‹ Nouveau manuel complet du relieurChapitre 3 sur 70 · DANS TOUTES SES PARTIES · texte numérisé non relu

DANS TOUTES SES PARTIES

Sans oser ni vouloir suivre M. Peignot dans ses doctes recherches sur la reliure chez les anciens, en écartant tout ce qui se rapporte aux livres roulés (volumen), nous ferons le très modeste aperçu de l'histoire de la reliure.

Dès qu'on a écrit sur un parchemin en feuilles volantes, dès qu'on a réuni quelques cahiers, on a sans doute commencé à relier. Les manuscrits reliés des xne et xme siècles peuvent donner l'idée de l'origine de la reliure. Tous ces premiers essais, ainsi que les reliures établies jusque fort avant dans le xv siècle, sont très grossières, mais d'une extrême solidité.

Gascou relia une partie de la bibliothèque de Henri II et de celle deGroslier, qui se plaisait à le diriger dans la bonne confection de ces reliures et des compartiments ingénieux qu'il y faisait exécuter.

Desseuil fut le relieur qui, après Gascou, ajouta beaucoup à la solidité de la reliure et à son embellissement. Il mettait assez fréquemment à ses reliures soignées, des gardes en maroquin de couleur semblable à celle du livre ; et, à l'élasticité près, ses reliures valaient bien nos belles reliures modernes.

Pasdeloup et Derômes étaient contemporains; ils travaillaient avec beaucoup de solidité et d'élégance dans le goût

de leur temps. On cite et l'on citera longtemps leurs ouvrages dans les ventes publiques, car les livres qu'ils ont établis semblent l'être pour des siècles : aussi le rédacteur de la Notice sur Goutard s'explique ainsi : Les livres décrits dans ce catalogue sont en partie reliés par le célèbre Derômes, le Phêrdx des relieurs, et les amateurs disent en s'extasiant sur ces anciens livres : On ne travaille plus comme cela. Non sans doute , répond Lesné avec une indignation vive et plaisante, eh pourquoi? parce que les amateurs euxmêmes ne veulent plus qu'on travaille ainsi ; ils ne veulent pas prendre la peine de tenir leur livre en lisant : il leur faut des livres à dos brisé, des livres qui se tiennent ouverts sur la table. Peu de relieurs ont trouvé le moyen de réunir la solidité à cette élasticité, tant estimée aujourd'hui. Les Gourteval,Bozérian,Lcfebvre, Simier, Thouvenin et un très petit nombre avec eux, ont assez bien réuni ces deux extrêmes ; mais le plus grand nombre ne s'attache qu'à l'embellissement, souvent mal entendu, et à donner de l'ouverture aux livres. De là est venue la mode presque universelle des reliures à la gréque, qui gâte presqu'autant de livres qu'on en relie.

Delorme , contemporain de Pasdeloup , à l'imitation de quelques mauvais ouvriers anglais, supprima effrontément la coulure ; il rognait les livres par le dos , les passait en colle-forte et s'abstenait par là de les coudre. En reliant de nouveau de tels livres dont les feuillets se divisent très difficilement, on est forcé d'enlever encore un peu de la marge du fond pour redresser le dos, et les surjeter ensuite par cahiers, afin de les coudre. On prévoit ce que peut devenir un livre qui serait relié plusieurs fois de cette manière. Le plus grand papier finirait par ne plus avoir de marge dans le fond.

C'en était fait de l'art si Bozérian l'aîné n'eùt?ramené le bon goût en France. Dès qu'il fut connu, les amateurs cessèrent de faire relier leurs livres en Angleterre. Peu de relieurs néanmoins adoptèrent sa méthode ; il n'a même que peu de disciples aujourd'hui. Gourteval, qui s'établit dans le même temps, fut celui qui sut mieux l'apprécier. La solidité , la grâce , l'élégance et la justesse le caractérisent particulièrement.

ïhou venin fut l'élève de Bêzériaa le jeune. Lesné le

somme Y Astre de la reliure ; il dit qu'il fat à juste titre célèbre en s'établissant, et qu'il fera époque dans son art comme les grands écrivains font époque dans la littérature. Après ces héros de la reliure devant lesquels il s'extasie, Lesné, habile relieur lui-même, cite Matifa, Coty, Durand, Bisouare et Scaraguel, qui travaillaient tous en 1820; et nous placerons avant eux, d'après l'autorité de M. Peignot, Mairet, l'auteur de Y Essai sur la Reliure. Cet excellent appréciateur met les produits de Mairet au-dessus même de ceux de Bozérian. Il vante surtout ses lapis-lazuli si élégamment nuancés de veines d'or.

Mais arrivons à l'état de la reliure de nos jours. Dans Paris, où le commerce de la librairie est d'une très grande importance, l'art du relieur s'exerce indépendamment de plusieurs autres arts qui s'y rattachent, et qu'il est indispensable qu'un relieur des départements connaisse , puisqu'il est presque toujours forcé de les exercer tous luimême.

Il y a peu de villes en France, même du second ordre , où le commerce de la librairie soit assez important pour entretenir des assembleurs, des brocheuses, des marbreurs sur tranche, des doreurs, etc., uniquement destinés, pendant toute l'année, à ces sortes de travaux. Dans ces circonstances, qui se renouvellent tous les jours thors de Paris, le relieur est obligé de suppléer à tous ces divers ouvriers qu'il n'a pas sous la main, comme ses confrères de la capitale, et d'entrer lui-même dans tous les détails que nécessite la reliure d'un volume exécutée de la manière que l'exige la librairie ou l'auteur qui en veut faire la vente ou la distribution.

Ce n'est donc pas pour les seuls ouvriers de Paris , que nous avons entrepris la description de fart du Relieur : ceux-ci y trouveront tout ce qui leur est nécessaire , mais nous avons voulu être utile en même temps à l'ouvrier le plus isolé, à l'amateur même qui éprouve du plaisir à s'occuper d'un art aussi amusant. Nous avons, par conséquent, pensé qu'il nous est indispensable de décrire tous les arts qui prêtent leur secours au relieur proprement dit, afin qu'il puisse confectionner lui seul en entier la reliure d'un livre, quel qu'il soit.

' Nous regarderons donc toutes ces diverses manipulations

comme faisant partie de Fart du relieur, et nous traiterons ûe chacune d'elles en particulier dans l'ordre selon lequel elles sont employées pour la reliure. Nous ferons cependant observer qu'un livre n'est pas toujours broche avant d'être relié, et qu'on peut, à la rigueur, le relier en le recevant en feuilles des mains de l'imprimeur, ce qui exige des précautions particulières que nous ferons connaître. Ces cas ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire -, car le libraire fabricant vend presque toujours ses livres brochés ; et il est même nécessaire de ne pas les faire relier de suite après l'impression, ne serait-ce que pour donnera l'encre le temps de sécher afin qu'elle ne macule point pendant les opérations de la reliure.

On verra que nous donnons des moyens de remédier à cet inconvénient, mais c'est pour des cas très rares, car peu de relieurs sont décidés à suivre tous ces détails, àmoins qu'ils ne soient dédommagés par la rétribution plus élevée qu'ils ont droit d'exiger.

Le lecteur, qui jusqu'ici n'a connu que d'une manière bien imparfaite toutes les opérations que nécessite un volume pour être solidement et proprement relié, sera étonné que ces manipulations, toutes très importantes, puissent être faites au prix où on les obtient.

Nous avons souvent entendu dire à plusieurs personnes même instruites, qu'un volume n'avait pas besoin d'une si grande solidité, puisque pour une modique somme on peut s'en procurer un second exemplaire. Gela pourrait être vrai si l'on était sûr de pouvoir trouver cet exemplaire aussitôt qu'on en aurait besoin ; mais personne n'ignore que lorsque l'édition d'un ouvrage est épuisée, ce n'est que par hasard qu'on en rencontre un exemplaire à vendre. 11 est donc important, quand les ouvrages sont bons, et ce sont ceux-là précisément qu'on est jaloux de conserver, de les faire relier avec la plus grande solidité, afin de leur faire traverser des siècles sans qu'ils soient détériorés. Ces ouvrages augmentent chaque jour de prix , et la somme qu'on en retire par la suite, lorsqu'on veut s'en défaire , dédommage bien amplement de celle qu'on a été obligé d'avancer pour assurer leur conservation.

Nous n'entendons pas parler ici des reliures de luxe ; ce ne sont pas celles-là qui sont toujours les plus solides *7 on

sacrifie souvent la solidité au coup d'œil. On est séduit par un fleuron poussé avec délicatesse et avec goût; par une gaufrure qui plaît, par une marbrure élégante sur la couverture ou sur la tranche , par de l'or répandu avec profusion sur la tranche , sur le dos et sur les plats : on ne s'occupe presque pas de la couture et de l'endossure , qui sont les parties les plus importantes de la reliure.

Lorque vous ferez relier un volume, exigez de l'ouvrier qu'il mette tous ses soins pour donner à son travail toute la solidité dont il est capable , et soyez bien certain que si vous vous adressez à un ouvrier jaloux de sa réputation , vous aurez lieu d'être satisfait. Sacriiiez une faible partie de ce que vous auriez donné pour orner inutilement votre volume de ces décorations extérieures qui n'ajoutent rien à la solidité , pour obtenir une reliure faite avec soin, et vous aurez dans une belle simplicité un volume qui passera à vos arrière-petits neveux , sans être déformé , et dont on leur offrira des sommes considérables. Nous avons vu vendre 500 francs un volume , très rare à la vérité , dont la reliure était très bien conservée, et qui était imprimé depuis plus de deux cents ans : il n'avait pas coûté 6 francs d'achat. S'il eût été mal relié il aurait été détruit depuis longtemps, et notre siècle serait privé des choses admirables qu'il renferme.

On ne peut pas dire que l'art du relieur soit difficile à pratiquer; mais on verra , par 'es détails dans lesquels nous allons entrer, qu'il exige beaucoup de soins, de la propreté, du goût, et surtout un long exercice. Les ouvriers nous sauront gré d'avoir rassemblé dans ce petit ouvrage tout ce qui peut leur être utile pour arriver à la perfection. L'amateur pourra se livrer avec sécurité à son goût pour un art dont nous lui démontrerons tous les procédés usités parmi les bons ouvriers. Le bibliophile profitera des connaissances que nous lui communiquons , pour exiger des relieurs qu'il emploiera , tous les moyens de perfection que nous avons eu soin de lui faire connaître , afin d'obtenir constamment la solidité dans ses ouvrages. Après avoir lu attentivement ce Manuel , il sera à même d'apprécier une bonne reliure et il n'en recevra jamais d'autre.

Nous n'entendons pas cependant exclure les belles reliures de luxe, puisque nous eu faisons connaître les procéreliecr. 2

\b ASSEMBLEUR.

dés ; mais nous nous attachons surtout à la solidité , que nous considérons comme ce qu'il y a de plus important.

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