CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
S1 l’on recherche la véritable acception des mots bonneteries bonnetier, bonnets’et bass on verra facilement qu’ils ne sont que Îles noms de la chose dont nous allons traiter, pris collectivement ou individuellement, comme de celui qui la fabrique et qui en fait commerce. Ainsi bonneterie est un terme générique, ou plutôt une dénomination par laquelle on désigne non seulement les bonnets faits au métier ou à l’aiguille, et avec lesquels on a l’habitude de se couvrir la tête, mais encore les bass ainsi que les chaussons les chaussettes ; les mitaines, les gants, les camisoles,/les gilets, les jupes et
autres vêtemens, quelles que puissent être les matières premières avec lesquelles on veuille les confectionner en fabrique. On pourrait même encore présumer avec juste raison que le mot bonneterie'est devenu un terme générique que pour désigner tous les ouvrages à maïlles faits à l'aiguille ou au métier, et parce qu’on a fait une application tardive du travail des bonnets à celui des bas, partie devenue beaucoup plus considérable, et qui n’aurait pas manqué de prendre son nom propre de baschaussetterie, et de donner au fabricant, ainsi qu’au marchand qui s'occupe de vendre les bas, celui de baschaussetier, que l'usage aurait peut-être consacré, si l’ancienneté et la possession des bonnets n’eussent pas été suffisantes pour les faire mettre au-dessus de ces derniers.
En effet, si l’on réfléchit à l’ancienneté des divers tissus à mailles / si l'on examine attentivement tous les monumens anciens d’après lesquels on peut les reconnaitre, on verra qu'ils remontent à la plus haute antiquité; et si l’on veut jeter un coup d’œil sur la forme des vêtemens employés pour couvrir les jambes chez les différens peuples qui les ont mis en usage,
on verraqu'il faut les considérer d’abord comme un prolongement des chaussures, énsuite comme prolongement de l’enveloppe des cuisses, enfin comme parties détachées des unes et des autres. Dans quelques unes des statues qui sont parvenues jusqu’à nous, on remarque qu'ils sont lacés sur le devant, qu’ils montent quelquefois jusqu'aux genoux, qu'ils sont plus ou moins allongés ou raccourcis, et ne dépassent pas le mollet, qu'ils y sont noués par des rubans sur le devant ou par derrière, que souvent ils y laissent les orteils à découvert : quant à leur couleur, on la fait varier de tant de.sortes, que nous la passerons sous silence ; cependant elle dépendit presque toujours des habitudes ou de la dignité des individus qui la chaussaient, et sur ce que les bas faits d’une seule pièce montaient jusqu’à la ceinture. S'il faut avoir confiance à ce qu’en disent les antiquaires, il n’y eut que les peuples désignés comme barbares qui avaient cet usage dans les beaux jours de Rome. Les Phrygiens avaient des calecons/qui leur descendaient jusqu'aux pieds : si l’on examine les bas-reliefs de la colonne Trajane, tous les peuples qui y sont représentés portaient
des caleçons pour se couvrir les jambes; sur la colonne Antonine les Germaïns y sont figurés avec des caleçons et un manteau ;'enfin, les Romains portèrent d’abord une Hinsuite qui prenait depuis les pieds jusqu’au milieu du corps, qui ensuite ne descendit pas plus bas que le genou. Enfin, ils eurent des boftines ou Jambiéres (risrares et FÉMORALES). On sait encore que les Germains, les Belges, les Gaulois même, ainsi que les Francs, les Allemands et toutes les nations qui les avoisinent, portèrent par imitation, jusqu’au huitième siècle, des calecons de toile ou de peau; ainsi la séparation du vêtement des jambes avec celui des cuisses, se perd pour nous dans la barbarie du moyen âge.
Le premier ne fut donc que la partie séparée du même vêtement attachée à la jambe par des ligatures de toute espèce : on les confectionna avec la toile, avec des peaux; des étoffes de laine qui passèrent dans le soulier, sous la culotte, et qui souvent recouvraient l’une et . l’autre. Les individus habitués à la vie sédentaire ont imaginé de réunir les pieds avec la jambe, et de chausser tous les deux en même
temps; alors parurent les bas, qui furent en quelque façon moulés sur la jambe.
Pendant long-temps, l’adresse seule conduisit à bien découper les bas, mais dans les étoffes seulement, et ce n’est qu'à la renaissance des arts, ou du temps de François I*", qu’on se mit
à les tricoter. Henri IL porta, dit-on, les pre-, F
miers bas de soie que l’on eüt vus en France, lors des noces de sa fille. De nos jours même encore, des milliers d'individus portent des bas coupés dans la toile ou autres étoffes de laine ; quelques moines, par esprit de religion et pour la conservation des coutumes de leur ordre, ne veulent pas en porter d’autres :
quant aux gants, les bas-reliefs antiques nous fournissent aussi des preuves de leur usage chez les anciens. Plusieurs peuples du Nord coupent leurs gants dans des peaux dont ils conservent le poil en dehors; ensuite ils ont employé seulement la peau privée de toute fourrure. Les Russes aujourd’hui, ainsi que tous les hommes obligés de travailler au dehors par la saison rigoureuse, les portent en forme de sac dont le pouce seulement est séparé; enfin, on les tricote comme les bas, on les confectionne
avec toute sorte de matière et sur le métier.
Mais, chez les anciens, se servait-on du métier pour faire les étoffes à maïlles, ou bien les fabriquaient-ils à l’aiguille, comme nous l’avons fait jusqu’au siècle dernier ? On doit ici le présumer, car il n'existe aucune preuve du contraire; cependant l’usage de leurs étoffes et de tous les tissus à mailles qu’ils ont employés, suppose une étendue et surtout une consistance beaucoup plus forte et beaucoup plus grande que celle qui proviendrait de laiguille ou du métier mis en usage aujourd’hui pour les fabriquer, quoique l’un et l’autre des moyens soient des inventions modernes , surtout celle du métier, dont l’origine est très peu ancienne. Il diffère essentiellement de l’autre, qui est presque perdue dans l’obscurité des temps les plus reculés.
C’est en vain que l'Angleterre revendique et voudrait s'approprier l'invention du métier, à bas; inutilement elle voudrait en ravir la gloire à la France : tout le monde s’accorde à dire qu’il n’a été importé chez les Anglais par son inventeur qu'après avoir été refusé dans la demande qu'il avait faite pour en obtenirle
DU BONNETIER. 9 privilége exclusif à Paris; c'était, à ce qu’on assure encore, un compagnon serrurier de la Basse-Normandie, qui, après avoir remis au ministre Colbert une paire de bas de soie pour la présenter à Louis XIV, les marchands bonnetiers, alarmés de cette découverte, gagnèrent un de ses valets de chambre qui, secrètement, donna plusieurs coups de ciseaux dans les mailles , de sorte que le Roi, chaussant les bas, toutes les mailles coupées formèrent autant de trous, ce qui fit rejeter l’invention. L'auteur se détermina donc alors à passer chez les Anglais, qui non seulement, en l’adoptant, l’encouragèrent, mais encore en furent si jaloux, qu'ils défendirent la sortie des métiers à bas, sous peine de mort. Cependant, quelque temps après, un autre Français, Cavellier de Nîmes, doué d’une imagination ardente et surtout d’une mémoire prodigieuse, revint d'Angleterre avec toutes les pièces qui composent le métier à bas dans la tête. A son retour, il en fit exécuter un qui servit de modèle à tous ceux qui furent construits, tant en France que dans les Pays- Bas.
En France, la première manufacture de bas
au métier fut établie au château de Madrid en 1656. Son succès aurait dû être une garantie pour lui permettre de prendre toute l’extension possible, mais elle ne servit qu’à faire créer une communauté de maitres ouvriers ex bas au métierÿ puis il s’en érigea ensuite plu sieurs autres, qui furent cantonnées avec des exclusions qu’on changea, qu’on étendit, qu’on renouvela après des suppressions; de là suivit une foule de statuts, de lettres-patentes, d’édits, de réglemens, d’arrêts, d'ordonnances qui paraissaient tous les ans, tous les mois, permettant un jour ce qu’ils défendaient le lendemain, ordonnant par les uns, proscrivant par les autres, accordant ici ce qu'ils refusaient ailleurs. Ce fut un véritable délire, dont on n'aurait jamais cru l’esprit humain susceptible. Enfin, de toutes les industries répandues en France, celle de la bonneterie a été le plus spécialement, le plus variablement, on pourrait même ajouter le plus bizarrement réglémentée.
D'abord il ne fut permis qu’à quelques personnes de travailler dans des lieux particuliers, et sous telles ou telles conditions , toutes plus vexatoires les unes que les autres. Les régle-
mens concernant les ouvriers furent presque toujours la suite de calculs plus ou moins intéressés, ou d’une opinion vague et indéterminée :-on les a vus varier et se multiplier au point qu’un arrêt en nécessitait presque toujours un autre, qui se trouvait lui-même en contradiction par les circonstances et la nature des choses ou des lieux. Enfin, on a terminé par les considérer comme non avenues. Leur inutilité ne fut jamais mieux sentie, et ne s’est jamais mieux manifestée que par les succès des manufactures de ce genre; on a fini par les regarder comme universellement oubliées, et l'abandon général des règles de contrainte fut même l’époque la plus florissante des manufactures. On ignore.complétement tous les statuts et les réglemens passés, et la bonneterie parvint à un état de splendeur d’autant plus remarquable, qu’elle se trouva étre moins com- | primée dans son essor par toutes les entraves que l’on avait cherché à y mettre dès sa première origine, et dans les premiers commencemens de l'installation du métier à bas.
Cependant, avant d’aller plus loin, nous ne devons pas oublier de dire que l'invention du
métier à faire les bas à céteS/est due aux Anglais. Ce n’est qu’en 1766 qu'un nommé Sarrazin, qui, cherchant à se FAO pre en fit des essais tant à Genève qu'à Paris; mais ce ne fut qu'à Lyon où il parvint à donner une certaine extension à ce genre de tricot. Les fabriques de ce pays l’envoyèrent bientôt à Paris, à Nimes, dans toutes les parties du monde, et très peu d’années après, la mécanique de ce métier, ainsi que les moyens d’en faire usage, furent connus de tous les fabricans de bas de sole.
On doit encore aux Anglais l'invention du tricot à mouches/ou à fleurs, Æu France il fut imité , dans l’année 1776, par un nommé Rivay, qui, après s'être présenté à l’Académie des Sciences, obtint de le faire examiner par des commissaires ; mais, malgré leur rapport avan tageux, il lui fut impossible d’en prolonger la trop courte durée. Il fut bientôt tombé dans l'oubli le plus complet.
Le tricot en dorure nous est aussi parvenu d'Angleterre : quelques essais assez considérables en ce genre furent d’abord envoyés de Lyon en Russie par M. Jolivet, qui, en 1774,
communiqua son procédé, pour l’exécuter, à - d’autres fabricans de la méme ville. Bientôt il s’étendit, et fut même perfectionné à Paris par M. Germain, qui, à cette époque, obtint des encouragemens pour celui-ci, ainsi que pour le tricot doublé,fimité depuis par un nommé Dalongeville, d’après un rapport fait par le commissaire de l’Académie des Sciences.
C'est M. Marsh, fabricant de bas près de Temple-Bar, à Londres, qui fut l'inventeur du ÿricot à mailles moulées. En 1978, M. Caillou en apporta des échantillons à Paris, ainsi que de celui qu’on désigne sous le nom de #rcot à dentelle, pour lesquels il obtint des encouragemens assez considérables. Enfin , comme nous devons parler de toutes les innovations dans ce travail, auxquelles celles-ci, qui les ont précédées, ont pu donner naissance ; comme nous devons traiter particulièrement de toutes les manières de fabriquer, ainsi que des produits qui en résultent, nous terminerons ici les con- sidérations générales que nous avions à faire
sur la bonneterie et l’art de fabriquer les bas.