Mais il s’est trompé dans sa route, et près d’atteindre le but, il est arrêté par un obstacle imprévu : un étang (pl. 3 i, fig. 5 ) lui barre le passage; un pont de bois est jeté au fond du vallon , mais aucun sentier n'y conduit , et les rochers sur lesquels le promeneur se trouve sont trop escarpés pour qu’il ail seulement la pensée de descendre le long de leur flanc. Il hésite, il est sur le |)oiut de retourner sur ses pas, au risque de s’égarer davantage, mais, bonten.x de sa faiblesse, il se délerraiue enfin, et le voilà dans la nacelle d’un pont américain.

Nous ne pousserons pas plus loin la description d’une scène terrible, genre d’autant plus rare que la nature, comme on voit, en doit seule faire les frais.

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