SCENE VI. — Joad, Josabet
Josabet. L'orage se déclare.
Athalie en fureur demande Eliacin.
Déjà de sa naissance et de votre dessein. On commence, Seigneur, à percer le mystère. Peu s'en faut que Mathan ne m'ait nommé son père.
Joad. Au perfide Mathan qui l'aurait révélé? Votre trouble à Mathan n'a-t-il point trop parlé ?
Josabet. J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en rendra maîtresse.
Cependant, croyez-moi, Seigneur, le péril presse.
Réservons cet enfant pour un tems plus heureux,
Tandis que le méchans délibèrent entre eux.
Avant qu'on Tenvironne, avant qu'on noua Tarrache,
Une seconde fois souffrez que je le cache.
Les portes, les chemins lui sont encore ouverts.
Faut-il le transporter aux plus affreux déserts?
Je suis prête. Je sais une secrète issue,
Par où, sans qu'on le voie, et sans être apperçue,
De Cédron avec lui traversant le torrent
J'irai dans le désert, où jadis en pleurant,
Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,
David d'un fils rebelle évita la poursuite.
Je craindrai moins pour lui les lions et les ours
Mais pourquoi de Jéhu refuser le secours ?
Je vous ouvre peut-être un avis salutaire,
Fesons de ce trésor Jéhu dépositaire.
On peut dans ses états le conduire aujourd'hui.
Et le chemin est court qui mène jusqu'à lui.
Jéhu n'a point un cœur farouche, inexorable ;
De David à ses yeux le nom est favorable.
Hélas ! est-il un roi si dur et si cruel,
A moins qu'il n'eût pour mère une autre Jésabel,
Qui d'un tel suppliant ne plaignît l'infortune ?
Sa cause à tous les rois n'est-elle pas commune ?
JoAD. Quels timides conseils m'ôsez-vous suggérer ? En l'appui de Jéhu pourriez-vous espérer ?
JosABET. Dieu défend-il tout soin et toute prévo* yance ?
Ne l'offense-t-on point par trop de confiance ? A ses desseins sacrés employant les humains, N'a-t-il pas de Jéhu lui-même armé les mains ?
JoAD. Jéhu qu'avait choisi sa sagesse profonde, Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde, D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits. Jéhu laisse d'Achab l'afiFreuse fille en paix ; Suit des rois d'Israël les profanes exemples : Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temples. Jéhu sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir, N'a, pour servir sa cause, ou venger ses injures, • Ni le cœur assez droit, ni les mains assez pures. Non, non, c'est à Dieu seul qu'il nous faut attacher. Montrons Eliacin ; et loin de le cacher,
TRAGEDIB. 365
Que du bandeau royal sa tête soit ornée. Je veux même avancer l'heure déterminée Avant que de Mathan le complot soit formé.
SCENE VIL — JoAD, JosABET, AzARîASy suivis du Chœur et de plusieurs Lévites.
JoAD. Hé bien, Azarias, le temple est-il fermé ?
AzARiAs. J'en ai fait devant moi fermer toutes les portes.
JoAD. N y reste-t-il que vous, et vos saintes cohortes ?
Azarias. De ses parvis sacrés j'ai deux fois fait le tour.
Tout a fui. Tous se sont séparés sans retour. Misérable troupeau, qu'a dispersé la crainte : Et Dieu n'est plus servi que dans la tribu sainte. Depuis qu'à Pharaon ce peuple est échappé, Une égale terreur ne l'avait point frappé.
JoAD. Peuple lâche, en effet, et né pour l'esclavage. Hardi contre Dieu seul ! Poursuivons notre ouvrage. Mais, qui retient encore ces enfans parmi nous ?
Une des Filles du Chœur, Hé ! pourrions-nous, Seigneur, nous séparer de vous ?
Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères ? Vous avez près de vous nos pères et nos frères.
Une Autre. Hélas ! si pour venger l'opprobre d'Israël, Nos mains ne peuvent pas, comme autrefois Jahel, Des ennemis de Dieu percer la tête impie. Nous lui pouvons du moins immoler notre vie. Quand vos bras combattront pour son temple attaqué, Par nos larmes, du moins, il peut être invoqué.
JoAD. Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Des prêtres, des enfans, ô Sagesse Eternelle ! Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler ? Du tombeau quand tu veux tu sais nous rappeller. Tu frappes, et guéris, tu perds, et ressuscites. Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites, Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois. En tes sermens jurés au plus saint de leurs Rois, En ce temple où tu fais ta demeure sacrée, Et qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ?
C'est lui-même. Il m'échauffe. Il parle. Mes yeux
s'ouvrent ; Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords, Et de ces mouvemens secondez les transports.
Le Chœur chante au son de toute la symphonie des
instrumens*
Que du Seigneur la voix se fasse entendre, Et qu'à nos cœurs son oracle divin, Soit ce qu'à l'herbe tendre Est au prîntems la fraîcheur du matin.
Je AD. Cieux, écoutez ma voix. Terre, prête To* reille.
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille. Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille.
Ici recommence la symphonie^ et Joad aussitôt reprend
la parole.
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ? Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide.
Des prophètes divins malheureuse homicide. De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouille- Tout encens à ses yeux est un encens souillé.
Où menez- vous ces enfans, et ces femmes ? Le Seigneur a détruit la reine des cités. Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejettes, Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solemnités. Temple renverse-toi. Cèdres jettez des flames. ^
Jérusalem, objet de ma douleur.
Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes ; Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur ?
AzARiAs. O saint temple !
JosABET. O David !
Le Chœur. Dieu de Sion, rappelle,
Rappelle en notre faveur tes antiques bontés.
La symphonie recommence encore ; et Joad^ un moment ^
aprèsy l'interrompt.