‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 2 sur 134 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Sur l*importance que les Afiglais attachent au point de vue^ dans leurs compositions pittoresques.

Nous avons dît que les Anglais ont peu de jardins symé' triques et qu’on n’en trouve aucun en Angleterre comparablé à ceux des Tuileries el du Luxembourg, à Paris, encore moins à ceux du château de Versailles. Mais ils l’emportent de beaucoup sur les Français pour leurs jardins paysagers. Nous, Français, nous admirons une belle nature; les Anglais la sentent vivement et en sont enthousiastes.

Il en résulte que nous cherchons à l’imiter dans nos petites productions d’horticulture, et que, presque toujours, nous la rapetissons pour la faire entrer dans le cadre mesquin de nos parcs étroits ; tandis que les Anglais l’embellissent, la font valoir, là où elle se trouve. En France, uü jardin paysager, toujours renfermé entre quatre murailles, n’est ordinairement qu’une très petite portion d’un domaine. En Angleterre le domaine entier forme le jardin paysager.

Aussi le voyageur qui parcoure ces riches contrées marche-t-il toujours à travers des sites chai'mans, et qui doivent la plus grande partie de leur beauté à l’art qui a su les faire valoir en se les appropriant. Les lacs, le cours des rivières, les forêts, les montagnes, de même que les plus petits accidens pittoresques, ou a tiré parti de tout; tout a ele travaillé, paré, si je peux me servir de celte expression, pour figurer avantageusement dans le tableau qui se déroule sans cesse devant les yeux, et tout a été calculé pour en faire partie et en rendre les charmes plus saillans. Ce troupeau que TOUS apercevez paissant dans la clairière d’un bois, il est là pour animer une scène qui sans cela serait trop solitaire.^ Celle chaumière habitée par un garde, cette cabane çle pêcheur, ce cottage, leur place a été calculée avec au

tant de soin que celle même du cliâlean ou de l’habitation principale. L’architecte a eu le talent de tirer parti des objets même hors de sa possession. Il a tracé son plan de manière à ce que cette grande route sur laquelle vous marchez, et jusques auS voyageurs même, entrent dans son cadre et fasse valoir sa composition, .

Si parfois les Anglais entassent les oruemens dans une localité restreinte, comme nous avons la manie de le faire toujours, c’est seulement autour de l’habitation principale et pour en développer mieux le caractère. Par exemple, vous trouverez des parterrès réguliers et parés des plus belles fleurs, des arbustes les plus rares, autour d’une maison élégante et dans le goût moderne ; des terrasses, des avenues entoureront le château, en découvriront la vue, saiîs nuire au pittoresque du jardin paysager, c’est-à-dire de la propriéléJ

Mais si l’habitation principale consiste en un vieux manoir féodal, ne vous étonnez pas de le voir entouré d’un jardin symétrique tel. que nos aïeux les traçaient, et de voir prendre une physionomie gothique à tout ce qui l’envirunne,; même aux arbres que l’on taillait autrefois d’une manière si bizarre. Le château de Levins (Pl. II) (i ), dans le comté de Westmorland, en Angleterre, nous en fournit un exemple des plus remarquables.

Le château appartenant à M, Fulkc-Greville Howard,' paraît être extrêmement ancien. Par les ajoutés et les réparations qui y ont été faits à diverses reprises, on peut juger à'peu-près du goût qui régnait en architecture à chacune de ces époques. Aussi ce manoir est-il en grande vénération parmi les antiquaires et les amateurs de l’architecture pittoresque.

On remarque dans les appartemens les plus anciens, une quantité de ciselnres faites avec beaucoup de délicatesse et représentant une foule de figures, d’embèlmcs et d’ornemens qui rappellent le règne, ou du moins le goût du régna

(i) Nous avons numérote avec des chiffres romains les nouvellel planches ajoutées à celle seconde édition, et nous les avons placées au commencement de l'ouvrage pour eu rendre la recherche plus facile, ainsi que pour éviter une intercalation qui nuit toujours It lï warçhf analytique d’un livre.

( vij )

d’Elisabelii. Üaris la salle à manger du nord, ces oi'netnetlS sont en telle profusion et d*un travail tellement fini, qu on estime qu’il faudrait aujourd’hui plus de soixante mille francs pour en faire laire autant. Le chambranle de cheminee de cette salle est surtout fort singulier et d’un goût qui passerait pour fort bizarre de notre temps. Il est soutenu par deux grandi cariatides, représentant d’un côte Hercule et de l’autre Samson. Certes, le spectateur est aussi surpris de voir ces deux personnages réunis, qu’ils le seraient eux-mêmes s’ils pouvaient se voir coopérant ensemble à soutenir la cheminée d’un Anglais. Ce chambranle porte la date de i5i6, et ses corapartimens sont ornés des figures emblématiques des cinq sens, des quatre éléraens et des quatre saisons. Au-dessous est gravé une inscription en vers donnant aux geris moins exercés que nos [amateurs de charades, le mot de l’énigme.

Le vestibule a conservé tout-à-fait sa physionomie féodale. Il est décoré de restes d’armures antiques, de différentes époques, portant encore l’empreinte des chocs sanglans qu’elles ont jadis éprouvé dans les combats. Du restç, la rouille dont elles portent les traces prouve assez l’authenticité de leur origine.

Les chambranles de cheminées du salon et de la bibliothèque présentent aussi quelques morceaux curieux de ciselure ancienne.

On conçoit aisément qu’une telle habitation ne peut pas raisonnablement se trouver enchâssée dans un jardin du goût moderne; aussi a-t-on réussi à mettre la composition en harmonie avec elle.

C’est en Allemagne que l’architecte a pris ses inspirations gothiques. Des allées larges, droites, tirées au cordeau, dirigent l’œil sur les principaux points de vue, comme on peut le voir sur la planche gravée. Aucttn arbre n’est abandonné à sa propre nature, et il n’en est pas un qui, ainsi que les chambranles que nous avons décrits plus haut, n’offre une ou deux énigmes à deviner même au botaniste le plus exercé. Ici, un arbre à port pyramidal a été forcé par le ciseau du jardinier-à se déguiser de manière à n’être plus reconnaissable ; ses branches constamniient mutilées sont obligées de se courber en voûte, de s’arrondir en gobelet, en boule, en niche, etc. etc. Plus loin, un autre a pris la forme d’un candélabre, d’une girandole, d’un parasol, d’un obélisque.

( viij )

d’une pyramide, quelquefois la figure bizarre d’un sphynx, d’un animal, ou même d’un homme.

Quüiqu’en ait dit Morelle et tous les auteurs qui ont écrit après lui, je pense que ces allées symétriques, ces longues voûtes de verdure régulièrement taillées, et tous les ornemens singuliers dus au ciseau du jardinier, sont parfaitement en convenance avec l’habitation, et que les relrartcher•serait faire un anachronisme prouvant un total manque de goût. Les Anglais comprennent cela beaucoup mieux que nous, parce qu’ils sont beaucoup moins exclusifs dans leurs opinions'et qu’ils se donnent la peine de penser, ce qui n’arrive pas toujours en France.

Quoiqu’il en soit, le propriétaire du château de Levins, a su réunir dans sa romantique propriété, tout rintérêt des temps passés et tout le piquant du goût moderne. Son parc est admirable par ses sites variés de rochers, de rivières, et de bois peuplés de bêles fauves.

Mais si l’on veut un exemple du parti pittoresque que l’on peut tirer de la nature seule, il faut aller le chercher au village de Castle-Eden, dans le comté de Durham (Pl. III). Le château appartenant à M. Rowland Burden-, écuyer, appartenait autrefois au couvent de Gainsborough. Il est situé sur une colline boisée, et l’on y arrive par une allée percée d’une manière très-pittoresque à travers une antique forêt.

J’ai dit que les Anglais avaient éminemment l’art de lier à leurs compositions les objets extérieurs. L’exemple lejilus frappant que nous puissions en citer est le château et le parc de Milnlhorp, connus sous le nom de tour de Dallam (Pl. IV ). dans le comté de Wesmorland , et appartenant à M. George Wilson. Ce château, dans le goût moderne, fut bâti eu 1720, et le magnifique parc qui l’entoure fut planté à la même époque. Cette composition pittoresque couvre une immense étendue de terrain et renferme plusieurs collines dont les unes sont cultivées et les autres boisées. Toutes offrent des massifs d’arbres plus ou moins rares, mais tous d’un effet agréable et disposés avec beaucoup de goût.

Derrière le château, qui occupe un site délicieux, s’élève une colline escarpée, couverte de bois épais jusqu’à son som- , met, et peuplée d’une grande quantité de bêles fauves. En face de l’habitation, des prairies superbes s’étendent jusque sur les bords de la rivière de Belo, que l'on traverse sur

un pont élégant où passe la grande route. Ces vastes tapis de verdure permettent de découvrir, du cliateau, un horizon magnifique ; on voit les barques des pêcheurs se promener sur la Kent qui traverse la baie de Moreconbe et va se perdre dans la mer d’Irlande ; plus loin une chaîne de montagnes, parmi lesquelles on distingue parfaitement Lyth-Fell et Whit-Barrow-Scar, bornent la vue.

La tour de Dallam est une des propriétés les plus agréables qu’il y ait dans le comté. La petite rivière de Eelo qui traverse le parc est extrêmement poisso^euse et l’on y pêche des truites et des saumons. Le paysage des environs est éminemment pittoresque, et les bains de Milnthorp, ainsi que le village du même nom et le port de mer de Kendal, qui en est fort près, le peuplent de curieux de bonne compagnie.

Parmi les compositions modernes les plus remarquables en Angleterre, nous citerons le château Wynyard, ( PI. V), résidence du marquis de Londonderry. Le plan du château, d’une architecture grecque, et des jardins paysagers, a été fourni par M. P. W. Wyatt, écuyer.

Cet artiste a parfaitement senti qu’il ne devait pas jeter un château d'une architecture pleine de grâce et de noblesse, au milieu d’un paysage ne devant rien qu’à la nature. Aussi les allées et les jardins qui avoisinent l’édifice sont-ils en parfaite harmonie avec la pureté de dessins de l’architecture. Néanmoins, il a su trouver les places convenables pour développer les grâces plus simples de la nature : d’un petit ruisseau presque sans intérêt, on a fait un beau canal bordé de bouquets de bois et d’allées ombragées, qui serpente au travers du parc et donne le dernier fini à un délicieux tableau ; des ponts extrêmement pittoresques et toujours parfaitement motivés ( ce qui est un mérite rare ), permettent de -faciles communications, et des barques grandes, élégantes,-richement décorées, procurent âux dames des promenades sur l’eau d’autant plus agréables qu’il n’y a pa^ même l’apparence du plus petit danger.

La belle propriété de Wynyard, a depuis fort long-temps appartenu à des familles de haute distinction. La possession en a été apportée en mariage par Lady Frence, fille de Sir Henry-Vane Tempest, au marquis de Londonderry eu Irlande, qui, en 1 8a3, fut créé comte Vane, dq royaume wpi de la Grande-Bretagne,

si VOUS voulez connailre le goût émineitiment Anglais dans une composition pittoresque, transportez-vous dans le Cumberland et visitez le château de Corby (Pl. VI ), appartenant à M. Henri Howard, écuyer.

Celte habitation a été bâtie sur les ruines d’une ancienne forteresse, dont il reste encore quelques murailles. Elle est située sur une élévation à l’est de la rivière d’Eden, et elle est éloignée de cinq milles, à peu près, de la ville de Carlisle. Depuis long-^mps la beauté des sites des environs, à la fois boisés et hlwssés de rochers, jouit d’une grande réputation. Le célèbre historien, David Hume, les visita en 1750, et il écrivit sur la fenêtre d’une auberge quatre vers qui furent depuis recueillis par Walter-Scott, et offerts à M. Howard. En voici le sens :

« Ici, l’on vous donne pour déjeûner des œufs qui ren- « ferment des petits poulêts ; une troupe d’enfans sans frein,

« chantent à grands cris les louanges de Dieu ; des têtes écos- j » saises ornent les murailles ; mais les promenades de Corby , « compensent tout cela. » (i).

Monsieur Howard répondit à la politesse du célèbre ro- ,♦ mancier en lui faisant voir et toucher, parmi d’autres curiosités, l’cpée du héros de Waverley, Fergus Mac Ivor, c’est-àdire du major Macdonald, et une chaîne d’or ayant appartenu à la malheureuse reine Marie d’Ecosse.

Les beautés des sites de Corby sont beaucoup rehaussées par le goût éclairé qui a présidé à la plantation de cette charmante composition. Un escalier taillé dans le roc et ombragé par des arbres touffus, conduit du château à une ^promenade qui s’étend sur le bord de la rivière d’Eden, où l’on trouve plusieurs fabriques construites et placées avec beaucoup de goût, et plusieurs grottes très-pittoresques, creusées dans le rotf avec assez d’art pour paraître nlapparlepir qu’à la nature. Au pied d’un roc perpendiculaire, sous un épais feuillage et dans une localité romantique, on dé¬

fi) Ilere ctiicks, in «gg» for breaUast sprawl ; Here godless boyi, God’s glories squall; While acotsmcn’s heads adorn lhe watt ; But Carby’s walli atone for ail,

fcoüvrt ulie statue colossale fort remarquable par le travail. Presque vis-à-vis est une pêcherie consistant en des filets placés à demeure pour prendre des saumons, et en une digue qui sert en même temps de communication pour parvenir dans une ile boisée qui se trouve au milieu de la rivière.

Le château de Rydal, ainsi que le lac de Ilydal Water ( PL VII ) appartiennent à la famille Fleming de Rydal Hal. Le lac est placé dans la vallée de Grasmère, à deux milles nord-ouest d’Ambleside, comté de Westmorland. Il n’a guère plus d’une lieue de longueur, et les eaux en paraissent peu profondes. La tranquillité qui règne en ce lieu et k richesse des bords forment un contraste agréable avec la stérilité et la sévère grandeur des montagnes qui le dominent. Au milieu de ces eaux paisibles s’élèvent deux petites îles, sur l’une desquelles on a établi, pour fabrique, une héronnière. Quelques ponts rustiques, et de petites embarcations suffisent . pour faire de cette propriété une composition charmante, qui doit à la nature seule la plus grande partie de ses beautés. Un des côtés du lac est surtout remarquable par une ceinture de rocs escarpés couverts de mousse et de lichens, dont les larges crevasses «ourrissent de vigoureux arbustes; sur l’autre rive on trouve quelques vieux arbres que le temps a rendu très-pittoresques.

Les exemples que nous venons de citer, prouvent assez qu’eh Angleterre on n’entend pas du tout l’art des jardins anglais comme nous l’entendons en France, ou du moins comme l’entendent ces gens qui prennent le titre d’arehitectes de jardin, et qui vous traçent à droite et à gauche des allées tortues qu’ils accompagnent de plates-bandes de terre de bruyère.

C’est surtout par la manière dont les architectes anglais savent choisir la place de l’habitation que leur talent m’a frappé, autant que j’en ai pu juger par les plans que j’ai étudiés avec la plus grande attention. Ils savent si bien tirer parti des localités, que l’habitation se trouve toujours former la scène principale du tableau et que tous les objets environnans, quelqu’en soit le caractère de grandeur, ne semble se grouper autour que comme des accessoires. Je crois que cette supériorité que les compositions anglaises ont sur les nôtres vient de ce que les architectes attachent au point de vue plus d’importance que nous, et en cela ils ont par»

( xij )

faltemenl raison. Visitez les châteaux des environs de Paris, et vous ferez une remarque fort aisée ; c’est qu’il en est trois sur quatre qui manquent de vue ou qui ont une vue monotone ou bornée, tandis que transportés à quelques centaines de pas, sans sortir de la propriété, ils auraient un horizon charmant.

Pourquoi voyons-nous de superbes habitations bâties dans des vallées profondes où elles semblent enterrées, tandis que l’on trouve de très-belles positions dans les parcs ou autres terrains qui leur appartiennent? Me dira-t-on que c’est pour la romtnodité des eaux ? mais la plupart en manquent Jout aussi bien que si elles étaient placées à mi-coteau ou même sur la hauteur.

Si je ne craignais de peiner fort inutilement les propriétaires , je pourrais citer vingt exemples de ce que j’avance ici. En Angleterre, il semble qu’ati contraire il n’est point de sacrifice qu’on ne fasse pour le point de vue, et il me semble que cela devrait être indiqué par le simple bon sens, nonobstant toute autre considération, car cellé-ci doit être la première.

Déjà les architectes anglais du moyen âge connaissaient cette règle imposée par la raison. Nous en citerons pour exemple \c château de Durnard-Castle (Pl. VIII), qui n’est plus aujourd’hui qu’une ruine, dans le comté de Durham.

Il est situé sur un rocher qui .domine un immense horizon, mais il est surtout remarquable par un point de vue qui enfile, entre deux collines assez élevées, une étendue considérable du cours de la Tces, dont les bords romantiques embellissent les pays qu’elle parcourt, depuis la inonta-me de Cross-Fall, dans le Cumberland, 04 à elle prend sa source jusqu’à son endrouchure dans la mer d’Allemagne, c’est-àdire pendant un espace de soixante à soixante et dix milles de cours.

Nous ne pouvons donc pas nous dissimuler que, relativement aux grandes compositions en horticulture, les Anglais ont sur nous la supériorité. Si nous en cherchons les causes nous en trouverons trois bien évidentes : i^ils ont été libres avant nous; 2" ils sentent plus fortement et raisonnent leurs sensations; 3 ° ils sont plus riches, et cette dernière raison fait singulièrement valoir les deu.x premières.

( Xiij )

Dans un pays où le peuple est* serf, où les seigneurs ont des droits féodaux, il n’y a point de .patrie, et les hommes négligent d’embellir le sol auquel ils ne tiennent pas. Ils s’en tiennent aux jouissances physiques que l’on petit se procurer avec de l’or, et l’on ne s’attache qu’aux richesses que l’on peut transporter avec soi en cas de nécessité. La terre n’est cultivée que pour les besoins de la vie, et jamais on ne s'avisera de. faire le moindre sacrifice pour l’embellir, dans la crainte de voir un petit tyranneau suzerain venir impunément la dévaster ou s’en emparer, selon son bon plaisir. D’une autre part, les seigneurs redoutant les effets du mécontentement des peuples, pensaient plus à fortifier leur manoir qu’à en embellir les entours. Delà pas de jardins d’agrément. Comme on le sait, les Anglais ont secoué longtemps avant nous le joug de la féodalité; aussi l’horticulture, et même l’agriculture, ont commencé chez eux à faire des progrès quand elles étaient encore stationnaires chez nous.

Il résulte donc de ceci que les Anglais ont de plus que nous, en horticulture, quelques centaine^ d’années d’expérience. Or, les arts, quels qu’ils soient, ont besoin du secours de l’expérience pour faire des progrès. D’ailleurs, pour couper au court, tout le monde sait que le goût des jardins, et des jardins paysagers surtout, nous est venu d’Angleterre, CO qui prouve suffisamment que les Anglais les cultivaient avant nous.

Ils .sentent plus fortement que nous et raisonnent leurs sensations. Pour n’être pas d’accord avec moi sur ce point, il ne faudrait avoir aucune teinture ni de leur histoire, ni de leur littérature, ni de leur patriotisme, ni même de leuts ridicules.

Ils sont plus riches. Certes, voilà une excellente raison, et qui ne me sera disputée par personne. Cependant nous gvons aussi en France des familles riches beaucoup plus que de beaux jardins. Sans doute, si nous restons au-dessous des Anglais dans ce genre de composition, l’instabilité des gouvernemens qui se sont succédés en France depuis plus de quarante ans, les révolutions qui ont eu lieu dans les familles et les fortunes, les craintes que l’on éprouve et que l’on éprouvera encore long-temps après tant de naufrages, en sont les principales causes.

Si nous restons çn arrière sous le rapport; des jardins

paysagers, il est à'croire qxie, pour la culture des plantes exotiques, i>conservées Jans des serres afin d’aider aux progrès des sciences naturelles, nous égalerons bientôt l’Angleterre, et la surpasserons même, car notre climat est beaucoup plus favorable à ce genre de culture que le leur.

. Déjà nous voyons s’élever au jardin dès plantes à Paris , une serre magnifique (PI. I. frontispice), dont les dessins ont été fournis par un jeune architecte plein de mérite, M. Rohaut fils, auquel l’exécution en a été confiée. Je lui dois le dessin qui forme le frontispice de cet ouvrage, et il a eu l’obligeance de me le communiquer long temps avant que les travaux fussent assez avancés pour pouvoir dessiner le monument sur le terrain.

Cette serre, d’une étendue immense, d’une élégance et d’une richesse d’architecture auxquelles aucune construction de ce genre ne peut être comparée, doit, pour destination, recevoir les végétaux exotiques que l’on cultive dans les serres chaudes et tempérées ; c’est-à-dire les plantes et les arbres qui peuplent les contrées les. plus chaudes de la terre. Des terrasses superbes sont préparées sur le devant des serres tempérées pour recevoir, pendant la saison la plus chaude de l’année, les plantes qui ne peuvent rester constamment.renfermées, et que l’on est dans l’usage de placer à l’air libre pendant trois ou quatre mois.

Des pavillons carrés d’une grande hauteur, et entièrement vitrés, comme tout le reste de la construction, recevront les arbres qui prennent de hautes dimensions, et que jusqu’ici 00 était obligé de mutiler, faute d’espace, pour les empêcher de s’élever. Ces pavillons me paraissent très-difficiles à chauffer et surtout à riiaïutenir, pendant-les fortes gelées, à une température de dix-huit à vingt degrés Réaumur, mais M. Rohaut a sans doute pris les précautions nécessaires pour arriver à ce but, et c’est avec infiniment de plaisir que nous l’avons vu disposer ces serres de manière à être chauffées à la vapeur, selon la méthode anglaise.

Tout le tour du monument, car nous pouvons bien lui donner ce nom, sont deux galeries garnies de balcons, au moyen desquels il sera très-facile aux jardiniers de nettoyer les panneaux vitrés, de les soulever le matin pour donner de l’air, de les fermer le soir, et enfin de les couvrir de paillassons quand la rigueur du froid l’exigera.

Sous le rapport de sa position, cette serre est tout aussi bien combinée. Elle fait face au nouveau cabinet que l’on construit et qui est destiné, je crois, à recevoir des collections minéralogiques. Elle est e.xposée au plein midi, et adossée au monticule du labyrinthe qui la garantit des funestes influences du nord.

Enfin, nous regardons la nouvelle serre du jardin du roi comme une des plus élégantes qu’il y ait en Europe, et nous espérons qu’elle sera une des meilleures et des. plus utiles. Alors nous n’aurons plus rien de ce genre à envier à l’Angleterre.

Page 1